Charles-Henry cuin, Librairie dr0Z, Genève, 2000. Introduction








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(Fiche faite par Ugo Rollin,

pour la question d’agrégation « expliquer/comprendre »,

Préparation ENS Ulm, année 2002-2003)

CE QUE (NE) FONT (PAS) LES SOCIOLOGUES

Petit essai d’épistémologie critique

Charles-Henry CUIN, Librairie DR0Z, Genève, 2000.




INTRODUCTION



La sociologie contribue à donner du sens à ce que nous vivons, pensons et faisons. Pourtant son utilité est mal reconnue (prestige médiocre, faible intérêt du public, piètre diffusion des connaissances, salaires des chercheurs peu élevés, etc.). L’activité des sociologues a le plus grand mal à passer pour une science1, car elle ne vérifie pas les caractéristiques des sciences de la Nature : incertitude sur les théories et méthodes scientifique2 (absence d’un paradigme indiscuté ou dominant), incertitude sur le savoir théorique cumulatif (impression de stagnation ou de régression du savoir théorique général), incertitude sur l’efficacité des capacité explicatives (applications pratiques peu commodes et peu efficaces).

Le camp des positivistes durs dénie à la sociologie la capacité d’être et de devenir une vraie science aux larges capacités déductives (Cuin : « jeter l’enfant avec l’eau parfois peu engageante de son bain »). Les héritiers du dualisme diltheyen3 tentent de définir un domaine qui serait l’apanage exclusif de la sociologie (chercher « des vertus lustrales à l’eau du bain »). Les défenseurs d’un positivisme tempéré empruntent une voie médiane et affirment la vocation et la capacité de la sociologie à délivrer un savoir conforme aux critères généraux de la scientificité.

Cet ouvrage se propose d’effectuer l’analyse épistémologique de la production de connaissances et de savoirs sociologiques, avec pour ambition d’éclairer les conditions de la promotion de la sociologie au statut d’une science comme les autres. Le propos n’est ni de trancher sur la valeur sociale, esthétique, éthique, pratique, etc., de la sociologie, ni d’examiner ce qui rend une activité ou un produit sociologiques séduisants ou efficaces. Il s’agit d’examiner ce qui fait considérer un résultat sociologique comme probant. La rationalité n’est pas un critère plus légitime qu’un autre, mais c’est le critère choisi dans cette étude, afin d’examiner comment la sociologie peut accéder au statut des science. Cuin entend donc analyser les fondements scientifiques d’un certain nombre de pratiques sociologiques et se livre à leur évaluation sévère, au regard d’une conception exigeante de la scientificité (cohérence interne et adéquation empirique). D’emblée, précisons que la neutralité axiologique de l’auteur cède devant « un engagement axiologique irrépressible et massif » en faveur d’une approche explicative fondée sur l’activité nomothétique.


PREMIERE PARTIE : Les sociologues et la sociologie ou ce que font les sociologues
L’objectif de toute activité scientifique est, au-delà de connaître (les faits, la réalité), de savoir, c’est-à-dire expliquer la réalité et ses phénomènes par la connaissance des causes, voire des lois, qui s’y rattachent. L’activité scientifique opère par un double mouvement dialectique d’observation/description (la recherche des faits - pôle empirique) et d’interprétation/explication (la recherche du sens à donner aux faits - pôle théorique ou formel). L’activité théorique ne concerne pas seulement la construction des théories, mais intervient à tous les niveaux de l’activité scientifique, depuis la définition des problèmes jusqu’à leur solution. Les hypothèses ne naissent pas principalement par induction, mais résultent d’une interprétation. Plutôt qu’une dichotomie entre empirisme militant et pure abstraction conceptuelle, il existe plutôt un continuum entre empirie et théorie : « Pas de faits sans théorie, pas de théorie sans faits »4
Chapitre I - L’activité empirique : connaître pour agir, réfuter et savoir

Contrairement aux sciences de la nature (qui aboutissent à des découvertes absolues sur des objets dont personne ne savait rien jusqu’alors), la sociologie procure à certains des informations que d’autres possèdent éventuellement déjà, mais qu’eux-mêmes ne possèdent pas : la consommation dans la classe ouvrière, les rites de passages chez les Arapesh, la corrélation vote/sexe à un scrutin donné, etc.

La sociologie a donc une vocation empirique, qui consiste à rationaliser la collecte d’information et à systématiser son exploitation cognitive selon une méthode scientifique. Observer, Décrire et Mesurer sont indispensables à la théorisation. L’activité empirique suscite les questions qui engendrent la connaissance : toute problématique naît de l’incohérence entre ce que la réalité donne à voir et ce que nous savons ou croyons savoir d’elle ; c’est de l’efficacité de l’activité empirique que dépend l’efficacité de l’explication ; la fécondité de l’induction repose sur la richesse et la précision des données factuelles.

La description des faits sociaux bruts permet d’agir (expertise du chercheur pour les décideurs, prise en compte des résultats de la recherche par les acteurs dans la détermination de leurs stratégies).

