Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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Singa-Tetey entre autres, situé un peu au-dessous du point où la réunion de l’Awa et du Tapanahoni forme le Maroni. La descente surtout est terrible. Les eaux, resserrées entre les roches, s’élancent en mugissant des chenaux trop étroits, se tordent en écumant, roulent en cascades bruyantes, et s’engouffrent dans d’autres défilés pour en sortir en épais tourbillons et en produisant un tapage infernal.

Cette descente du Singa-Tetey, dont le nom signifie en boni : « L’homme-est-mort », est donc particulièrement périlleuse. Les canotiers abandonnent leurs pagayes. Deux seulement manœuvrent, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière. Ils saisissent chacun une longue et solide perche, nommée tacari, dont ils appuient une extrémité sur leur poitrine.

Le canot, emporté comme une plume, vole sur la crête d’une lame. Des torrents de poussières diamantées, produites par l’eau qui se pulvérise sur les brisants, aveuglent les passagers couchés et cramponnés des deux mains aux bordages. La frêle embarcation projetée sur une pointe de récif par l’irrésistible courant va se briser. L’homme de l’avant s’arc-boute, pose l’extrémité antérieure de son « tacari » sur le roc, et reçoit sans broncher le choc sur sa poitrine qui sonne comme un tam-tam. Le péril est conjuré pour une minute. La manœuvre recommence, exécutée tantôt par l’un ou par l’autre des deux compagnons, et généralement avec un égal succès. Enfin, après cinq ou six minutes de véritables angoisses, le voyageur, trempé, assourdi, crispé, respire à l’aise sur une eau tranquille, et conserve pour la vie un ineffaçable souvenir de cette course vertigineuse, ponctuée à chaque instant des coups sourds du tacari contre la poitrine de ses guides.

Mais le moment n’était pas encore venu pour Angosso d’utiliser ses talents de canotier-gymnaste. La pagaye suffisait. Tout en fouillant de son œil d’enfant de la nature le fond des eaux tourmentées, le brave garçon apercevait de temps à autre quelque superbe koumarou qui se jouait dans le courant, et il se disait que cet admirable poisson, à la chair exquise et fondante, à la graisse parfumée, serait de bonne prise. Il jetait un regard d’envie sur son grand arc en « bois de lettre » long de plus de deux mètres, avec lequel il décochait si bien une immense flèche à trois pointes, qui ne manquait jamais son but.

– Hélas ! mouché blanc, madame li, pitits mouns blancs, contents parti cabati pressés trop beaucoup, et Angosso pas pouvé flécher Koumarou !

La chaleur était accablante. Pour comble de malchance, la marmite avait été renversée lors de la brusque apparition de Robin sur l’îlot, et telle fut la précipitation avec laquelle s’opéra l’embarquement, qu’il n’y avait pas à bord un gramme de substance alimentaire.

La loquacité de Nicolas était bientôt tombée. Son estomac criait famine. Les enfants, engourdis au fond du canot, à demi suffoqués, poussaient de plaintifs gémissements. Les pauvres petits n’avaient pas mangé depuis longtemps. Et rien !... rien qu’un peu d’eau tiède puisée dans le fleuve, dont l’absorption excitait leur soif plutôt que de la calmer.

Leurs souffrances devenaient intolérables. Il fallait aborder, d’autant plus que le rapide était bien loin, et que les argousins avaient depuis longtemps disparu.

Les Robinsons de la Guyane n’avaient plus rien à craindre des hommes ; en revanche, ils se trouvaient déjà exposés à toutes les horreurs de la disette.

Enfin, n’y tenant plus, brisés de fatigue, sans souffle, haletants dans cette fournaise, les entrailles tordues, ils se prirent à pleurer, et le plus jeune laissa sortir de ses petites lèvres desséchées, ce cri lugubre :

– Père !... père !... j’ai faim !...

Ce cri douloureux articulé par le plus faible fit frémir Robin. La mère, épuisée elle aussi par les secousses morales et le besoin, regarda son mari d’un air soucieux.

Il fallait en finir au plus vite, sous peine d’un danger immédiat et mortel.

– Casimir, dit brusquement le proscrit, nous allons rallier la côte. Il nous est interdit d’aller plus loin. Ces enfants demandent à manger. Dis, que faut-il faire ? Je suis prêt à tout. La fatigue importe peu. Je réaliserai l’impossible.

– Nous qu’allé caba, répondit le vieillard après un rapide colloque avec Angosso.

La pirogue obliqua en formant avec la rive droite un angle aigu, et aborda au bout d’une demi-heure à une petite anse perdue au milieu des grands arbres, et à laquelle donnait accès un imperceptible chenal d’un mètre à peine de large.

– Oh ! compé, mo content. Mo baie pitits mouns morceau di lait avec jaune d’oeut ! (Je vais donner aux enfants du lait et des jaunes d’œufs.)

