Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L'Anarchiste (Poésie) Denfert-Rochereau (Roman) L'Attente de Paris (Roman) L'Éclectisme (Essai)








titreUnderground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L'Anarchiste (Poésie) Denfert-Rochereau (Roman) L'Attente de Paris (Roman) L'Éclectisme (Essai)
page14/20
date de publication23.10.2016
taille0.8 Mb.
typeEssai
ar.21-bal.com > loi > Essai
1   ...   10   11   12   13   14   15   16   17   ...   20

Je me suis battu au téléphone avec ma travailleuse sociale en titre. Ils m'ont découragé deux fois, faut le faire ! Cette fois je lui ai vraiment crié par la tête, lui demandant s'ils étaient là pour nous aider ou quoi !? « Ecoutez monsieur, vous avez fait ci, vous avez fait ça, je n'ai plus entendu parler de vous, on garde pas les papiers indéfiniment, il faut recommencer le processus à zéro. » Tabaaaaaaaaarrrrrrrnnnnnaaaaaaaaacccckkkk ! En plus, le système anti-feu se déclenche pendant que je lui parlais, je lui demande d'attendre, mes choses étaient en train de brûler sur le feu, j'étais dans mon bain en plus, j'étais tout mouillé, tout nu au bout du fil, elle disait qu'elle ne voulait pas attendre, qu'elle allait raccrocher, je n'avais même pas encore commencé à crier, j'ai parcouru vingt-cinq kilomètres en bicyclette pour des emplois aujourd'hui, elle s'en fout pas mal, son seul but est que je laisse tomber. Ben je n'ai pas envie de laisser faire, s'il me faut juste encore huit jours de calvaires à chercher un emploi pour avoir du BS, je vais le faire ! Demain je vais être là à 8h30. Combien de caves seront là à attendre en ligne ? On va voir. Ils vont me dire que je dois téléphoner le lendemain, je vais téléphoner le jour même. Je vais demander une autre travailleuse sociale prétextant que la mienne est une christ de bitch qui gagne trop bien son salaire. Ils ne voudront pas. Je vais leur dire que je crève de faim depuis novembre passé, ils vont dire qu'ils s'en foutent. Le garde de sécurité (essentiel, je le sens) me dira de me contrôler avant de me jeter dehors, me disant de revenir lorsque je me serai calmé. Je ne me sentais pas si violent, j'ignore pourquoi le manège de la bitch m'affecte autant. Je n'avais jamais rencontré d'aussi grande merde dans toutes mes relations avec autrui. Elle est l'employée modèle parfaite pour l'emploi en question. Elle en a de l'expérience, la maudite, alors que moi c'est la première fois qu'il me faille transiger avec des gens qui font exprès pour te mettre en colère. Je suis certain qu'ils enregistrent les conversations téléphoniques, sinon ils devraient, pour utiliser les menaces verbales en procès au cas on quelqu'un (pas moi, bien sûr) déciderait de la suivre un soir pour l'envoyer dans un précipice. Je me demande à quoi elle ressemble, oh mon dieu, ce doit être terrible ! Mais les chances sont grandes que je ne la verrai jamais.

On m'a légué un nouveau travailleur social. Son répondeur ne parle qu'en anglais. Cela me fait royalement chier parce que le jour même la femme au comptoir, la seule, ne parlait pas un mot français et il m'a fallu exprimer dans une langue débile tous mes démêlés avec la justice gouvernementale. Je pensais franchement que Benjamin Côté allait être le top des plus méchants. Celui qui ne rappelle pas, qui est le pire de tous, l'intraitable, l'imparlable. J'allais alors ne pas me justifier une miette, faire tout ce qu'il allait me dire sans broncher. J'ai appelé jeudi, j'ai laissé un message, j'ai rappelé vendredi, j'ai laissé un message, j'ai rappelé lundi, j'ai laissé un message. Il m'a rappelé dans l'après-midi du lundi. Il parlait français. Avant qu'il ne dise un mot je lui ai expliqué que je comprenais que leur but était de nous décourager dans les rouages de leur labyrinthe, mais que là, ça faisait plus d'un mois que j'étais perdu dedans et qu'il fallait m'en sortir avant d'en mourir. Surprenant, il a accepté ma semaine de recherche d'emploi de la semaine d'avant plutôt que de m'en demander une autre. Il m'a fait juste un peu la morale, mais ce n'est rien comparé à l'autre. Je n'ai pris aucune chance, j'ai continué à chercher des emplois hier et aujourd'hui. Je le rencontre à 14h30 ce mardi, c'est-à-dire aujourd'hui. Il me faut emmener la liste des choses suivantes : le plan suivi de ma recherche d'emploi depuis le 20 juin (depuis le début de l'été !), ma carte d'assurance sociale, ma carte d'assurance-maladie, mon extrait de naissance, mon permis de conduire, mes carnets de comptes de banques mis à jour, mes relevés de carte de crédit mis à jour, ma facture du compte d'Hydro-Ontario, copie de mon bail et de ceux des dernières années, mes talons d'assurance-chômage, des chèques personnalisés, les lettres que j'ai envoyées lors de la crise de mon départ à propos de l'emploi du musée cet été, puis tout ce qui pourrait m'aider dans ma demande d'argent au gouvernement. Je vais donc emmener en plus mes déclarations d'impôts des deux dernières années, des factures d'épiceries, curriculum vitae, lettres de mes employeurs, l'état de mes dettes, billets de médecins pour mes allergies, etc. Le gouvernement va faire l'enquête du siècle sur mon cas ! Il me sera impossible de leur cacher quoi que ce soit dans l'avenir. J'ai la nette impression qu'ils vont téléphoner mes colocataires pour vérifier certaines informations. Ils ont voulu avoir le numéro de téléphone de ma mère, je suis convaincu qu'ils vont l'appeler. J'ai bien envie d'arrêter toutes les procédures maintenant. Me faudra-t-il me déplacer pour aller chercher les chèques ? J'ai mal au ventre tout à coup. J'ai vraiment envie de laisser faire. Je ne veux pas que l'on m'étiquette comme un BS. Ah, ils ont bien fait leur ouvrage, même le premier ministre disait dernièrement qu'il fallait trouver de l'emploi aux chômeurs qui buvaient leur bière en face de leur TV et qui ne font rien de productif pour la société. Voilà, je suis un gros saoulon qui ne fout rien et qui profite de la société. Il ne me viendrait jamais à l'esprit que je paye beaucoup de taxes et que je vais payer de l'impôt ma vie durant, la moitié de mon salaire, pour venir en aide à ces sécurités sociales. Voyez le beau système. On aide les gens qui en ont besoin, en leur crachant dessus et en leur faisant clairement comprendre que c'est par mépris qu'on les aide et qu'on ne veut pas qu'ils mendient dans les rues parce que ça paraît mal, et patati et patata. Aider les pauvres, c'est comme lutter pour faire reconnaître l'homosexualité. Personne ne veut rien savoir jusqu'à ce qu'on leur fasse comprendre que c'est immoral de ne pas les aider et que leur conscience va en manger un coup. Même là, ce n'est pas le peuple qui décide d'agir, c'est le gouvernement. Le peuple n'en a rien à foutre si les trois quarts de la planète se meurent. Moi non plus d'ailleurs, j'en ai suffisamment à m'inquiéter avec moi-même. On ne devrait pas dire qu'en Amérique on est libre ou riche, on devrait dire qu'en Amérique on est un peu plus libre et un peu moins pauvre qu'ailleurs. Bon, il me faut aller rencontrer mon nouveau travailleur social.