L’activité empirique est également une réfutation de l’erreur, au sens de falsification popperienne de savoirs (pratiques comme conceptuels, puisque empirie et théorie sont liés dans la science). Les objets sociologiques sont hyper-historiques, c’est-à-dire très instables et volatiles, car fortement situés dans un lieu et une histoire. La réfutation effective constitue ainsi un quasi-savoir, un savoir de la fausseté, dont la valeur cognitive est supérieure à celle de la connaissance factuelle qui détruit seulement l’ignorance. De plus, la destruction de l’erreur possède des potentialités libératrices et émancipatrices1.

La rationalisation scientifique des savoirs communs n’a rien à voir avec de simples informations factuelles. Elle s’appuie sur des démarches instrumentées et codifiées, qui la distinguent de la connaissance ordinaire2 des acteurs. Surtout, elle ne devient science sociale qu’à la condition que le sociologue s’en serve pour élaborer des lois (expliquer des traits de la réalité) ou des régularités (déduire des traits théoriques de la réalité). La sociologie n’est pas une sociographie ; connaître n’est pas savoir.
Chapitre II - L’activité interprétative : comprendre

Sans interprétation, le monde est dénué de sens. L’interprétation est la démarche intellectuelle qui consiste à donner de l’intelligibilité à la réalité sociale. Comprendre un phénomène, c’est (se) le représenter sur le mode de l’évidence3. La démarche compréhensive ne se cantonne donc pas à la seule interprétation d’un phénomène par la subjectivité des acteurs, mais s’étend à toute activité cognitive.

L’interprétation poursuit un objectif d’efficacité pratique. Elle apporte une satisfaction subjective, qui peut être de nature très diverse (rationnelle, certes, mais aussi esthétique, affective, morale, etc.). La connaissance produite par l’interprétation peut donc être fructueuse, mais pas nécessairement valide. Le but n’est pas la recherche de lois naturelles, mais la production d’une structure douée de sens, qui permette d’inscrire le réel dans un savoir. Comprendre la réalité sociale, mais pas l’expliquer.

Interpréter, c’est donc d’abord inventer des explications satisfaisantes.

L’interprétation en sociologie atteint son plus haut niveau d’efficacité lorsqu’un fait empirique ne trouve aucune explication dans les lois déjà établies par l’activité scientifique. L’interprétation consiste à formuler des hypothèses et à les tester après en avoir déduit des implications vérifiables (Hempel) ou des falsificateurs virtuels (Popper). L’interprétation explicative recherche les « raisons des effets » (Pascal), c’est-à-dire répondre aux questions « Pourquoi ? » et « Comment ? ». Elle vise à démontrer la nécessité d’un phénomène et à conférer de l’intelligibilité à cet enchaînement causal, sans pour autant que la causalité découverte soit validée scientifiquement. Le cadre du raisonnement est celui de la rationalité, mais le savoir produit ne vient pas de déductions formelles. L’interprétation est invention d’hypothèses explicatives qui permettent de comprendre comment tel effet a été produit par telle cause. L’interprétation significative confère du sens, de l’intelligibilité à son objet, mais elle ne confère pas de validité à ce sens. Elle n’est qu’une hypothèse permettant d’organiser les connaissances de manière satisfaisante pour l’esprit. La compréhension d’un fait peut s’imposer par l’évidence du système d’interprétation utilisé et la cohérence du discours interprétatif, mais l’explication de ce fait doit être soumise à une forme de validation pour être reconnue scientifique.

Lorsqu’un phénomène empirique vérifie une loi générale, l’interprétation consiste, premièrement à concevoir ce phénomène comme l’expression d’une loi, puis à identifier cette loi parmi celles déjà connues. L’interprétation significative (ou sémiologique) est chevillée à une explication nomologique. La signification n’est pas inventée, mais découverte. Tel le médecin qui recherche les symptômes (signes) d’une maladie, le sociologue qui se livre à ce type d’interprétation ne vise pas à construire un savoir, mais à exploiter un savoir antérieur. Il interprète des données empiriques comme des signes que son savoir et/ou son expérience le conduisent à rapprocher de certaines significations. Ce n’est pas l’objet qu’il questionne, mais lui-même. L’interprétation n’est pas de nature causale, elle n’est pas non plus inventée. Elle n’est pas explication, mais recherche de l’entité théorique latente manifestée par un fait empirique.
Chapitre III - L’activité théorique : expliquer

Expliquer, c’est à la fois construire des objets virtuels et tenter d’énoncer à leur propos un discours permettant de rendre intelligibles des observations empiriques. L’activité théorique repose, d’une part sur des faits et les concepts qui les expriment et les construisent, d’autre part sur des principes d’intelligibilité, dont la légitimité tient à leur capacité à convaincre. L’explication réclame une légitimité empirique et théorique.


