Licenciée ès-Sciences; Docteur ès-Lettres








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III

ANTHROPOCENTRISME ET INTOLERANCE
Gloire au Christ! les bûchers luisent, flambeaux hurlants;

La chair se fend, s’embrase aux os des hérétigues,

Et de rouges ruisseaux sur les charbons brûlants

Fument sous les cieux noirs au bruit des saints cantiques !”

Leconte de Lisle, (L’Agonie d’un saint ; Poèmes Barbares).

Je te l’ai dit, et le répète, — car on ne saurait trop le répéter : “Défais-toi de la superstition de “l’homme”, ou rends grâce aux Dieux immortels si tu en es par nature libéré ; si “l’homme”, en tant que tel, ne t’intéresse pas ; si seul la Perfection t’intéresse et si tu n’aimes l’homme que dans la mesure où il se rapproche, — individuellement et collectivement — du type idéal de la Race ; dans la mesure où, être d’un jour, il reflète ce qui est éternel”.

As-tu assez médité sur l’histoire du monde pour avoir remarqué un fait déroutant, à savoir que peu de gens ont péché plus odieusement contre les hommes que ceux qui les aimaient le plus, et voulaient, avec le plus d’obstination, “faire leur bonheur” (fût-ce contre leur gré), soit dans ce monde, soit dans un Au-delà auquel ils croyaient fermement ? Nietzsche, peut-être le seul très grand maître de la pensée que l’Occident ait produit en marge du Christianisme, l’a remarqué, lui. “Les Chrétiens ne nous aiment plus assez”, dit-il, “pour nous brûler vifs sur les places publiques”1.

On a, en effet, beaucoup parlé des horreurs commises par l’Eglise de Rome, au nom de la défense de l’orthodoxie chrétienne. Ce qu’on a presque toujours oublié de dire, c’est que la Sainte Inquisition, organe de cette Eglise, agissait par amour. Elle croyait — comme tous les bons Catholiques du douzième, treizième, ou même dix-septième siècle — que hors de l’Eglise, il n’y avait pas de salut; que l’individu qui quittait la voie rigide du dogme, et cessait par là d’être un fidèle, allait, à sa mort, droit en enfer. Et elle savait que les hommes, inclinés

1. Dans “Jenseits von Gut und Böse.”

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au péché depuis la désobéissance d’Adam, suivent les mauvais exemples avec beaucoup plus de promptitude que les bons ; que l’hérétique était donc un danger public, — une “brebis galeuse qu’il fallait, au cas ou elle refusait la guérison offerte, c’est-à-dire l’abjuration de ses erreurs, la pénitence et le retour au sein du troupeau béni, retrancher à tout prix de l’ensemble de la population. Et plus la séquelle du procès d’hérésie serait spectaculaire et terrible, et moins les âmes simples, qui sont la majorité, seraient tentées de se rebeller à leur tour contre l’autorité de l’Eglise; moins elles risqueraient d’être à jamais séparées de Dieu. La crainte de Dieu, qui est, dit-on, le commencement de la sagesse, se confondrait ici avec la crainte du feu visible, avec la crainte de la douleur physique, chez celui (ou celle) qui aurait, au moins une fois, assisté au “brûlement” d’un hérétique et vu et entendu l’homme se débattre dans ses liens et hurler au milieu des flammes.

Je crois, quant à moi, sincérement, que les Pères Inquisiteurs n’étaient pas des monstres, et qu’il leur en coûtait, devant un refus formel d’abjurer, d’avoir à livrer un être humain “au bras séculier”, sachant quel supplice le dit “bras séculier” lui. réservait. Cette décision, qui parait aujourd’hui, à tant de gens, si “contraire à l’amour chrétien”, leur était toutefois inspirée par l’amour chrétien tel qu’ils l’entendaient, compte tenu de leur interprétation de passages des Ecritures concernant l’Au-delà. Ils aimaient trop les hommes, c’est-à-dire les âmes humaines, pour pouvior accepter le risque de les savoir en danger de perdition, au contact des “maîtres d’erreurs”. S’il existe quelque chose contre quoi on doive se révolter à la pensée des horreurs de la Sainte Inquisition, (à moins qu’on ne soit entièrement d’accord avec celle-ci, — après tout, pourquoi pas, si on a la même foi qu’elle ?) ce n’est certes pas la “méchanceté” des pères inquisiteurs, mais bien cet amour inconditionné de tous les hommes, y compris des hérétiques et des mécréants (à ramener, ou à amener à Jésus-Christ) ; cet amour de tous les hommes pour la seule raison qu’ils sont considérés comme les seuls vivants “ayant une âme immortelle créée à l’image de Dieu”, amour dont les membres du Saint Office étaient, avec tous, ou presque tous les Chrétiens de leur époque, les premières victimes.