Ouh là là, il m'a reposé exactement les mêmes questions qu'au téléphone. Le petit bureau où l'entrevue prenait place, j'avais l'impression que l'on enregistrait notre conversation. Il m'était impossible de regarder l'autre côté du comptoir, la prochaine fois je risque le tout pour le tout et s'il ressort encore pour photocopier toutes les cochonneries que je lui donne, je regarderai. Bref, ils ont monté un vrai dossier sur moi. Il m'a dit tout simplement : reviens jeudi après une heure, il y aura un chèque pour toi. Quoi ? Ce serait aussi facile que ça ? Après les préliminaires, je m'attendais à ce qu'il ne me reçoive pas, comme l'autre gars de l'autre jour. Je pensais qu'il m'inviterait à une deuxième entrevue après avoir appelé mes références. Je pensais que cela prendrait, comme pour l'assurance-chômage, deux mois avant de déboucher à un chèque palpable. Murielle avait raison, si je n'avais pas été rebiffé par la folle la première fois, j'aurais fait mes cinq jours de recherche d'emploi en me fermant la gueule et j'aurais vite eu de l'argent. Si je n'avais pas quitté un emploi, ils m'auraient donné un chèque sur-le-champ. Murielle avait une automobile en plus, ils lui donnaient de l'argent pour ça aussi. Si c'est vrai qu'une personne sur quatre dans l'Outaouais reçoit de l'aide sociale et que c'est souvent toute leur vie qu'ils le reçoivent, il y un problème. Il faut compliquer les procédures, il faut vérifier si les gens se cherchent bien un emploi ! Je m'attends à ce qu'ils me rappellent bientôt pour vérifier ma recherche d'emploi. Je vais d'ailleurs continuer à chercher, mais je vais oublier les jobines de serveur en espérant qu'ils ne m'appelleront pas. Je vais me concentrer sur un vrai travail professionnel du champ dans lequel j'ai étudié. Quand je pense que j'aurais pu recevoir de l'argent durant tout l'été. Mais je ne regrette pas de ne pas en avoir eu, j'aurais eu mauvaise conscience même si, en fait, j'en avais vraiment besoin. Cela m'a semblé difficile, c'était illusoire. Mais c'est facile de dire cela après coup. Laurie Cloutier, elle, je ne l'oublierai jamais. Bref, mon expérience a été traumatisante.

C'est fini, Sébastien ne veut plus que j'emménage chez lui en septembre. Son père est venu lui dire qu'à l'avenir il faudrait que l'on soit discret, parce que lorsque l'on fait l'amour, tout le monde le sait. Sébastien est entré en dépression. Ainsi ses parents nous entendent faire l'amour depuis deux ans et n'ont jamais rien dit ? Ça les fatigue énormément et ils ont attendu d'être aussi mal pris pour oser en glisser une phrase ? Sébastien voulait mourir, il se demande maintenant s'ils ne l'entendent pas se masturber, moi je me demande s'ils ne l'entendent pas parler au téléphone. Ce qui reviendrait à dire qu'ils en savent long sur notre vie. Je ne comprends pas. Ils nous demandent d'être plus discrets, d'un autre côté ils nous surveillent, nous épient, nous écoutent tant qu'ils peuvent à notre insu. Combien de fois quand moi et Sébastien sommes dans une pièce, tout à coup voilà sa mère qui arrose les fleurs justement sous la fenêtre ? Ou son père qui fait semblant de s'occuper à quelque chose tout en essayant de voir ce qui se passe ? La dernière fois c'est quand Sébastien prenait sa douche dans le sous-sol et que j'étais dans la salle de bain à me brosser les dents. Tout à coup voilà son père qui essaye d'entrer, sachant très bien que Sébastien prenait sa douche. Et toutes les fois où, voyant mes souliers à la porte d'entrée cet hiver, son père s'est essayé à venir porter, genre, le sac à dos de Sébastien dans la chambre, espérant une bonne fois se frapper à une porte qui n'était pas barrée. My God, ils sont curieux et nous reprochent leur curiosité. Il me semble les voir en train d'essayer de nous écouter lorsqu'on parle. Bref, ça ne me tente plus tellement de déménager là, c'était trop beau aussi, 150 $ par mois, c'était le paradis.

Edward m'a téléphoné. Je n'ai plus aucun sentiment pour lui. C'est même incroyable après en avoir tant eu. Même pas une petite flamme. Je ne cacherai pas que sa vie sexuelle active avec le beau peuple de New York m'a franchement écœurée. Ils sont si beaux !, dit-il. J'ai couché avec Untel et Untel, insiste-t-il. Tant mieux ! Sébastien ! Viens à ma rescousse ! Parce que c'est vrai que je l'aime mon Sébastien. C'est vrai que je n'ai plus l'intention de le tromper. J'avais vraiment des sentiments pour Ed, je ne m'explique pas pourquoi ils sont morts alors que pour lui, ça ne l'est pas encore. Il m'a répété qu'il m'aimait, que je lui manquais, qu'il voudrait me revoir, qu'il parle de moi à tous ses nouveaux amis gays, amis qui lui apprennent à s'accepter davantage. Il m'a même demandé trois fois de quitter Sébastien pour aller le rejoindre à New York, que je pouvais rester aussi longtemps que je voudrais dans son appartement qu'il va bientôt habiter. Cette offre ne me tente pas du tout.