Les concepts sont des principes d’organisation du donné empirique, c’est-à-dire des hypothèses de construction de la réalité sociale pour mieux la connaître. Pratiquement, la conceptualisation est une opération de classement destinée à ordonner le chaos de nos représentations et réduire ainsi la complexité du monde. Il s’agit de construire un monde symbolique dans lequel il existe, sinon de l’identique, du moins du comparable : soit les faits sociaux sont des choses, et la conceptualisation consiste alors à trier le réel (thèse réaliste ou naturaliste); soit l’identique n’existe pas, et le sociologue doit créer des entités qui transcendent le réel (thèse constructiviste ou nominaliste). Un concept sert à la théorisation, permet l’explication et ne s’y substitue pas. L’innovation conceptuelle et la rupture théorique cherchent souvent à accroître l’impression de scientificité, mais ne font que compliquer une réalité sociale que les concepts sont censés simplifier.

L’activité nomologique vise à établir une relation spécifiée, nécessaire et constante entre deux ou plusieurs phénomènes. La généralisation empirique est la simple affirmation d’une régularité (le taux de suicide varie avec l’état civil); elle ne concerne que des faits et est donc dépourvue d’intelligibilité propre. Un énoncé universel fait découler une régularité d’une loi (les célibataires se suicident plus que les mariés, parce que l’intégration sociale préserve partiellement du suicide). Une loi scientifique incorpore des concepts qui autorisent une construction de la réalité sociale. C’est la théorie qui explique l’empirie. Les généralisations empiriques apparaissent comme des implications logiques de lois universelles et valides.

L’ambition nomologique des sociologues remonte au commencement positiviste de la discipline1. Elle a progressivement reculé jusqu’à apparaître aujourd’hui illégitime : peu réaliste du fait des obstacles méthodologiques et des réfutations empiriques auxquels elle se heurte (Boudon); irréaliste, du fait du statut même des objets sociaux (Passeron). La recherche de lois est délaissée au profit de rationalisations empiriques à prétention explicative, qui multiplient les cadres théoriques d’interprétation. Le paradoxe tient au fait que leurs auteurs continuent de revendiquer une démarche explicative, alors que celle-ci dépend toute entière de l’activité de théorisation.

En effet, l’explication d’un phénomène vise à montrer que son existence peut être déduite d’une ou plusieurs lois et qu’il est donc une manifestation singulière d’une théorie plus générale. Une théorie est le système démonstratif constitué par les énoncés universels (lois) et singuliers (conditions initiales) dont l’articulation logique permet de déduire le phénomène à expliquer. C’est l’objet de la méthode nomologique-déductive (Hempel2). Faute de lois disponible, l’activité théorique a pour objet de former des hypothèses relatives à l’explication du phénomène en question. Ces hypothèses font nécessairement appel à une loi conjecturale (virtuelle, non encore validée). L’interprétation devient explication quand l’hypothèse formulée est corroborée, c’est-à-dire quand ses implications sont testées sur des données distinctes de celles qui l’ont suscitées. Cette vérification donne à l’explication sa légitimité et, par voie déductive, transforme la loi virtuelle en loi effective. C’est l’objet de la démarche hypothético-déductive (Popper). Ainsi, toute explication scientifique semble devoir faire appel, directement ou indirectement, à une ou plusieurs lois.

La sociologie est apte à produire des cadres théoriques et des attirails conceptuels élaborés permettant des analyses explicatives pertinentes et des validations convenables. De nombreuses théories explicatives sur la scolarisation, les organisations, l’action collective et surtout la mobilité sociale, ont réfuté des erreurs antérieures, échangé des méthodes, des critères de vérification, multiplié les questionnements, bref, se sont confrontées les unes aux autres et ont cumulé les savoirs3. Une révolution scientifique (Kuhn) peut bien sûr survenir et rendre les savoirs théoriques obsolètes, mais les connaissances factuelles produites grâce à ces théories restent acquises. Malgré les gains cognitifs enregistrés, les sociologues ont tendance à s’éloigner de la théorie explicative et à séparer ainsi l’empirie et la théorie.

D’une part, la plupart des productions sociologiques contemporaines sont de simples généralisations empiriques qui prétendent, à tort, avoir une vocation explicative. Ces rationalisations d’observations empiriques (Merton parle de théories post factum), mettent au jour des régularités, parfois de simples ressemblances, qui autorisent pourtant leur auteur à théoriser sur le champ, en systématisant les inductions et en légitimant par déduction les découvertes empiriques. Les théories obtenues sont auto-référentielles, c’est-à-dire validées par les seules données empiriques qui ont servi à leur élaboration. L’induction n’est productrice de connaissances nouvelles que si elle est guidée par des hypothèses propres à diriger la recherche et la classification des faits. Or, ces hypothèses ne font référence à aucun schéma théorique plus général et ne peuvent provenir que de pré-jugements qui vont se trouver validés au terme de l’analyse. Cette démarche peut baptiser de nouveaux concepts, mais n’ayant aucun rapport avec d’autres productions théoriques, ils interdisent tout cumul de savoirs et encombrent inutilement le lexique de la discipline. Au final, elle peut produire une faible intelligibilité, portant sur un nombre fini et énumérable de phénomènes, mais elle n’est pas scientifique, car elle n’est pas explicative.

