1 1Valeurs et jugement évaluatif 4








télécharger 3.19 Mb.
titre1 1Valeurs et jugement évaluatif 4
page2/203
date de publication09.09.2018
taille3.19 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   203

1Valeurs et normes, quelle universalité pour quelle morale ?



(Communication au Colloque de l’université de Lille III, 27-29 mai 1997

paru dans Spirale, revue de recherches en éducation, Les Valeurs en éducation et en formation,

vol. I, 1998, n° 21, p 135-144).
Résumé : La morale, ses valeurs et ses normes, ne sont pas nécessairement entachées d’hétéronomie pour autant que l’universalité à laquelle elles réfèrent soit « pragmatique », au sens de Apel et Habermas. Dans ce cas, il est possible de penser une éducation spécifique au jugement de valeur et au jugement normatif et de proposer des dispositifs didactiques appropriés.

1.1Le crépuscule du devoir



En 1992, paraissait un livre au titre évocateur pour notre propos, Le Crépuscule du devoir. L’éthique indolore des nouveaux temps démocratiques de Lipovetski qui tentait de cerner ce phénomène apparemment paradoxal de la fin des années 80 : le retour à l’éthique ou à la morale accompagné cependant d’une suspicion généralisée à l’égard du devoir. Celle-ci fait suite à la déconstruction nietzschéenne et heideggérienne de la normativité. Nietzsche ne dit-il pas que : « C’est un signe de progrès pour la morale, quand son domaine se réduit » [Nietzsche, 1887, 325].

Dans ce contexte, on peut se demander si le titre de ce colloque, « Les valeurs en éducation et en formation », n’est pas le signe d’un retour à la dimension éthique ou “civique” de l’éducation mais d’un retour “frileux” dans le sens où il voudrait revenir à l’éthique par le biais des valeurs tout en opinant à cette suspicion généralisée à l’endroit de l’éducation morale qui serait, quasi par définition, entachée de moralisme ou de civisme, bref, d’une dimension répressive et rétrograde.
Le but de cette communication est précisément de [1] montrer que valeurs et normes, si elles doivent être distinguées, se complètent, de même qu’éducation aux valeurs et éducation “morale” ; [2] montrer, à partir des travaux de Apel et Habermas, qu’une universalité des normes est pensable sans dogmatisme pour autant qu’on l’appréhende sous son angle « pragmatique ». La clarification des concepts étant opérée, il est alors possible [3] d’inférer les objectifs spécifiques d’une éducation aux valeurs et d’une éducation morale et [4] d’indiquer quelques pistes didactiques permettant d’atteindre ces objectifs.

1.1.1Valeurs et jugement évaluatif


Nous entendons traditionnellement par valeur des notions comme liberté, égalité, solidarité, dignité, vie, santé, amour, amitié, gain, profit, droit, argent, bonheur, authenticité, honnêteté, courage... dont certaines sont considérées comme des valeurs par les uns et comme des non-valeurs par les autres. Elles font dans tous les cas l’objet de préférences personnelles, qui peuvent certes être partagées par d’autres individus mais sans toutefois recouper des communautés définies a priori, et d’un jugement spécifique, le jugement évaluatif. En effet, des énoncés du type “Je préfère la solidarité à la liberté”, “Il est plus important, à mes yeux, d’avoir une bonne santé que de disposer de biens matériels”, “Entre ma mère et la justice, je choisis ma mère”... sont des énoncés qui, par leur forme même, expriment un jugement évaluatif et personnel, qui prétendent tout au plus à la sincérité ou à l’authenticité du sujet de l’énonciation. Il en va tout autrement, nous le verrons plus loin, des énoncés qui prennent la forme d’une proposition normative prétendant, quant à eux, à un test d’universalisation en vue d’un accord ou d’un consensus ayant force d’obligation.

Chacun d’entre nous peut assigner un contenu différent aux valeurs/non-valeurs ci-dessus. Celles-ci peuvent prendre en outre tant une coloration éthique, morale, religieuse, qu’une coloration politique, économique et juridique. Ainsi, la valeur de liberté individuelle peut, par exemple, se traduire sur le plan éthique par un désir d’authenticité, sur le plan politique par la liberté d’exprimer un suffrage et sur le plan économique par la volonté de voir le libre marché préservé.

Enfin, toutes les valeurs ou leur symétrique peuvent entrer en concurrence et faire l’objet d’un conflit de valeurs qui impose à l’individu de les hiérarchiser. Ainsi, par exemple, le choix de la Liberté peut s’exprimer chez l’un par le primat de la liberté individuelle sur la solidarité ; chez l’autre, par le primat de la liberté collective à l’information sur la liberté individuelle du journaliste de taire certaines informations. De même, l’amour et l’amitié peuvent l’emporter sur la sécurité des citoyens et réciproquement, dans le cas où l’on tairait par exemple un projet d’attentat dans lequel un amant, un ami ou un frère serait l’un des agents. En ce sens, et même si les valeurs peuvent être intersubjectivement partagées par des communautés d’individus ou même des civilisations, aucune valeur ne peut « prétendre par sa nature à une priorité absolue par rapport à d’autres valeurs » [Habermas, 1997, 277].

