Obert Desnos admirateur de Hugo








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Robert Desnos admirateur de Hugo.


Le but de cette communication n’est pas de réduire l’œuvre de Desnos à un démarcage plus ou moins appuyé de Hugo et du romantisme en laissant dans l’ombre l’originalité créatrice du poète. Il m’a semblé intéressant, en revanche, de montrer cette influence qui le protège souvent tel une espèce de garde-fou, à la fois de la désespérance et du formalisme. Desnos depuis l’enfance a dialogué avec les auteurs qu’il lisait et relisait, et même si la communication avec eux est sans retour, l’interrogation reste pertinente pour une énième lecture de Hugo lui-même.

Chronologie d’une filiation.
A la question d’Aragon :  « Avez-vous lu Victor Hugo ? » Robert Desnos, plus que tout autre, aurait pu répondre par l’affirmative. Pourtant, les premières œuvres évoquent d’autres noms. Les poèmes de Prospectus en 1919 reflètent très nettement l’influence d’Apollinaire sur la versification et dans l’imaginaire du poète. C’est lui que cite Desnos; avec Rimbaud dont il se réclame dans Pénalités De L’Enfer Ou Nouvelles Hébrides, longue appropriation surréaliste d’Une Saison En Enfer, écrite en 1922. A ma connaissance, c’est là qu’il fait allusion pour la première fois à Victor Hugo avec la liberté insolente qui caractérise l’ œuvre et le mouvement auquel elle appartient:

« Mais déjà le Panthéon s’ouvrait devant nous. Des ministres en vestons blancs de barman débitaient des membres de grands hommes. La tête de Hoche fut adjugée 3 francs 50. Des Anglaises acquirent les viscères de Victor Hugo à bas prix et le sexe de Sadi Carnot fut l’objet d’enchères inouïes entre des invertis multicolores et M. Nobel. » (Œuvres, p.76)

On notera par ailleurs l’absence de Hugo dans « Le cimetière de la Sémillante » qui clôt ce texte, et dont Desnos fait le plan: Gérard de Nerval, Isidore Ducasse, Arthur Rimbaud, Eugène Sue, Baudelaire, Apollinaire, etc. sont au centre dans la fosse commune; autour d’eux, les principaux surréalistes dont Desnos, et des personnages réels ou fictionnels, dont Robespierre et Dieu. De Victor Hugo, point. Mais la tombe de Dieu est juste au-dessus de celle de Robespierre dont Robert Desnos se réclamait tant (d’abord pour l’homophonie avec ses deux prénoms : Robert et Pierre), et l’on peut construire une extrapolation à partir du silence de Desnos : Dieu auquel il ne croit pas cacherait-il Hugo ? Notre hypothèse repose sur la confrontation de deux extraits ; l’un concerne un quatrain de ces mêmes Nouvelles Hébrides :

«  Frileuse la sonnette assouplit les muscles

Victor le fox-trott et le petit vieillard à piston

Dieu garde la fumée du vierge araucaria

Les langues des locomotives au bout de tes tétons. » (p.67, Œuvres)
l’autre se situe dans Le Génie sans miroir, écrit en 1924, où après avoir salué dans les Romantiques des frères en démence, il poursuit :
« Nous invoquons le nom de Dieu avec autant de facilité que celui d’un concierge. Il en est temps encore. Dieu est à la porte avec ses clefs de nuage, derrière sa loge monte l’escalier inconnu. Les sceptiques ne pénètrent pas même dans le couloir. Ils tirent la sonnette et font des blagues au chat. Nous sommes encore devant cet écriteau : « Parlez à Dieu », les pieds enracinés, nous semble-t-il. (…) Resterons-nous dans le couloir ?