D’autre part, une conjecture ne se transforme en hypothèse scientifique que si ses utilisateurs acceptent de la soumettre à l’épreuve empirique, d’abandonner des réponses assurées pour des questions incertaines. Un théoricisme immodéré n’a donc pas plus de capacité heuristique. Ainsi, les machines à résoudre des énigmes (Kuhn) que devraient être les paradigmes ne sont pas considérés comme des instruments à produire des connaissances, car leur incommensurabilité les apparente à des produits scientifiques achevés qui cherchent à imposer une représentation du monde. A l’inverse, les programmes de recherche n’énoncent rien de substantiel sur l’essence de la réalité sociale empirique. Ils se contentent de proposer des hypothèses directrices propres à décrire, analyser et expliquer les phénomènes sociaux : le fonctionnalisme de Merton, l’individualisme méthodologique de Boudon, etc. Négligeant leur opérationnalisation et leur exploitation empirique, les sociologues n’en font pourtant pas une meilleure utilisation.
Conclusion de la première partie

La science implique un fort degré de validité des résultats et un savoir théorique fondamental relativement intégré, systématisé et stable. A cette aune, la sociologie n’apparaît pas comme une science comme les autres, car, si elle produit une moisson empirique opulente et des édifices théoriques massifs, peu de savoirs sont accumulés à l’interface des deux. La cohabitation conflictuelle de plusieurs cadres théoriques et conceptuels, des bases déductives incertaines, des critiques sur la nature des objets sociaux, autant de limites qui ternissent la vocation scientifique de la sociologie.

La question se pose pourtant de savoir si la sociologie ne peut pas prétendre aux mêmes ambitions que les sciences de la nature ou si ce sont les travaux des sociologues qui ne répondent pas aux critères de l’explication scientifique. L’incapacité de la sociologie a cumuler les savoirs est-elle une fatalité ? Tel Sisyphe remontant inlassablement son rocher, le sociologue est-il condamné à renoncer à la théorisation pour se consacrer aux seules interprétations empiriques ? N’est-il pas plutôt semblable à Pénélope, tissant le jour ce qu’elle défait la nuit, prisonnier volontaire d’une démarche qui renonce à de fructueux gains cognitifs ?

DEUXIEME PARTIE : La sociologie et les sociologues ou ce que ne font pas les sociologues
Chapitre IV - La sociologie est une science comme les autres

La conception moniste prétend que la sociologie ne peut jamais atteindre un degré de validité scientifique comparable à celui des vraies sciences nomologiques, tandis que la tradition dualiste instaure une rupture entre les activités d’explication dévolues aux sciences de la nature et les activités d’interprétation propres aux sciences de la culture. Nous examinerons dans ce chapitre les apories que constituent les raisons ontologiques et épistémologiques de cette rupture, réservant la question des méthodes aux chapitres suivants.

1- La mauvaise question de la spécificité de l’objet social : complexité et historicité du social

La complexité des phénomènes sociaux tient à la multiplicité des facteurs explicatifs en interaction. Des méthodes et des instruments sont forgés, afin de prendre en compte la complexité empirique et la réduire par la construction d’entités théoriques simples. C’est d’autant moins un obstacle à la science qu’« il y a de bonnes raisons de croire que (…) les situations sociales concrètes sont moins compliquées que les situations physiques concrètes », car les conduites individuelles qui sont les objets de la première, obéissent généralement à un principe de rationalité qui fait défaut au monde physique1 : il est plus difficile de prévoir où chutera une feuille d’un arbre en automne, que la prise de décision électorale. La complexité n’est pas une caractéristique intrinsèque du social ; elle dépend de la façon dont il est construit. Un objet empirique reste enraciné dans le réel et en reproduit la complexité ; un objet théorique se substitue au réel pour en donner une explication simple. C’est le propre de toute démarche scientifique1.

L’historicité du social, la dimension spécifique et temporelle des objets sociologiques, n’est pas non plus un obstacle à la connaissance scientifique. Le monde naturel n’est lui-même constitué que d’évènements singuliers. Ce sont nos représentations contemporaines de la nature qui font d’elle un espace de régularités et d’identités : si deux feuilles d’un même arbre paraissent se ressembler davantage que deux religions occidentales, ce n’est que par pure effet d’une construction de l’esprit, rendue plus facile dans le premier cas que dans le second par une similitude des sensations physiques éprouvées par l’observateur.

2- La fable du rapport épistémique : le contournement par le rapport aux valeurs

Le rapport épistémique (Piaget) décrit la relation perverse que le sujet entretient avec son objet. Ce questionnement n’est pas absent des sciences de la nature, où le chercheur est aussi un sujet social et les enjeux sociaux de la recherche n’ont jamais totalement disparus. Le rapport épistémique est certes plus marqué dans les sciences sociales, mais loin d’être un obstacle insurmontable, il est même souhaitable. Toute science commence en effet par une prise de conscience subjective du monde, qui, grâce à la multiplication des points de vue, peut seule conduire à la conscience de sa propre relativité. La déconstruction de cette relativité par la mise en évidence d’invariants ruine progressivement subjectivité et relativisme, et permet de construire une objectivité par delà le sujet. Les prénotions ou les illusions subjectives jouent un rôle nécessaire dans l’objectivation scientifique de la réalité. Ils deviennent des points de vue comparatifs, qui ne sont finalement que des modes d’apparaître des objets.