Les deux pires choses qui existent dans la vie d'un homme c'est premièrement les autobus de ville et deuxièmement les emplois à temps plein au profit d'un autre et qui ne rapporte pas. Même si cela rapportait, c'est le désespoir. Il s'en est passé des choses depuis le 16 août. Après avoir reçu un gros 168 $ d'aide sociale, comme prévu par moi et les services sociaux, j'ai décroché l'emploi de rêve : 11,50 $ de l'heure, nécessite une parfaite maîtrise de la langue française, retranscription de nouvelles audio sur papier. C'est merveilleux parce que je n'ai pas la technique pour écrire rapidement lorsque je ne regarde pas le clavier. Or, il m'est permis de sans cesse regarder le clavier, so it's the perfect job. The only problem is that it will kill me. C'est déjà moins pire que l'école en parallèle d'un emploi qui ne rapporte rien, mais c'est psychologiquement infernal parce que c'est ma vie ! Plus moyen de s'en sortir. Toute ma vie je pouvais entrevoir la lumière au bout du tunnel, me dire que j'étais étudiant et que c'était normal de souffrir, de ne pas manger à ma faim, d'arriver crever mort après des journées de seize heures. Mais là je n'ai plus aucun espoir. Dans trois mois, si je survis jusque là, le dentiste me sera payé en partie. Il me faut arriver à écrire au moins soixante pages par jour. Je fais de mon mieux, je n'arrive pas à en faire plus de quinze à vingt par jour. Sinon je peux doubler cela en corrigeant à moitié, alors il y aura des erreurs et puis ils ont l'air de s'en foutre. Serai-je à la hauteur ? I guess so, but not now. Le sous-boss, je ne l'aime vraiment pas. Tout ça parce que je pense qu'il a un préjugé. D'homme à homme et d'homme à femme dans un bureau, c'est tout à fait différent. Camil ne semble pas me digérer. Ce sont mes cheveux je suppose, ma jeunesse peut-être, mon habillement, pourquoi pas. L'autre petit con sans envergure me fait penser à Daniel Poliquin. La vie est un calvaire. On ne fait jamais ce que l'on veut faire. Aujourd'hui dans l'autobus je me disais que, tant qu'à travailler dans ce calice de bureau laid pendant quinze ans, comme les conasses avec qui je travaille, j'aimerais mieux coucher avec des gros propriétaires de compagnies de disques comme mon beau M. Wilkins. Donnez-moi mer et monde, et je vous embrasserai le trou du cul ! Pourquoi pas, ils sont humains eux aussi, et la vie est tellement plate que la prostitution me semble représenter la vraie vie active. J'exigerais que l'on me suce, il est toujours plaisant de se faire sucer, même par un chien. Oui, Cam et les grosses Anglaises s'entendent bien. Cam et Roland ne s'entendent pas. Cam et Aris se disent bonjour mais pas davantage. Chris et les filles, ça clique. Roland et Lise, ça flashe tellement que la famille traditionnelle s'en vient avant consommation entière des relations de travail. En effet, elle se sent obligée de me sourire chaque fois que je la regarde. Elle m'aime, moi qui ai justement peur de ne pas être à la hauteur. M'aurait-elle engagé pour mes capacités ou ma beauté ? Une femme est venue passer une entrevue lors de mon deuxième jour de travail. Sacrement, elle s'est mise à taper sur le clavier, on a dû arrêter le ventilateur, ça faisait trop de vent. Un français et un anglais impeccables ! J'ai passé proche de lui dire qu'elle était trop compétente pour le poste et qu'il fallait qu'elle quitte immédiatement les lieux. J'ai l'impression que Lise regrette son choix. Mais bof, un gars à travers la masse de femmes, surtout des grosses, ça fait du bien. Il y a autant d'hommes que de femmes dans le bureau, mais fait curieux, les hommes sont tous aux postes plus élevés, les femmes en bas de l'échelle. A mon avis je vais bientôt monter en grade. En cinq ans je serai le patron de la compagnie. Un poste d'éditeur va s'ouvrir, il s'agit de revoir à tous les articles déjà envoyés par télécopieur, les réimprimer puis les renvoyer. C'est déjà plus élevé que mon travail actuel, j'espère que ce sera moi qui l'aurai, Lise m'a dit que je suis qualifié. Les trois ou quatre femmes francophones qui travaillent à la transcription sont toutes minces, désinvoltes, fatigantes, fumeuses qui ne se gênent pas pour nous étouffer le soir alors que c'est strictement interdit, flâneuses aussi, terminant quinze minutes avant le temps. Les deux Anglaises avec qui je travaille de jour sont toutes les deux gigantesques, habillées en habit de sport, la bouche en trou de cul de poule, travaillent comme des acharnées, ne prennent aucune pause, pas même à midi, terminent une demi-heure après l'heure. Naturellement, le fossé est à la largeur de la grosseur des Anglaises. Tout ce monde se méprise, ne se demande rien. Les Anglaises ne semblent pas vouloir profiter de moi, ce qui n'est pas le cas des Françaises. Le problème c'est que les trois ou quatre Françaises ont toutes essayé d'avoir le poste plein temps durant le jour plutôt que le poste à temps partiel sur appel le soir. Aucune ne s'est qualifiée pour le poste. Et voilà que je tombe du ciel. Toute la journée du mardi j'ai dû me battre avec Jessica pour l'arrêter dans son élan, elle a tenté par tous les moyens de prouver mon incompétence, sa supériorité en tout, me montrant de A à Z tout ce qu'elle savait sur l'ordinateur. Pourquoi ? Pour ensuite pouvoir crier à qui voudra peut-être l'entendre : « C'est lui qui a le poste et c'est moi qui dois tout lui montrer ! » Ta folie ne te servira à rien, sinon à me montrer des trucs et faciliter ma tâche. Elle ambitionne vraiment, il me faut sans cesse mesurer ce qu'elle me dit. Elle a même osé dire que Lise choisissait ses employés selon le look plutôt que la compétence. Heureusement que la semaine prochaine elle travaillera de soir. J'ai déjà dit à Lise que le travail de Jessica est plutôt passable alors qu'en fait il n'est pas si pire, voyez, je suis prêt à tout moi aussi. J'ignore si je serai le seul à faire du français pendant que les deux grosses feront leur anglais, j'espère que oui, parce qu'alors ce sera plaisant. Heureusement que ma supérieure immédiate est gentille. Ça a toujours été mon problème, je me suis toujours bien entendu avec les subordonnés, jamais avec les patrons. Mais les patrons s'entendent-ils avec leurs subordonnés ? J'ai crissement hâte à la fin de la semaine. Je sais que le 4 septembre il y a congé, I can't wait until then! Je ne veux pas moisir dans un bureau. Liberté ! Liberté ! Croyez-vous vraiment que l'on puisse m'enfermer dans une tour ? Autant enfermer un chat vivant dans un four à micro-onde, le faire cuire pendant quarante heures et croire qu'il n'explosera pas.

Je déménage chez Sébastien en fin de semaine. J'aurai donc changé ma vie du tout au tout, en une seule semaine. Du détritus sur l'aide sociale au gros bonhomme riche complet-cravate qui va se payer une voiture neuve en investissant dans un REER, Régime enregistré d'épargne retraite, cela pour pouvoir achever de me cuire le cerveau à Miami dans mes vieux jours. Heureusement j'ai l'intention de ne pas moisir là trop longtemps. Je suis même prêt à laisser Sébastien si je ne vois aucune porte de sortie à moyen terme. Heureusement je n'ai pas besoin de porter de complet-cravate, ce doit être un des seuls bureaux de la ville où l'on peut s'habiller comme on veut. Du moins, je n'ai pas encore entendu parler d'un code à cet effet. C'est extraordinaire, aussitôt que tu as un travail à temps plein tu es tellement bien protégé que tu te demandes comment ils arrivent dans leurs comptes. Seuls les riches sont autant protégés. Le dentiste payé, les médicaments payés, les congés maladies payés à long terme, les congés payés tout le temps, protection pour l'avenir, service d'avocat, pension, le tout est doublé et quadruplé pour le conjoint et les enfants, bref, vivre ne me coûtera plus grand-chose si je réussis à m'accrocher à cet emploi. Tous ces avantages alors que nous ne sommes même pas syndiqués. J'étais un ver de terre, me voilà devenu néant à travers la masse. Moi qui rêvais encore voilà pas longtemps de partir pour Paris, New York, Vancouver, Toronto, Montréal, Londres, mais je sais bien que la vie serait la même qu'à Ottawa si c'est pour s'enfermer dans un bureau. Merde ! Je n'ai plus une seule minute à moi !

La vie est tellement plate, je vais recommencer à penser au suicide. Peut-on éternellement vivre de rêve et de chimère ? Quels sont mes rêves exactement ? Je n'en ai plus. J'essaye de penser, rien ne me vient à l'esprit. Je suis vide, complètement vide. C'est vrai que l'homme tend vers la mort et que c'est grâce à son instinct de survie qu'il endure jusqu'à son heure. Mais l'instinct de survie, c'est la motivation. Je n'en ai plus aucune. Je n'en ai jamais eu. Rien ne me tente. Mort !!!

Suis-je en transition ? Oui, voilà deux semaines je commençais ma vie de travailleur routinier en société, découvrant tout à coup un univers où les riches et les biens nantis se sont surprotégés, tentant de convaincre les restes, avec l'étiquette de dégoût, que l'aide sociale c'est pour eux. Il s'agit des mêmes sécurités pourtant. Ce lundi je vais être payé 23 $ de l'heure, temps double. J'ai eu un chèque de 643 $ pour deux petites semaines de travail. J'ai vite couru acheter trois cassettes vidéo de U2 que je regrette, elles rendent dépressif Sébastien et moi de même. There is no point to listen to group that have been in the industry since 12 years. Ils ne font que nous montrer tout le chemin que l'on a à faire avant d'en arriver là. Voilà une semaine je déménageais chez Sébastien. Voilà une semaine on a mis une annonce dans le journal pour trouver un guitariste et un batteur. On a rencontré une couple de crétins qui ne connaissaient rien, ça a complètement découragé Sébastien.

