Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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ex professo, arc-bouta le grage sur la poitrine de son élève et sur un des montants de la case, lui mit, après l’avoir pelée, une racine entre les deux mains, et lui dit :

– Allons, ou qu’a gragé.

Et Robin fit énergiquement glisser sur sa râpe le tubercule farineux, qui s’émietta facilement, et tomba sur le sol recouvert de larges feuilles comme de la sciure de bois mouillée.

– Ça même... reprit Casimir en lui en passant encore une, dont il enleva la peau avec son couteau.

L’apprenti, qui possédait indépendamment d’une grande vigueur une égale bonne volonté, fit en quelques minutes ces progrès surprenants. Il râpait à tour de bras, et la pulpe humide forma bientôt à ses pieds un amas considérable.

Casimir devait de temps en temps modérer son ardeur, dans la crainte qu’un faux mouvement ne fît porter ses mains sur les dents du grage. Une écorchure en fût aussitôt résultée, et le contact du suc laiteux s’écoulant de la pulpe, eût produit de graves accidents.

– Ou mouri, compé, si li touché bobo la main.

– Sois tranquille, mon brave... Puis il ajouta en a parté :

« Si je suis novice en pratique, je suis ferré sur la théorie. Je n’ignore pas que le manioc frais contient un suc volatil très vénéneux. Des chimistes l’ont distillé, et en ont tiré un liquide dont quelques gouttes appliquées sur la langue d’un chien ont amené en trois minutes la mort de l’animal.

« Boutron et Henry, si je ne me trompe, prétendent que c’est l’acide cyanhydrique.

« C’est égal, je serais curieux de savoir quel procédé tu vas employer pour débarrasser notre farine de cet hôte incommode. »

Ce ne fut ni long ni difficile. Un long instrument d’apparence bizarre, ouvert en haut, fermé en bas et rappelant assez bien un gros serpent, ou plutôt la peau d’un serpent, était accroché à une des solives de la case.

Cet engin, finement tressé en fibres corticales d’arouma (maranta arundina coea), d’une solidité à toute épreuve, avait au moins deux mètres, et sa perméabilité aux liquides était parfaite.

Robin avait plusieurs fois demandé à son hôte ce que c’était, et Casimir avait invariablement répondu :

– Ça bête-là, couleuvre à manioc.

Les explications qui avaient suivi furent tellement embrouillées, que Robin n’y avait rien compris. Il allait donc apprendre l’usage à « ça bête-là ».

– Ou prend’ farine, mettre li dans bagage-là. (Prenez la farine et mettez-la dans cette machine-là.)

Il obéit, et entonna la pulpe humide jusqu’à ce qu’elle affleurât à l’orifice supérieur. La couleuvre, gonflée à éclater, avait des attitudes de boa repu, qui serait resté suspendu par les crocs pendant le laborieux travail de la digestion.

À la partie inférieure, on voyait une anse également en arouma, dont le proscrit comprit bien vite la destination.

Sans même demander avis au noir, il passa dans cette anse un long et dur morceau de bois, appuya l’un des bouts sous un des montants de la case, pesa sur l’autre bout en formant un levier puissant et l’amarra solidement

Sous cette énergique pression, le liquide vénéneux perla de tous cotés à travers les tresses et coula bientôt en un filet continu. Casimir était positivement ravi.

– Oh ! Compé... compé... ça bon bon. Ou fika neg’ oui ! (C’est très bien, vous voilà passé nègre.)

Robin, sensible à cet éloge renfermant le summum de considération qu’un blanc puisse acquérir, reprit son grage et recommença de plus belle.

Le liquide cessa bientôt de couler de la couleuvre, et le bonhomme, qui ne restait pas non plus inactif, retira la farine qui formait comme un bloc tant la pression avait été énergique.

Il étala en plein soleil sur des feuilles cette belle farine, aussi blanche que celle qui est produite par le froment, mais aussi grosse que de la sciure de bois.

Elle était après deux heures d’exposition, sèche comme de l’amadou. Pendant que son compagnon grageait toujours avec ardeur, le noir prit un tamis de moyenne grandeur, appelé « manaret », également en arouma, et passa sa provision tout entière, afin d’extraire les débris de pulpe qui s’y trouvaient mêlés.

Le travail ainsi commencé, les rôles ainsi distribués, la besogne continua les jours suivants, mais avec variantes, la préparation de cette manne équatoriale exigeant encore d’autres manœuvres.

Robin grageait toujours, et mettait la couleuvre en pression pendant que Casimir, après avoir séché et tamisé la farine, étendait celle-ci sur une large plaque de tôle, chauffée en dessous par un feu doux et l’agitait sans cesse avec une palette de bois. De cette façon, non seulement les dernières molécules du suc vénéneux étaient volatilisées, mais encore l’eau interposée se vaporisait. La substance alimentaire parfaitement pure, restait à l’état de granules irréguliers, durs, secs et absolument inaltérables quand on les conserve en vase bien clos.

C’est ce que l’on nomme le « couac », qui forme avec la cassave la base de la nourriture de toutes les peuplades de la zone torride américaine. Il se mange en guise de pain. Il suffit de le délayer avec un peu d’eau dans un coui, et l’on a une bouillie jaunâtre, épaisse, savoureuse, très nourrissante, à laquelle les Européens s’habituent bien vite.