1.1.2Normes et jugement normatif


Il en va tout autrement des normes dont la fonction est précisément de réunir sur elles un consensus permettant de réguler le vivre-ensemble dans le pluralisme des valeurs et de leur hiérarchisation. Si l’être humain possède certes un noyau subjectif, fruit de sa biographie et de ses expériences personnelles qui peut l’amener à préférer telle ou telle valeur dans la visée d’une « vie bonne » telle qu’il en projette la fin, il est aussi un être intersubjectif en ce qu’il a intériorisé, pour construire son identité des valeurs communes, des règles “techniques” de savoir-faire, des normes enfin [J.-M. Ferry, 1991, I], dont la force d’obligation varie en fonction du degré de généralisation de l’attente d’autrui. La valeur est l’expression d’une préférence personnelle en vue d’une fin digne d’efforts personnels, dit Habermas, alors que la norme, elle, prétend à une validité universelle — toujours provisoire et susceptible d’être invalidée [Habermas, 1997, 278].

Cette prétention à la validité ou à la justesse normatives découle pour Apel et Habermas des présuppositions pragmatiques universelles de l’argumentation en général. Dès le moment, en effet, où quiconque argumente, il prétend convaincre son ou ses interlocuteurs de la validité ou de la justesse de ce qu’il énonce, même lorsqu’il affirme, comme le sceptique nietzschéen ou deleuzien, qu’il n’y a pas de “vérité” possible en morale puisque, ce faisant, il se met en situation de contradiction performative, à savoir de prétendre pragmatiquement au contraire de ce qu’il énonce. De cette présupposition pragmatique, il est possible de déduire un principe d’universalisation « U » par lequel il s’agit d’éprouver la validité d’une norme [Habermas, 1992, 34].

Puisque chaque concerné est idéalement amené à participer à la discussion sur la validation des normes, il ne peut être question d’une morale hétéronome, imposée de l’extérieur. La validité d’une norme n’est pas donnée a priori. Un conflit sur sa justesse ou sa validité peut révéler qu’elle est devenue caduque et commander sa re-discussion. Il ne s’agit donc pas d’une vérité effective ou existante mais d’une “vérité” légitimée [Hunyadi, 1995, 8].

1.1.3Normes pragmatiques, éthiques ou morales


De même que Kant distingue les impératifs hypothétiques [Kant, 1785, 84-94] de l’impératif catégorique, Habermas distingue trois niveaux auxquels s’applique la question Que dois-je faire ? La force illocutoire du verbe devoir ne prétend pas à la même force normative selon qu’il s’agit de l’habileté ou du savoir-faire, de la prudence aristotélicienne en vue du bonheur ou de l’“impératif” moral. Le public concerné par la norme diffère lui aussi selon qu’il s’agit du choix de moyens pour atteindre un but “technique”, la “vie bonne” ou un choix qui me concerne parce qu’il concerne autrui en général [Hunyadi, 1995, 107-108]. Habermas garde d’Aristote l’idée de bonheur et de bien (l’éthique) tout en conservant la prétention à l’universalité de l’impératif catégorique kantien (la morale). Ces deux niveaux viennent s’ajouter à l’usage de la raison pratique pour choisir les moyens “techniques” d’atteindre un but “pragmatique”. Dans les trois cas, la validation des normes ne peut être honorée que discursivement.
a) la discussion pragmatique

Lorsque le vélo que nous utilisons quotidiennement est cassé, « nous cherchons alors des raisons permettant une décision rationnelle entre différentes possibilités d’action, en fonction d’une tâche que nous devons résoudre si nous voulons atteindre un certain but » [Habermas, 1992, 96]. Dans ce cas, soit nous tirons parti de l’expérience de l’humanité qui a peu à peu dégagé les règles “techniques” susceptibles d’atteindre un but : c’est la dimension historique (au sens du patrimoine culturel) et interculturelle de la moralité ou de la raison communicationnelle ; soit nous innovons, c’est-à-dire que de nouveaux moyens pour atteindre un but paraissent dignes d’intérêt et discutés quant à leur validité. Au niveau pragmatique, des préférences axiologiques (faibles) peuvent intervenir pour clarifier nos choix d’action en fonction des ressources disponibles.
b) la discussion éthico-existentielle

