Jean-François Fourtou








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titreJean-François Fourtou
date de publication22.10.2016
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Jean-François Fourtou



Cette deuxième exposition de Jean-François Fourtou à la galerie JGM est l’occasion de prendre connaissance des derniers travaux de l’artiste, en particulier de l’aménagement du domaine de Dar el Sadaka à Marrakech (Maroc) où celui-ci a son atelier et où il réside une partie de l’année.

Né en 1964 à Paris, résidant un temps à Madrid puis à New York, Jean-François Fourtou se fait connaître dans les années 1990 par ses singulières sculptures d’animaux, brebis, girafes, escargots et autres orangs-outangs faisant de lui un héritier inspiré de François Pompon. À cette nuance près : Fourtou s’intéresse moins à l’animal d’un point de vue naturaliste qu’à toute fin de convoquer un univers mi-magique mi-mémoriel renvoyant à l’enfance, la sienne d’abord. L’animal, dans cette perspective, c’est l’autre de l’humain, une figure à la fois affective et décalée peuplant un monde dont tout le sens n’est pas livré, demeurant aussi mystérieux qu’il est physiquement et absurdement présent. Installés dans des endroits qu’ils semblent coloniser sans légitimité mais avec assurance, parfois photographiés dans des intérieurs où ils ne sont pas attendus – un bureau directorial, un café… –, la présence insistante de ces témoins d’un univers intériorisant le rapport à l’existence jusqu’à le rendre étrange ouvre ici sur une porte inattendue, l’autoportrait. Celui-ci, au lieu d’en passer par l’autoreprésentation et la mise en valeur de la figure de soi, est restitué plus fortement par le thème symbolique de l’attachement : bêtes que l’on chérit, souvent plus adorables et complices que les humains.

L’autoportrait qu’élabore plastiquement Jean-François Fourtou trouve encore son expression dans un art stupéfiant de la reconstitution. Objets de toutes son attention : cabanes, maisons, intérieurs ou cachettes, des lieux spécifiques réels comme disparus qui sont comme autant de pôles vitaux, de repères existentiels. Réalisés à différentes échelles, tous en lien intime avec un aspect de sa vie personnelle, ces différents abris sont autant d’espaces-vie : séjour de sa grand-mère, qu’on croirait celui d’une géante, où meubles et objets, balai ou pot de chambre, sont immenses, à la proportion qu’en percevait l’artiste enfant ; chambre de sa fille, une enfant encore, qu’on dirait réservée à des Lilliputiens, où un adulte doit se baisser s’il veut la traverser... Jouer avec l’échelle physique, c’est ici jouer avec le temps, lui donner une consistance matérielle. Se souvenir semble ne pas être assez, pour l’artiste. Il faut encore refaire, en repasser par la case « vécu », à contretemps mais avec le plus de vérité possible mise dans l’action, l’expérience de moments disparus. Recolonisation d’instants passés par la restitution interposée d’un décor à l’apparence et à la volumétire modulées. L’art, pour la circonstance, fait patiner, hoqueter l’espace-temps. Reprogrammation habile, troublante et émouvante d’un même allant.

Le grand œuvre de Jean-François Fourtou, en chantier depuis maintenant une décennie, prend la forme insolite d’un chantier de construction dans les environs de Marrakech, sous la forme d’une synthèse – à l’instar du Chef d’œuvre d’Ingres, tableau dans lequel le maître de Montauban condense ses différentes préoccupations plastiques, et ses obsessions propres. Objectif : rassembler sur un seul site toutes ses créations, qui sont pareillement, comme pour Monsier Ingres, ses obsessions. Façonné jour après jour dans cet esprit, le domaine de Dar el Sadaka accueille aujourd’hui sur deux hectares au pied de l’Atlas un ensemble unique en son genre : bestiaire incongru, avec chevaux, girafes ou encore oies sculptées ; intérieurs de maisons traditionnelles reconstitués pour grands et petits ; maison charentaise de son grand-père reproduite grandeur nature, comme tombée du ciel, plantée sur son toit au milieu des oliviers, et qu’on visite en y entrant par une fenêtre au moyen d’une échelle… Comment qualifier cet ensemble à expérimenter, spectateur, sur fond d’absorption en soi, en laissant à notre tour mouliner notre cerveau trop lourd de son passé ? L’art des autodidactes, des fameux « inspirés » chers à André Breton – les Cheval, Picassiette, Vivien… – et photographiés naguère dans leurs demeures par Gilles Ehrman, n’est pas loin. Le Gesamtkunstwerk (« chef-d’œuvre total »), pareillement, tant l’univers esthétique de Jean-François Fourtou se confond avec sa propre vie. Une Recherche du Temps perdu qu’aurait désertée la nostalgie, remplacée par l’archéologie et la renaissance – comme une réincarnation à la nature et aux effets palpables.