Hommes de foi, je vous en conjure, en avant ! notre cœur ne bat plus à l’unisson des peuplades qui nous entourent, les splendeurs modernes, nous les connaissons jusqu’à en vomir ; il se fait tard, les rues sont peuplées de gendarmes et de sergents de ville, nous n’avons pas sonné en vain, le concierge Dieu a ouvert la porte. Montons chez nous ! » (p.228, Œuvres.)
Le premier hommage explicite rendu à Hugo est en date de 1925, dans la Réponse à une enquête sur “Les Lettres, la Pensée Moderne et le Cinéma” » :
« Je ne crois pas à l’influence d’une forme d’expression sur une autre : de la peinture sur l’écriture, de la sculpture ou l’architecture sur la musique, etc.

Il y a simplement aptitude à la fois pour l’une et l’autre forme, prédominance d’un sens.

Gautier n’est pas un poète pictural mais visuel.

Hugo est le poète des cinq sens.

Bach n’est pas un musicien architectural, mais musicien et architecte, etc.

Les sens sont le carrefour des modes d’expression. Si l’influence de l’un d’eux prédomine sur l’un de ces modes qui ne lui correspond pas directement , il ne s’ensuit pas que le mode d’expression a une influence quelconque. » (Les Rayons et les Ombres: Cinéma, Paris, Gallimard, 1992)

Mais c’est en 1926, dans Confession d’un enfant du siècle que la filiation est clairement affirmée. Elle a alors de quoi nous surprendre par le caractère intime de la relation :
« Je jouais seul. Mes six ans vivaient en rêve. L’imagination nourrie de catastrophes maritimes, je naviguais sur de beaux navires vers des pays ravissants. Les lames du parquet imitaient à s’y méprendre les vagues tumultueuses et je transformais à mon gré la commode en continent et les chaises en îles désertes. Traversées hasardeuses ! Tantôt le Vengeur s’enfonçait sous mes pieds, tantôt la Méduse coulait à fond dans une mer de chêne encaustiquée. Je nageais alors à force de bras vers la plage du tapis. C’est ainsi que j’éprouvai un jour la première émotion sensuelle. Je l’identifiai instinctivement aux affres de la mort, et dès lors, à chaque voyage , je convins de mourir noyé dans un océan vague où le souvenir des vers d’Oceano nox :

O combien de marins ! combien de capitaines !

Qui sont partis joyeux vers des rives lointaines,

lus par hasard dans un livre dérobé, se mêlaient à l’épuisante volupté .

Hugo domina mon enfance. De même que je n’ai jamais pu faire l’amour sans reconstituer les drames innocents de ma jeunesse, je n’ai pu éprouver d’émotion poétique d’une autre qualité que celle que j’éprouvai à la lecture de La Légende des Siècles et des Misérables.

Je vécus ainsi de six à neuf ans. » (p. 299, Œuvres)

Ce texte est fondamental, car comme l’étudie très bien Valérie Hugotte dans sa communication (« Comme dans une image enfantine », dans Desnos Pour l’An 2000) (1). les archétypes de sa poétique se situent dans la toute petite enfance : «… tout dans son œuvre surréaliste témoigne de la persistance des “ premières images ”, dit-elle, et ces premières images  dont lui-même reconnaissait l’importance, sont d’abord provoquées par la lecture ( il dit aussi que Gustave Aimard lui donna sa  « première image de la femme », (Œuvres, p.300).

Dans un article écrit dans Le Soir du 5 février 1927, où il a donné pour titre à sa critique cinématographique Les Rayons et les Ombres, il revient sur ce sujet à propos des sources de sa poétique :

« Il est un signe sous lequel naissent les générations : l’amour, la liberté, la vie, la poésie lui sont soumis et l’action même de toute une époque. Les uns naquirent sous les cocardes de 89, aux clameurs de 93, dans les rancoeurs de Thermidor, de Brumaire ou de Décembre, dans l’enthousiasme de 48. Nous sommes nés sous le signe de l’Exposition universelle, la Tour Eiffel dominait Paris depuis onze ans, ouvrant l’ère de ce qu’on appelait une renaissance et qui n’était qu’une tentative étrangement spirituelle et la condamnation du triomphe de la matière sur l’esprit. (…) Nous venions de naître. Nous apprîmes à lire dans Les Misérables et dans Le Juif errant. Un impatient désir d’amour,de révolte et de sublime nous tourmentait. Nous n’étions pas vicieux ; nous étions précoces. » (p.410 Œuvres)
Il n’est pas sans intérêt que la filiation se fasse au nom de l’amour, de la révolte et du sublime à l’aube de ce 20ème siècle où, nous dit Desnos : « l’Europe n’avait plus que quatorze ans pour forger ses armes » (idem)