J'ai envie de laisser mon emploi. Transcrire les conférences du ministre des Affaires extérieures, ce n'est pas tout à fait ce que je veux faire. Il est très intéressant de voir que l'information ne circule pas tant que cela. Comme l'histoire du douanier qui a été arrêté près de Sherbrooke parce qu'il laissait passer illégalement des camions remplis de cigarettes et d'alcool. Les gens de Sherbrooke ont eu une partie des informations et une version des faits. Ici à Ottawa on a eu une autre version des faits et une autre partie des informations. On interroge le sous-ministre de la commission de la Gendarmerie royale du Canada, il n'en sait pas plus que le journaliste sur le sujet. Des gars comme lui j'en ai un almanach tout plein. Des sous-ministres et des adjoints et des présidents et des chefs et des sergents et des policiers et des enquêteurs et des responsables et des vices-ci et des vices-ça, et ça se pavane aux nouvelles, ça ne sait rien, sont là pour rassurer et dire que tout va bien, que c'est exceptionnel, que ça ne remet pas en question la confiance que l'on peut avoir dans les institutions, ça prouve que la GRC fait son travail, et bladibli et bladibla. Pendant ce temps on ne sait rien de ce qui se passe vraiment et on sait que des douaniers vendus, il y en a un christ de paquet ! On en a arrêté un pour satisfaire le peuple assoiffé d'histoires. Sont tous achetés ces gens-là, ça se sent, ça s'entend. Ça n'ose pas parler, ça ne dit rien, ça ne fout rien. Ecoutez, moi je ne fous pas grand-chose en une journée de travail, les autres c'est la même chose. Ils ne foutent pas grand-chose parce qu'il est impossible de faire trop de choses en sept heures de travail. On arrive de dix à quinze minutes en retard, on arrête pour aller fumer ou prendre un café, on arrête pour aller manger, c'est vendredi alors il faut que ce soit détendu. Voilà.

Je n'ai rien à dire. Il fait trop froid dans ce sous-sol pour que j'écrive. J'ai mis des gants. Je regrette d'avoir traité Marlène de grosse torche dans mon journal. Je trouve que les gros méritent du respect parce qu'ils souffrent plus que les homosexuels. Quelqu'un qui est gay, quand il en aura assez, il pourra toujours rencontrer quelqu'un. Mais un gros... Il est possible que ça dépende des gens, mais chose certaine, les gros souffrent beaucoup. Je ne rirai plus d'eux. Mais y a-t-il une loi qui fasse que je ne doive plus rire d'eux parce qu'ils souffrent ? Laissez-moi rire. Je suis gay, on rit de moi à chaque coin de rue, je peux encore me cacher, mais les gros sont à la merci du premier crétin venu. Et puis après ? Il faut rire de tout dans la vie, même des gros, même des tapettes. Holà les grosses tabarnack ! Seize ans à 12 $ l'heure ! Refus de monter dans la hiérarchie, jusqu'à redescendre pour laisser la place à l'autre con. Pauvre Marlène. Ma belle Lise est enceinte ! Un gros nono y a trempé son pinceau ! Un être immonde va sortir de ce ventre. Le premier bruit qu'il fera sera : woooaaaaaa ! Et elle, ma belle Lise, elle va jouir. Parce que les femmes, quand elles accouchent, ce n'est pas vrai qu'elles souffrent. C'est ça le grand secret des femmes, c'est que quand elles accouchent, elles jouissent comme jamais un homme ne pourrait les faire jouir. Elles ne peuvent donc en parler. On les entend jouir dans un périmètre de trois kilomètres, ça fait peur aux hommes tellement qu'ils ont cru qu'elles souffraient, les sots. Ma belle Lise est enceinte ! Ma belle Lise est enceinte ! Ma belle Lise est enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte ! Enceinte !

Me voilà dans l'autobus qui me conduit au travail. Je ne suis pas malheureux, étrangement, mais je ne suis pas heureux non plus. J'ai perdu la fin de semaine à courir les batteurs avec Sébas et nous allons de découverte en découverte. Ce matin c'est jour férié. Il n'y avait pas de bus pour m'emmener à Baseline et la ville est déserte. Brouillard fantomatique, il n'y a plus de doute, l'hiver s'en vient. J'ignore même s'il y aura un automne. Hier je suis allé emprunter un crayon marqueur à la librairie à côté du Rosie Lee où on va tout le temps. Ça m'a coûté 54 $. Un gigantesque dictionnaire anglais-français, un énorme dictionnaire anglais, un dictionnaire spanish-english, quatre livres dont Gide. On dirait que je cherche à devenir le plus gros consommateur de la planète. Arrêtez-moi, je suis en train d'acheter tout ce que je vois !

Je suis d'humeur massacrante. Sébastien avait entièrement raison, il y aurait beaucoup de problèmes, il me faudrait tout avaler sans dire un mot. Quel autre choix ai-je ? Je ne me sens tellement pas chez moi, je paye tellement peu, les parents à Sébastien sont tellement entêtés, ils n'en font qu'à leur tête sans nous rien dire, ils exigent sans cesse. Ainsi j'ai vite appris que je ne serais pas chez moi. Les portes doivent demeurer ouvertes, parce qu'il me faut bien comprendre ce que les autres n'ont jamais compris : je loue une chambre et non un appartement. Si ce n'était que cela. Je savais qu'ils viendraient faire leur lavage, mais j'avais observé sa mère, elle attendait que Roberta, l'ancienne locataire, soit partie pour y aller. Or, je travaille toute la journée et ils font sans cesse du lavage en ma présence. Cette machine qui lave durant deux heures et la sécheuse qui prend une heure trente. Ils lavent donc tout le temps ici ? Bon, si ce n'était que du lavage. Mais maintenant il faut barrer la porte en bas, je ne peux donc plus entrer par l'extérieur, il me faut passer par en haut. Si ce n'était que ça. Mais tous les étudiants de la mère de Sébastien vont à la toilette en bas et ces enfants ont envie deux fois par leçon d'une heure. C'est pire que des toilettes publiques et moi qui mets toujours des papiers autour du bol parce que ça m'écœure dans les toilettes publiques. Aujourd'hui il y a un étudiant qui a pissé sur le bol, à côté du bol, il en a mis partout sur la poignée de porte et je sais que ce n'est pas parce qu'il s'est lavé les mains. Vendredi passé les toilettes étaient bouchées, il y avait un tas de merde gigantesque dedans. Est-ce que ça va être comme ça tous les jours ? C'est que c'est moi qui dois nettoyer et qui fournis le papier de toilette. Mais si ce n'était que ça ! Je fais une épicerie de malade, Sébastien mange chez moi au moins une fois par deux jours et sa sœur au moins une fois par trois jours. Mais si ce n'était que ça ! On est renfoncé dans le pire trou qu'il n'y a pas, les bus ne fonctionnent pas. Je dois me payer une heure de bus pour revenir et vingt-cinq minutes de marche en plus. Si ce n'était que ça ! L'automobile, ils viennent de changer les pneus, 350 $, on me demande d'en payer le quart ! Qu'est-ce que ça va être bientôt ? Il faudra changer les brakes et le muffler (les freins et le silencieux), 1000 $, on va m'en demander le quart, pour une voiture que je ne peux même pas utiliser et que j'embarque dedans quand Sébastien veut aller quelque part ? Eh bien, j'ai fait la gaffe de dire à Sébastien l'aventure des toilettes aujourd'hui, il m'a répété ce qu'il me dit depuis le début : « Je te l'avais dit ». Mais il a été dire ça à sa mère et elle lui a dit que pour 150 $ je n'avais pas tellement le droit de me lamenter. C'est immédiatement après que l'on m'annonce que je dois payer pour la voiture que je n'utilise pas. Voilà maintenant que je possède un pneu de voiture ! Sans compter que l'on m'a répété au moins une douzaine de fois que Roberta avait trop chauffé et que la facture avait cumulé 500 $ durant l'hiver. La pauvre, elle a failli mourir de froid et eux se lamentent pour les 500 $. Au début de septembre il me faut mettre des gants pour écrire à l'ordinateur, imaginons un peu cet hiver, je vais mourir. On m'a assez averti, je ne peux pas toucher au chauffage. Il m'en serait impossible de toute manière, ça se contrôle en haut. Roberta avait eu la sagesse de s'acheter deux petites chaufferettes, bien sûr, ça consomme beaucoup. Pour 150 $ je ne peux peut-être pas me lamenter, mais on est juste le 12 du mois et ça m'a déjà coûté 225 $ auquel va s'ajouter le téléphone et qui sait, une facture d'électricité surprise ? Parce que j'ai vu une facture d'hydro qui traînait en bas et c'était une facture individuelle, comme s'il s'agissait d'une facture pour le bas. Je me sens coupable d'envoyer la chasse d'eau des toilettes parce qu'à chaque fois une grosse pompe se met en marche et ça coûte cher en électricité. Je sais qu'il n'y a rien de gratuit sur la planète, mais est-ce que chaque petit détail doit vraiment avoir un prix, élevé par-dessus le marché ?