La cassave diffère du couac tant par l’aspect que par le dernier tour de main. Au lieu de remuer la farine avec une palette, on entoure la plaque nommée platine d’un rebord circulaire de trois centimètres de hauteur, on le remplit de farine qu’on laisse prendre comme une crêpe. On retire alors le moule, et l’on déplace sans cesse la galette pour l’empêcher de brûler ou de s’attacher. Quand elle est cuite des deux côtés, on l’expose au soleil. On en empile l’une sur l’autre jusqu’à cinq ou six douzaines.

Ce travail, on le voit, est le plus essentiel de tous, le seul peut-être auquel les bons sauvages, paresseux avec délices, ne peuvent se soustraire. Aussi, dans leurs inexplicables et fréquentes migrations, le bagage par excellence est-il le grage, la couleuvre et surtout la platine de tôle, importée de temps immémoriaux par les Européens, qui constitue un objet d’échange très recherché, et qu’ils se lèguent de génération en génération.

La possession d’une platine est une fortune ; sa perte équivaut à une calamité. Certains villages, renfermant trente à quarante individus, n’en possèdent souvent qu’une seule, rappelant assez bien le four banal du Moyen Âge.

Les deux compagnons mettaient à la préparation de leurs aliments un acharnement analogue à celui qu’ils avaient déployé lors de la fabrication du canot. C’est qu’ils en sentaient l’importance. Rien, en effet, ne saurait remplacer la couac. On sait que le froment ne pousse pas sous l’équateur, ou plutôt sa croissance est tellement activée par le soleil, que le grain ne peut se former. Le blé n’est qu’une sorte de chiendent stérile.

La ration d’un homme valide étant calculée par jour à sept cent cinquante grammes, c’était un kilo et demi que les deux solitaires devaient emmagasiner. Leur voyage durerait au moins trois mois. Il leur fallait donc un minimum de cent trente-cinq kilos. La prudence leur conseillait d’en préparer cent soixante pour les besoins imprévus.

C’était, on le voit, une rude besogne qui leur prit, en dépit de la fiévreuse activité de Robin, près de quinze jours. L’abattis du lépreux était presque entièrement moissonné. Une catastrophe imprévue eût fatalement amené la famine.

Cependant le couac, bien enfermé dans de vastes jarres de terre, échangées jadis par le vieillard avec les Indiens, n’attendit bientôt plus que l’arrimage dans le canot. Les galettes de cassave, parfaitement séchées, étaient enveloppées dans des feuilles imperméables, qui en garantissaient la parfaite conservation.

Restait la question de l’approvisionnement du poisson boucané. Elle allait être sous peu résolue.

Depuis que ces travaux étaient commencés, Gondet n’avait pas reparu. Son absence inquiétait Robin. Le pauvre diable était-il malade ? Mort peut-être. En Guyane, il faut s’attendre à tout.

Avait-il réussi à déplacer le chantier et à dégager l’embouchure de la crique ?

Le lendemain du jour où la préparation du manioc fut terminée, le proscrit eut envie de revoir la pirogue, qui avait été habilement dissimulée dans une petite anse, sous des lianes et des feuilles.

Ce lieu se trouvait à peine à trois heures de marche : une promenade. Il emporta quelques provisions, prit son sabre, s’arma d’un solide bâton, et partit au petit jour, avec son inséparable Casimir, ravi comme un écolier en vacances.

Ils s’avançaient en devisant presque gaiement, parlant de l’avenir, faisant des projets dont la réalisation était prochaine. C’est ainsi qu’ils atteignirent l’endroit détourné où ils avaient caché la barque, afin à la soustraire aux yeux indiscrets.

Casimir proposa une petite course sur la crique, et Robin ne crut pas devoir priver le vieillard de cette légère satisfaction.

Ils atteignent l’épais entrelacement de lianes et de plantes, au milieu desquelles la pirogue est maintenue par une forte liane.

Le proscrit met la main sur l’amarre fixée à une racine et hâle dessus pour faire aborder l’avant. Il ne sent aucune résistance, la liane obéit doucement. Une sueur froide l’envahit soudain, en voyant l’extrémité tranchée comme d’un coup de couteau.

Appréhendant une irréparable catastrophe, il s’élance à corps perdu au milieu des végétaux et les sabre furieusement.

Un large périmètre est bientôt déblayé. Rien encore. Qui sait, les pluies ont sans doute empli l’embarcation, elle aura coulé et doit reposer sur le fond de la crique. Il est même préférable qu’il en soit ainsi, les alternatives de pluie et de soleil n’auront pu la gercer.

Robin plonge, cherche, tâtonne, regarde, remonte et plonge de nouveau. Rien ! Quelques caïmans s’enfuient effrayés. Le noir fait retentir l’air de cris désespérés ; il s’agite sur la berge, va, vient, écarte les lianes, se glisse sous les basses branches et ne trouve aucune trace.

Plus de doute, et le proscrit désolé, mais non abattu, acquiert la triste certitude que la pirogue a été volée.