Il se trouve à la bibliothèque Jacques Doucet un livre de prix ayant appartenu au petit Robert, décerné par la caisse des écoles du IVe arrondissement, intitulé : Victor Hugo, Œuvres choisies illustrées. Certes, ce n’est pas le «  livre dérobé » source avec Oceano Nox de son premier émoi sexuel, mais il témoigne que la lecture de l’œuvre de Hugo par le poète ne se limitait pas à La Légende des siècles et aux Misérables.

L’importance des Misérables est pourtant considérable. D’abord parce que le quartier Saint Merry est son quartier qu’il évoquera à plusieurs reprise dans son oeuvre :

« Quand j’apprenais à lire dans Les Misérables, c’est le quartier lui-même que je déchiffrais et je cherchais encore aux murs des rues du Cloître-Saint-Merry et des Juges-Consuls, les traces de la fameuse émeute. » ( p.456, Œuvres) .
Il reviendra sur l’influence des Misérables, en 1943, dans ses Notes sur le roman où il revendique le droit du romancier à être poète :
« Au surplus, quel romancier n’appartient pas à plusieurs genres à la fois ? autant jeter sa plume aux orties…Le morceau de bravoure : les chapitres des égouts, de l’argot, du couvent Picpus dans Les Misérables, autant de poèmes intercalés. » (p.1150, Oeuvres)
Ces Notes dont ce passage est extrait, sont contemporaines du Vin est tiré, roman sur la drogue, cette «  misère » du 20ème siècle, dont Desnos connaissait les effets à travers la femme qu’il aimait, la chanteuse Yvonne George. Il se trouve dans cette œuvre un inspecteur Estival, compréhensif et désabusé, à l’inverse de Javert, qui arrête en douceur le héros coupable et provoque pourtant son suicide lors de sa garde à vue. Nous retrouverons dans d’autres œuvres de Desnos ces subversions diégétiques.

1940 marque un tournant dans l’hommage rendu à Hugo. Robert Desnos a toujours été ancré politiquement à gauche . A l’inverse d’autres surréalistes, il a refusé de s’engager politiquement en adhérant au Parti communiste, mais il a fait partie de l’Association des Ecrivains Révolutionnaires, travaillé pour le Front Populaire, et écrit No Passaran pour dénoncer l’assassinat de Garcia Lorca. Son grand homme reste pourtant Robespierre, ce que d’ailleurs Breton lui reproche, et l’homme qu’il revendique contre l’esprit de défaite en 1940, c’est Victor Hugo.

C’est d’abord un article dans Aujourd’hui du 30 septembre 1940, intitulé : Aujourd’hui vous conseille de lire aujourd’hui / Quelques vers de Victor Hugo :
« Par delà les récitations scolaires et le choix, toujours le même, de poèmes usés par tant de lèvres enfantines, la plus grande partie de l’œuvre de Hugo reste fraîche et féconde. Si vous aimez ces instants où l’homme de génie s’amuse vous trouverez dans Toute la lyre, une série de poèmes gaillards, humoristiques et parfois même un peu fous, tandis

que La Légende des siècles reste le grand livre des méditations élémentaires et de l’espoir. Au passage, tel vers vous arrêtera, suspendra votre lecture et provoquera d’exaltantes rêveries.

