Première partie Le tigre blanc








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titrePremière partie Le tigre blanc
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VII


L’argent monnayé ne perd pas sa valeur sous l’équateur. – Situation sauvée pour vingt francs.– Les sous marqués font des « rouleaux », et les rouleaux deviennent des pièces de cinq francs. – Splendeurs mortelles. – Filles de la fièvre et des miasmes. – Le saut de l’Iguane. – Périlleuse manœuvre. – Le premier canotier du monde. – La barrière de récifs. – L’Abattis abandonné. – Après la disette, l’abondance. – L’anse aux Cocotiers. – La géographie des Robinsons. – L’habitation de la Bonne-Mère. – Architecture qui n’a pas été étudiée dans Vitruve. – Casse-cou ! – À travers bois. – Maison sans meubles. – La vaisselle ronde. – Poterie végétale. – Nicolas contemple, à son grand étonnement des arbres nommés : l’arbre à beurre, l’arbre à chandelles, l’avocatier, le fromager, etc. – Échange de présents. – Les adieux du Boni.

La subsistance des Robinsons était donc assurée pour plusieurs jours, à la condition toutefois de suivre un régime presque exclusivement ichtyologique, de faire le carême, disait plaisamment Nicolas en s’éveillant. Bien qu’ils eussent lieu de se croire en sûreté, ils tinrent conseil dès l’aube, pour ne pas perdre de temps.

Il ne fallait pas songer à remonter le Maroni afin de pénétrer dans la haute Guyane. Non pas qu’il y eût quoi que ce fut à redouter de la part des Bonis ou des Indiens, mais l’arrivée des Européens ne manquerait pas de produire quelque sensation, la nouvelle ne tarderait pas à se propager jusqu’au pénitencier, sans mauvaise intention ; mais cette indiscrétion pourrait coûter à Robin cette liberté si chèrement achetée. On continuerait à s’enfoncer en plein bois. La crique semblait se diriger à l’Ouest. On irait donc à l’Ouest, en suivant le « chemin qui marche ». On s’arrêterait non loin de la source, autant que possible sur un point un peu élevé, découvert et éloigné des marais. Puis, comme disent les marins, on se débrouillerait afin de pourvoir à la subsistance de tous.

Malheureusement, ils étaient au moment de perdre leur plus puissant auxiliaire. Angosso avait rempli toutes ses promesses. Il parlait de retourner à son village et, comme il était le légitime propriétaire de la pirogue, son départ constituerait pour nos amis un véritable désastre. Il fallait le décider à pousser en avant, et ce n’était pas chose facile.

Nos pauvres Robinsons, vu leur dénuement complet, n’avaient rien à lui offrir pouvant exciter sa convoitise de sauvage. Pourvu d’un assortiment complet de couteaux à six sous, de colliers, de perles et de cotonnades, échangés à la factorerie d’Albina, Angosso était pour le moment un capitaliste désireux d’étaler ses trésors aux yeux de ses compatriotes.

Il résistait doucement, mais avec fermeté, à toutes les prières, et Robin constatait non sans angoisse qu’il ne pourrait peut-être pas le fléchir, quand, par le plus grand hasard, Nicolas sauva la situation. Il n’entendait pas un traître mot au patois nègre, il comprenait pourtant à la pantomime du proscrit que les affaires n’allaient pas.

– Est-il long à se décider, celui-là. Voyons, dit-il en interpellant le Boni, vous êtes un bon garçon, n’est-ce pas, moi aussi. Entre braves gens, il y a toujours moyen de s’entendre.

Angosso, impassible comme un manitou d’ébène, écoutait sans interrompre et sans comprendre.

– À Paris, on pourrait à la rigueur trouver du crédit en souscrivant des billets, mais c’est une monnaie qui n’a pas cours ici, car je crois que les endosseurs sont rares. Si pourtant vous vouliez accepter un paiement en argent... Ma foi, je paierais bien la course, et je donnerais un pourboire raisonnable.

– De l’argent... interrompit Robin, vous avez de l’argent ?

