Devant les ruines [d’Isabelle]








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titreDevant les ruines [d’Isabelle]
date de publication08.09.2018
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8e TABLEAU

DEVANT LES RUINES [d’Isabelle]

(Le rideau s’ouvre)

L’ARTISTE PEINTRE (Désabusé) : Eh oui, GARANCE ! Ils pourront toujours reconstruire le beffroi, l’hôtel de ville...la cathédrale...Mais personne ne pourra ressusciter les beaux logis des Trois Coquelets...Ni ceux de La Licorne...Ni l’Hôtel de la Baleine...et encore moins le toit à « pas de moineaux » (Avec grandiloquence, faisant la révérence, balayant la scène de son large chapeau) de Messire Crespin, grand financier du Roy en la province d’Artois »...

GARANCE : Ooooh ! On ne ressuscite pas l’art, alors !Ca ne donne pas envie de rire !

HORIZON : (Attristé) Notre chère cité est condamnée à perdre son cachet artistique ?

LE MAIRE (Pratique) : Cessons de gémir ! Gardons foi en l’avenir ! Arras se relèvera !

LE POETE (Avec grandiloquence et une pointe d’ironie) : Le beffroi qui gît là, meurtri, bosselé à nos pieds, répandant ses pierres blanches, roses ou grises, habillées d’herbe verte par le bal des saisons sur le pavé des Places, redeviendrait assurément le phare veillant sans trêve sur la vieille cité atrébate ?

GARANCE (Imitant le POETE, un bras levé vers les ruines) : Son Lion de bronze qui « tient un soleil au bout d’une pique », peut nous le garantir...assurément ! 1

LE POETE (Amusé) : Tu as des progrès à faire, GARANCE ! Mais ce n’est pas si mal !

PIERRE PAQUET : Pas de défaitisme excessif en effet ! Je voudrais faire mienne la formule lapidaire de Monsieur ANSELIN !

LE MAIRE : C’est pour le moins énigmatique ! (D’un clin d’œil complice vers GARANCE) Moi aussi je m’interroge !

PIERRE PAQUET : La formule de Monsieur ANSELIN porte en germe les 3 qualités nécessaires à la reconstruction !

LE MAIRE : Vous émoussez ma curiosité !

PIERRE PAQUET : Elle est très simple et tient en un seul verbe avec deux adjectifs et un adverbe. FAIRE...BEAU ; FAIRE...GRAND ; FAIRE...VITE ! (Satisfait) Voilà ! (Avec enthousiasme) Suivez-moi !

1er CONSEILLER VICTOR (Il prend un air pincé) : Vous pouvez nous en dire un peu plus ? La formule reste une énigme pour les novices !

PIERRE PAQUET (Revenant sur ses pas) : Je m’explique ! (Prenant son temps, il déplie sur un pan de mur en ruines toute une série de plans tous très colorés et plus grands les uns que les autres) FAIRE BEAU...

ARCHITECTE 2 : pour que dans la ville de demain on reconnaisse la cité d’hier !

PIERRE PAQUET : FAIRE GRAND...

ARCHITECTE 2 : pour que nos relations avec l’Angleterre soient améliorées avec le percement du fameux tunnel sous-marin !

PIERRE PAQUET : FAIRE VITE, oui...pourvu que la rapidité ne nuise pas à la beauté ! Vous avez compris ?

1er CONSEILLER VICTOR (Vexé) : Oui, c’est bon !

PIERRE PAQUET : Pour davantage d’explications encore, je cède la parole à mes deux précieux assistants, Paul DECAUX et Lucien MORIN...FAIRE GRAND...2

1er CONSEILLER VICTOR : FAIRE GRAND...FAIRE GRAND ! Attention ! Ca ne signifie quand même pas dresser les plans pour une ville de 100 000 habitants !

LE MAIRE : Et pourquoi non ? ! Si au titre des dédommagements les Pouvoirs publics dotent la ville d’une garnison importante et des établissements publics auxquels nous avons droit, alors nous pouvons prétendre à nous agrandir !