Le rapport aux valeurs de Max Weber ne dit pas autre chose2. Il a pour but de permettre au sociologue d’exprimer et d’expliciter les tenants axiologiques de son entreprise, et, au lieu de tenter vainement de les annihiler, d’en contrôler les effets sur les connaissances produites. Weber rappelle que la connaissance objective est connaissance partielle et abstraite d’un phénomène construit en fonction d’une perspective particulière parmi une infinité d’autres possibles. L’incommensurabilité des problématiques affirmée par cette notion permet également de rendre compte du caractère poly-paradigmatique des sciences sociales.

3- Les inconsistances du dualisme

Contradiction des fondements positivistes de la sociologie, le Methodenstreit est à l’origine de l’opposition entre expliquer et comprendre. Dilthey distingue les sciences étudiant les phénomènes universels et reproductibles (en mesure d’énoncer des lois explicatives) et les sciences de l’esprit, intégralement subjectives, procédant par reviviscence, empathie, intuition, rapport à l’expérience personnelle, et dont la raison expérimentale ou déductive ne saurait être le modèle scientifique3. Cette séparation a engendré d’autres clivages entre sciences nomothétiques et idiographiques (Windelband), sciences de la nature et de la culture (Rickert), et s’est tant et si bien répandue qu’aujourd’hui presque tous les courants des sciences humaines s’accordent à reconnaître que le caractère essentiellement subjectif de l’action humaine confère à ses produits une spécificité interdisant de les réduire à des phénomènes naturels. Ce dualisme ontologique n’implique pour autant pas un dualisme épistémologique. La spécificité des faits sociaux n’empêche pas de considérer qu’ils puissent être analysés et expliqués comme le sont les phénomènes de la matière et de la vie ; les traiter comme des choses : pour Durkheim, la réalité sociale consiste en représentations et est identifiée comme le produit de subjectivités, qui n’ont pas leurs fondements dans la libre volonté des sujets, mais dans les formes mêmes de l’interaction sociale, l’association (Cf. infra).
Les sociologues sont-ils des scientifiques comme les autres ?

Chapitre V - L’inhibition nomothétique

1- La crise nomothétique

Le dualisme ontologique se double-t-il d’un dualisme méthodologique ? Les sociologues refusent la démarche de recherche et d’élaboration de lois, tout en continuant à revendiquer la vocation scientifique de cette discipline. Or, l’explication scientifique (la mise en évidence des causes), repose toujours sur une base légale, explicite ou implicite : elle est déduite soit d’une loi préalablement établie (méthode déductive-nomologique), soit d’une expérimentation directe ou indirecte permettant de valider une hypothèse construite au moyen d’un énoncé universel (méthode hypothético-déductive). La crise nomothétique n’est pas une crise de l’explication, mais plutôt une incertitude fondamentale sur le statut et le rôle de la sociologie. Si elle n’est pas une élaboration de loi, elle n’est une recherche de causes. Que peut-elle alors être ?

Cette incertitude tient beaucoup à la spécificité de la sociologie par rapport à l’histoire. Les opinions sont souvent tranchées et conflictuelles : Durkheim ne confère à l’histoire de statut scientifique explicatif que dans la mesure où elle devient une sociologie ; Veyne décrit la sociologie comme une simple histoire du temps présent1 ; Weber caractérise les incohérences d’un discours qui rejette la validité explicative des lois, mais semble reconnaître implicitement leur capacité à produire des explications, en histoire comme en sociologie, deux disciplines que, selon Cuin, il confond.

2- Les incohérences weberiennes

Weber affirme qu’explication et compréhension ne sont pas des activités exclusives l’une de l’autre : « [la sociologie est] une science qui se propose de comprendre par interprétation l’activité sociale et par là d’expliquer causalement son déroulement et ses effets ». L’explication causale n’est pas rejetée, mais Weber la juge insuffisante au regard d’une discipline apte à atteindre les raisons cachées derrière les causes2. En effet, la réalité concrète est à la fois d’une diversité empirique infinie et en perpétuel devenir historique. Sa perception est donc nécessairement partielle. Les sélections effectuées sont commandées par des intérêts de valeur, dont le sociologue doit découvrir les significations. Il réserve donc à l’activité nomothétique un statut méthodologique de second plan, car les lois sont des abstractions conceptuelles qui ne permettent pas la déduction du réel concret et dont le degré de généralité ne confère aucune intelligibilité aux faits sociaux.

Au contraire, les types-idéaux permettent de déduire un phénomène, non pas d’une loi préalablement établie, mais en le comparant à un tableau de pensée cohérent construit selon un point de vue unilatéral. La déduction nomologique rend compte d’un phénomène selon sa normalité, la méthode idéal-typique en rend compte par la déviance (les écarts) de ce phénomène vis-à-vis d’une signification rationnelle particulière (le type-idéal construit par le savant). Le relevé des déviances et de leurs causes permet de formuler des hypothèses explicatives. L’explication n’est pas de nature causale, elle se comprend par l’interprétation. L’essor du capitalisme dans les pays de la Réforme s’explique en se déduisant de la proximité du type-idéal de la représentation religieuse dominante avec celui du capitalisme.