– Courage, ami, dit-il au vieillard... courage ; nous en ferons une autre. Ce sera trois semaines de retard... Heureusement que nos provisions sont prêtes et en sûreté.

Le retour fut triste. Il s’effectua rapidement. Sans savoir pourquoi, les deux hommes éprouvaient un impérieux besoin d’être chez eux. Dans quelques minutes, ils seront à l’habitation.

Mais quelle nouvelle et terrible surprise leur ménage la fatalité ? Quelle irréparable catastrophe va fondre sur eux ?

Une acre fumée flotte lourdement sur l’abattis, une insupportable odeur de roussi les prend à la gorge...

Robin, d’un bond, se précipite vers la case, enfouie sous les bananiers.

Elle n’existe plus !... Un monceau de cendres encore fumantes en marque seul la place. Les instruments, les outils, les provisions patiemment emmagasinées, tout a disparu... L’incendie a tout consumé.

.....................................................

Robin avait dit quelques heures auparavant, lorsqu’il constata la disparition du canot :

– Heureusement que nos provisions sont prêtes et en sûreté !

Quel ironique et cruel démenti lui donnait tout à coup la fatalité ! Jamais il n’avait été si rapproché du but, jamais, depuis le jour de son évasion, il n’avait touché de si près le moment de la liberté sans entraves...

Et maintenant tout était perdu, disparu, anéanti ! Il avait suffi à une étincelle envolée sans doute du foyer mal éteint pour dévorer en quelques moments le fruit de tant de peines. Non seulement il ne fallait pas penser à quitter de longtemps la colonie, mais encore le premier résultat de cette catastrophe était à courte échéance, l’évocation du spectre de la famine.

Le pauvre vieux noir était tombé du coup dans une prostration profonde. Sa douleur était navrante. Il regardait, hébété, ce monceau de cendres, seul reste de ce qui avait été l’abri de sa triste vieillesse, ces tronçons charbonnés qui étaient les poteaux élevés par ses mains mutilées, ces débris de poteries noircies, renfermant les provisions, ses outils, fidèles auxiliaires de son travail de solitaire...

Il regardait... et ne trouvait ni une plainte, ni une larme.

Toute autre était l’attitude du blanc. Sa vaillante nature était bien celle d’un homme bâti pour toutes les luttes.

Il tressaillit à la vue du désastre, pâlit légèrement, et ce fut tout.

Chose étrange et pourtant naturelle. L’embrasement au carbet ne lui produisit pas, à beaucoup près, autant d’impression que l’enlèvement de la pirogue. C’est que l’incendie pouvait, devait même n’être que l’effet d’un hasard malheureux, tandis qu’il fallait attribuer à une main ennemie l’absence de l’embarcation.

Toute la série des suppositions les plus alarmantes s’offrait à son esprit, et quelque peu pessimiste qu’il fût, Robin se trouvait en face de ce double point d’interrogation : Qui a commis le vol ? Dans quel but ?

Le surveillant était encore au pénitencier et d’ailleurs, s’il eût été averti de la présence du fugitif dans le bassin de la crique, il fût arrivé avec une escouade et eût arrêté l’homme sans autres formalités.

Le transporté Gondet, qui n’avait pas donné signe de vie depuis l’épisode de la lettre... Mais non. Cette supposition était absurde. Il était sincère, ses preuves de repentir ne pouvaient être mensongères, non plus que l’expression de sa reconnaissance.

Mais son insistance à empêcher les deux hommes de quitter leur habitation... N’était-elle pas, sinon compromettante, du moins un peu exagérée ?

Robin se disait qu’il était trop défiant. En somme, le forçat devait être de bonne foi. Les preuves abondaient.

Ah ! l’Indien !

Le misérable Peau-Rouge pouvait être seul coupable de ce double attentat. Son ignoble passion pour l’alcool, déçue tout d’abord, voulait être assouvie.

Son plan était tout simple : immobiliser le proscrit dans la vallée, puis l’affamer. Alors quand le tigre blanc, au bras terrible, serait affaibli par les privations, quand la case du vieux nègre, cette forteresse défendue par les serpents, serait en cendres, le bon Atoucka s’en viendrait avec les « mouché di Bonapaté » (les hommes de la pointe Bonaparte), le tigre blanc serait de bonne prise, et le « Kalina » s’offrirait une des lampées de tafia comme jamais estomac équatorial n’en a ingurgité.

Ces suppositions devaient être vraies comme les choses simples.

Il fallait agir. Les regrets étaient superflus, les plaintes stériles. Robin était homme d’énergie et d’action, on a pu s’en convaincre. Ces réflexions, longues à écrire, avaient traversé son cerveau comme un trait de lumière.

Son plan fut bientôt tracé.

– Casimir, dit-il doucement au lépreux, pâle à la façon des nègres, c’est-à-dire gris de cendre... Casimir...

Le son d’une voix humaine arracha le pauvre homme à sa torpeur. Il gémit plaintivement comme un enfant qui souffre.

– Ah...ah ! mo malade !... la... massa bon Gué. La... mo mouri !...

– Du courage, encore une fois du courage, mon ami...