On ne m'a pas payé temps double et demi pour la fête du travail comme la loi le prescrit, je ne me suis même pas lamenté. Ma belle Lise n'est pas enceinte finalement, elle ne faisait que mettre des gilets de femme enceinte. Peut-être a-t-elle accouchée ? Quel enfer ç'aurait été si je lui avais demandé à quel moment le monstre allait naître. Sébastien vient d'appeler, il est au café Rosie Lee, il appelait pour me dire de ne pas m'inquiéter, qu'ils avaient joué plus longtemps que d'habitude. Il me dit que l'autre beau petit gars, Gilles, n'est pas là, je peux le croire, le mensonge serait trop dangereux. Mais pourquoi finissent-ils une heure trente minutes plus tard que d'habitude ? A force de jouer de la musique avec Gordon, se pourrait-il que Sébastien ait finalement pris goût à Gordon ? En tout cas, on sait depuis longtemps que Gordon ne se ferait pas prier. De toute façon je m'en balance. Je m'en fous davantage si c'est Gordon. Je n'ai qu'à ne plus y penser et attendre que la vérité se sache, parce que la vérité vient toujours. Cette fois-ci il n'y aura pas de pardon. Je me sens tellement pris ici, je ne me souviens pas d'avoir été si enfermé, même chez Jim. La mère de Sébastien avait nettoyé la salle de bain de fond en comble dans les cinq minutes qui ont suivi mes lamentations. On aurait dit qu'elle était frustrée, je me sens vraiment mal. Toute la soirée j'ai eu mal au ventre. Aujourd'hui il y a eu un genre de crise, eh bien quand elle est revenue me voir après, c'était comme si rien n'était. Elle m'a demandé si tout allait bien, j'ai moi aussi joué le jeu. Elle m'a demandé si j'avais assez de couvertures, je n'ai pas eu à jouer l'hypocrite ici, j'ai mis sur mon lit à peu près toutes les couvertures que j'avais. Elle m'a demandé si je gelais en bas, j'ai joué l'hypocrite, elle m'a dit qu'ils commenceraient à chauffer éventuellement. Bien, éventuellement donc, ils vont commencer à chauffer. Quelque chose me dit que je vais geler cet hiver. Quelque chose me dit que je découvre soudainement une autonomie qu'il me faut vraiment aller chercher, c'est-à-dire libre de payer mes propres choses, libre de faire ce que je veux quand je veux, libre de ne pas toujours douter d'un copain, libre de toute autorité ou pseudo qui s'en permet trop. Je n'aime pas douter de Sébastien, pourtant je ne peux plus lui faire confiance. Je ne veux pas non plus que cela me rende malade. Je sais que s'il rencontrait un beau petit gars et qu'il avait la chance de coucher avec, il le ferait. Il est possible que je ferais de même et je confesse que cela ne change rien à mes sentiments. Je suis jeune, ma vie achèverait-elle ? Je n'arrive pas à voir mon futur, peut-être n'existe-t-il pas ? Il m'a toujours semblé que je mourrais jeune. Sincèrement je le souhaite, encore plus si c'est pour découvrir qu'il n'y a rien après la mort. Retournerais-je demeurer à Jonquière un jour ? J'irais pour y mourir dans la honte d'être un raté au même titre que les autres qui n'ont pas fini leur secondaire cinq et qui sont laitiers ou je ne sais quoi et qui se payent des voitures de 35 000 $ et qui héritent de maison sans rien faire à téter le sein de leur blonde. Je ne peux plus relire le début de mon journal parce que ça a été écrit dans le feu de l'action, où j'étais convaincu que j'allais aller en France et que j'allais enfin naître et commencer à vivre.

Les jours passent, tous plus plates les uns que les autres. On a toujours l'impression que ça va changer mais on se rend compte que notre vie c'est cette succession de journées plates. Hier au bureau on m'a parachuté une vieille conasse qui fait sa maîtrise en littérature à l'Université d'Ottawa. Pincée comme une autruche, docile comme un canard... (je vais arrêter d'être méchant), elle occupe le même emploi que moi à temps partiel, mais elle aura une maîtrise l'an prochain. Que cette femme vienne me narguer dans mon échec ne peut vouloir dire qu'une chose : Dieu m'a envoyé cette épreuve pour tester mon dévouement à ses doctrines. Eh bien je vais le rater son test, parce que je me fous pas mal de ses doctrines et de ses ministres.

Aujourd'hui je suis découragé. Sébastien et moi ne sommes pas sur la même longueur d'onde. Je voudrais m'isoler de la ville, il voudrait habiter le centre-ville. Je croyais qu'on déboucherait dans la musique, mais Sébastien semble avoir abandonné. Il passe ses journées à cuisiner et à apprendre ses classiques, Schubert... à tel point que je lui ai conseillé, au moins, de tenter de passer sa dixième année de piano puis son associé, parce qu'alors il pourra vivre à donner des cours de piano. J'ai de la misère à croire qu'il débouchera, il n'a ni la volonté ni la motivation. Il y a une limite à ce que je peux faire pour lui donner la détermination qui lui manque. Pourtant sa musique est franchement intéressante, nostalgique ou dépressive à souhait, il pourrait aller loin avec le talent qu'il a. Quelle perte s'il abandonnait aussi facilement. Cela me fait réfléchir, combien de gens talentueux abandonnent trop facilement et nous privent d'œuvres essentielles à l'humanité ? Mais existe-t-il seulement une œuvre qui ait été essentielle à l'humanité ?

Je suis en panique totale. Il y a quelque quatre ou cinq camions de pompier dans la rue, la cuisine est passée au feu, Sébastien s'est brûlé complètement la main. Et le piano ? Je n'ose plus bouger devant la gravité des événements. Il y a une vingtaine de pompiers dans la maison, je vais voir.

J'ai passé deux heures à nettoyer la cuisine, Sébastien est à l'hôpital encore, je suis complètement mort. J'ai hâte et je n'ai pas hâte de reparler à Sébastien. C'est le genre de chose qui transforme quelqu'un et j'ai peur qu'il ait pris quelque décision tout à coup. Il était très bizarre tout à l'heure. Ce n'est pas moi qui vais lui faire la morale, je pense que la leçon est assez forte. Je me foutais tellement de la cuisine, j'ai presque pleuré quand j'ai vu sa main et que l'idée qu'il ne pourrait plus jouer au piano m'a traversé l'esprit. C'aurait été suffisant pour qu'il se suicide, le pauvre est déjà assez déprimé ces temps-ci. J'espère que tout ira bien, ça ne prend pas grand-chose pour mettre en émoi plus d'une trentaine de personnes. Un poêlon oublié sur le feu et voilà comment plusieurs personnes meurent chaque année. Quand donc va-t-il revenir ? L'attente me tue !