Vous n’aurez pas besoin d’en lire beaucoup. Le cru Hugo est un vin haut en degré qui se boit à pleines gorgées mais dont on n’épuise pas si vite la bouteille. Pour ma part si j’en ai le temps, je relirai quelques passages de « Zim-Zizimi », dans La Légende des siècles ou, dans « Toute la lyre », « ce que Gemma pense d’Emma » , ce petit poème si moderne, si “ mode ”et que termine un vers si plein de résonances. » ( cité par Fabien Musitelli dans Cahier Robert Desnos Sept, p.29-30)
Et le 24 novembre 1940, dans un article consacré à Lautréamont dans le même journal il réitère:

« Chaque fois que la tempête s’élèvera et menacera le lyrisme français, il faudra revenir à Lautréamont comme à Hugo… » ( idem )
Enfin, en 1943, dans L’Honneur des Poètes, paru clandestinement aux Editions de Minuit, il publie Le legs sous le pseudonyme de Lucien Gallois :
«  Et voici, Père Hugo, ton nom sur les murailles !

Tu peux te retourner au fond du Panthéon

Pour savoir qui a fait cela. Qui l’a fait ? On !

On c’est Hitler, on c’est Goebbels... C’est la racaille,
Un Laval, un Pétain, un Bonnard, un Brinon,

Ceux qui savent trahir et ceux qui font ripaille,

Ceux qui sont destinés aux justes représailles

Et cela ne fait pas un grand nombre de noms.
Ces gens de peu d’esprit et de faible culture

Ont besoin d’alibis dans leur sale aventure.

Ils ont dit: « Le bonhomme est mort. Il est dompté. »
Oui, le bonhomme est mort. Mais par devant notaire

Il a bien précisé quel legs il voulait faire :

Le notaire a nom: France et le legs: Liberté.
Entre temps, Desnos avait rejoint le réseau « Agir » en 1942. Le 22 février 44, il était arrêté à son domicile parisien, conduit rue des Saussaies, puis à Fresnes, puis à Compiègne, puis à Auschwitz, puis à Buchenwald. Le 4 juin 1945, il mourait du typhus à Terezin quelques jours après la libération du camp. L’héritier avait bien honoré le legs .


L’héritage multiple.
Je n’entrerai pas dans le détail d’une correspondance thématique entre Desnos et Hugo parce que les phénomènes d’écho sont à la fois trop nombreux et pris dans un corpus commun qui intéresse toute la poésie, du romantisme à Apollinaire. Il s’en trouve de multiples signes mais les classer, à moins d’une étude longue et prudente, serait agir de manière aventureuse et simplificatrice.

Sur le plan idéologique, en revanche, la continuité est plus facile à repérer. Desnos hérite de Hugo avec beaucoup d’enfants de sa génération les valeurs universelles de la Révolution française que la république inculquait d’ailleurs par le biais de l’école primaire. Il terminait ainsi en 1919 un poème « A Eugène et Lucienne de Kermadec » :
« Sur mon tombeau un phonographe

récitera cette épitaphe

LIBERTE EGALITE FRATERNITE » ( p.20, Œuvres)
mais il hérite aussi du pacifisme qui n’était plus celui de la république avant 14, et il faudra l’occupation allemande et le triomphe du nazisme pour qu’il y renonce dans un très beau poème: «  Ce cœur qui haïssait la guerre » ( p.1246, Œuvres). C’est au nom de la liberté qu’il explique son changement :

«  Mais un seul mot : Liberté a suffi à réveiller les vieilles colères » (idem)

Comme Hugo, il est hanté par la peine de mort et la guillotine dont l’évocation revient comme un leitmotiv dans toute son œuvre . Dans Trois Livres de Prophéties en 1925, on trouve ainsi ce distique :
« Il y a en permanence derrière moi la silhouette de la guillotine

et un drapeau séditieux. » (p.275, Œuvres)
Une attitude anticléricale forte relie aussi Desnos et Hugo. Il s’en explique, notamment en 1944, dans son Journal :

« Cet anticléricalisme qui doit s’exercer contre tous, curés, pasteurs, rabbins ou marabouts ou brahmanes, et même contre les sorciers nègres… Ne pas être l’anticlérical d’une seule religion. » ( p.1262, Œuvres) .