1er CONSEILLER VICTOR (Prudent) : Nous agrandir ! Comme vous y allez M. le Maire...

ARCHITECTE 1 : Vous devez prévoir dès à présent la suppression de la partie ouest de vos fortifications...A l’exception de la Citadelle, bien entendu !

ARCHITECTE 2 : Vous devez aussi prévoir dès maintenant l’achèvement de votre ceinture de boulevards et la construction d’un tramway électrique !

LE MAIRE : Je n’oublie pas ! C’est la raison pour laquelle l’élargissement de TOUTES les rues du centre-ville est à l’étude !

1er CONSEILLER VICTOR : La fête, M. le Maire ! N’oubliez pas non plus la fête !

LE MAIRE : Je n’oublie pas... (Avec une pointe d’agacement) VICTOR !

PIERRE PAQUET : Vous devez remplacer la passerelle qui va du centre-ville au faubourg de la gare par un moyen de communication plus moderne...UN SOUTERRAIN !

GARANCE : Un souterrain, mais pour quoi faire ? Elle était bien la passerelle... On marchait à l’air libre ! (Inquiet) Et le Vent, il ne risque pas de s’étouffer là-dedans ?

1er CONSEILLER VICTOR (Content de s’opposer à GARANCE et un brin moqueur) : Il faut vivre avec son temps GARANCE !

GARANCE : J’aimais mieux le temps d’avant, « Môssieur » !

HORIZON (rassurant) : La voie est large. Les piétons pourront circuler tranquillement !

ARCHITECTE 1 (Regardant ses plans) : De même que les véhicules en tous genres...et pourquoi pas votre tramway avec son double circuit, intérieur et extérieur !

LE MAIRE : Toutes les grandes villes modernes ont leur tramway, GARANCE ! Et leur passage souterrain...C’est le progrès ! Il faudra t’y faire !

GARANCE : Bof ! Si c’est pour tout détruire encore dans la prochaine guerre !

HORIZON (Pour le faire taire) : GARANCE !

PIERRE PAQUET : Tu verras de nouvelles normes d'hygiène vont régir le nouvel habitat construit dans une solide armature de béton et d’acier...

1er CONSEILLER VICTOR (Enthousiaste) : Des plans d'urbanisme vont voir le jour afin d’organiser les réseaux de gaz...d’’eau...d’électricité...

LE MAIRE : 60 km de chaussées avec trottoirs et éclairage vont parcourir Arras ! De nouvelles écoles et de nouveaux collèges seront construits !

GARANCE : Je ne suis pas sûr de vouloir vivre dans une ville moderne, et je m’interroge « Môssieur le Maire » ! (Le « Vent » passe et il se met à rire) Arras avant la guerre, ça me plaisait bien ! Et pour FAIRE VITE ? Vous proposez quoi M. PAQUET ?

PIERRE PAQUET : Ne nous emballons pas les amis ! Il ne s’agit pas de construire 3 000 maisons à l’identique, en quelques mois. (Se tournant vers ses associés.)

ARCHITECTE 1 : FAIRE VITE implique forcément la question du PRO...VI...SOIRE !

1er CONSEILLER VICTOR : Et voilà ! Le mot qui fâche est lâché, Monsieur le Maire !

ARCHITECTE 1 : Eh oui, soyons réalistes ! Nul ne songe en effet à entreprendre d’ici trois semaines la réédification de notre bel Hôtel de ville...

LE MAIRE ET SON 1er CONSEILLER VICTOR (Désappointés) : Ah, bon ?

1er CONSEILLER VICTOR : Je le savais ! Je le savais ! Je le sentais venir !

ARCHITECTE 2 : On ne relèvera pas demain les ruines de nos églises !

LE PRETRE (Lui aussi désappointé) : Ah, bon ?

GARANCE (Impatient) : Alors, ça veut dire quoi PRO...VI...SOIRE ?

ARCHITECTE 1 : Assez fragile...