Eh bien docteur, tout a commencé lorsque j'avais cinq ans, le petit train rouge alors que je voulais être dans le petit train vert. Mais je n'étais tout de même pas dans le petit train noir, et là, si à la maternelle j'avais fait partie du petit train noir, je n'aurais pas survécu à mon adolescence. Il faudrait sans doute poursuivre les coupables.

Le pauvre Sébastien est finalement revenu avec un bandage, il se promène partout avec un pot d'eau glacé. Il a joué pendant une heure au piano, juste de la main gauche, c'était pathétique. Heureusement que je sais que ça va revenir sa brûlure au deuxième degré. En tout cas, ce n'est pas moi qui vais maintenant insister pour qu'il joue du piano, pas pour l'instant du moins. Il est allé acheter des œufs et a laissé un poêlon sur le feu au maximum, pensant que c'était au minimum. Je suis désolé mais ça c'est pire que de la distraction, c'est de l'inconscience. Comme dit sa mère, on va se prendre de bonnes assurances plus tard. La mère trouve soudainement que ses enfants manquent de maturité, elle me conseille d'en parler à Sébastien. Jamais ! De toute manière ce n'est pas un manque de maturité.

Nous avons continué à chercher un terrain. Sébastien et son père sont tombés en amour avec le #15 du chemin Flemming à Cantley. Bien sûr, j'aime le #15, mais je voudrais que Sébastien recouvre la vue parce que d'autres terrains sont mieux et à coûts moins élevés. Enfin, si Sébastien est heureux là, ça vaut la peine de construire là, parce que je ne voudrais pas qu'une crise éclate plus tard et qu'il me reproche d'avoir été si malheureux dans un endroit où il ne voulait pas vivre. Quant à moi je distingue une sorte d'indifférence. Je me laisse transporter par les flots un peu à la Roland l'Aventure. Oui, je suis passif, je laisserais presque les autres décider pour moi. Cela risque de se retourner contre moi, si je ne puis me reconnaître en rien. A un moment donné on s'est chicané moi et son père, je me sentais agressé. Je voulais avoir des renseignements sur le terrain qui donne sur la rivière, eux ne voulaient rien savoir, ils avaient trouvé. Bon dieu ! C'est toujours bien important, je vais travailler toute ma vie pour ça ! J'aimerais un peu de bonne volonté, la vue qu'ils imaginent imprenable n'existe pas. L'isolement qui existe aujourd'hui sera inexistant dans dix ans. Ça, non seulement ils ne l'avouent pas, mais ils vont se rendre compte que c'est vrai. Je regrette de le dire, mais il s'avère que j'ai toujours eu raison à chaque fois qu'il y a eu un débat. Mais moi, en tout temps, la portée de mes paroles est nulle.

Je viens de marcher un peu sur le campus, je suis plus jeune que tous les étudiants. Je me demande si je devrais me réjouir ou pleurer. Je viens de voir une pancarte qui me demandait où je serai dans cinq ans. Je viens de trouver l'info-guide de cette année, je l'ai ouvert à une photo où on voit une fille qui saute de joie avec son diplôme dans une main. Légende : « Ton avenir, on l'a à cœur ! Université d'Ottawa ». Je dépéris.

Il pleut aujourd'hui, ça me rend malade. Ed vient de téléphoner, ça m'a achevé. Je suis prêt à prendre ma retraite dans une maison éloignée de la ville, avec comme but, sortir le moins possible. Ed appelle de New York pour nous dire qu'il va bientôt atteindre le 100 en ce qui concerne le sexe avec les gars de New York, qu'il a un copain, qu'il a couché avec trois autres gars cette fin de semaine, qu'il ne l'a pas dit à son copain et qu'il n'est pas prêt à avoir un copain parce qu'il veut continuer à coucher avec tout le monde. En plus, d'après ce que j'ai pu comprendre, il a couché avec deux autres personnes en même temps. Il m'a perdu complètement. Je ne veux plus, absolument plus rien savoir. Il s'en vante tellement que je me demande si c'est vrai. Ne se rend-t-il pas compte que plus il en parle, plus il m'écœure ? Pense-t-il provoquer la jalousie et que la jalousie est saine pour deux personnes ? Il a encore dit qu'il pensait à moi, qu'il projette de venir ici, j'ai dit à Sébastien de le convaincre du contraire. Il voulait qu'on aille à Montréal une fin de semaine, je lui ai dit que cela m'était impossible. Je ne voulais même pas lui parler.

Je suis un véritable ermite, c'est vrai que je pourrais m'isoler et ne jamais sortir du même carré. Je suis très dépressif aujourd'hui, d'autant plus qu'avant-hier on est encore sorti avec Gordon et Gilles, et que Sébastien le regarde un peu trop le petit Gilles, et que moi j'en ai assez de douter, douter de lui, douter de moi, et que je ne veux pas passer ma vie à douter ou à capoter chaque fois que Sébastien n'est pas là ou qu'il sort sans moi ou qu'il regarde un petit garçon qui serait susceptible de s'intéresser à lui. D'un autre côté je ne veux pas finir ma vie seul. Mais est-ce que je pourrais peut-être trouver quelqu'un comme moi ? Il me faudrait passer une annonce dans le journal un jour, ça se lirait comme suit : « Recherche beau petit garçon non sociable, végétarien et vierge, qui déteste les bars. »

J'ai reçu une lettre aujourd'hui, un pincement, un regret ou je ne sais quoi. Paris IV, La Sorbonne, m'accepte. Mais elle m'accepte en licence au lieu de la maîtrise et sous condition que je réussisse FR 209 et un UV de latin. Début des cours : 17 octobre, lundi prochain. Mais là, ça implique tellement de choses ! Passeport, visa étudiant, Sébastien, emploi, déménagement, billets d'avion, argent, prêt et bourse, mon imprimante qui m'endette. En plus c'est pour reculer d'un an. Mais c'est à Paris quand même. Ce n'est pas rien. C'est la Sorbonne en plus. Il faut dire, je ne suis peut-être pas aussi cruchon que je le pensais.

Une journée est passée depuis mon acceptation, on dirait une semaine. Remise en question sur remise en question, cela me tombe vraiment du ciel. De quoi je me lamente encore ? Hier il m'était inconcevable que je parte sans Sébastien. C'était décidé. Puis ensuite j'ai tout fait pour le convaincre de venir. Rien à faire, il aime ses parents et ses parents ne sont pas d'accord. C'est drôle, c'est là que je me suis rendu compte que j'aimais définitivement Sébastien et qu'effectivement j'aurais peine à le quitter. Je voudrais vraiment finir mes jours avec. Je n'ai aucune envie de le tromper, je pense que je vieillis. Il y a que je suis misérable et que Paris m'offre la révolution. Expérience oblige, il me faut un changement radical. Sans transition ? C'est un peu ça qui inquiète mes parents. Maintenant il me faut convaincre Sébastien. Un truc serait de le convaincre de venir jusqu'à Noël en espérant qu'il voudra alors rester avec moi ensuite. Je ne peux me permettre de ne pas y aller, je risquerais trop de le regretter. Il me resterait à reculer mon acceptation d'un an, mais alors on aurait un terrain, une maison et je ne pourrais plus partir. Encore trois ans d'université... aaahhh, Roland, ça te tente ? N'oublie pas que c'est surtout ta carte d'entrée en France.

Ah, tout a bien été calculé par le grand manitou. La semaine passée je me morfondais entre les murs de l'Université d'Ottawa, la semaine prochaine je serai à la Sorbonne. J'hésite beaucoup moins depuis que j'ai parlé avec Marie-Rose Créthien, je vais probablement être en maîtrise. Oh Sébastien, je t'aime, mais un an à Paris et j'ai une maîtrise. Puisque cette stupide société de compétition ne fonctionne qu'avec des titres, il me faut donc tout faire pour ne rien perdre d'une crédibilité trop facilement perdue. Parce qu'on aime se détruire. On a l'impression d'être grand en détruisant la crédibilité de quelqu'un. Je regretterais trop de ne point partir, il est impossible que je ne parte pas. Prions pour que Sébastien vienne.