Robin regarda son compagnon avec inquiétude. Il crut qu’il perdait la tête. Quant à Nicolas, qui n’entendait rien au patois créole, il avait saisi deux mots : « lait, jaune d’œuf. »

– Le pauvre vieux déménage, je ne vois ni oiseaux, ni chèvres, ni vaches, et à moins que ces arbres ne soient des poules pondeuses, ou des vaches laitières, je me demande comment il va se tirer d’affaire.

En quelques coups de sabre, envoyés avec la dextérité d’un maître de contre-pointe, le Boni avait jeté sur le sol une épaisse jonchée de feuilles de maripa et de waïe. Planter en terre deux pieux, les joindre par une traverse, appuyer sur celle-ci, en auvent, les plus longues et les plus épaisses, fut pour lui l’affaire d’un moment. En trois minutes, un ajoupa était construit pour la mère et les enfants, qui s’étendirent sur un bon matelas de fraîches frondaisons.

Robin piétinait d’impatience, malgré la rapidité des évolutions du noir. Ce dernier tira de sa pirogue deux couis bien imperméabilisés avec une couche de goudron végétal, nommé « mani » et tiré du moronoboea coccinea. Puis, avisant deux arbres magnifiques, au tronc lisse, roussâtre, hauts de plus de trente mètres, il entailla en biais l’écorce, à quelques centimètres du sol.

Ô merveille, qui stupéfie positivement le brave Nicolas, les plaies se couvrent instantanément de gouttes larges, épaisses, blanches, qui se réunissent et s’écoulent en deux filets jusque dans les vases, où les conduit la déclivité de la coupure.

– Mais, c’est du lait !... Du vrai lait. Oh ! par exemple, qui se serait douté d’une chose pareille ! dit-il en s’emparant d’un coui.

« Tiens, mon petit Charles, bois du bon lait, tout frais tiré. »

L’enfant porta avidement le vase à sa bouche, et but à longs traits la bienfaisante liqueur.

– C’est bien bon, n’est-ce pas, mon chéri ?

– Oh ! oui, dit le bébé d’un air convaincu, donne aussi à maman, puis à Eugène, puis à Édouard, aussi à Henri.

L’autre récipient débordait déjà. La distribution continua, et quand tous furent bien désaltérés et un peu restaurés, Nicolas but à son tour avec une expression si comiquement heureuse, que chacun, y compris Robin, se mit à rire, mais à rire de tout cœur.

C’était la première fois depuis bien longtemps !

– Savez-vous bien, patron, que je n’ai jamais rien goûté de pareil ! Du lait d’arbre ! On n’a pas idée de ça à Paris, où l’on fabrique du lait avec de la cervelle, de l’amidon, de blanc de Meudon, et de l’eau, pas toujours très propre.

« Ma foi, je vous avouerai, entre nous, que je commence à croire qu’ils vont nous trouver des œufs. Eh bien ! voici un arbre que je reconnaîtrai. Je voudrais bien savoir son nom, par exemple. On ne m’a pas appris beaucoup de botanique, à l’école primaire.

– Ça, balata, dit Casimir.

– Comment, interrompit Robin, c’est le balata, l’arbre à lait, le mimosops balata. Je serais passé bien souvent près de lui sans le reconnaître. Vois-tu, Nicolas, il ne suffit pas d’étudier uniquement dans les livres.

– Ça, c’est vrai. Il faut la pratique. La pratique, voyez-vous...

Il s’interrompit brusquement, et pour cause. Un objet rond, de la grosseur d’une prune de reine-claude, s’était détaché de l’arbre sous lequel il se trouvait et était tombé juste sur son salacco.

Il leva la tête, et vit Angosso, qui, perché sur une des maîtresses branches, riait jusqu’aux oreilles de la bonne farce qu’il venait de faire.

– Le jaune d’œuf ! s’écria-t-il joyeux, en ramassant l’objet en question, rond comme une boule, ferme et d’une belle couleur orange.

– Ou qu’a mangé, dit Casimir. Li bon bon.

– Ça ne sera pas de refus. D’autant plus qu’il y en aura largement pour tout le monde. On peut au moins être sûr qu’il n’est pas couvé, celui-là.

Et le brave garçon mordit à pleine bouche dans la pulpe, qu’il croyait pouvoir avaler d’une bouchée.

– Aïe !... fit-il avec une grimace, il y a le poulet dedans.

– Comment, le poulet !

– Manière de parler. Le petit de cette poule couveuse de cent pieds de haut, est un noyau, et un dur, je vous assure. J’ai cru que mes dents allaient y rester.

« Tiens, c’est drôle ; ce noyau n’est pas pareil des deux côtés. Une de ses faces est lisse comme l’ivoire et toute miroitante, tandis que l’autre est pleine de petites aspérités très curieuses. On dirait que c’est travaillé à la main.

– Est-ce mangeable, au moins ?

– Ça n’est pas plus mauvais qu’autre chose ; c’est un peu sec, friable, mais savoureux ; ma foi, si ça ne vaut peut-être pas un véritable jaune d’œuf, mon estomac s’en accommode fort bien. Et d’ailleurs, vous allez pouvoir vous en assurer vous-même, termina-t-il en se sauvant pour éviter l’averse que le Boni faisait dégringoler.