ARCHITECTE 2: Assez instable......

PIERRE PAQUET : Assez inconfortable pour que personne n’ait l’idée de vouloir voir durer ce qui aura été relevé temporairement, tout simplement !

GARANCE : Alors là, j’ai compris, « Môssieur » PAQUET ! Le PRO...VI...SOIRE...c’est du confort suffisamment inconfortable pour ne pas durer ! Ooooh ! (Il rit)

PIERRE PAQUET (La tête plongée dans ses croquis) : Si tu veux !

GARANCE (Avec impatience) : Et pour faire BEAU, vous prévoyez quoi, Monsieur PAQUET ? Dans Arras dévastée, ça ressemblera à quoi une belle maison ?

L’ARTISTE PEINTRE : Les vieilles maisons à pan de bois, propriétés des marchands grainetiers au Moyen Age, mais on en rencontrait à chaque pas en parcourant les rues d'Arras, avant la guerre ! De ces vieilles maisons uniques au monde et singulières, réunies autour de leurs places, que reste-t-il après les dévastations inouïes qui les ont mutilées ?

LE MAIRE : Oui ! Où trouver en effet une construction identique à cette suite ininterrompue de galeries, comparable au cloître roman d’un monastère ?

2ème ARCHITECTE : Et les arcatures en plein-cintre que soutenaient 345 colonnes de grès monolithe ? Au moment de leur destruction, elles portaient encore des chapiteaux du XIIe siècle !

1er ARCHITECTE : C’était 155 maisons aux pignons chantournés élancés que ces colonnes supportaient !

LE MAIRE : Aujourd’hui les deux tiers ne sont qu’un amas de ruines !

PIERRE PAQUET : Nos vieilles maisons sont TOUTES nées dans l’imagination des hommes de la région. Ils ont puisé leur inspiration dans les constructions du lointain Orient.

L’ARTISTE PEINTRE : Elles sont irremplaçables ! En Orient les arcades offrent aux passants un abri contre la brûlure des rayons du soleil. Chez nous, les arcades offrent un déambulatoire agréable à l’œil et digne d’être peint !

1er ARCHITECTE (Dans un rire) : Chez nous les arcades permettent surtout au marchand d’exposer sa marchandise à l’abri de la pluie et au client de faire ses courses sans prendre toute l’eau sur la tête, n’est-ce pas GARANCE ? (Il porte sa vieille ombrelle et vient encore de recevoir une goutte d’eau dans l’œil.)

LE MAIRE : C'est sur les places d'Arras que le travail s'impose, pressant, immédiat !

1er CONSEILLER VICTOR : Il y a un vieux règlement. Il permettait autrefois de toucher à ces vieilles maisons. Il faut seulement respecter leur caractère et leur rendre les détails de leur ornementation ! Je vais vous retrouver ça, Monsieur le Maire. 3

PIERRE PAQUET : Les monuments historiques vont les classer... On ne pouvait pas penser la RECONSTRUCTION sans conserver les places dans leur aspect primitif !

L’ARTISTE PEINTRE : Il reste assez de maisons debout pour permettre une « Reconstitution». Dans les maisons effondrées, j'en ai fait l'expérience, on retrouve des grès et des colonnes monolithes. Ensuite, avec méthode, soin et patience on range les fragments sculptés devant chaque façade. Et puis après, on reconstruit !

1er ARCHITECTE : Les documents abondent. Il ne reste qu’à nous mettre à l’œuvre !

LE MAIRE : Alors, vous la croyez possible la renaissance artistique d’Arras, Monsieur PAQUET ? Les sinistrés ne tarderont pas à rentrer. Il ne faut pas qu’ils puissent dire « J’ai voulu revoir Arras et je ne l’ai pas reconnue ! » (Un groupe de jeunes enfants chargés d’un léger bagage traverse la scène puis passe derrière les ruines)

PIERRE PAQUET : Si nous y croyons à la reconstruction à l’identique ? Et comment !...4

1er ARCHITECTE : Arras est une ville d'antique noblesse, avec son caractère, son style, son art... (Il insiste) SES maisons ! Nous reconstruirons DES MAISONS DE CHEZ NOUS.

