1 1Valeurs et jugement évaluatif 4








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3.2La liberté entre éthique et politique



Il est néanmoins possible d'extraire de l'éthique hacker une pertinence politique plus haute : caractérisés par un rapport libéré aux urgences temporelles ainsi que par une volonté de libre partage des connaissances, cet humain mutant est un hybride improbable d'ethos universitaire, dont il partage le commun désintérêt pour les choses " économiques " et pour les contingences matérielles, et de communisme primitif, dont il partage la volonté de synusia, de tout mettre en commun. C'est finalement par analogie avec l'Université que peut le plus facilement être pensé l'éthique des hackers, et nous voyons ainsi configuré sous les traits de Himanen une sorte d'Homo Academicus. Certes, les conditions objectives d'existence d'un tel être académique ne sont jamais analysées sont renvoyées en un revers de main - la condition de possibilité du hacker est ainsi d'avoir réussi à régler les problèmes de survie, alors même que c'est leur analyse qui fait toute la richesse du travail de Bourdieu. Mais l'intérêt de l'optique de Himanen et de Castells est de cerner les traits subjectifs de ce nouvel ethos académique : tandis que le communisme renvoie souvent à une structure autoritaire centralisée, la thèse fait de l'Académie un espace de dialogue et d'ouverture. Himanen critique le choix par Merton d'utiliser le label de communisme pour qualifier l'éthique scientifique. Articulant partage et polyvalence, la thèse dessine ainsi un homme qui s'inscrit dans un horizon politique barricadé par le socialisme social-démocratique de Polanyi, donnant un rôle important de régulation sociale à des instances associatives et coopératives endiguant l'expansion du marché et respectant les " profonds motifs " sociaux. C'est ainsi très ironiquement le Languedocien de Montaillou, bavardant avec un ami, piquant des têtes dans la rivière, charriant et buvant du vin, qui constitue le parangon politique de la liberté vers lequel pointe l'ouvrage.

C'est précisément toute la faiblesse de l'ouvrage que de ne jamais proposer une conception véritablement politique dans la perspective d'une transformation de la société de l'information. Des deux points particulièrement faibles soulevés par une telle perspective éthique, le premier concerne la liberté. Quel est l'horizon de liberté que dessine une telle éthique ? Que faire de la liberté telle qu'elle est soulevée par Himanen ? Il semble qu'un postulat général, propre à la culture hacker, qui n'est que faiblement libertaire, réside dans le champ dans lequel la liberté est conçue. " Liberté d'usage " écrit Stallman. Liberté d'avoir des amis, liberté de redistribuer… Seule une inscription chrétienne gouverne cette conception : la région propre de la liberté est définie comme domaine intérieur de la conscience, comme règne de la volonté individuelle et de la capacité humaine de vouloir. Richard Stallman décrivit ainsi la liberté comme la liberté des objecteurs de conscience. Bruce Perens décrit quant à lui la liberté comme celle de fonder un nouveau mode de vie : " Born Again Christmas ". C'est peut-être la figure du héros stoïcien qu'incarne le mieux le fondateur du GNU. Selon l'affirmation que l'on retrouve chez Epictète, affirmant que l'homme libre est celui qui vit comme il souhaite, sachant distinguer le monde étranger sur lequel il n'a aucun pouvoir et les choses qui sont à son pouvoir, Richard Stallman propose ainsi de séparer l'univers sur lequel il n'a aucune maîtrise, à cause des accords de licence qui rendent possible une déviation de l'objet par rapport à des buts initiaux, et l'univers sur lequel il a omnipotente maîtrise. En imposant une licence très restrictive aux éléments de connaissance publique placés sous sa coupe, Stallman assure notamment une continuité pour son intention créatrice. Une analyse historique montre qu'une des premières préoccupations de Richard Stallman fut, en 1985, d'instituer des conditions de distribution empêchant de transformer son logiciel en logiciel propriétaire. Ainsi fut créée la méthode " gauche d'auteur ". C'est principalement l'article 10 de la licence GPL (finalisée quatre ans plus tard, en 1989) qui constitue la clef de voûte du principe de distribution du logiciel libre. La liberté visée, c'est la liberté d'usage et de modification. La modalité restrictive, c'est la protection du formalisme intellectuel par une reconnaissance de la continuité morale entre les intentions du créateur et la chaîne des usagers. Le point que je voudrais faire ressortir de cette analyse historique, et qui est très éclairant pour une analyse de la conception par Stallman de la liberté, est que ce qui est condamné par Stallman n'est pas tant la reprise par un tiers des savoirs originaux mais leur réutilisation dans un contexte qui porte atteinte à la continuité personnelle de l'auteur. La continuité créatrice de l'auteur est reconnue à travers la garantie d'une continuité expressive du formalisme produit. Cette défense de l'identité personnelle de l'auteur s'exprime dans la reconnaissance du droit de l'auteur à affirmer une identité morale à travers la diffusion de son œuvre. Une illustration de ce droit à assurer l'intégrité de l'œuvre est ainsi le droit de refuser une adaptation de l'œuvre, au motif qu'elle va détruire son identité expressive. Dans cette conception de la liberté, pour reprendre la formule de Hannah Arendt, le je-veux est devenu assoiffé de pouvoir.