Le jaune d’œuf (c’est le nom sous lequel on le désigne en Guyane) fut déclaré excellent par tous les membres de la petite colonie, qui s’endormirent bientôt – nous parlons des enfants – d’un profond sommeil.

Robin, à peu près restauré par l’ingestion de ce bizarre repas, envisageait le lendemain avec inquiétude. Il savait que cette nourriture, bonne pour apaiser un moment la faim, serait bientôt insuffisante. Les enfants et leur mère avaient besoin d’aliments toniques, surtout sous cette latitude où l’anémie règne en maîtresse souveraine.

Angosso, la providence du jour, le tira de sa préoccupation.

– Mô qué enivré crique, dit-il sans préambule.

– Comment dis-tu ? interrogea le proscrit, qui crut avoir mal entendu.

– Mo qué enivré crique, pour gain poisson. Enivré avec nikou ; nikou là, trop beaucoup. (Je vais enivrer la crique, pour avoir du poisson, avec du nikou. Il y en a beaucoup ici.)

– Ça même, renchérit Casimir. Posson content nikou. Li boire, et puis li saoul passé Indien. (C’est ça. Le poisson aime le nikou, il boit, puis il est plus ivre qu’un Indien.)

– Et après ?

– Nous prend’ li, boucaner li, tout mouns mangé li.

– Je ne sais ce que tu veux dire, enivre donc ta crique, mon cher, et fais pour le mieux, Puis-je être bon à quelque chose ?

– Ou fika côté madame, côté pitits mouns, Boni chercher nikou, caba. (Restez avec madame et les enfants, le Boni va chercher le nikou.)

L’absence du noir dura une heure au moins, et Robin commençait à trouver le temps bien long, quand Angosso apparut, chargé comme un mule de contrebandier.

Mais, à l’encontre de ce solipède aimable auquel on fait une injuste réputation d’entêtement et qui porte son fardeau sur l’échine, le bimane équatorial tenait sur sa tête un énorme monceau de lianes fraîchement coupées.

Il y avait bien quarante kilo de tiges sarmenteuses, à l’écorce brune, sectionnées en tronçons de cinquante centimètres, et réunies en bottelettes analogues à celles que confectionnent nos vignerons avec le plant de vigne. Il tenait en outre à la main un petit bouquet de feuilles et de fleurs jaunes que Robin, botaniste de la veille, reconnut aussitôt.

– Ça bois enivré, dit-il en laissant tomber sa charge et en poussant un profond soupir de soulagement.

– Nikou, renchérit Casimir joyeux.

L’aîné des enfants s’éveillait à ce moment, et avançait curieusement la tête. Son père l’appela.

– Tiens, mon petit Henri, voici une occasion doublement favorable pour étudier la botanique. Nous allons sans doute passer ici bien des jours, peut-être de longues années, demandant à la nature seule notre subsistance. Il nous faudra bientôt la connaître à fond, afin d’en pouvoir utiliser fructueusement les ressources.

« Le besoin de vivre activera encore le désir de nous instruire. Tu me comprends bien, n’est-ce pas, mon enfant ?

– Oui, père, répondit-il en fixant sur ceux du proscrit ses yeux intelligents et doux.

– À l’aide de cette plante, dont je reconnais l’espèce et la famille, mais dont j’ignorais jusqu’à présent les propriétés, nos compagnons prétendent nous procurer une grande quantité de poissons. C’est là une précieuse ressource dont nous devons apprendre à tirer parti pour l’avenir.

« Ces fleurs et ces feuilles, tu les reconnaîtras bien... »

L’enfant prit le bouquet des mains d’Angosso, regarda attentivement, fit comme un effort pour fixer dans sa mémoire les formes et les nuances. Robin continua :

– C’est une légumineuse, dont l’acacia est l’un des types. Par un bien singulier hasard, cette plante qui va assurer notre vie, porte notre nom. C’est le robinia nikou, ainsi appelée par mon homonyme Robin, jardinier de Henri IV, qui donna son nom à la famille des robiniers. Le mot indigène de nikou a été ajouté, par Aublet, je crois, pour désigner la variété que nous avons devant les yeux.

« Tu as bien compris, et tu te souviendras ?

– Oui, père, je reconnaîtrai toujours le « robinia nikou ».

– Mouché, ou qu’a vini, interrompit Angosso qui, pendant ce colloque, avait coupé le courant d’un léger barrage formé de branches feuillues.

Le Boni avait déposé dans le canot ses paquets de lianes. Il fit embarquer le père, la mère et les quatre enfants avec Casimir et Nicolas ; il saisit la pagaye et traversa rapidement l’anse formée par l’embouchure de la crique et que celle-ci traversait comme le Rhône le lac de Genève. Puis, il vint aborder de l’autre côté dans le lit du ruisseau qui remontait en pleine forêt.

