1 1Valeurs et jugement évaluatif 4








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3De l'éthique à la politique : l'institution d'une cité libre


par  Nicolas Auray
L'intérêt parle toutes sortes de langues, écrit La Rochefoucauld, et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé. On pourrait en dire autant du travail : dans cette sorte de symphonie des supplices qui remplit notre vieille planète, il affiche toutes sortes de masques, dans un carnaval à plusieurs milliards de dollars. L'ingénieur passionné dont la marotte est de passer son temps à tester un nouveau produit ; le travailleur défiant l'ennui dans des excès de vitesse et de risque ; le développeur exténué qui se détend dans des acrobaties avec son joystick selon un rite du zen des programmeurs… Et, du côté des " gagnants " sur le réseau : le chef de projet à la Linus Torvalds, dont la paresse est un crible si cruel, qui coordonne par mail une nuée de développeurs dispersés aux trois coins de la planète sans perdre son temps en bavardages inutiles ; lui-même intégrant dans son équipe jusqu'à sa femme, muse douce et aimante, à qui il reconnaît devoir beaucoup, auxiliaire agile et dévouée, véritable soldat inconnu du pingouin révolutionnaire etc... etc... Deux masques dominent d'une tête ce bal fantôme : celui grimaçant du travailleur à la peine, descendant lointain des Pères de l'Eglise, considérant toujours et encore le travail comme une torture mortifiante. De ce point de vue, la conception du travail proposée par Saint Augustin ou par Cassien est très proche de celle développée par Paul Lafargue dans Le Droit à la Paresse (dont le livre de Himanen à plus d'un titre ravive le souvenir, à l'heure des actifs informationnels). Et puis, en face de ce masque noble et mondain enrobant le travail d'un mépris hautain, il y a son double symétrique, le masque glabre du professionnel de la besogne, descendant proche de l'éthique protestante, qui sublime l'effort en vocation et fait de la limitation acharnée de ses passions la base de l'eudémonisme moral.
Autant de rapports différents au travail, c'est-à-dire à l'activité réclamant un effort, et objectivement placée sous contrainte. Mais, qu'ils soient joie ou peine, désir ou besoin, Vendredi ou Dimanche, la belle affaire ! Dans tous les cas, le rapport subjectif au travail dissimule une même réalité, qu'il y aurait plutôt intérêt à mettre à vif qu'à recouvrir. Cette vérité est la suivante : c'est bien souvent sous le masque de l'illusio, de l'abnégation, de la fierté..., que s'accomplit la vérité brutale de l'exploitation. C'est en toute innocence que s'épanouissent ainsi les exploiteurs : Linus Torvalds en parfait récupérateur du travail de milliers d'anonymes, dans ce capitalisme scientifique anarchique qu'est le monde informationnel en bazar. C'est en toute quiétude se soumettent ainsi les exploités : le gamin hacker qui délivre cent lignes de code à plusieurs KF et dont les yeux brillent car il a reçu en échange un abonnement gratuit pendant trois mois à Internet... ainsi que la promesse de ne pas se faire dénoncer à la police pour avoir utilisé une version pirate. Que les gens soient joyeux à la trime ou vivent l'oppression sous la forme de l'excitation, où est le changement révolutionnaire ?

 