Toutefois, la compréhension d’un phénomène n’acquiert de validité scientifique que dans la mesure où elle est « contrôlée, autant que possible, par les autres méthodes ordinaires de l’imputation causale avant qu’[elle] ne devienne une explication compréhensible »3. Plus satisfaisante pour l’intelligence que pour la raison, la méthode compréhensive serait donc une méthode explicative dont la validité scientifique serait insuffisante. En d’autres termes, la compréhension des causes ne garantirait aucunement que ces causes existent. Et les autres méthodes ordinaires de l’imputation causale, ne peuvent être que nomologique-déductives ou hypothético-déductives (ou statistiques, mais cette méthode est dérivée des deux autres). Les lois servent donc à montrer que le phénomène compris peut aussi être compris par déduction légale.

Pour Cuin, cette concession de Weber a des implications fortes. On peut en effet penser que le rôle des lois serait aussi d’inciter à rechercher des hypothèses relatives à la compréhension des relations et régularités qu’elles mettent en évidence. L’activité nomologique validerait la démarche compréhensive, mais aussi provoquerait la compréhension en fournissant les hypothèses qui la fondent. Les types-idéaux ne sont d’ailleurs que des constructions de la réalité, qui requièrent des savoirs de type nomologique4.

Pour en revenir à l’histoire, l’exemple célèbre de la bataille de Marathon5 (la victoire des Grecs a sauvé la liberté et la démocratie) met en évidence une loi virtuelle (les Perses imposaient généralement aux vaincus un régime théocratique) caractéristique de la méthode hypothético-déductive. Weber n’attribue pas de puissance explicative aux lois et ne reconnaît pas l’existence de lois historiques, mais il admet que des régularités empiriques de l’histoire aient des significations. Selon Cuin, on voit mal ce que la démarche compréhensive apporterait de plus à une interprétation causale déjà validée par la démarche nomologique. Sans doute la causalité historique ne dépend pas de lois (nomologique-déductive), pourtant nous n’y accédons qu’en faisant comme si (hypothético-déductive).

A rebours de la tradition dilthéenne, Weber fonde une méthode qui n’est ni celle des sciences naturelles, ni celle des sciences de l’esprit, mais relève à proprement parler des sciences sociales. Weber considére compréhension et explication comme deux moments de l’activité scientifique. Cuin utilise cette ambivalence pour réaffirmer que la démarche explicative passe, au moins partiellement, par l’élaboration de lois : « la démarche nomologique fournit des hypothèses à la compréhension et ensuite valide les produits de cette compréhension en termes d’explication causale ».

3- L’inefficacité des lois

L’inhibition nomologique viendrait alors de l’échec de toutes les lois à portée générale établies jusqu’ici. Ce jugement est sévère, car toute science cumulative devient au cours du temps un cimetière de lois et de théories. De plus, l’invalidation d’une loi n’empêche pas d’y avoir recours pour fonder des hypothèses relatives à leur explication. Durkheim a établi dans Le suicide une série de lois robustes, même si certaines des causes identifiées prêtent aujourd’hui à sourire (courants suicidogène, psychologie des femmes, etc.).

Boudon dénonce le préjugé nomologique d’universalité des lois1. Il accuse les lois sociologiques de transformer des énoncés de possibilités ou de probabilité en loi conditionnelles, décrivant une causalité nécessaire. La plupart des lois naturelles ne font pourtant pas autrement. La météorologie offre un exemple évident d’une science construite sur des lois vraies, qui ne sont pas toujours vérifiées empiriquement. La physique aussi, depuis la révolution quantique, admet le caractère statistique de ses démarches et de ses résultats. Une loi scientifique n’exprime a priori aucun déterminisme et n’est donc pas tenue à l’universalité.

Boudon pense que la méthode explicative la plus efficace utilise les ressources de la modélisation. Pourtant, les modèles reposent aussi sur un savoir nomologique du modélisateur et reçoivent in fine une sanction empirique. Ce sont des énoncés réfutables à forme universelle, donc des lois potentielles. Il est injuste de ne pas les considérer comme telles, simplement parce qu’ils ne sont testés que sur un petit nombre de cas et n’ont pas (encore) fait la preuve de leur validité. Une loi n’est d’ailleurs jamais vraiment vérifiable. Refuser le caractère nomologique des modélisations conduirait à considérer que tout résultat dépendrait de la spécificité irréductible d’un phénomène singulier et interdirait toute cumulativité aux sciences sociales.

Ainsi, Passeron reformule-t-il les critiques de complexité et d’historicité du social. Il juge la sociologie victime (1) de l’incapacité de prendre en compte la totalité des variables caractérisant le contexte historique des faits étudiés et (2) de la non-répétitivité de ces phénomènes, de leur spécificité empirique2. Elle ne pourrait donc effectuer les comparaisons nécessaires à l’analyse expérimentale sans neutraliser le contenu historique. En conséquence, une science historique ne peut s’identifier à aucun paradigme unificateur, pas plus qu’elle ne peut produire des énoncés universels pertinents ou réaliser de cumulativité théorique. Infalsifiable au sens de Popper, la sociologie ne peut être qu’une science empirique, vouée à l’interprétation des faits et interdite de théorisation. Cette approche dénie à l’activité théorique toute capacité à comparer des données singulières, à réduire la complexité empirique. C’est méconnaître les fins de l’activité conceptuelle, qui ne cherche pas à rendre compte de la richesse du concret, mais à construire le réel. L’analyse expérimentale est donc moins constitué d’objets matériels que de constructions conceptuelles génériques.