Un nouveau carbet de feuilles fut aussitôt construit en quelques minutes, puis, cet indispensable préliminaire de toute halte en forêt étant terminé, Angosso se mit en devoir d’enivrer la crique. Quelques roches rougeâtres, criblées comme des éponges, appelées ici roches à ravets, émergeaient sur une des rives. Il s’accroupit sur l’une d’elles, saisit une botte de nikou, la trempa dans l’eau, l’assujettit sur une autre roche, et de sa main droite, armée d’un court et solide gourdin, frappa comme un sourd sur les sarments qui furent bientôt réduits en bouillie.

La sève se répandit de tous côtés, et teignit les eaux en une belle couleur d’opale.

– C’est tout ? fit Robin,

– Oui, mouché, reprit l’homme en continuant rapidement sa besogne.

– Alors je puis t’aider, si ce n’est pas plus difficile que cela.

Et, joignant l’acte à la parole, le proscrit s’empressa d’imiter son sauvage précepteur. Toute la provision y passa. Les eaux de la crique, devenues laiteuses, se mêlèrent bientôt en tournoyant lentement à celles du petit lac. Elles devinrent nacrées à leur tour :

– Ah ! ça bon bon. Nous qu’attendé morceau, caba. (C’est très bien, attendons un peu maintenant.)

Le Boni, avec la sagacité particulière aux hommes de sa race, avait admirablement choisi son endroit. Telle était la configuration de son quartier de pêche, qu’il devait infailliblement trouver dans le lac, non seulement les poissons des eaux courantes, vivant dans la crique, mais encore ceux des savanes, ceux du Maroni et même quelques espèces habitant la mer, et que la marée amène jusqu’à ce point éloigné de près de vingt cinq lieues de l’Océan ; c’est-à-dire presque toutes les variétés de la Guyane.

L’attente fut courte. Angosso, de son œil émerillonné, aperçut bientôt quelques points indécis, flottant au centre du lac, agité de légers remous.

– Ça même... ou qu’à vini côté barrage ;

Robin voulait y aller seul et laisser sa femme et ses enfants à la garde de Casimir et de Nicolas, mais ils insistèrent avec tant de chaleur qu’il les emmena tous. Comme la forêt était impraticable, ils montèrent dans la pirogue.

Quel singulier spectacle s’offre tout à coup à leurs regards. De tous côtés, le lac bouillonne. À l’avant, à l’arrière, à droite, à gauche du canot, des poissons de toute couleur, de toute nuance, de toute grosseur, montent du fond à la surface, s’éclipsent un moment pour remonter le ventre en l’air et flotter comme s’ils étaient morts. Ils ne sont qu’étourdis, enivrés par le nikou, incapables de fuir, de se cacher, de se défendre.

Ils sont là, par milliers, ouvrant la gueule, dilatant leurs ouïes, battant l’eau de leurs nageoires paralysées, avec des gestes incohérents d’ivrognes. Les uns ont dix centimètres, les autres jusqu’à un mètre cinquante.

L’embarcation se dirige vers le barrage où tous arriveront infailliblement poussés par le courant. Angosso, pour ne pas perdre de temps, assomme au passage d’un coup de sabre quelque aïmara récalcitrant, ou quelque requin-marteau, méchant animal auquel il en veut particulièrement.

Plus on approche du barrage, plus le fourmillement devient épais.

Les enfants, ravis, battent des mains. Les cris de joie retentissent. Le canot peut à peine passer, son étrave vient butter sur ce banc qu’Angosso entrouvre à grands coups de pagaie. C’est une fièvre, un délire, une véritable pêche miraculeuse.

On aborde enfin, après une formelle recommandation de Robin, qui enjoint à ses fils de ne toucher aucun poisson, car un grand nombre sont dangereux, la piqûre de quelques-uns est mortelle.

Il y a devant le barrage, plus de cinq cents kilos de poissons ivre-morts. Comment s’en emparer ? Telle est la question adressée au Boni par Robin, car il ne faut pas penser à descendre dans la crique, au risque de mettre le pied sur une raie épineuse, ou d’être happé par un piraïe.

Angosso sourit d’un air entendu, et déroule sans mot dire son grand hamac, tressé en coton par les Indiens Roucouyennes, aux larges mailles, aux rabans solides, dans lesquels sont passées deux longues amarres également en coton.

Il le leste avec une pierre, le fait descendre au fond de la crique, tient une des amarres dans sa main, confie l’autre à Robin qui comprend du coup, puis tous deux, réunissant leurs forces, tirent jusque sur la rive le hamac transformé en filet et plein à éclater de tous les échantillons de la faune aquatique de la Guyane.

Les plus gros sont régulièrement assommés à coups de sabre au moment où ils quittent leur élément, et passent de vie à trépas comme les sectaires du Vieux de la Montagne après une copieuse absorption de haschisch. Le hamac-filet à peine vidé revient bientôt plein, et un véritable monceau s’élève, en dépit des protestations de Robin, qui dit que c’est assez.