Paul Ardenne

La maison tombée du ciel.

La vie, ses refuges et ses fantômes


Paul Ardenne


La restitution à l’échelle un par Jean-François Fourtou, aux environs de Marrakech, de la maison de son grand-père a toutes les chances de rester dans les annales de l’art. Restitution ? Le mot n’est pas assez fort. Reconstitution, déjà, semblera plus exact. L’artiste, sur son terrain de Dar el Sadaka, fait reconstruire à l’identique cette modeste demeure initialement établie à Fouras, en Charente-Maritime, petite cité au bord de l’Atlantique où, enfant, il allait passer ses vacances. Extérieurs, intérieur, tout est redonné à la réalité présente comme le petit garçon que fut naguère Jean-François Fourtou en a conservé le souvenir précis, qu’il s’agisse des meubles et de leur disposition dans la maison, de la couleur de l’enduit ou du papier peint, autant que faire se peut dans ce dernier cas (retrouver les patrons d’une mode décorative datant de plus d’un demi-siècle n’est pas chose aisée…).


Un lieu peuplé



Autre caractéristique plus spectaculaire encore, la maison est construite à l’envers : son toit est comme planté dans le sol. Curieuse demeure que celle-ci, qu’on croirait pour un peu tombée là d’un avion cargo qui aurait perdu en vol sa cargaison. Comme le dit l’artiste : « C’est comme un clin d’œil fait à mon grand-père, par-delà sa mort ». Qui ajoute : « Pareillement, c’est comme s’il m’envoyait un signe, cette maison où je me souviens avoir passé les meilleurs moments de mon enfance. » Dernier point à relever, l’acrobatie requise de qui souhaitera visiter ce lieu de mémoire pour le moins particulier. On y entre par une fenêtre, dans la salle de bain d’abord. Comme il se doit, tout y est à l’envers, les tables, le lit, l’escalier, le linge dans la commode… Accéder à l’étage commande qu’on utilise une échelle extérieure de bois qui rappelle celle des granges de jadis, ou celle dont les lutins de nos contes du passé se servent pour grimper dans leurs cabanes, en haut des arbres, au fin fond d’une lointaine et mystérieuse forêt touffue peuplée d’elfes et de fées. Enfin, le vertige. Car la maison penche et, avec elle, ses surfaces intérieures. L’on doit s’agripper pour avancer, faire attention à ne pas tomber. On y évolue comme ivre, de façon paradoxale : ce lieu, un des repères majeurs de la vie de l’artiste, nous fait perdre nos repères à nous. Comme si la mémoire ne se partageait pas – chacun la sienne !