A celui qui n’aime pas particulièrement les hommes, la destinée de ceux-ci, — salut ou perdition, dans un hypothétique

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Au-delà, — est matière d’indifférence. La soi-disant “tolérance” des gens de notre époque n’est, en réalité, qu’une absence totale d’intérêt aux questions de dogme, en particulier, et aux questions métaphysiques en général ; un scepticisme profond en ce qui concerne l’Au-delà, — et une indifférence de plus en plus répandue (bien que de moins en moins avouée) à l’égard des hommes. A tout prendre, les hommes ne s’en portent pas plus mal: non seulement n’y a-t-il plus de bûchers sur les places publiques, dans les pays de civilisation chrétienne, catholiques ou réformés, (dans les pays chrétiens soumis à l’Eglise Orthodoxe d’Orient, il n’y en eut jamais), mais une excommunication majeure, lancée contre un individu par quelqu’Eglise que ce soit, n’aurait, en Occident, aucune conséquense sociale: l’excommunié continuerait à vivre le lendemain comme il vivait la veille. Personne ne s’apercevrait qu’il a été excommunié (sauf peut-être les dévotes de sa paroisse).

Si, à une date aussi récente que 1853, — il y a un peu plus d’un siècle, — un moine excommunié, Théophile Kaïris, a pu être incarcéré par ordre du gouvernement grec, et mourir en prison, ce n’est pas que les Hellènes étaient, à cette époque, “moins tolérants” que leurs frères de France ou d’Allemagne. C’est seulement que la Grèce n’était pas alors, (comme elle n’est pas davantage aujourd’hui) l’Occident, et que l’enseignement de l’Eglise Orthodoxe d’Orient y était (comme il y est toujours) tenu pour “religion nationale” — intangible parce que “nationale”, comme celui de l’Eglise romaine l’est en Espagne, en Irlande libre, ou . . . en Pologne, malgré le Communisme imposé au peuple, — ce qui est une contradiction vivante, étant donné le caractère largement humain et “non de ce monde” de tout vrai Christianisme.
* * *
Il n’en demeure pas moins vrai que, partout où l’on affirme l’amour envers tous les hommes, il y a intolérance à l’égard de tous ceux d’entre eux qui concoivent le “bonheur de l’homme” autrement que le philanthrope qui les juge, ou qui déclarent ouvertement ne pas se soucier de ce bonheur.

Et cela n’est pas vrai seulement de la recherche de la béatitude dans un Au-delà sur lequel, faute de connaissance précise, il est permis de discuter indéfiniment. Cela l’est aussi de la poursuite

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du bonheur en ce bas monde. On pourrait croire que cette notion-là est, elle au moins, assez claire. N’est-elle pas tirée de l’expérience de tous les jours ? Or, justement, l’expérience de tous les jours, même alors qu’elle paraît identique, ne suggère pas à tous les mêmes conclusions. Un Bédouin qui souffre de la faim et un chômeur européen (ou un vieux, n’arrivant pas à vivre de sa minable petite retraite) ne réagiront pas de la même façon à leur commune misère. Le premier s’y résignera sans murmure. “C’était”, pensera-t-il, “la volonté d’Allah”. Le second dira que c’est “la faute du gouvernement”, et ne se résignera pas. La solitude complète, qui parait à tant de gens urne torture, semble à d’autres un état très supportable, et à quelques-uns, une véritable bénédiction. Il n’existe pas de “minimum universel de bien-être physique, et surtout moral, en deçà duquel aucun homme ne peut être heureux. On a vu des gens — rares, il est vrai — garder jusque dans les supplices une sérénité qui semblait impossible. Et c’est dans les “sociétés de consommation” les plus prospères que les suicides de jeunes sont, statistiquement, les plus nombreux, — plus de treize mille par an, par exemple, en Allemagne fédérale, où rien ne manque . . . matériellement.