– Ma foi, oui, quelques vieilles pièces de cent sous qui se promènent dans ma poche... Tenez, dit-il au Boni en lui montrant cinq francs, connaissez-vous ces médailles-là, monsieur le sauvage ?

– Oh ! s’écria Angosso radieux, les yeux ouverts jusqu’aux tempes, les narines aplaties sur les joues, la bouche béante, ça, rouleau !...

– Tiens ! il connaît notre métal blanc, le naïf enfant de la nature. Bonne affaire alors. Il appelle ça un rouleau dans son patois ; au fait, les philosophes de la langue-verte les nomment bien des roues de derrière.

« Oui, estimable canotier, un rouleau, deux rouleaux, trois et même quatre rouleaux... Une fortune, en échange de votre péniche et de vos bons soins. Cela vous va-t-il ?

– Mouché, disait Casimir... mouché, ou gain sous marqués. (Vous avez des sous marqués.) Ou baïe deux rouleaux à Boni, li vini caba. (Donnez deux rouleaux au Boni, il viendra aussitôt.)

– Voyons, patron, vous qui connaissez le langage de ces insulaires, ayez donc l’obligeance de m’expliquer un peu ce qu’ils entendent avec leurs rouleaux et leurs sous marqués.

– C’est bien simple. L’unité monétaire, en Guyane, est le décime, mais ce décime n’est pas la grosse pièce de dix centimes qui a cours en Europe, c’est l’ancien liard de France en cuivre auquel on a donné arbitrairement la valeur de deux sous. On appelle cela des sous marqués. On les empile en rouleaux de cinquante comme des louis, de là le nom de rouleau donné à votre pièce de cinq francs par Angosso.

– Ou qu’à haïe mo rouleaux, dit-il enfin... mo qu’à vini. (Donnez-moi vos rouleaux, et je viens.)

– Mais certainement, mon brave homme, que je vais vous les bailler, avec joie. Entendons-nous, pourtant. Deux comptant, les voici, et les deux autres quand nous serons à destination. Voilà comment j’entends les affaires. Ça vous va, tope là !

Robin traduisit la proposition de Nicolas. Le Boni aurait bien voulu les quatre rouleaux, mais le Parisien fut inflexible.

– Mon garçon, quand je prends un sapin, je paie l’heure ou la course après, jamais avant. Et voilà.

Angosso maquignonna quelques moments encore, discuta pour la forme, puis consentit. Il prit avec une joie d’enfant les deux pièces, les fit sonner, les tourna, les examina, et finalement les noua dans un des coins de son calimbé.

– Pas bête, le voisin, termina Nicolas en manière de péroraison. Il prend son caleçon de bain pour porte-monnaie.

Rendons à Angosso cette justice, qu’aussitôt son engagement pris il se mit en devoir de le remplir. Il se hâta d’empaqueter les poissons dans de larges feuilles et de les déposer au milieu du canot, recouvrit de branchages verts cette cambuse improvisée, enroula son hamac, prit sa pagaye et s’installa à l’arrière en tâtant le coin d’étoffe qui recelait son trésor.

– Nous parti caba ? interrogea-t-il.

– Partons, répondit Robin après avoir installé sa femme et ses enfants aussi commodément que le permettait l’aménagement de l’embarcation.

Les ressources de cette intéressante famille étaient, hélas ! fort précaires, et la nomenclature en sera bien courte. Ils ne possédaient pas, comme leurs confrères et devanciers, les Robinsons des légendes, un vaisseau à leur portée échoué sur des récifs et dans lequel se trouvent tous les objets indispensables à la vie. Un navire est un monde. Il recèle tout, et les richesses qu’il renferme constituent une fortune pour des naufragés.

Mais combien est terrible la situation de ceux qui, dans un tel pays, manquent des choses les plus élémentaires, et se trouvent plus dénués encore que les hommes des époques préhistoriques, avec leurs armes et leurs engins primitifs. N’oubliez pas que sur ces huit fugitifs il y avait quatre enfants en bas âge et une femme, plus un invalide : le pauvre vieux noir. Comme objet de première nécessité, deux petites caisses contenant quelques effets et un peu de linge, deux sabres d’abattis, une hache et une pioche sans manche, derniers débris échappés à l’incendie de la case, plus un fusil à deux coups, présent du capitaine hollandais. Comme munition, deux kilogrammes de poudre, quatre cents charges environ, et un peu de plomb.