Poissons plats, poissons ronds, avec ou sans écailles, à la gueule hérissée ou aux mâchoires lisses, aux dards empoisonnés, aux anneaux de serpent, aux formes étranges, glissent, roulent, soubresautent. Parassis (mugil alba), vieilles, louvines, mulets, turbots même qui ont remonté le fleuve, ainsi que le superbe machoiran-jaune (silurus mystus) aux reflets d’or, pesant dix kilos, aïmaras à la tête énorme, exquis en pimentade, koumarous à la graisse savoureuse, piraïes voraces, raies d’eau-douce, aux trois ou quatre paires d’yeux couleur de brique, aux piquants redoutables, counamis, massorons, carpes blanches, coulimatas, lunes, occarons, barbes-à-roches, véritables ventouses qui s’accrochent aux rochers, monstreux, bizarres, mais exquis, s’entassent mêlés à je ne sais combien d’espèces dont le nom ne figure dans aucun traité d’icthyologie, et qu’il faut désigner sous les noms que leur ont donnés les natifs.

Tels, le koulan, le poisson-agouti, à la tête évidée, ramassé à l’arrière, presque sans nageoire caudale, jaune roux comme l’agouti dont il rappelle la forme, le poisson-madame, petit, tacheté comme la truite, le poisson-crapaud, à la tête monstrueuse de batracien, à la peau brunâtre verruqueuse, délicieux, en dépit de l’horreur qu’inspire sa vue, la langue-morte, le patagaïe, le gorret, le papou, le prapra, l’ayaya, habitant les vases, le koulan particulier aux eaux douces, le kroupia, le zappat, ainsi nommé par les noirs, parce qu’il sert d’appât, analogue à l’éperlan, etc.

Parmi les espèces connues et souvent décrites, le gros-yeux (cattus galbio), vivipare long de douze à vingt centimètres, sans écailles, aux yeux énormes et saillants, d’une agilité prodigieuse ; il s’élance hors de l’eau et parcourt en une dizaine de bonds successifs jusqu’à trente et quarante mètres. Il affectionne les rives plates et il est tellement abondant sur certains points, qu’on en tue souvent deux ou trois douzaines d’un coup de fusil chargé à plomb. C’est un manger sans pareil, ainsi que l’atipa et le gorret, qui sont pourvus d’une cuirasse analogue à celle du tatou, et d’où ils ne peuvent être retirés qu’après la cuisson. Enfin, pour clore cette longue et pourtant bien incomplète nomenclature, mentionnons un poisson bizarre entre tous, de la famille des silures et nommé le pémécrou.

Le Boni venait de fendre la tête à l’un d’eux, d’une taille colossale. Au grand étonnement de Robin, tout un clan de petits pémécrous, longs et gros comme une cigarette, s’échappèrent de ses branchies aux feuillets hypertrophiés, au point de former un gros bourrelet sous les ouïes.

Comme il manifestait toute sa surprise, Casimir lui fit une courte description des mœurs de ce curieux poisson. Le pémécrou, au moment de la ponte, recueille les œufs de la femelle et les loge dans les interstices semblables aux dents d’un peigne, dont la réunion constitue les branchies. Les petits éclosent et ne quittent pas, pendant les premiers jours, cet asile protecteur. Peu à peu, ils grossissent, et sortent sans s’éloigner de leur père, avec lequel ils marchent toujours de conserve. Au moindre danger, ce dernier ouvre ses ouïes comme une poule ses ailes, et tous les petits effarés viennent s’y blottir.

– Ça, bon papa, mouché, termina le noir, li quitter pitits, quand pitits fika forts. (Il quitte ses petits quand ils sont devenus forts.)

Et comme Robin avançait la main pour saisir l’un d’eux et l’examiner de plus près :

– Non, pas touché ça bête-là, compé. Li méchant, li piqué passé raie. (Ne touchez pas, compère ; il est méchant et sa piqûre est aussi dangereuse que celle de la raie.)

Angosso continuait toujours sa manœuvre, bien qu’il y eût là du poisson en quantité suffisante pour rassasier cent cinquante personnes. Mais le brave garçon ayant enivré une crique, il voulait que tous les habitants lui passassent par les mains. La seule concession qu’il put faire, fut de rejeter les plus petits. Ce monceau de victuailles l’affriandait. Il allait manger pendant trois ou quatre jours, gaspiller, gâcher sans besoin, pour endurer la faim peut-être la semaine suivante.

Qu’importe. Les Noirs comme les Peaux-Rouges ignorent l’économie. Quand on tue un maïpouri (tapir), la tribu tout entière, nombreuse ou non, s’attable devant cinq à six cents kilos de chair, et tous, grands et petits, jeunes ou vieux, se bourrent jusqu’à l’indigestion inclusivement.

Il s’arrêta pourtant un moment à la vue d’une grosse anguille, longue d’un mètre cinquante, et qui, moins ivre que les autres habitants de la rivière, ou peut-être déjà soustraite à l’influence du nikou, frétillait entre les herbes. Robin leva son sabre.

– Pas coupé li, mouché, s’écria-t-il brusquement.