Les dévots du bonheur humain sur terre, — qui, malgré ces faits, sont légions — sont tout aussi intolérants que les amis de leur prochain soucieux, avant tout, du salut des âmes. Malheur à celui qui ne pense pas comme eux ! Malheur à celui aux yeux de qui l’individu n’est rien, s’ils croient, eux, qu’il est tout et que son “bonheur” ou son plaisir, passe avant tout ! Malheur à celui aux yeux de qui le progrès technique, appliqué à la vie quotidienne, n’est pas un critère de valeur collective, s’ils y voient, eux, la seule base de discrimination entre les peuples ! Et surtout, malheur à celui qui proclame que certains individus, — dont lui-méme — voire certains peuples, ont plus besoin de foi, d’enthousiasme, de fanatisme, que de confort matériel, fût-ce du “minimum nécessaire” de nourriture corporelle, s’ils se trouvent être, eux, les défenseurs de l’homme, de ceux-là que tout fanatisme, et surtout tout fanatisme guerrier, effraye ! Il n’y a, pour comprendre combien cela est vrai, qu’à considérer la façon dont les Marxistes qui, théoriquement, élèvent si haut “tous les travailleurs”, traitent les ouvriers et les paysans, aussi bien que les intellectuels, qui ne sont pas de leur bord, — à fortiori ceux qui font mine de s’opposer activement à leur système de “valeurs”, ou ne

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serait-ce qu’à leur administration, au nom de ces “valeurs” elles-mêmes. Il n’y a qu’à voir comment tant de Chrétiens, théoriquement humanitaires, traitent, aussitôt qu’ils sont nantis de quelque pouvoir, les Communistes, leurs frères. Il n’y a, surtout, qu’à se souvenir comment les combattants pour la cause de “l’homme”, aussi bien Marxistes que Chrétiens ou Déistes, et Francs-maçons de tout poil, nous ont traités toutes les fois qu’ils l’ont pu, nous, les détracteurs avoués de toute philosophie centrée sur l’homme et non sur la vie, nous qu’ils accusent de “crimes contre l’humanité”, comme si nous avions la monopole de la violence. (Ces gens n’ont pas, apparemment, le sens de l’ironie.)

Si l’on convient de décorer du nom de tolérance toute non-intervention dans les affaires d’autrui, il y a deux attitudes qui méritent cette appellation : celle de l’indifférent, étranger aux problèmes qui préoccupent d’autres hommes; de celui à qui certains domaines de l’expérience humaine, du sentiment ou de la pensée, sont littéralement fermés, et qui n’aime assez aucun individu ou groupe d’individus pour chercher à se placer à son point de vue et à le comprendre; et celle de l’homme qui croit à la diversité indéfinie des races humaines, des peuples, des personnes (fussent-elles souvent de même race) et qui s’efforce de comprendre toutes les cultures, toutes les religions et, dans la mesure où cela est possible, toutes les psychologies individuelles, parce que ce sont là des manifestations de la Vie. La première est l’attitude d’un nombre croissant de citoyens de nos “sociétés de consommation”, que la métaphysique n’intéresse pas, que la politique laisse “froids”, que les activités du voisin ne, concernent pas . . . à moins, bien entendu, qu’elles ne dérangent leur train de vie et ne suppriment quelques uns le leurs petits plaisirs. Ce n’est là de la “tolérance” que par un abus de langage. En bon français savoureux, cela s’appelle du je-m’enfoutisme. La seconde — la vraie tolérance — est celle de Ramakrishna et de tous les Hindous en matière religieuse. C’est celle de l’Antiquité, aussi bien aryenne que sémitique, amérindienne, extrême-orientale ou océanienne. C’est celle de tous les peuples d’avant l’ère chrétienne, sauf un seul : le peuple juif. (Et cette exception tragique, dont je reparlerai, ne semble s’être affirmée qu’assez tard dans l’histoire de ce peuple, par ailleurs insignifiant). C’est celle qui, malgré ce changement graduel

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de mentalité qui accompagne, au cours d’un même cycle temporel, le passage d’un âge au suivant et maigre la dégradation humaine du début à la fin de chaque âge, persiste plus ou moins, presque partout, jusqu’à la seconde moitié, environ, du dernier âge, — de celui que la tradition hindoue appelle Kali Yuga, ou Age Sombre.