3.1L'horloge et l'autobiographie



Pour Pekka Himanen, l'événement salutaire de l'ère de l'information est qu'elle a fait basculer le monde du travail d'une culture protestante de la discipline, qu'il nomme le " monastère ", à une culture libertaire de l'ouverture et de la skholè , qu'il nomme, par référence à la Cité de Platon, " l'académie ". " L'éthique protestante a sorti l'horloge du monastère pour la plaquer dans la vie quotidienne " (p.50). Si l'on accepte de passer sur le problématique raccourci (comment associer en effet dans un même élan la régularisation des conduites qui a émergé avec la diffusion des quadrillages et des disciplines, comme a pu le montrer Foucault, et le contrôle méthodique exercé par soi sur soi, qui a émergé avec la diffusion de l'éthique protestante, comme a pu le montrer Weber ? Comment suspendre à un même fil les horloges et les autobiographies ?), la thèse déçoit par l'étroitesse de son angle. Le postulat occasionne une double réduction que je voudrais nommer en guise de point de départ.
D'une part, la nouveauté des figures informationnelles est appréhendée par Himanen en tant que nouvelle expérience au travail. Certes, dans le domaine avant-courrier de ce capitalisme informationnel qu'est le secteur informatique, subsistent des poches protestantes - ainsi Himanen fait-il le portrait de Bill Gates en entrepreneur puritain classique, de même qu'il compare le fondateur de Netscape, filant entre deux avions, et même remontant les fuseaux horaires, à une version renforcée de Benjamin Franklin. Mais, globalement, l'informatique fait naître une nouvelle figure ontologique, un humain mutant. Il refuse de considérer le travail " les mâchoires serrées " (p.29), et laisse la première place à la distraction et à la créativité individuelle. Dans la version Himanen du temps flexible, le hacker est celui qui a réussi à retourner le principe d'optimisation du temps : plutôt que d'étendre jusque dans la sphère privée du loisir et des foyers les impératifs de productivité et de la pratique de compétences utiles au travail, le hacker est celui qui parvient à adopter une organisation du temps plus holistique. Au lieu de se condamner à minimiser ou éliminer tout temps improductif, comme quand les nouvelles technologies sont utilisées pour coloniser toujours davantage la sphère des loisirs et l'espace du foyer, dans la version hacker du temps libéré, différentes séquences de la vie comme le travail, la famille, les amis, les hobbies, sont mélangés avec une souplesse de telle sorte que le travail n'occupe jamais le centre. " Un hacker peut rejoindre ses amis au milieu de la journée pour un long déjeuner ou pour prendre une bière le soir avant de reprendre son travail tard dans l'après-midi " (p.47). C'est ainsi dans un monde où les différentes sphères sociales sont profondément encastrées que vit ce hacker : un monde marqué par le fait que les relations que l'on distinguerait aujourd'hui comme relations marchandes, rivalité pour l'honneur, proximité amicale, générosité due à la charité ou engagement religieux sont profondément intriquées. Un monde caractérisé par un rejet brutal et massif de la marchandisation des rapports sociaux, comme l'illustre le phénomène combattu de la mise en propriété et en prix des codes de logiciels. " Pour des hackers comme Torvalds, le facteur organisationnel de base dans la vie n'est ni l'argent ni le travail mais la passion et le désir de créer avec d'autres quelque chose de socialement valorisant " (p.65). En se limitant à un tel discours autogestionnaire, Pekka Himanen ouvre à une perspective politique ambiguë qui peut être bornée par deux interprétations possibles. Selon une interprétation peu généreuse de sa théorie, à laquelle néanmoins il invite en terminant par là son livre, la méthode de vie expérimentée par les hackers constituerait une première réalisation en grandeur réelle des préceptes formulés par le néomanagement pour adapter la régulation de la force de travail à l'ère de l'information. La culture indigène développée par cette aristocratie de programmeurs consiste à passer " de la gestion du personnel à la gestion personnelle " (p.114), grâce à des outils de salut tels que l'autoprogrammation ou le développement personnel. Le donneur de souffle Robbins ne reprend-il pas une " éthique morale " (p.127) implicite du monde en réseau lorsqu'il préconise de fonctionner de façon " flexible ", " par projets ", de manière " optimale pour chacun des objectifs tout en conservant la stabilité à grande vitesse " (p.126) ? Ou bien lorsqu'il considère explicitement l'être humain comme un " ordinateur mental ", évalué pour sa capacité de rafraîchissement à l'heure de la dynamisation des modes opératoires ? Le livre involue ainsi souvent vers l'esquisse des attributs d'un nouveau meneur d'hommes, le coordonnateur de projets : humilité et attention aux autres, capacité à transformer tout contact social en ressource, dans une économie de l'échange généralisé. L'éthique du réseau constituerait ainsi la tête de proue d'une nouvelle gouvernementalité pastorale, propre au monde connexionniste et s'appliquant aussi bien aux entreprises (Himanen) qu'aux Etats (Castells).

 
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