Chapitre VI - L’obsession compréhensive


1- Lois naturelles et causes sociales : les arguments du compréhensivisme

Les sciences de la nature se contentent d’expliquer un phénomène par sa déduction d’une loi générale. La loi de Newton ne dit pas pourquoi chutent les corps, au contraire, elle s’en remet à la métaphore d’une force de gravité qui attire les corps les uns vers les autres3. Elle est une hypothèse, une représentation, une construction du monde physique. Pourtant, la théorie de la gravitation universelle offre une explication satisfaisante à la chute des corps, écarte d’autres hypothèses (le poids du corps qui tombe), donne un sens à des phénomènes mystérieux (marées, mécanique céleste, etc.) et apparaît comme une cause ultime.

Pour les sociologues, il est abusif de parler de cause dans la nature. Seuls les faits sociaux auraient des causes premières, car ils sont le produit de l’intentionnalité humaine, de l’action créatrice des individus qui constituent une société. Au contraire, les phénomènes de la nature sont tous contingents les uns aux autres, reliés en un tout dont il est impossible d’extraire une chaîne de causalité. La pomme tombe en raison de la gravitation, du vent, de l’existence du pommier, etc., soit aucune cause première, alors que si elle est dans ma main, c’est parce que je l’ai cueillie. Les sciences humaines peuvent donc rechercher les causes premières d’une action et comprendre les raisons de cette action plutôt qu’une autre. Je pourrai savoir à quelle vitesse tombe une pomme, mais jamais pourquoi elle tombe, alors que je peux espérer savoir pourquoi existe une religion, une mode vestimentaire, un manifestation protestataire.

Les sciences humaines auraient donc des dispositions cognitives très supérieures à celles des sciences naturelles, qui ne pourraient jamais qu’établir des corrélations entre des phénomènes, des lois empiriques. Utiliser la démarche nomologique dans les sciences humaines serait donc une démission de l’esprit. D’autres méthodes permettent de comprendre. Une explication sociologique doit être totalement intelligible, c’est-à-dire être un système explicatif qui éclaire un enchaînement causal, explore toutes les implications d’une décision individuelle et donne une compréhension complète, sans limite ou inconnue, d’un phénomène social. Cuin juge sévèrement cette posture qui fait de l’individu la mesure des faits sociaux et plus encore ses dérives qu’il appelle compréhensivistes, comme la connaissance ordinaire, la compréhension immédiate du discours des acteurs, jugé rationnel et porteur d’un sens à interpréter1.

2- Compréhensivisme et conditions scientifiques (Kuhn et Popper)

Ces théories totales forment des paradigmes2 qui répondent au critère de cohérence interne, mais ne sont pas scientifiques. Premièrement, elles ne peuvent pas échapper au rapport épistémique (Piaget); autrement dit, l’élaboration des hypothèses est toujours le produit d’intérêt de valeurs. Ensuite, la recherche des causes premières a pour effet d’enclore l’essence d’un phénomène social dans un système explicatif ; le domaine de la recherche devient alors le lieu de débats métaphysiques sur le contenu de la matière sociale, la science étant utilisée pour illustrer empiriquement la supériorité d’un paradigme sur un autre (exemplifier) et non pour découvrir. Ces théories sont infalsifiables, elle ferment le champ de la connaissance, alors que le progrès scientifique tient précisément à la réfutabilité des connaissances (Popper).

Le caractère poly-paradigmatique de la sociologie n’est pas un signe de la richesse de son activité, mais le reflet des prétentions totales de ces paradigmes, incapables de faire face à la contradiction des faits et toujours remplacés par des paradigmes plus totaux encore (cf. Kuhn : les révolutions scientifiques permettant de changer de paradigme). A l’inverse, les paradigmes des sciences de la nature s’organisent autour de lois partielles, provisoires, qui sont préparées à recevoir de nouvelles connaissances. Cette incomplétude est seule capable de faire taire les débats métaphysiques et de permettre la cumulation des savoirs.

3- Compréhensivisme et compréhension explicative (Weber)

La compréhension explicative est l’explication des buts de l’acteur. Mais les motivations des acteurs sont souvent inconscientes ou elles évoluent sous l’effet de l’interaction avec d’autres acteurs, bref, elles ne sont pas rationnelles3. Or, le mode de compréhension du sociologue est celui de la rationalité. Il doit donc reconstruire les motivations réelles en les rapportant à des motivations rationnelles typiques. Les concepts idéal-typiques permettent de comparer une conduite avec ses motivations rationnelles et de l’interpréter, c’est-à-dire de formuler des hypothèses sur l’explication des écarts entre la réalité et le concept.