C'est aux dangers et, en définitive, à l'apolitisme d'une telle conception de la liberté que je voudrais renvoyer. L'idéal de la liberté, version hacker, cesse d'être conçu sur le modèle de l'action politique : il devient l'idéal d'un libre arbitre indépendant des autres, un idéal de souveraineté. Il y a un emprunt, dans certains accents de ses formulations, à la conception néo-romaine de la liberté chez Stallman, celle du Harrington du Commonwealth of Oceana (1656). Ce que pointe en effet Stallman, c'est au contraire que l'accomplissement de nos actions est libre en fonction non pas de l'absence de contrainte, mais de l'absence du danger ou de la menace de contrainte. L'organisation militante du libre compare les systèmes de protection intellectuelle non pas à des " entraves " empêchant l'accomplissement de certaines actions volontaires, mais à des " mines " placées çà et là sur la chaîne de savoir, et faisant planer une menace de faible probabilité sur nos actions. " La chance de courir sur une mine est minime, mais elles sont si nombreuses que vous ne pouvez aller très loin sans risquer d'en heurter une (…) Dans dix ans, les programmeurs n'auront pas d'autre choix que de marcher à l'aveugle et d'espérer qu'ils seront chanceux " (League for Programming Freedom, 1991). Ainsi, nous pouvons ne pas être libres même si nous ne sommes soumis à aucune force de contrainte.

La théorie dite " néo-romaine " de la liberté civile, qui redéploya la conception de la liberté civile de Salluste ou Tite-Live dans le contexte de l'Italie des Etats libres ou de la Grande Bretagne du début de l'époque moderne, tranche par rapport aux conceptions libérale de la liberté. Le noyau de la conception néo-romaine de la liberté, c'est la critique de la dépendance : si nous disposons de notre liberté selon la volonté d'un autre, nous vivons déjà dans une condition de servitude. Ce que les auteurs néo-romains rejettent avant la lettre est le postulat clé du libéralisme classique selon lequel la force ou la menace coercitive de la force constituent les seules formes de contrainte qui interviennent sur la liberté individuelle. Les auteurs néo-romains soutiennent en revanche que vivre dans une condition de dépendance constitue en soi une source et une forme de contrainte (Skinner, La liberté avant le libéralisme, p.56). Dès lors, la liberté en un sens néo-romain est équivalente à l'égalité de tous les citoyens par rapport à la norme. Proche de ce cadre théorique, la dénonciation de l'attache dans les contrats informatiques est alimentée par la valorisation politique de la publicité des standards comme un moyen de se libérer du risque de dépendance vis-à-vis d'une source d'approvisionnement privée. En définitive, une telle conception, dans sa formulation libérale classique comme, de façon atténuée, dans son acception néo-romaine, témoigne d'une réduction importante de la liberté à la souveraineté individuelle. La version " libérale " de l'idéal libertaire, tel qu'on le trouve dans la conception permissive de Eric Raymond, fournit bon nombre de raisons de penser qu'elle est " antipolitique ". La version " fidéiste " de l'idéal libertaire, que nous nous proposons d'appeler " néo-romaine ", en fidélité avec un certain nombre de déclarations de Stallman, celles qui font de lui autre chose qu'une figure stoïque, renvoie elle aussi à un risque de perte de la dimension spécifiquement politique de la liberté. La politique, n'est-ce pas en effet précisément la faculté de construire, sous condition d'un relais toujours improbable par d'autres volontés, sur des sables mouvants ?

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