Parallèlement, il fait revendiquer «  le sens de l’infini » par ce double de lui-même qu’est la voix qui commente les images délirantes de Deuil pour Deuil :

« Je ne crois pas en Dieu, mais j’ai le sens de l’infini. Nul n’a l’esprit plus religieux que moi. Je me heurte sans cesse aux questions insolubles. Les questions que je veux bien admettre sont toutes insolubles. Les autres ne sauraient être posées que par des êtres sans imagination et ne peuvent m’intéresser. » ( p.195, 0euvres )

Tous ses amis et lui-même témoignent qu’il répète fréquemment la phrase de Robespierre : «  Celui qui ne croit pas à l’immortalité de l’âme se rend justice »

Mais cet infini est lié pour lui à l’érotique (il dit l’érotique comme on dit la poétique) :

«  Aussi bien, quel homme préoccupé de l’infini dans le temps et l’espace n’a pas construit cette “ érotique ” dans le secret de son âme; quel homme soucieux de poésie, inquiet des mystères contingents ou éloignés, n’aime pas à se retirer dans cette retraite spirituelle ou l’amour est à la fois pur et licencieux dans l’absolu ? » ( phrase manuscrite au bas d’un dessin de Max Morise, dans De l’érotisme, 1923, citée par Marie Claire Dumas, dans Desnos/Œuvres, p.181)

Il reprend cette idée en 1944, dans Le Bain Avec Andromède :
«  Tout est nuit, tout est seul, mais qu’importe

Si l’on eut un instant sous le soleil d’été

L’illusion de l’amour et de la plénitude.

Viens donc, nuit incomprise et trompeuse et dis nous

Que les baisers fiévreux, que les creuses études

Sont plus sages ici que dites à genoux… » (p.1195, Œuvres)
Comme chez Hugo, l’infini relève d’une connaissance sensorielle et intuitive, Dieu en moins.
L’importance et la complexité de l’héritage vient aussi du fait que Desnos partage avec les autres surréalistes la relation avec le romantisme. Tout le surréalisme a eu pour le romantisme une admiration particulière. Nous savons que les surréalistes avaient salué dans les romantiques des aînés en révolte, Breton disait : « révolution ». Dans son étude sur « La Poésie contemporaine », Gaétan Picon écrit :

«  On voit ainsi tout ce qui sépare le surréalisme de tentatives comme celles d’Eliot ou de

Claudel. On voit aussi ce qui le sépare des directions les plus récentes de la poésie. Le surréalisme a porté à ses dernières conséquences l’ambition qui fut commune au romantisme, à Mallarmé, à Rimbaud : faire de la poésie une voie irrégulière de la connaissance métaphysique et de l’éthique, un moyen de “ changer la vie ” (…) Il apparaît ainsi comme l’héritier et le liquidateur d’une littérature que Jacques Rivière a pu définir en disant qu’elle fut, depuis le romantisme, “ une tentative sur l’absolu…une vaste incantation vers le miracle”  ». ( dans Histoire de la de littérature contemporaine, collection « La Pléiade »)

On pourrait citer beaucoup d’autres témoignages- et des coups de chapeau rendus parfois ironiquement quand il s’agit de Breton. ( « Hugo est surréaliste quand il n’est pas bête ») Je garderai celui de Léon Paul Fargue à propos du même:

« Hugo c’est le tableau électrique de la poésie moderne avec toutes ses manettes (…) Victor Hugo est à l’origine d’une grande partie de la littérature contemporaine. C’est lui qui avait les clefs. L’auteur du Satyre a comme autorisé le Parnasse, le symbolisme, la poésie industrielle, la publicité, la Tour Eiffel, Dada, le Surréalisme et les dérivés d’Apollinaire. Il a créé des routes.(…) Il a tracé des sentiers dans la nuit » (cité par Fabien Musitelli dans Cahier Robert Desnos Sept, p.10, Editions Des Cendres).
Quant à Desnos, il rend hommage aux Romantiques dans Le Génie sans miroir, en 1924 :

«  Les romantiques avaient essayé de réagir contre cet envahissement des incompréhensifs et des incrédules. L’épithète de fou se trouva naturellement sous la langue de leurs contemporains pour les qualifier. Delacroix, Edgar Poe, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud et les peintres déjà nommés n’échappèrent point à cette classification. Désormais, la folie et la foi sont devenues synonymes et tous ceux qui, de leurs mains religieuses, défrichent des contrées limpides et ténébreuses ont été confondus dans la catégorie des déments. (p.227, Œuvres).