La compréhension chez Weber n’a rien de commun avec ce qu’il appelle la compréhension actuelle (intuitive, immédiate, le discours des acteurs), pourtant prônée sous d’autres formes par de nombreuses théories néo- ou para-weberienne. Selon Cuin, Weber n’est ni le père de l’individualisme méthodologique, ni l’auteur d’une théorie générale de la sociologie. Sa méthode ne concerne que la sociologie de l’action et non l’analyse de tout phénomène social. Elle recherche le sens de l’activité sociale, elle vise à réduire les faits à l’activité des individus isolés, et non à expliquer causalement les phénomènes macro-sociaux à partir de l’activité individuelle4. L’Ethique protestante… cherche à expliquer l’influence de l’éthique calviniste sur le développement et l’institutionnalisation du capitalisme et non à démontrer que l’une est cause de l’autre.

C’est d’ailleurs pourquoi Cuin ne considère pas l’analyse individualiste de Weber comme une méthode explicative, car elle n’a pas recours à la stricte imputation causale. Elle n’est au mieux qu’une règle d’hygiène épistémologique, invitant à se méfier des effets pervers de la démarche explicative. Si les phénomènes macro-sociaux émergent bien des processus d’agrégation des conduites individuelles (processus d’interaction), alors ils échappent aux décisions individuelles et obéissent à une logique objective que la compréhension peut rendre évidente mais n’expliquera jamais.

4- Compréhensivisme et démarche explicative (Durkheim)

A l’aide d’une reconstruction de la démarche suivie par Durkheim dans sa célèbre analyse sur Le suicide, Cuin formule quelques principes sur la non exclusivité de l’explication et de la compréhension.

La démarche explicative de Durkheim est authentiquement compréhensive. Il ne montre pas seulement que le nombre de suicides s’accroît systématiquement lorsque les cadres de l’intégration ou de la régulation s’affaiblissent ou au contraire sont surabondants ; il décrit également les processus psychologique typiques qui conduisent les individus insuffisamment ou trop intégrés à développer une propension particulière au suicide. Le travail d’explication est fondé sur l’analyse des raisons que les acteurs ont de se suicider.

Les motivations ne sont cependant pas piochées dans le discours des acteurs, toujours partiel et partial, souvent inaccessible. Les motifs sont reconstruits par le sociologue, qui n’analyse donc pas les raisons que les acteurs se donnent, mais les rationalités qu’il leurs prête. Les individus ne sont par réels, mais typiques. La prise en compte des individus concrets se limite donc à l’observation de leur conduite, l’analyse consistant à reconstruire rationnellement les motivations des acteurs plutôt qu’à les déduire de leur discours.

En quelque sorte, Cuin considère que l’interprétation n’intervient pas après le mise en évidence d’un fait, mais avant. Elle est le préalable à la formulation des hypothèses qui vont permettre d’isoler et de caractériser (de construire) les faits sur lesquels s’appuiera l’analyse. Le discours du sociologue n’est peut-être pas plus vrai que celui des acteurs, c’est toujours une construction, mais il a des vertus explicatives très supérieures car il est déductif et surtout falsifiable. Il ne ferme pas le champ de la connaissance, permettant ainsi la cumulativité des savoirs. Il faut donc abandonner la perspectives positiviste de vérification (qui conduit à l’approfondissement des théories et à l’exemplification) pour celle de la réfutation popperienne (qui porte en elle le renouvellement des théories existantes et est la condition du progrès scientifique).


Conclusion de la deuxième partie

Toute entreprise scientifique repose donc sur un ensemble de présupposés, sur une représentation minimale du social qui donne légitimité et sens aux hypothèses de recherche. Cuin distingue essentiellement deux thématiques qui exercent une influence sur les problématiques théoriques de la sociologie.

La représentation du monde social comme non déterminé et possédant un sens propre conduit à l’inhibition nomothétique, alors que la perspective constructiviste invite à élaborer rationnellement la réalité1. Dénier aux sciences sociales un pouvoir explicatif égal à celui des sciences de la nature en raison des caractéristiques de son objet, c’est fonder un dualisme méthodologique sur un dualisme ontologique, alors que c’est l’essence de la réalité qui découle de la démarche scientifique et non l’inverse.

L’affirmation d’un continuum entre l’individuel et le social conduit à la recherche d’un principe premier et déterminant de la réalité sociale, soit au niveau macroscopique (fonctionnalisme, structuralisme, etc.), soit au niveau microscopique (interactionnisme, ethnométhodologie, etc.). Avoir intégré l’individu comme sujet du monde social est un progrès majeur de la connaissance, mais ne garantit pas le progrès du savoir. Que tout phénomène social puisse résulter de conduites individuelles n’implique pas que l’on ne puisse l’analyser et l’expliquer que comme tel. L’exemple de Durkheim n’est pas « le mariage d’une carpe holiste et d’un lapin individualiste », mais le rappel que les niveaux d’analyse ne sont que des constructions qui ne valent que ce qu’on leur a demandé de valoir. Il n’y a pas de rupture entre l’explication et la compréhension.
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