– Mo... pas pouvé..., blanc, cher blanc, mo... Casimir..., mouri là..., côté so la case. (Je ne peux pas, mon cher blanc ; Casimir va mourir là où était sa case.)

– Viens... je vais emporter nos outils. Les manches sont brûlés, j’en mettrai de neufs... Je te construirai un carbet. Tu seras à l’abri de la pluie qui recommence à tomber. Je te donnerai à manger... Viens, mon pauvre vieil enfant.

– Mo pas pouvé..., répétait-il plaintivement..., mo pas pouvé..., mi dédé caba..., mi maman, oh !... (Je suis mort déjà... oh ! maman.)

– Allons, reprit-il avec une douceur qui n’était pas exempte de fermeté, tes plaintes ne sont, hélas ! que trop légitimes ; mais ne restons pas ici, il y a un danger réel.

– Ou qu’à oulé allé, caba. Pauv’ kokobé, li pas pouvé soti... (Où voulez-vous aller déjà ? Le pauvre lépreux ne peut pas sortir.)

– Je te porterai s’il le faut, mais encore une fois, partons.

– Oui, mo que allé..., reprit-il en trébuchant.

– Pauvre bonne créature. Il y a vraiment de la cruauté de ma part à le pousser ainsi.

« Écoute, je vais te faire pour cette nuit un carbet de feuilles, et demain nous irons nous établir dans la forêt, un peu plus loin, mais à proximité de l’abattis. Nous vivrons tant bien que mal avec les ignames, les patates, les bananes et le peu de manioc que nous avons sur pied... Je viendrai aux provisions.

– Ça même..., ou bon comme bon Gué !...

– À la bonne heure... ; va, mon brave, je travaillerai comme deux, j’ai bon courage et je suis fort, rien n’est perdu.

– Non, rien n’est perdu, dit une voix derrière eux, mais il faut convenir qu’il y a de fières canailles sur la terre.

Robin se retourna brusquement et reconnut Gondet.

– Je vois la malheur qui vous frappe. Votre canot disparu. Je me suis aperçu de ça en longeant la crique. Votre abattis ruiné, votre case brûlée. C’est d’autant plus malheureux que la voie est libre.

– Vous avez réussi !

– Comme je n’aurais jamais osé l’espérer. J’ai trouvé une vraie forêt de bois de rose mâles et femelles, avec des angéliques.

– Quel malheur !

– Oh ! tranquillisez-vous, ils en ont pour plus de trois mois, et dans trois mois... vous serez loin.

– Puissiez-vous dire vrai !

– J’en suis sûr. Eh ! bien mieux que ça, j’ai idée que toutes ces calamités vous seront plus utiles que nuisibles.

– Qu’entendez-vous par là ?

– Que la saison des pluies va finir pour six semaines à deux mois, que le petit été de mars va commencer, que les Bosh et les Bonis vont descendre, que vous trouverez des canotiers, et que pour une pirogue perdue vous en aurez dix.

– Quelle confiance puis-je avoir en ces hommes, quand je vois l’indien Atoucka, mon hôte d’une heure, qui veut me vendre pour une bouteille de tafia.

– Les Bonis et les Bosh sont des noirs. Ils ne sont pas traîtres, comme ces vermines de Peaux-Rouges. De plus, ils ne sont pas ivrognes comme eux. À peine s’ils boivent l’alcool des blancs ; de plus, quand vous serez à bord d’un de leurs canots, vous serez en sûreté. Ce sont de braves gens, très fidèles, ne livrant jamais celui auquel ils donnent l’hospitalité.

– Ça même, dit Casimir. Li parlé bon bon.

– Alors votre avis est d’attendre encore quelques semaines ici ?

– Non pas ici même, mais à quelques centaines ou milliers de mètres. Vous n’avez qu’à construire un carbet en plein bois, à ne pas laisser de traces de votre passage... Pas le moindre coup de sabre surtout. Ces Indiens sont malins comme de vrais singes. Je vous garantis qu’à moins de tomber de la lune, ou d’être le diable, ils ne vous trouveront pas.

– Mais le prix de notre passage dans un canot boni ?

– Vous avez encore en terre et sur les arbres de quoi nourrir vingt personnes pendant un mois. Après la saison des pluies, les nègres du Maroni ont épuisé toutes leurs provisions. Ils sont maigres comme des clous. Vous en ferez tout ce que vous voudrez en leur donnant des vivres.

– C’est bien, d’autant plus que je ne vois pas pour le moment d’autre parti à prendre.

– Si je puis vous être bon à quelque chose, disposez de moi. Vous savez bien que je vous suis tout dévoué.

– Oui, je le sais, Gondet, et je me fie tout à vous.

– Et vous faites bien, allez... Voyez-vous, nous autres, c’est ou tout bon ou tout mauvais. Une fois la route tracée, on va jusqu’au bout. Grâce à vous, j’ai pris la bonne. Vaut mieux tard que jamais.

« À propos, il y a là-bas, non loin de l’endroit où vous aviez caché votre canot, sur la rive droite de la crique, un taillis immense. C’est fourré à n’y pas laisser tomber une épingle. Impossible d’y tracer un chemin. C’est entouré de milliers d’aouaras, dont les épines se dressent comme des millions de cheveux de frise.