Trop tard, la lame s’abattit sur la tête du malacoptérigien ; mais, phénomène étrange, le sabre échappe soudain à la main du proscrit, et celui-ci ne put retenir un cri de surprise, presque de douleur.

– Ça, anguille-tremblante, dit Casimir. Michant bête-là.

– Oh ! papa, s’écrièrent les enfants. Cela t’a fait mal, dis ?

– Non, mes chers petits, répondit-il en souriant, non, ce n’est rien.

– Qu’est-ce que c’est, alors, qui t’a fait mal ?

– Une anguille électrique.

– Oh ! dit étourdiment Eugène, une anguille électrique, comme un télégraphe.

– Mais non, rectifia doucement Henri. Je vais te dire ce que c’est. Je le sais bien, je l’ai lu. C’est un poisson qui produit de l’électricité comme quand on tourne très vite la roue de verre d’une machine électrique entre les deux coussins. Alors, quand on y met un doigt, cela donne une grande secousse. Eh ! bien l’anguille donne aussi une secousse, comme si elle avait une machine électrique dans la tête.

« N’est-ce pas, papa, que c’est vrai ? »

– À peu près, mon enfant, et ta petite définition ne manque ni de justesse ni d’à-propos. Elle est bien incomplète, mais suffisante pour le moment. Nous aurons l’occasion d’étudier plus tard à loisir ce singulier animal. Sachez seulement que son contact est très dangereux, et que sa décharge électrique constitue pour lui un moyen d’attaque et de défense presque aussi terrible que la dent empoisonnée des reptiles.

« Soyez donc bien prudents, et ne touchez jamais à un animal ou à un insecte quel qu’il soit, sans que je sois près de vous.

– Anguille-tremblante, li bon, quand li boucanée, dit à son tour Casimir.

– Tiens, c’est vrai. J’avais oublié le boucanage. Mais je vois que si Angosso ne dit rien, il n’en travaille pas moins.

– Il nous prépare à manger, dit à son tour Mme Robin, et nous ne pouvons même pas l’aider. Comme notre civilisation est maladroite, comparée à leur prétendue sauvagerie.

– Nous sommes réunis depuis si peu de temps ! Et d’ailleurs, nous savons déjà enivrer une crique ; dans peu d’instants, nous aurons appris à boucaner non seulement le poisson, mais encore toutes les variétés d’animaux comestibles.

« L’adresse de ce Boni est vraiment surprenante. Quel incomparable bûcheron ! »

Angosso se démenait comme quatre. C’est que le brave garçon savait bien que tous les blancs avaient grand faim, que les tiraillements de leur estomac, un instant apaisés par les jaunes-d’œuf et le suc du balata, allaient recommencer plus douloureux que jamais.

Il enfonça d’abord dans le sol quatre pieux fourchus, qu’il réunit l’un à l’autre par quatre perches, de façon à posséder un carré parfait de quatre mètres, s’élevant de cinquante centimètres au-dessus de la surface de la terre. Vingt à vingt-cinq gaules, d’égale longueur, furent simplement posées sur cette légère charpente qui devint aussitôt un gril, – conservons-lui son nom de boucané – de dimensions respectables.

Les feuilles et les menues branches furent déposées sous ces barreaux parallèles. Plus, le Boni saisit un à un les poissons morts et les aligna dessus. Les enfants et leur mère voulaient l’aider dans cette facile besogne. Il s’y refusa énergiquement, et pour cause. On ne manipule pas impunément de pareilles bêtes. Tantôt, c’était la large mâchoire d’un aïmara agonisant qui se refermait brusquement, et dont Angosso évitait adroitement l’atteinte, tantôt c’était une raie qu’il saisissait délicatement et dont il enlevait les épines d’un coup de revers, tantôt enfin une anguille-tremblante qu’il décapitait.

Le boucané était garni. Le noir alluma le monceau de feuilles et de branchages verts d’où se dégagea une épaisse fumée. Moins d’une demi-heure après, deux autres grils de mêmes dimensions fumaient comme des fourneaux de charbonnage, pendant que l’air s’emplissait d’effluves très appétissantes, ma foi, s’échappant de ces primitifs et commodes appareils.

Ce n’est pas tout. Le boucanage, on le comprend facilement, est institué dans le but de conserver les aliments en les desséchant et en les imprégnant de fumée. Les viandes ne doivent pas être cuites, ni même grillées, mais simplement séchées. Aussi, cette opération est-elle fort longue et assez difficile. Elle exige près de douze heures de soins assidus. Si le feu ne doit pas être trop vif, il faut éviter de le laisser tomber. Le brasier ne doit être ni trop près, ni trop loin de la viande. On peut dire du boucanier ce que je ne sais plus quel Grimod de la Reynière disait du bon rôtisseur :

On devient cuisinier, mais on naît rôtisseur.

Il faut naître boucanier, sous peine de rôtir sans retour tout une fournée.

Aussi Angosso, tout en surveillant attentivement ses trois boucans, avait-il installé un petit brasier sur lequel crépitait en grésillant un superbe aïmara, en compagnie de deux douzaines d’atipas et d’une plantureuse raie épineuse.