Partir ou ne pas partir, telle n'est pas la question. Pouvoir partir ou ne pas pouvoir partir, telle est la question. Rarement les obstacles ou surtout l'argent m'arrêtent dans mes projets, mais cette fois c'est quitte ou double. Personne n'est d'accord avec mon départ, comme si on m'obligeait à vivre ici, comme si je n'avais pas le choix de ne pouvoir me soustraire à leur vie, à la vie routinière et plate d'Ottawa. Les prêts ça ne fonctionne pas du tout et il m'en faudrait trois fois plus que ce qu'ils m'offrent. Je n'arrive pas à voir qui va signer pour mon visa, il faut que je prouve à l'ambassade française être en mesure de me faire déposer un certain montant chaque mois dans mon compte. J'aurai le passeport jeudi. J'aurai le prêt un jour de décembre ou de janvier avec de la chance, parce qu'il faut que ma mère l'encaisse et le dépose sur ma carte de crédit, et ça c'est impossible. Ecoutez bien, vous, les générations suivantes, cette société qui se targue d'être la plus évoluée de tous les temps, au tournant du deuxième millénaire en échanges commerciaux, communications, interactions et tout, encore une fois ne fonctionne que pour les gros beefs à milliards et avoue son incapacité à envoyer un de ses jeunes étudier à l'étranger. Ce n'est pas la même situation en Chine, dirait-on. Ce qui me fait d'ailleurs penser que je vais prendre la place d'un jeune Français à la Sorbonne. Que voulez-vous, il faut vivre avec son temps, il faut bien que j'aille étudier là où on me fait de la place. Quelle ironie, le Canada est incapable de m'offrir une place dans ses universités, la Sorbonne m'accepte malgré ma demande qui est arrivée trois mois en retard. S'il n'y a pas une leçon à apprendre là-dedans...

L'envie de partir pour Paris au printemps passé était plus grande que mon envie actuelle. Pourtant je n'étais pas accepté. Mais je me souviens de l'élément déclencheur, et si je suis fidèle à moi-même, je vais partir. Il y a une vieille truie qui s'étire le cou pour lire ce que j'écris (je suis dans l'autobus), je suis à la veille de lui demander si elle en veut une copie, ce me fera une lectrice. Le problème c'est qu'elle doit être de cette race majoritaire anti-tout. La société n'évolue pas très vite. Si on se fatigue encore avec la haine du prochain et que l'on se bat dans de futiles débats, nous n'arriverons à rien. Tient, ça me tente de parler de la Constitution canadienne. Mais heureusement je suis arrivé à destination, au travail, downtown Ottawa.

Mon cœur à Paris, mon corps enseveli sous les formalités au Canada. Si je réussis à partir, ce sera là ma plus grande réussite dans la vie. Il ne faut pas se le cacher, sous prétexte de nous protéger, il faut maintenant des miracles pour réunir tous les papiers et s'acquitter de toutes les formalités pour aller étudier ailleurs. Le tout a commencé avec le passeport, ensuite le visa. Jusque là, je ne me doutais de rien. Pour avoir le visa il me faut une confirmation de prêt et bourse. Bon, alors j'apprends que le programme dans lequel je vais aller étudier est non reconnu par le gouvernement du Québec et que je ne peux donc pas avoir de bourse comme tout le monde. Mieux, mon prêt sera moins élevé que si j'étudiais à Ottawa. Alors seulement 3100 $ avant Noël et un montant inférieur à 3100 $ à définir après Noël en rapport à mon revenu annuel. Il me faudra remplir la DSR, déclaration de situation réelle, où il me faudra savoir exactement le montant que j'ai gagné cette année. Or, j'ai certainement trop travaillé, j'ignore comment je vais survivre. Je suppose que c'est comme ça que l'on encourage le vol et la prostitution. Quel genre de protectionniste pourri enferme la littérature française au Québec ? N'est-il pas logique d'étudier la littérature française en France ? Je dénonce la non-reconnaissance de mon champ d'étude et j'accuse le gouvernement du Québec de vouloir nous imposer sa vision de la littérature française, morcelée de littérature québécoise. Je n'en ai rien à foutre de leurs politiques de découragement. Au contraire, un interdit ? il me faut le transgresser. A l'ambassade il me faut prouver un revenu de 900 $ par mois, à signer par contrat par mes parents, nécessitant également la signature d'un directeur de banque ou d'un notaire public. Mon père, ingénieur, chef de son service, est trop pauvre pour garantir une telle somme. Je télécopierai ça à mon père aujourd'hui, ça ne marchera pas, j'espère que Sébastien signera. Mais il n'est pas chaud à l'idée de s'hypothéquer de ce montant-là même s'il s'agit d'un contrat factice. Cela pourrait l'arrêter dans ses projets avec les banques, elles pourraient dire qu'il ne peut pas emprunter parce qu'il doit donner 900 $ par mois à un crétin. Voilà que la femme m'apprend hier qu'elle avait oublié de me dire qu'il faut une confirmation de la Régie de l'assurance-maladie du Québec qui prouve que je serai couvert en France. Or, la Régie refuse de me donner ce papier, je suis parti du Québec depuis trop longtemps. Pendant ce temps la Régie de l'Ontario ne veut pas m'aider, elle estime que j'étais en Ontario pour mes études, que je ne suis pas de leur responsabilité. Il me faudrait donc aller sur place à Montréal défendre mon point de vue, c'est-à-dire leur prouver que je suis un Québécois je suppose. Mais rien ne me dit qu'ils vont me le donner leur christ de papier si je vais à Montréal comme ils me le demandent, et moi je dois quitter mon emploi et être prêt à partir, et s'ils me donnent le papier il me faut courir à l'ambassade à Montréal, mais j'ai les contrats de l'ambassade d'Ottawa, et j'ai déjà quitté mon emploi et la belle Lise est frustrée ben raide, ils veulent que je travaille plus longtemps, et moi je dois déménager mes choses parce que la mère de Sébastien ne les veut pas là, et je n'ai pas encore vendu l'imprimante et vous pouvez comprendre que je ne dors plus. Voilà pourquoi si je réussis à partir ce sera le miracle. Je prévois un deuxième miracle nécessaire pour arriver à m'inscrire lorsque je serai là-bas, si j'y arrive. Pour avoir mon prêt, impossible. L'Université d'Ottawa devra le renvoyer à Québec quand elle le recevra, Québec devra réanalyser le tout, puis ils devront envoyer ça à ma mère que je devrai mandater pour aller le chercher pour moi, tout ça avant mercredi. C'est impossible, impossible, ci-gît Roland, mort enseveli sous les formalités. Une véritable révolution.