« On n’y peut arriver qu’en suivant le lit d’un petit affluent de la crique ; un mètre de profondeur et autant de largeur. Ce ruisseau se perd dans une savane tremblante ; derrière la savane on trouve l’endroit dont je vous parle.

– Mais cette savane, comment la traverser ?

– Ah ! voilà : j’ai fini par trouver sous les herbes et sous la vase un petit chenal solide. Ça doit être de la roche c’est large comme une lame de couteau. Mais avec un peu de volonté et un solide bâton, on peut s’y tenir.

« Une fois chez vous, c’est-à-dire au milieu de ce fouillis d’herbes, de lianes et d’arbres, c’est bien le diable si l’on vient vous y dénicher.

– C’est parfait. D’autant plus que nos courses dans le lit du ruisseau ne laisseront aucune trace. Entendu. Nous partons demain.

– Oui, demain, reprit comme un docile écho Casimir, que la confiance et le sang-froid de son compagnon avaient déjà rasséréné.

– Je vous conduirai, dit le forçat en hésitant un peu. Vous m’autorisez à rester avec vous, n’est-ce-pas ? termina-t-il avec un accent de prière.

– Restez.

Le lendemain, les trois hommes quittaient la vallée sans nom.

– Bon Gué pas oulé oun so mo mouri côté là, dit en soupirant le vieux nègre. (Le bon Dieu n’a pas voulu que je meure là.)

.....................................................

– Pour être un drôle de pays, vrai de vrai c’est tout de même un drôle de pays. Des négros en veux-tu, en voilà, des arbres sans branches, avec des feuilles en zinc comme la cheminée des bains de la Samaritaine, des maisons bâties avec des persiennes, des petites bêtes qui vous lardent du matin au soir, un soleil qui ne donne pas d’ombre, une température de four à plâtre, des fruits... oh ! des fruits qu’on dirait des conserves à l’essence de térébenthine...

« J’avais des engelures il y a un mois, aujourd’hui mes oreilles pèlent et je vais quitter la peau de mon nez.

« Drôle de pays ! »

Une femme en grand deuil, au teint pâle, aux traits fatigués, écoutait en souriant tristement, cette boutade, envoyée tout d’une haleine, par un grand garçon d’une vingtaine d’années, dont l’inimitable accent trahissait un vrai Parisien du faubourg.

– Et avec ça, continua le jeune homme, des singes et des perroquets dans toutes les maisons, ça braille ou ça dépèce tout. Quant à la langue des indigènes du cru... on croirait entendre un paquet d’Auvergnats parlant du pays, fouchtra. « Taki » « lougou » « lougou » « taki », on n’entend que ça. Mais pour comprendre, c’est autre chose. Et la nourriture, du poisson sec comme des semelles de bottes, avec de la bouillie, une espèce de purée, qu’on frémit en la voyant.

« Pourtant, tout ça c’est du vrai nanan, en comparaison du bonheur que nous a procuré le voyage.

« Que d’eau ! bon Dieu ! Que d’eau ! Moi qui n’avais jamais passé le parc de Saint-Maur dans la belle saison, et qui ne connaissais que la Seine à Saint-Ouen !...

« On dit que les voyages forment la jeunesse. J’espère que voilà de quoi former la mienne, de jeunesse.

« Mais, je bavarde comme ce grand perroquet avec lequel j’ai voulu jouer ce matin à « pigeon vole » et qui m’a croqué le bout du doigt. Tout ça, ça n’avance à rien, et je vais réveiller les enfants qui ont l’air de dormir pour tout de bon dans ces drôles de machines qu’ils appellent des hamacs.

– Mais, je ne dors pas, Nicolas, dit une voix d’enfant sortant d’un hamac enveloppé d’une moustiquaire.

– Tu ne dors pas, mon petit Henri, reprit Nicolas...

– Moi non plus, dit une autre voix.

– Faut dormir, Edmond. Tu sais bien qu’on dit qu’il faut rester au lit dans le jour, parce que sans ça on a des coups de soleil.

– Moi, je voudrais m’en aller voir papa, Je m’ennuie d’être toujours couché.

– Soyez sages, mes enfants, dit à son tour l’inconnue. Nous partons demain.

– Oh ! bien vrai, petite mère, que je suis donc content !

– Est-ce qu’on ira encore sur l’eau, dis ?

– Hélas ! oui, mon cher petit.

– Alors, j’aurai encore mal au cœur... Mais, après, je verrai papa.

– Comme ça c’est décidé, pas vrai, madame Robin ? Nous quittons demain ce pays de négros qu’on appelle chez nous Surinam, parce que les gens du pays le nomment Paramaribo.

« Eh bien, ils ne s’amusent guère en route, nos postillons d’eau salée. Nous partions de Hollande il y a un peu plus d’un mois. À peine sommes-nous ici depuis quatre jours, que rac... appareillage pour... voir le patron.

« Ça me va assez de quitter ce pays-ci. Celui où nous allons ne vaut peut-être pas mieux, mais, au moins, nous serons en famille.