Il faudrait donc tout inventer, tout fabriquer. Robin était plein d’espoir. Quant à Nicolas, il ne doutait de rien. La situation n’en était pas moins fort critique.

L’embarcation glissait vivement sur les eaux tranquilles, entre deux murailles de verdure, au fond desquelles serpentait, comme encaissée, la petite crique. De temps à autre, un gros martin-pêcheur, de la taille d’un pigeon, s’enfuyait en poussant son cri bref et saccadé ; des oiseaux-mouches, en quête d’insectes, bourdonnaient et rutilaient comme des écrins au soleil, pendant que des oiseaux-diables, jaseurs et familiers ainsi que des pies, mais aussi noirs que des merles, voletaient en piaillant. Puis une grosse houppe de plumes multicolores traversait lourdement la brèche en poussant d’assourdissantes clameurs : ara !... ara !... arrrra !... Le cri nous dispense de nommer l’oiseau. L’honoré solitaire chantait ses quatre notes : do, mi, sol, do, avec une incroyable justesse d’intonation, le cassique jetait son joyeux appel, le moqueur lançait son éclat de rire sarcastique, des macaques et des sapajous grimaçaient en se balançant par la queue, pendant que tout un monde de cigales, de criquets, de grillons, de sauterelles, grattaient furieusement leurs élytres.

À droite et à gauche, s’étalaient les merveilles de la flore tropicale. Il y avait de l’air et de la lumière, les fleurs surabondaient. Sur les longues et larges feuilles du barlourou, dont les tiges couvraient la berge, se détachaient les admirables fleurs de l’héliconia, aux pétales alternées, aux reflets de pourpre ; le cacaoyer sauvage, le splendide padura aquatica, ainsi nommé à cause de la ressemblance de son fruit avec celui du cacaoyer, émergeait des eaux légèrement saumâtres encore. Les voyageurs ne pouvaient se lasser de contempler ces admirables fleurs, dont les étamines nombreuses, veloutées, soyeuses, fines, impalpable duvet, longues de plus de trente centimètres, se dressent en aigrettes d’argent et de corail. Et ces colosses, comme le wapa aux fleurs rouges disposées en panicules flamboyant ainsi que des panaches, l’ébène verte, couverte de pétales d’or, sous lesquels disparaissaient les feuilles, comme la chevelure d’une bayadère sous les sequins étincelants, le gayac, à la fève odorante, le mincouart au tronc percé à jour, et semblable à un faisceau de maillons de chaîne, l’iciquier, aux effluves balsamiques, le couratari (courataria guyanensis), à la cime gracieusement arrondie, aux grandes fleurs argentées lavées de pourpre, disposées en épis axillaires, aux fruits ligneux, pointus, à l’opercule évasé, formant une tête, longs de quinze centimètres, dont la bizarre conformation rappelle un grand clou, – d’où le nom populaire de clou de Jésus-Christ. Le panacoco, aux « arcabas » gigantesques, les cèdres, les acajous, les sassafras, les simaroubas, les grignons, les wacapons, les bois de rose, les bois-violet, les carapas, les coupis, les courbarils, les génipas, les mahots, les boccos, les angéliques, les lettres-mouchetés, les satinés, les bagots, les moutouchis, les maria-congo, les canari-macaque, etc..., que sais-je encore !

Tous ces merveilleux végétaux, serrés à la base, confondus à la cime, enlacés par les lianes, couverts par les plantes parasitaires, semblaient plier sous la végétation supplémentaire qui les envahissait. Orchidées, broméliacées aroïdées1, accrochées aux branches, étalées sur les troncs, incrustées aux écorces, exposaient les fantastiques nuances de leur inépuisable écrin. Coryanthes aux touffes pendantes, gynopétalons aux fleurs violettes à reflets bleuâtres, méléagria qui entourent les troncs de gracieuses collerettes feuillues, pendant que les fleurs portées sur de longs pédoncules, retombent jusque sur les racines, comme d’interminables queues d’oiseau de paradis.