Il y a maintes manières d’interpréter cette insolite création. La première plaide pour la théorie du « retour à », ici radical. On se ressaisira d’un souvenir, d’une expérience du passé en les reconstituant, en les revivant in vivo, en dépit du décalage du temps (on ne se baigne en effet jamais dans le même fleuve, comme le disait poétiquement Héraclite). Seconde interprétation possible : la nostalgie. On survit à celle-ci en la peuplant d’artefacts mémoriels, en s’imbibant dans le « rétro ». Troisième interprétation (qui peut s’entremêler avec ls précédentes, on l’imagine), la convocation, le travail de l’artiste sur le « fantôme ». Notre vie ? Elle est peuplée de disparus, elle interdit au pur présent d’exister, tout ce que nous vivons nous rappelle sans cesse quelqu’un, une rencontre passée, un amour perdu, un être cher qui a disparu de notre paysage immédiat ou corps et bien, avalé par la mort. Le « ghost », le fantôme, est un « host », un hôte, toujours. Reconstruire cette maison-là, pour Jean-françois Fourtou, n’est en rien anodin. Celle-ci n’est pas la demeure de n’importe qui. Celle d’un être cher, soit. Celle, aussi, d’un géniteur, d’un individu dont l’énergie mise à se reproduire a inscrit l’artiste dans le cycle vital. Un objet génétique. Nos vivons dans le vif du temps, sans doute. Nous n’en vivons pas moins dans le sillage de fantômes qui moulent notre être et, avec lui, notre devenir.


Tout ne sera pas perdu



En son tout, l’œuvre de Jean-françois Fourtou fait l’effet d’un conservatoire. On y meurt difficilement. Les objets, les corps y résistent plus que volontiers. L’artiste, dans son appartement parisien (celui-ci, du sol au balcon, est peuplé d’escargots sculptés, des animaux aux vertus métaphoriques, désignés, soit dit en passant, comme portant leur maison sur leur dos), expose de manière privée diverses créations à cet égard très instructives. Par exemple, montées de manière panoramique, les photographies de la place parisienne bordée de la maison où il a grandi, à Ménilmontant. Encore, décorant sa cuisine, des portraits d’anonymes trouvés aux puces. Cette galerie de portraits, pour boltanskienne qu’elle soit dans l’âme, échappe à dessein à l’effet d’accumulation, elle aurait même pour fonction inattendue, plutôt, de désanonymer les figures qui la composent. Il y a là, croirait-on, un père et une mère, des enfants et leurs grands-parents, bref, une famille recomposée de toutes pièces dont l’assemblage par l’artiste fait un tout cohérent, indépendamment de ce fait patent : les personnes dont la figure s’affiche de conserve, de races ou de physionomie très différentes, n’ont à l’évidence aucun lien de parenté.

Un conservatoire, donc. Si bien des actes que nous accomplissons sont de l’ordre de la conquête, du combat pour advenir, une autre part non négligeable de notre action se destine à nous faire demeurer. L’être humain n’accepte pas facilement la perte des choses et, plus que tout, celle de soi. Il rêve de vies légères, délestées de tout encombrement, s’enterrerait-il simultanément dans des demeures bientôt chargées comme des galions de photographies, d’objets fétiches et d’ustensiles de confort. Comme on aménagerait sur Terre l’équivalent d’un séjour mortuaire où être bien dans son corps et dans son âme non seulement maintenant mais surtout pour l’éternité. Dans cet esprit, la maison « tombée du ciel » de Jean-François Fourtou est bien plus qu’un espace ludique, bien plus qu’une occasion de jeu. Si cette maison est « à l’envers », au demeurant, c’est d’abord parce que tout vient y fonctionner à l’envers, à commencer par le rythme du temps, qui remonte dans ce cas l’histoire familiale de l’artiste comme une pendule au mécanisme inversé. La visiter, en l’occurrence, c’est moins trouver l’occasion de jouer avec la perception ordinaire et l’équilibre, à toutes fins de les ébranler, qu’éprouver dans sa chair de façon littérale un renversement, un véritable retournement de situation : cette maison tombée du ciel, qu’est-ce donc sinon un revival qui surgit, sinon le passé qui vient dire « je suis », au présent ? On peut certes trouver là, en priorité, de quoi se distraire : parce que planchers, plafonds et murs penchent, parce que tout est cul par-dessus tête et qu’il n’est pas courant d’être confronté à ce type de construction aberrante. Bien des artistes, de la sorte, se sont amusés du spectateur en s’entendant à brouiller ses repères, exposer des objets à l’envers, dans cette partie, valant pour un classique (pour la période récente, citons Carsten Höller et ses séries d’installations Upside down, champignons suspendus à l’envers au plafond et autre toboggan de forme biscornue qui vous fait faire des loopings). L’important, cependant, c’est la mise en valeur d’une double donnée : le tempus fugit, la fuite du temps d’une part ; une stratégie de pétrification du temps, contre l’oubli, d’autre part.