« Alors, madame, vous ne savez toujours rien.

– Rien, mon enfant. Vraiment il me semble rêver, tant cette rapide succession d’événements a été inattendue. Voyez d’ailleurs comme ces mystérieux amis ont rempli toutes leurs promesses.

« Nous étions attendus ici, comme à Amsterdam. Combien eussions-nous été éperdus dans ce pays dont nous ignorons même la langue, sans leur intervention.

« Le correspondant, qui nous a reçus à l’arrivée du navire du Hollandais, a pourvu à tous nos besoins, et demain nous partons.

« Je ne sais rien autre chose. Ces inconnus, polis sans empressement, froids comme des hommes d’affaire, sont ponctuels comme une consigne. On dirait qu’ils obéissent à un mot d’ordre.

– Ah ! oui, ceci est à l’adresse du correspondant qui a des lunettes et une tête de bélier, M. van des... des... ma foi je ne sais plus.

« Il ne s’emporte pas, celui-là, mais il est débrouillard comme un vrai juif qu’il est.

« Enfin, jusqu’à présent, nous n’avons pas eu à nous plaindre d’eux. Nous avons voyagé comme des ambassadeurs. La fin fera le reste.

« C’est égal, remonter encore sur un bateau, jouer à la balançoire russe sans pouvoir s’arrêter, sentir sa pauvre personne secouée comme un panier à salade... ça va encore être gai.

– Allons, courage, dit en souriant malgré elle Mme Robin, que ces boutades amusaient. Dans trois jours nous serons arrivés.

– Oh ! ce que j’en dis c’est manière de parler. D’autant plus que vous et les enfants vous supportez assez bien tout ce traintrain, et c’est l’essentiel.

Le lendemain, en effet, les six passagers s’embarquaient à bord du Tropic-Bird, un joli cotre de quatre-vingts tonneaux qui deux fois par mois fait le service de la côte hollandaise, communique avec les habitations de la rivière de Surinam, ravitaille les hommes stationnant sur le Light-Ship, littéralement bateau-feu, servant de phare et ancré à l’embouchure de la rivière.

Le correspondant, nous savons seulement qu’il est un des plus riches négociants israélites de la colonie, a présidé à l’embarquement. Les enfants, vêtus de flanelles légères, sont coiffés de petits salaccos destinés à préserver leurs têtes des implacables ardeurs du soleil équatorial. Nicolas lui-même a inauguré cette coiffure exotique, sous laquelle il ressemble à un mandarin de la foire aux pains d’épices.

Le capitaine reçoit en personne ses passagers, le correspondant échange avec lui quelques mots en hollandais, puis il salue respectueusement Mme Robin et descend dans le canot. L’ancre est dérapée, la marée est étale, dans quelques minutes, le « perdant » commencera. L’Oiseau-du-Tropique s’incline gracieusement sur sa hanche de tribord, les voiles frémissent, on part...

Il est six heures du matin. Le soleil rougeoie tout à coup comme une pièce d’artifice qui s’allume au-dessus des rideaux de palétuviers bordant les rives.

La ville qui s’éloigne, l’eau qui bouillonne sous l’étrave, les mangliers immobiles sur leur piédestal de racines enchevêtrées, semblent flamboyer.

Les oiseaux, surpris pour ainsi dire par cette incandescence, s’envolent à tire-d’aile. Aigrettes à panaches, sawacous solitaires, perroquets jaseurs, flamants rouges au plumage sanglant, mouettes criardes, frégates rapides, tourbillonnent au-dessus du navire et semblent lui faire une conduite accompagnée de souhaits de bon voyage, formulés sur tous les tons et dans toutes les gammes.

Le fort d’Amsterdam, avec ses talus gazonnés et ses canons sombres, allongés dans les herbes comme de gros reptiles, disparaît. Les habitations se succèdent avec leurs longues cheminées d’usine qu’empanache un nuage d’opaque fumée. Les champs de canne à sucre, unis comme un tapis de billard, s’étalent à l’entour avec des tons vert-tendre d’une douceur infinie. Des nègres, que l’éloignement fait paraître tout petits, regardent passer le Tropic-Bird et semblent de grands points d’exclamation.

Voici la Résolution, une admirable plantation sur laquelle travaillent plus de cinq cents esclaves. Voici le Light-Ship, avec son équipage noir et son mât surmonté d’un puissant réflecteur. Le pilote descend, reprend sa place sur le bateau-feu jusqu’à ce qu’un autre navire soit en vue. Voici enfin l’Océan, avec ses eaux jaunâtres, sales, vaseuses, aux lames courtes et dures, sur lesquelles le cotre se met aussitôt à danser.

Le voyage de la Guyane française à la Guyane hollandaise s’opère avec une grande facilité, grâce au courant d’Est-Nord-Ouest, qui éloigne tout naturellement les bâtiments de la région équatoriale. La traversée du Maroni à la rivière de Surinam s’accomplit souvent au retour en vingt-quatre heures. On comprend sans peine que ce courant contrarie singulièrement la marche à l’aller. On a vu des navires n’ayant pas le vent favorable rester huit ou dix jours et plus en mer sans pouvoir presque avancer.