Et les gongora, les stanhopoea, les brassia, les maxillaria, les brassavola, qui toutes rivalisent de grâce, d’éclat et de fraîcheur. Et les bromélia karatas, aux feuilles de plus de deux mètres, aux longues épines en crochets, véritables chevaux-de-frise aériens, les barbacenia houretia, aux fleurs multicolores comme un bouquet d’artifice, les tillandria aux épis garnis de belles bractées roses...

Le proscrit, pouvait à peine les citer au passage et jeter aux enfants ravis et curieux, les noms de ces incomparables merveilles. À chaque instant il eût fallu descendre et rapporter quelques échantillons, mais Casimir et Angosso ne l’entendaient pas ainsi. Courbés sur leurs pagayes, ils nageaient avec énergie, comme s’ils avaient voulu fuir au plus vite ce spectacle enchanteur. Questions, prières, rien n’y faisait.

– Nous ké allé, grognait Angosso, dont la peau fumait comme une chaudière.

– Nous ké allé caba, vite, passé kariakou, renchérissait le lépreux. (Allons encore, plus vite qu’un kariakou.)

– Mais pourquoi ? Sommes-nous en danger ? Qu’y a-t-il ? Parle, mon vieil ami.

– Ah ! compé. Nous gain la fièvre, si nous pas allé. Ça michant pays. Tout mouni, mouri caba côté nous fika. (Nous aurons la fièvre si nous ne fuyons pas. Ce pays est malsain. Tout le monde mourrait au lieu où nous sommes.)

Robin frémit. Il savait bien, qu’en certains points, la malignité des effluves marécageuses est telle, qu’il suffit d’y séjourner quelques heures pour contracter l’accès pernicieux.

Il lui semblait en effet respirer je ne sais quelle odeur fade, douceâtre et écœurante de végétaux en dissolution. D’invisibles vapeurs de vases flottaient dans l’atmosphère épaisse que la brise ne renouvelle jamais, de ces vapeurs qui tuent les hommes et vivifient les fleurs. Cette terre putride, qui distillait à la fois des miasmes et des parfums, transsudait la mort.

La pirogue volait sur les flots lourds, stagnants comme ceux d’un lac asphaltite et saturés aussi d’impalpables détritus.

Trop juste et trop légitime, dit éloquemment l’admirable Michelet1, l’hésitation du voyageur à l’entrée des redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent charmantes, fait son plus âpre combat.

... Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges, où tout vous parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la nature.

Ici et là, leurs vivantes ténèbres s’épaississent d’une triple voûte, et par des arbres géants et par des enlacements de lianes, et par des herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par places, ces herbes plongent dans le vieux limon primitif tandis qu’à cent pieds plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes se mirent dans le brûlant soleil.

Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c’est une scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons, oiseaux-mouches et colibris, pierres animées et mobiles qui s’agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante, commence l’illumination féerique des mouches luisantes, et qui, par milliards de millions, font des arabesques fantastiques, des fantaisies effrayantes de lumière, des grimoires de feu.

Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur, un monde sale de caïmans, de serpents d’eau. Aux troncs des arbres énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants de l’air corrompu, bizarres papillons végétaux se suspendent et semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie, et traduisent par le caprice de leurs couleurs inouïes, l’ivresse de la nature.

N’y cédez pas, défendez-vous, ne vous laissez point gagner au charme de votre tête appesantie. Debout ! debout ! Sous cent formes le danger vous environne. La fièvre jaune est sous ces fleurs et le vomito negro ; à vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée silencieuse d’anatomistes implacables prendrait possession de vous, et d’un million de lancettes, ferait de vos tissus une admirable dentelle, une gaze, un souffle, un néant...

Les voyageurs accéléraient encore leur course. Il leur fallait à tout prix franchir cette zone marécageuse avant la nuit. Il leur eût été à peu près impossible d’atterrir et de se frayer un chemin à travers les broussailles. Du terrain humide et mou, susceptible d’engloutir un campement, s’élèverait aux heures sombres l’opaque brouillard dont les mortelles émanations ont reçu le nom de
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