Certes, l’exaltation de l’homme, quelle que soit sa race et sa valeur personnelle, au-dessus de tout ce qui vit, remonte à la nuit des temps. Mais tant que persiste, chez la vaste majorité des peuples, assez de sagesse antique pour que chacun admette qu’il y a des différences fondamentales entre lui et d’autres, et pour que, loin de haïr ces différences, il les observe avec sympathie, au moins avec curiosité, on peut dire que notre cycle n’est pas encore entré dans sa phase dernière, celle qui le conduira immanquablement au chaos. Ou, pour exprimer mon idée dans une formule brève et suffisamment vigoureuse pour retenir l’attention, je dirai que la superstition de “l’homme” amorce la décadence ; et que celle de l’uniformité humaine — uniformité des “besoins primordiaux”, des “devoirs”, etc. . . . — la précipite. Il est d’ailleurs certain que la seconde superstition procède de la première; qu’elle est impensable sans elle. Il suffirait, pour s’en convaincre, de remarquer que les religions (et les philosophies) les plus tolérantes sont précisément celles qui ne sont pas centrées sur l’homme, mais traitent celui-ci comme une manifestation de la vie, un produit de la Nature parmi tant d’autres.

L’Hindouisme (si l’on en excepte quelques sectes) a cette attitude. Le Bouddhisme aussi. La légende veut que le Bouddha ait, déjà dans son enfance, réssuscité un cygne, tué par le mauvais Dêvadatta. Elle raconte aussi que, “dans une de ses vies antérieures”, étant ascète dans la forêt, il se dépouilla volontairement du rayonnement qui suffisait à le protéger des bêtes féroces, afin d’offrir son propre corps en pâture à une pauvre tigresse affermée — et à ses petits. Elle ajoute que, tandis que les ongles et les dents avides le déchiraient, son cœur débordait d’amour envers l’énorme belle “chatte” et les bébés félins.

Il est à noter qu’aucun miracle, même aucune bonne action — et à plus forte raison aucun acte d’abnégation tel que celui-ci — en faveur d’une bête, n’a été attribué par la tradition chrétienne à Jésus de Nazareth. Il est aussi à noter que, de

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toutes les grandes religions internationales, seul le Bouddhisme s’est propagé sans violence. (L’Hindouisme aussi, que professent tant de races différentes. Mais je l’ai déjà dit : l’Hindouisme n’est pas “une religion”, mais une civilisation). Le Christianisme, lui, s’est répandu par la violence en pays germaniques, et slaves ; par la bribe, dans le bassin de la Méditerranée, où le nombre des Chrétiens est soudain monté en flèche dès que la doctrine, jusqu’alors méprisée, fut proclamée “religion d’État” par l’Empereur Constantin, et que chacun servait sa propre carrière en y adhérant.
* * *
On ne saurait trop le répéter, le souligner : l’intolérance, religieuse ou philosophique, est le propre des dévots de “l’homme” indépendemment de toute considération de race ou de personnalité. En conséquence de quoi, ce sont les vrais racistes qui font preuve de la plus grande tolérance.

Sans doute exigent-ils de leurs compagnons d’armes une fidélité absolue à la foi commune. Ce n’est pas là “de l’intolérance” ; c’est une question d’ordre. Chacun doit savoir ce qu’il veut, et ne pas adhérer à une doctrine pour faire ensuite des réserves à son égard. Celui qui a des objections à formuler — et surtout, des objections concernant les valeurs de base de la doctrine — n’a qu’à demeurer hors de la communauté des fidèles, et ne pas prétendre être le camarade de ceux dont il ne partage pas la foi entièrement. Sans doute aussi le raciste est-il prêt à combattre les hommes qui agissent, voire même qui pensent, en tant qu’ennemis de sa race. Mais il ne les combat pas en vue de les changer, de les
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