Tel est l’inconvénient dont sont menacés nos passagers. Le courant a un nœud et demi de vitesse, soit deux mille sept cent soixante-dix-huit mètres à l’heure, le nœud étant de mille huit cent cinquante-deux mètres.

Heureusement qu’une brise s’élève bientôt, une brise de l’arrière – cas tout à fait exceptionnel – qui permet au cotre de prendre le courant debout, et de faire, sous cette allure, environ quatre nœuds.

La femme du proscrit, assise avec ses enfants sous la tente de l’arrière, regardait d’un œil distrait le sillage du navire, insensible au tangage, au soleil même, comptant les minutes, franchissant par la pensée le court espace qui lui restait à parcourir. Les quatre petits supportaient assez bien la mer.

Il n’en était pas de même du pauvre Nicolas, qui, pâle, livide, exsangue, les narines pincées, allongé sur un paquet de cordages, livrait à la nausée un inutile combat.

Le léger bâtiment, bien appuyé par sa voilure, ne roulait pas, mais il tanguait rudement sur les lames courtes, et le Parisien, que ce mouvement abrutissait littéralement, se croyait à chaque instant sur le point de rendre l’âme.

Une voix arracha Mme Robin à sa méditation. C’était celle du capitaine. Il se tenait debout près d’elle, son chapeau à coiffe blanche à la main, dans l’attitude du plus profond respect.

– Vous portez bonheur au Tropic-Bird, madame ; car jamais traversée ne s’est aussi heureusement annoncée.

– Mais vous êtes Français, dit-elle, non moins stupéfaite de la correction de cette phrase que de l’accent de celui qui la prononçait.

– Je suis capitaine d’un navire hollandais, reprit l’officier en évitant de répondre à la question. Dans notre métier, il faut savoir plusieurs langues. D’ailleurs, je n’ai aucun mérite à parler l’idiome de votre pays : mes parents sont Français.

– Oh ! monsieur, puisque je trouve en vous un compatriote, puisque je parcours depuis de longs jours en aveugle cette route si mystérieusement tracée, dites-moi quelque chose... dites-moi comment je dois retrouver celui que je pleure et à qui je devrai ce bonheur ? Que me reste-t-il à faire ? Où me conduisez-vous ?

– Madame, j’ignore d’où viennent les ordres auxquels je suis heureux d’obéir. Je m’en doute bien un peu, mais ce secret n’est pas le mien.

« Tout ce que je puis vous dire, à vous, la vaillante épouse d’un proscrit, c’est que ce n’est pas sans motif que je commande ici, et que votre mari n’est pas le premier condamné politique qui se soit évadé.

« Malheureusement, le gouvernement hollandais qui, jadis, fermait les yeux sur les évasions, affecte aujourd’hui, dans la crainte sans doute de complications diplomatiques, de confondre avec les criminels de droit commun les condamnés politiques. Il les rend à l’administration française.

« Nous sommes, en conséquence, tenus à la plus excessive réserve et à d’incroyables précautions. Votre mari, madame, devrait être depuis longtemps à Paramaribo, tandis qu’il vous faut remonter le cours du Maroni, bien au-delà des établissements civilisés, attendre patiemment son arrivée, et cela dans de bien difficiles conditions.

– Oh ! la misère m’importe peu. Je suis forte. Mes enfants n’ont plus de patrie, ils vivront là où est leur père. Mieux vaut ce pays déshérité que la France qui nous chasse et que j’ai quittée pourtant les larmes aux yeux.

– Entre autres précautions indispensables, ajouta le capitaine, ému malgré sa froideur et d’un ton un peu embarrassé, je vous prierai, madame, d’user d’un subterfuge destiné à tromper vos compatriotes, au cas où nous serions obligés d’aborder à la côte française.

– Dites, que faut-il faire ? Je suis prête.

– On s’étonnerait, et à bon droit, de vous voir en pareil lieu avec vos enfants... Il serait urgent, le cas échéant, que je passasse un moment... pour leur père...

« Parlez-vous anglais ?

– Comme ma langue maternelle.

– C’est parfait. Vous ne direz pas un mot de français. Si l’on vous parle, si par hasard l’on vous interroge, répondez invariablement en anglais. Quant aux enfants... votre fils aîné parle-t-il également anglais ?

– Oui.

– Nous tâcherons que l’on ne voie pas les autres. Mon navire s’arrête à Albina, devant la factorerie fondée par un négociant hollandais. Sous prétexte d’emmener ma famille en partie de plaisir, voir, par exemple, le Saint-Hermina, je vous confierai à deux hommes de mon équipage, deux noirs dont je suis absolument sûr.

« Ils vous débarqueront sur un îlot situé à trois quarts d’heure des rapides et pourvoiront à vos besoins. Je ne quitterai mon poste qu’après leur retour, et après une affirmation écrite que vous avez retrouvé votre mari.

– Bien, monsieur. J’ai compris ; je souscris à tout de grand cœur. Quoi qu’il advienne, je ne faiblirai pas. J’ai depuis longtemps dit adieu à la vie civilisée. Elle m’a ravi le bonheur. Puisse la vie sauvage que nous allons mener apporter un soulagement à nos maux, un dédommagement à nos peines !