2ème ARCHITECTE : Et qu’on ne nous objecte pas que ce ne sera jamais que du moderne et du toc... (Réaliste) Même si nous ne pouvons rebâtir qu’en moderne !

HORIZON (Avec force) : Oui, les hommes veulent vivre ici et travailler en paix. 5

PIERRE PAQUET : Vieilles places d’Arras, vos vieilles maisons ont été construites par des architectes du pays. Ce sont les architectes du pays qui RECONSTRUIRONT vos vieilles maisons ! Ayez confiance ! (Il sort suivi des architectes, du maire...)

GARANCE (Resté seul sur scène avec LE POETE et HORIZON, il se tourne vers les ruines) : Oh, vieilles places d’Arras...qui racontiez les tournois, les feux de joie et les entrées des princes ! Qui pourrait désormais vous regarder sans honte et sans verser de larmes ? On dit que vous n’êtes pas mortes, mais je vous dis quand même...Ah, renaissez bien vite...et renaissez plus belles dans vos robes de pierre ! 6 (LE POETE et HORIZON applaudissent.)

(Sur la chanson La Prière des ruines, les CRIEURS N°1 et 2 vont « réveiller » le décor des ruines et lui redonner vie. Les FLEURS s’installent au pied des ruines tandis que les BOULANGERS et le MITRON installent leur devanture. L’HOMME PERDU et ses amis seront poussés vers les coulisses par GARANCE et HORIZON.)

CHANT : La prière des ruines

BOULANGER 1 (Affichant son enseigne) : Vous, bienheureux ou déshérités de la terre, qui résidez au manoir, dans l'humble chaumière, ou dans les ruines encore fumantes d’une guerre qui s’éteint, soyez rassurés et sommeillez en paix. Vous trouverez ici, demain, cette manne chérie, que l'on nomme du pain.

BOULANGER 2 (Affichant son enseigne) : Et vous rendrez justice au modeste ouvrier qui va se consumer, pour vous, au sein de son fournil, comme le porion, en moins la profondeur.

BOULANGER 3 (Affichant son enseigne) : Tous nos jours à présent redeviendront des nuits. Suffoquant de chaleur dans le fond d'une cave, où l'air est étouffant, on passera nos vies dans la rude corvée qu'impose le pétrin pour rendre sa fournée, nos bustes en sueur et toujours ruisselants.

BOULANGER 4 (Affichant son enseigne) : Même si la hotte endolorit notre dos, lorsque l’aurore laissera percer la venue d’un jour nouveau, nous sortirons de nos fours pains fendus et pains grignés, flûtes dorées élégamment rangées dans nos pauvres vitrines. Toutes ces fantaisies vous feront bonne mine et elles célébreront, malgré les privations, le retour à la vie ! 7

LE MITRON : Et quelle que soit sa forme, quel que soit son volume, vous ferez fête au pain et vous lui sourirez, du moins je le présume.

(Le rideau se ferme)


ORCHESTRE

La prière des ruines

ORCHESTRE

La prière des ruines

ORCHESTRE

La prière des ruines

ORCHESTRE




1 Le Lion d’Arras – N°32, 5 octobre 1916

3 Le Lion d’Arras, 15 juin 1917, N°54

4 Le lion d’Arras, 22 mars 1919, N°

5 La prière des Ruines est écrite en 1917. Les paroles sont de Roland Gaël, chansonnier et poète, la musique de René de BUXEUIL, pseudonyme de Jean Baptiste CHEVRIER

6 Le Lion d’Arras, 15 juin 1917, N°54

7 D’après un poème sur le travail et la mentalité du compagnon boulanger, écrit le 20 mai 1893 par Louis DEQUOY, dit Blois la Fraternité, compagnon boulanger du Devoir (publié dans le journal Le Ralliement, n° 236, du 22 juillet 1893, p. 8)

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