Être à soi-même sa propre maison



La maison tombée du ciel que signe Jean-François Fourtou, « sculpture » entre toutes singulière, est à ranger dans le vaste répertoire des « maisons » d’artistes, un répertoire que la période récente n’a de cesse d’enrichir. Rachel Whiteread, en 1993, expose à Londres sa Victorian House, une réalisation pour le moins surprenante, qui fera date. L’apparence de cette « maison » ? Celle d’une sculpture massive, de forme plus ou moins rectangulaire, constituée de blocs empilés posés au sol, à même une bordure de rue. Non sans raison, Whiteread a installé son énigmatique « tas » minéral juste en face d’une belle demeure du XIXe siècle : de cette dernière, la Victorian House de l’artiste n’est autre que le moulage de ses différents volumes internes, agencés par l’artiste les uns au-dessus des autres, à la verticale, en fonction de leur place réelle occupée dans la maison « modèle ». Valorisation de la maison ? Sans nul doute, à travers son empreinte, ses volumes internes, son « en creux ». En 2006, à Lorient, Séverine Hubard reconstitue la maquette géante d’une maison du quartier Penhars, maquette qu’elle fait déplacer dans l’espace public sur une structure mobile. La maison qui sert de modèle à Hubard n’est pas n’importe laquelle : la copie de la Maison pour tous conçue par l’architecte et urbaniste Jean le Berre en 1975. Elle n’est pas non plus construite avec n’importe quel matériau. Ses murs sont faits de la matière de portes géantes récupérées dans un immeuble du quartier de Penhars voué à la démolition. Qu’entend signifier, ou indexer par là Séverine Hubard : l’échec d’une utopie sociale ?, la recharge symbolique que l’art peut opérer quand il ressuscite des projets avortés ? Jean-Pierre Raynaud, Bernard Calet, Absalon, Wolfgang Laib, Ilya Kabakov, Fieschli & Weiss, Gregor Schneider… Tous, à l’instar de Jean-François Fourtou et à leur manière, entendent aussi faire de la maison un archétype poétique. Lieu de vie, lieu de mémoire, lieu de configuration de soi, tout à la fois.

La maison comme espace-temps, llieu par excellence de la vie vécue, familiale, intime, que l’on ne partage qu’avec ceux que l’on souhaite y faire entrer. Un lieu où se façonne notre espace intérieur, qui s’y trouvera bien ou mal, à sa place ou à l’étroit, protégé ou au contraire incarcéré selon le moment, l’humeur et les circonstances. La maison est bien plus qu’un objet : une métaphore. Objet de haute valeur symbolique ajoutée, elle nous communique quelque chose de nous-mêmes, de ce que nous sommes – un « objet plus », pour en inférer par une catégorie analytique forgée par le critique d’art Pierre Restany, auquel échoit cette autre mission moins confortable : l’incitation à interroger ce que représente le « chez soi » , le « home », le « Heimat »…, espace par excellence du reflux social. Analogon du labyrinthe légendaire de Minos, lieu où égarer l’ennemi ? Évocation de l’enfer et des profondeurs chtoniennes ? Expression du désir de ce retranchement maximal que procurent les abris profonds où l’on se calfeutre lors des bombardements autant que le Terrier de Franz Kafka ? Ou bien le lieu du confort par excellence, à l’égal du séjour d’accueil du vivant que représente l’utérus maternel, thématique de la protection utérine que l’on retrouve incidemment dans maintes autres créations de Jean-François Fourtou, sous l’espèce notamment d’animaux gravides, gardant dans leur ventre leur future progéniture ?
Jean-François Fourtou, quoi qu’il en soit – l’artiste pour qui la maison est de toute façon l’abri de l’être.


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