« Dans tous les cas, croyez-bien, monsieur, vous la personnification de nos bienfaiteurs inconnus, que ma reconnaissance est profonde, inaltérable. Où que vous soyez, quel que soit le sort que l’avenir nous réserve à tous, celui qui souffre et qui attend vous bénira, et ces pauvres petits exilés s’uniront toujours à lui dans cette pensée de gratitude. »

Les proscrits avaient, comme le disait le mystérieux capitaine, porté bonheur au Tropic-Bird. Jamais peut-être, de mémoire de matelot guyanais, traversée ne fut plus rapide. Le cotre fila d’une telle allure, que trente-six heures après avoir quitté la rivière de Surinam, on signalait, l’île Clotilde située à l’extrémité de la pointe Galibi, qui forme un côté de l’embouchure du Maroni.

Telle est la largeur du fleuve, que l’on apercevait à peine la rive française. Le bâtiment, son pavillon à l’arrière, s’engagea dans la passe, franchit la barre, longea au plus près la rive hollandaise, et jeta l’ancre en face le poste d’Albina sans avoir atterri au pénitencier français.

Cet ennui une fois évité, le capitaine se mit aussitôt en quête d’une embarcation indigène. Il la fit recouvrir à la partie médiane d’une sorte de dais en feuilles de palmier qui devait protéger les passagers contre l’insolation, et l’approvisionna largement. Par bonheur, un nègre boni qui se trouvait à l’habitation allait remonter dans son village situé à quinze jours de canotage dans le haut du fleuve. Il consentit, moyennant quelques bibelots d’exportation, à s’adjoindre aux deux matelots. Cet appoint d’un homme rompu à la navigation fluviale était une bonne fortune inespérée.

Au lieu de vingt heures, on n’en mettrait que douze pour arriver au saut Hermina.

Pour plus de sûreté, le voyage s’effectua la nuit. Il s’accomplit avec non moins de bonheur que le précédent.

Mme Robin et ses enfants, encore tout étourdis de cette fantastique succession d’événements, habitaient depuis quelques heures un minuscule continent à peu près circulaire, de cent mètres à peine de diamètre. Un véritable bouquet feuillu, ayant sa petite plage de sable fin et sa roche granitique.

Les petits Robinsons, ravis, emplissaient l’air de cris joyeux. Nicolas, soustrait au mal de mer, trouvait que la vie est une excellente chose. Le campement était installé. Le Boni avait déjà pêché un aïmara superbe, qui grésillait sur un brasier. On allait prendre le premier repas, quand là-bas, bien loin sur la rive française éloignée de près de deux kilomètres, surgit un léger flocon de fumée, suivi à un long intervalle d’une faible détonation. Un point noir, qui ne pouvait être qu’un canot, se détacha du rivage et gagna rapidement le milieu du fleuve. Une autre détonation se fit entendre, et une seconde embarcation s’élança à la poursuite de la première, dont elle n’était séparée que de trois à quatre cents mètres.

En pareil lieu, le moindre incident possède une signification. Celui-là prenait aussitôt les proportions d’un événement. Il y avait des fugitifs qu’il importait de reprendre à tout prix, puisque les poursuivants n’hésitaient pas à se servir de leurs armes.

Le premier canot grandissait. Il gagnait sur l’autre, mais si peu. Il allait en diagonale vers la rive hollandaise. On vit bientôt qu’il était monté par deux hommes pagayant furieusement. L’autre portait quatre passagers, dont deux armés de fusils.

Les fugitifs allaient tenter d’interposer l’îlot entre eux et leurs ennemis. C’était la seule manœuvre possible.

Mme Robin sentit son cœur se serrer. À quel drame allait-elle assister, sur cette terre maudite de la transportation qu’elle foulait depuis quelques heures à peine ?

Les enfants se taisaient effrayés. Nicolas tourmentait, assez maladroitement d’ailleurs, les batteries d’un fusil à deux coups, présent de l’officier hollandais.

Les poursuivants, devinant le dessein des fugitifs, tentèrent de leur couper la route. Ils tiraillaient toujours. Leurs armes devaient avoir une portée exceptionnelle, car, à plusieurs reprises, les spectateurs épouvantés de cette scène sauvage virent l’eau jaillir près de la pirogue.

Elle n’était plus qu’à cent mètres à peine de l’île. Une balle mieux dirigée cassa net le manche de la pagaye du premier des canotiers. Il en saisit une autre aussitôt et recommença de plus belle.

Si rapide qu’eût été son mouvement, on put voir que c’était un blanc. À l’arrière se tenait un nègre tête nue.

Mme Robin vit s’élever comme un brouillard devant ses yeux. Il lui sembla que la voûte du ciel, chauffée jusqu’à l’incandescence, l’écrasait sous son poids.

Elle fit quelques pas en chancelant, les yeux hagards, la bouche ouverte, les doigts crispés. Un cri terrible, étranglé, affolé, lui échappa.

– Lui !... C’est lui... qu’on tue !...

Et elle tomba comme foudroyée sur le sable.
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