La discussion sur les normes éthiques porte sur la prétention à la validité d’une règle d’action selon le critère de la recherche du bonheur personnel et l’idée que je me fais d’une vie réussie. Le choix d’une profession, par exemple, n’est pas purement « pragmatique ». Y intervient ce que je suis, ce que je veux être, comment je conçois la « vie bonne ». Pour Habermas, la décision qui soutient mon choix est aussi axiologique mais touche cette fois à l’orientation d’une pratique de vie [Habermas, 1992, 99]. Il s’agit cette fois pour l’acteur de clarifier ce que serait pour lui une vie réussie ou une vie ratée, processus d’ « autocompréhension herméneutique » par lequel il est chargé de s’approprier sa propre histoire, les traditions et les contextes de vie qui ont déterminé son identité pour orienter correctement sa vie. L’individu a ainsi le devoir de choisir ce qui est bon pour lui s’il veut se réaliser authentiquement. Pour Habermas, les questions éthiques n’exigent nullement une rupture complète avec la perspective égocentrique, « elles se rapportent en effet au telos d’une vie à chaque fois mienne » [ibid.] contrairement aux questions morales du troisième niveau. Le fait de quotidiennement interroger nos proches sur ce qu’il convient de faire ou non (à propos du couple, de l’éducation des enfants, de la carrière...) atteste de ces prétentions à la validité des normes éthiques même si celles-ci relèvent davantage de la force de conviction que de l’obligation.
c) la discussion pratico-morale

« Lorsque mes actions heurtent les intérêts d’autrui et conduisent à des conflits qui doivent être réglés de façon impartiale » [Habermas, 1992, 96], la question Que dois-je faire ? change encore une fois de sens et doit être envisagée sous l’angle du point de vue moral d’un assentiment universel qui le rend moralement obligatoire. Le point de vue moral, en effet, ne se conçoit pas en fonction d’un telos pragmatique ou subjectif mais commande une décentration selon laquelle ce qui doit valoir pour moi ne peut obliger l’autre que s’il y consent dans une discussion pratique et réciproquement ne peut m’obliger que si j’y consens : le « point de vue de l’impartialité fait exploser la subjectivité de la perspective » [ibid.]. L’obligation morale, cette fois, n’est nullement transcendante ou opprimante puisqu’elle découle d’une discussion intersubjective à laquelle l’individu particulier participe [Leleux, 1997a, chap. 4].

Soulignons au passage que de nombreux normes et principes moraux réunissant sur leur validité (provisoire) un consensus sont devenus des lois ou des normes juridiques ayant force d’obligation légale. Cette “capitalisation” de la morale dans le droit nous permet de ne pas continuellement discuter ou rediscuter la validité des normes morales sans toutefois empêcher qu’une loi en vienne à être considérée comme injuste ou illégitime. Il peut arriver, en outre, qu’une discussion ne permette pas de valider une norme morale. Dans ce cas, dit Habermas, le droit supplée la morale en ce qu’il permet aux convictions éthiques de coexister pacifiquement.

1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   203

similaire:

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconTribunal de commerce de Toulouse Jugement du 25 septembre 2008

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconProgrammes de lca au collège
«iconographie très riche liée aux textes de l’Antiquité (Chute de Troie, Sirènes, jugement de Pâris…)»

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconRapport de jury capeps ecrit 1 2008
«un jugement éclairé» doit demeurer l’une des qualités premières du futur professeur, au-delà de sa capacité (appréciée par les autres...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 icon«restaurer la confiance»
«Une nouvelle salle des fêtes pour Carignan ? Bien. Mais lequel des projets soumis à votre jugement a-t-il été retenu ? Quel est...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconChapitre 5: L’Art et le Beau
«tecné» (technique) et du grec «Eros» (beauté). IL est assimilé à la transformation de matière initiale. Le jugement d’esthétique...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconÀ noter qu'ips-1 supporte totalement (et dans toutes ses formes) leprotocole ipv6
...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconRapport de jury capeps ecrit 1 2009
«un jugement éclairé» et qui doit demeurer l’une des qualités premières du futur professeur, au-delà de sa capacité (appréciée par...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconLa période qui s'étend de
«barbares» qui auraient oublié les techniques et les canons romains. Un certain nombre d'historiens de l'art réfutent aujourd'hui...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconRÉsumé Le consommateur découvre un produit industriel par l’intermédiaire...
«sensibilité personnelle», difficilement justifiable autrement que par un jugement hédonique («je préfère le bleu»; ou : «cette texture...

1 1Valeurs et jugement évaluatif 4 iconPar contre, pour ce qui est des autres figurations en d’autres lieux...
«les faiseurs d'images seront châtiés le jour du jugement dernier», IL sera répondu : ces mots s'appliquent à ceux qui représentent...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com