Le premier dîner de famille des Robinsons allait être un repas d’ichtyophages, auquel manquerait et le pain et le sel. Il n’en fut pas moins gai en dépit, ou plutôt à cause des protestations de Nicolas, qui, pendant toute cette succession d’incidents bizarres et imprévus, avait gardé un silence complètement inusité.

Nicolas voulait du pain. Il ne lui semblait pas plus difficile de trouver sur les arbres un pain de munition ou même un simple biscuit, puisque les uns fournissaient du lait et les autres des œufs durs. Et d’ailleurs, si le petit Henri avait lu dans les livres la description des anguilles électriques, lui, Nicolas, se rappelait parfaitement qu’on parlait d’arbres-à-pain. Tous les naufragés en avaient mangé. C’était imprimé. Tous les Robinsons possibles s’étaient nourris du fruit de l’arbre-à-pain. Il voulait, en sa qualité de Robinson de la Guyane, adopter le genre de nourriture habituel à ses collègues et devanciers. Il ne sortait pas de là, à la grande joie de ses amis, petits et grands, qui trouvaient que le poisson, quand on a bien faim, est une excellente chose.

– Mais, mon pauvre Nicolas, je vois que vos idées relativement aux produits de la zone torride américaine ont été déplorablement faussées. Vous, vous imaginez que le jacquier, appelé par les naturalistes artocarpus incisa, ce qui vous laisse pour le moment bien indifférent, croît ici à l’état sauvage.

« Détrompez-vous, mon ami. Il est originaire de l’Océanie. On l’a introduit aux Antilles et à la Guyane, mais il faut le cultiver, ou tout au moins le planter. Si l’on en trouve par place dans les forêts, c’est sur d’anciens abattis abandonnés.

– Alors il faudra nous passer de pain, jusqu’à... plus faim.

– Calmez vos inquiétudes, nous aurons avant peu du manioc, et vous ferez alors connaissance avec la cassave et le tapioca.

– Oh ! ce que j’en dis, c’est plutôt pour les enfants et pour leur mère que pour moi.

– Je n’en doute pas, mon ami, et je connais bien votre excellent cœur. Nous vivrons préalablement de poissons. D’autres l’ont fait souvent. Avant que nos provisions soient épuisées, nous aurons, je pense, assuré notre subsistance pour l’avenir.

Brusquement le soleil s’éteignit. La clairière où campaient les Robinsons ne fut plus éclairée que par les feux rougeâtres des boucans, sur lesquels crépitaient toujours les poissons ; points lumineux perdus dans l’immensité, semblables à des lucioles immobiles.

Jusqu’à présent, les proscrits, pressés d’échapper aux dangers de toute sorte et à la faim, avaient à peine trouvé le moment d’échanger quelques pensées. Quand il est à ce point malheureux qu’il a perdu tout espoir, quand un péril immédiat et mortel le menace, quand il dispute à chaque seconde un lambeau d’existence à la mort, l’homme n’est plus surpris de rien. Les événements les plus imprévus, heureux ou malheureux, le trouvent impassible, et les faits les plus invraisemblables rentrent pour lui dans le domaine de la vie réelle.

Tel Robin. Il avait si souvent rêvé la liberté. Il avait depuis si longtemps escompté par la pensée la joie d’être réuni aux siens, que tout en goûtant un bonheur surhumain, dont nulle expression ne saurait donner une idée, il n’éprouvait qu’une surprise relative. Son rêve le plus ardent avait pris une forme palpable, son vœu le plus cher était exaucé, il ignorait pourquoi et comment, et il éprouvait à peine le besoin de le savoir, tant son âme était remplie.

Les enfants dormaient déjà, Henri et Edmond reposaient dans le hamac du Boni. Dix minutes d’exposition au soleil avaient suffi pour sécher cette couche transformée en engin de pêche. Mme Robin, assise près de son mari, tenait son jeune fils Charles endormi sur ses genoux, Robin regardait avec attendrissement le petit Eugène, que le sommeil avait surpris les deux bras noués au col de son père.

Le mari racontait son évasion à sa femme qui frissonnait, malgré sa vaillance, au récit des périls courus, des fatigues endurées. Elle détaillait à son tour les horreurs de la vie de misère subie à Paris, rappelait l’épisode de la lettre mystérieuse, les soins empressés et discrets tout à la fois dont elle avait été l’objet de la part d’inconnus, le voyage en Hollande, la traversée de l’Atlantique, l’arrivée à Surinam, les attentions respectueuses du capitaine hollandais qui parlait si bien le français.

Robin écoutait ému non moins qu’intrigué. Quels pouvaient bien être ces bienfaiteurs ? Pourquoi ces précautions ? Pourquoi dissimulaient-ils comme une mauvaise action cet immense service ? Mme Robin ne trouvait pas davantage d’explication plausible. Elle avait encore en sa possession la lettre de l’homme d’affaires de Paris ; l’écriture ne leur révéla rien.