Et en 1942, dans Les Chroniques des temps présents :

« Hugo le grand, Gérard le perspicace et le téméraire, et d’autres, avaient proposé des routes nouvelles, des voyages chanceux, des nouveaux périls intellectuels. » ( cité par Fabien Musitelli dans Cahier Robert Desnos Sept).

Il emprunte d’ailleurs à Hugo le système des « mages » - qui renvoie au poème du même nom dans Les Contemplations - en faisant constamment référence aux auteurs dont il tient le fil conducteur. Ses  « mages » à lui sont avant tout des poètes mais ils sont embarqués dans la même aventure que ceux cités par Hugo : poser comme il le dit les « questions insolubles ».
« Oui grâce à ces penseurs à ces sages,

A ces fous qui disent : je vois !

Les ténèbres sont des visages,

Le silence s’emplit de voix ! » ( Les Contemplations, p. 475, PressesPocket)

Est-ce à ces vers du poème de Hugo que pense Desnos quand il se rend à la Sorbonne pour consulter les archives de la parole pour entendre la voix de Hugo entre autres. Le récit qu’il en fait porte témoignage de la verve du journaliste qu’il est, en même temps :

«  Je n’ai aucune religion pour les morts. Je n’ai jamais compris, je l’avoue, pourquoi certains se découvrent au passage des corbillards et, si j’aime les cimetières, c’est parce que ce sont de calmes parcs, où la marmaille ne joue pas, où ne viennent pas les cancaneuses des squares.

Ce n’est donc pas un sentiment de piété funèbre qui me fait regretter que certaines voix soient à jamais éteintes : Hugo, Nerval, Baudelaire, Sade, Marat, Lautréamont, Bataille, Rimbaud, Madame Dorval. Je sais bien qu’il existe à la Sorbonne des archives de la parole. Mais ayant été les visiter j’y fus accueilli par un vieillard souriant et têtu qui, alors que je lui demandais de me faire entendre les voix d’Apollinaire et de René Ghil, m’infligea trois chansons spécialement choisies parmi les âneries des années de guerre : Flotte, petit drapeau, Choisis Lison et Le Rêve passe : chantées, pour comble de malheur, par un zouave qui n’avait certainement pas la main de la sœur de quelqu’un dans sa culotte, mais possédait par contre un joli bâton de maréchal dans le gosier.

J’ignore donc encore les trésors cachés des archives de la Parole qui ont le grand tort, d’ailleurs, de n’être pas éditées. Et pourtant, ce n’est pas en empilant des disques les uns sur les autres ou en mettant dans le commerce les discours odieux de Monsieur Poincaré ou les révoltantes stupidités guerrières de Déroulède que l’on nous fera regretter les voix de jadis. Une maison d’édition devrait donner le bon exemple en éditant des voix contemporaines. Je sais bien que les « m’as-tu vu ? » dont notre société est encombrée deviendront aussitôt les « m’as-tu entendu ? » et qu’il se trouvera beaucoup de déchets dans une telle collection. Mais qu’importe s’il est parmi tant de paroles indignes une voix, une seule, qui vaille de nous être conservée.

Et que l’on comprenne bien encore qu’il ne s’agit pas de léguer quelque chose à la postérité. (…) Non, c’est pour maintenant qu’il serait bon, qu’il serait réconfortant d’entendre ces voix admirables, ces voix qui peuvent être révélatrices et émouvantes comme les regards et les mains.

Notre siècle parle beaucoup et il est enroué,et il bafouille. » (article paru dans Le soir, le 14 mai 1928, cité dans , Les Voix Intérieures, Les Editions du Petit Véhicule)
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