L’ingénieur pensait, et non sans quelque raison sans doute, que des exilés, échappés aux commissions mixtes, avaient consacré leur temps et leur fortune au soulagement de leurs frères qui pliaient sous la chaîne du bagne. Un proscrit, célèbre entre tous, A... B..., avait pu se réfugier à la Haye ; peut-être y avait-il lieu de reconnaître son intervention dans l’évasion de Robin. Quant au capitaine du cotre, sa stature d’athlète, son urbanité, sa bonté, tout semblait le désigner au fugitif comme étant C..., un officier de la marine française, qui avait réussi à quitter Paris dans des circonstances dramatiques. C... avait pris du service dans la marine marchande de la Hollande. Il croisait, à n’en pas douter, en vue des côtes de la Guyane, épiant une occasion favorable de venir en aide à ses coreligionnaires politiques.

Cette hypothèse était raisonnable entre toutes. Les deux époux l’admirent sans peine, tout en bénissant les auteurs de leur bonheur quels qu’ils fussent. Ce doux épanchement continuait, sans qu’ils eussent la moindre notion des heures écoulées. Les enfants dormaient, le Boni, attentif au boucanage, tronçonnait des branches et les jetait sur ses foyers quand ils pâlissaient.

Cet homme semblait charpenté en bois de fer. Ni les fatigues de la journée, ni les recherches du bois-enivré, ni la manœuvre de la pagaye, ni la construction des carbets et des boucanés, rien enfin ne paraissait avoir de prise sur son organisme. Tout en continuant sa besogne, il jetait de rapides regards, sous les sombres voûtes qu’ensanglantaient les brasiers ; il semblait inquiet, tourmenté.

Un grondement sourd, accompagné d’un souffle puissant, lui fit dresser la tête. Ce bruit rappelait le ronron d’un chat, mais cent fois plus fort. Puis deux points surgirent des herbes bordant la clairière, et fixèrent les boucans.

Robin l’interrogea à voix basse et apprit que ces deux lumières étaient produites par le rayonnement des yeux d’un tigre, à jeun sans doute, et qu’attirait l’odeur du poisson grillé. L’animal ne semblait pas d’ailleurs autrement pressé d’attaquer. À en juger par son ronron de matou en belle humeur, il était permis de penser qu’il avait le caractère assez débonnaire. Pourtant, ce voisinage inquiétait visiblement Robin ; il saisit le fusil du Boni, et se prépara à envoyer un lingot de plomb à l’indiscret visiteur.

– Oh ! mouché, pas besoin fusil, dit doucement Angosso, coup fusil réveiller z’enfants. Mo fika (faire) bonne malice à tig’ là.

Le noir avait une bonne provision de piment, de ce fameux poivre de Cayenne avec lequel on assaisonne, faute de sel, les ragoûts équatoriaux. Une parcelle suffit pour donner à la ration d’un homme une saveur acre, mordante, à laquelle on s’habitue peu à peu.

Angosso, riant à la perspective de la bonne charge qu’il allait faire, prit un gros poisson à peu près desséché, pratiqua plusieurs trous dans la chair, et y introduisit une demi-douzaine de baies de piment, puis, il jeta à toute volée le poisson dans la direction où se tenait, comme un gros chat poltron, le tigre famélique.

– Tiens, michant bête, gourmand, dit-il en riant de plus belle.

Robin opinait toujours pour le coup de fusil, mais si l’animal était seulement blessé, que deviendraient les enfants exposés à sa fureur ? Du reste, à peine le poisson farci de piment avait-il touché la terre, que le félin l’enleva d’un coup de griffe, s’enfuit et disparut. Il dut l’avaler comme une fraise, bien qu’il pesât plus de deux kilos.

Moins d’un quart d’heure après, on l’entendit rugir près de la crique. Le Boni se tordait littéralement, sans que le proscrit, qui ignorait l’assaisonnement du souper, pût soupçonner la cause de cette joie.

Robin s’enquit du motif de cette hilarité, et son compagnon ne fit aucune difficulté pour le lui exposer.

– Tig’ là gourmand passé (plus que) Indien. Li mangé poisson avec piment, piment chauffé stomac ; et stomac tig’ fika sec passé fer-blanc. (Le piment ronge l’estomac du tigre, et le rend plus sec que du fer-blanc). Tig’ bu morceau di l’eau la crique. (Le tigre a bu de l’eau de la crique.)

– Et alors, il va être enivré comme le poisson ?

– Non, nikou enivré poisson oun sô (seulement). Li baïe colique trop beaucoup à tout moun, à tout bête. (Il donne de grandes coliques aux hommes et aux animaux.)

– Entendez ; li pas content, non !

Le félin, en effet, semblait très mal à son aise ; il poussait des cris plaintifs, soufflait, geignait et grondait comme un chat malade. Puis, désespérant sans doute d’éteindre avec cette eau purgative le volcan qui flambait dans ses entrailles, il s’enfuit avec un grand bruit de branches froissées.

Le campement des Robinsons redevint calment silencieux.
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