Il semble que la révolution se fera et même qu'elle se fera avec mon prêt. Tout irait-il trop bien ? Vous savez, je n'ai pas encore vraiment réalisé que j'allais partir et déjà tout le monde au bureau me félicite pour mon acceptation. Tout le monde donc est au courant ? Ainsi je termine ce cahier en affirmant que j'ai quitté mon emploi et que je vais partir pour Paris à moins de problème de dernière minute. Alors ne manquez pas la suite des aventures de Roland à Paris qui s'intitulent : « On a marché sur Paris ! »

A peine avais-je convaincu Sébastien de venir, voilà qu'il se réveille soudainement. A cinq jours de partir, il lui faut renouveler son passeport, il va l'avoir mardi peut-être. Sa mère a pleuré toute la journée. Je peux comprendre cela, mais ce que je ne veux comprendre c'est que Sébastien ne partira plus : "There is no way I'm going to leave my mother for you!" Fine! Vas-y dans les jupes de ta mère, meurs-y, moi je serai loin. Ça ce n'est rien, ce soir c'est le père qui va y aller de son discours : « BNR, travail, toutes les années que tu as foutues en l'air... », bon dieu de bon dieu ! S'il y a bien une seule autorité qu'il ne faut pas écouter sur cette planète, c'est bien celle des parents ! Elle n'a pour intérêts que les siens propres. Montrez-moi un seul parent capable de prendre une décision en fonction de ce que son enfant veut, je vous montrerai l'exception. A moi seul je n'aurais jamais rien écrit, j'aurais fait mes sciences pures, mon génie ou mon droit à l'Université Laval à Québec, j'aurais une blonde stable, je penserais au mariage, je n'aurais jamais fait le tour de l'Europe, de New York et de la France. Bref, j'aurais été tout ce qu'il y a de plus malheureux et de misérable dans le monde. Eh bien, si Sébastien n'est même pas capable de venir en France pour huit misérables mois à cause de ses parents qu'il aime tant, moi je pars sans remords et je serai heureux. Ah, rien de tel que les larmes pour arrêter une armée en action. Il suffit d'une larme pour que l'univers s'écroule.

Je suis tellement fatigué, tellement écœuré, que ça ne me tente plus de partir. Ça ne me tente plus de rien faire en fait. Je vais dormir en arrivant. Je n'ai pas un sou pour partir, ça va leur prendre plus que deux semaines pour annuler le premier prêt, deux autres semaines pour l'envoyer à ma mère, ce, pour un prêt déjà émis et envoyé à l'Université d'Ottawa. Je me demande bien ce que ça leur prend pour signer un esti de papier. C'est à croire qu'il n'y a qu'une seule personne chargée de s'occuper des 50 000 prêts à émettre. D'ailleurs j'en ai mon quota de toutes ces institutions gouvernementales pourries qui multiplient les formalités mais qui sont impossibles à joindre. A l'aide sociale, à Revenu Canada, à l'assurance-chômage, à Immigration Canada, impossible de les rejoindre, à mon avis ils n'ont qu'une ligne téléphonique pour tout le Québec. A la Régie de l'assurance-maladie, aux finances à l'université, aux ambassades, c'est la même chanson. Bonjour, ici une boîte vocalique qui vous parle. Le système peut s'adresser à vous en français et en anglais. Si vous désirez que le système s'adresse en français, veuillez appuyer sur le 1 au son du timbre sonore. Si vous désirez que le système s'adresse en anglais, veuillez appuyer sur le 2 au son du bip sonore. Hi, this is a recording. The system can speak in French or in English. If you want the system to talk to you in English please press 1 at the signal. If you want the system to speak French please press 2 at the beep. Do your choice now. Bip ! Si vous désirez des informations sur la grosse bitch du coin qui fout rien pendant que vous tétez au bout du téléphone, veuillez appuyer sur le 3. Si vous désirez téter encore plus longtemps sur notre système infaillible qui vous rendra malade avant la fin et qui n'a pour but que de vous coûter une fortune en frais interurbains et vous décourager à nous demander de l'aide, press 4. Burp, couick, prout, nous avons des difficultés à acheminer votre appel, toutes nos opératrices sont actuellement occupées avec des cas problèmes, please call back later. Si vous êtes sur le point de vous tirer une balle, veuillez patienter, nous nous efforçons d'écourter votre attente. Nous cherchons la personne la plus apte à répondre à votre névrose. N'oubliez pas, your call is important to us. Nous transmettons maintenant votre appel à l'asile le plus près de chez vous. Merci d'avoir pensé à nous, à bientôt !

Je me demande s'il y aura de meilleurs temps en ce qui concerne les formalités et les obligations. On souhaiterait une faillite du pays pour désencrasser la bureaucratie. C'est vrai qu'il y en a du gras à couper et il y en a tellement qu'il ne faudrait pas que je me retrouve à la tête du pays un jour, ça ferait mal. Première des choses, je déréglementerais tout. Il n'y aurait pas cinquante-six sortes d'assurances, il n'y en aurait qu'une seule générale. On aurait une seule carte magnétisée au lieu d'en avoir une vingtaine qui ne suffisent jamais à contenter personne. Cette carte d'identité pourrait servir également aux organisations non gouvernementales, comme les banques. La carte ne donnerait accès qu'aux informations nécessaires à l'organisme avec qui on fait affaire. Un seul dossier informatisé commun pour toutes les institutions, gouvernementales ou non. C'est à la même adresse que l'on pourrait tout demander. Le gouvernement n'a pas à nous compliquer l'existence.

Je dors debout. Il est 6h45, ma dernière journée d'emploi. Aujourd'hui je vais essayer de me débarrasser « d'une » formalité, celle qui prouve que j'ai de l'argent pour partir. Curieusement l'Ambassade de France à Montréal m'exige de prouver que j'ai 6000 $ dans un compte plutôt qu'une preuve de revenu de 900 $ par mois. C'aurait dû être fait depuis une semaine, mais mes parents ont tellement tété pour enfin m'annoncer que la banque a refusé de leur signer un papier qui affirme qu'à leur deux ils vont me communiquer 7200 $ durant la prochaine année... ça c'est vraiment inquiétant. Je me demande comment le gouvernement du Québec a pu s'imaginer un seul instant que mes parents avaient l'obligation de me donner 8500 $ par année pour chacune des trois dernières années. Il n'y a pas à dire, le gouvernement nous en fait croire. Chaque année il baisse le montant qu'il juge suffisant pour vivre. Ne sait-il pas au sujet de l'inflation et des frais de scolarité qui ont augmenté de 200 % depuis 1989 ?

Le miracle s'est produit, je pars demain à 19h30. En trois heures j'ai eu mon papier de la Régie de l'assurance-maladie, mon visa étudiant et mes billets d'avion. Vive Montréal ! Je pense qu'à Ottawa on étouffe sous la bureaucratie, c'est probablement un des effets encore peu connus du fédéralisme.

Comment commencer à décrire les derniers événements. Comment raconter maintenant les détails de la révolution qui vient de se produire. Les coïncidences, ça fait longtemps que je n'y crois plus. Sébastien est venu finalement, heureusement. Je regrette qu'il doive repartir d'ici deux semaines. On aura le temps de visiter Granville en Normandie, là d'où vient son père. Je crois que c'est mieux qu'il reparte car sa musique a plus de chance de déboucher s'il continue à travailler avec Gordon et Amy. De toute façon je vais avoir besoin de temps pour mes études et lui il perd le sien ici.

Le premier jour, le mercredi 26 octobre, on a trouvé un hôtel sur la rue Cujas, qui, sans le savoir vraiment, était juste à côté de la Sorbonne. J'ai rencontré Mme Créthien qui ne voulait pas reconnaître mon diplôme de quatre ans, disant que je n'avais fait que trois ans d'université. Finalement ça fonctionne, je suis en maîtrise conditionnelle, il paraît que c'est plus simple et plus facile que la licence. Le premier jour j'ai réussi un vrai tour de force : trouver un directeur de maîtrise qui accepte Artaud et ses Cahiers de Rodez en un sujet plutôt général, j'ai carte blanche tant que ça a des bases littéraires. J'ai aussi rencontré Franklin au bureau du prof qui m'a tout de suite offert son appartement pour une dizaine de jours. Alors on partage l'appartement avec son colocataire Grégoire. On a ainsi eu accès à toute la société de Paris. On a loué une voiture à l'aéroport Charles de Gaulle, on a cherché longtemps, finalement on est arrivé chez Franklin sans trop savoir s'ils étaient gays. Certains signes ne nous ont pas échappés, entre autres les cassettes de Madonna, magazine avec Marky Mark, certains livres dont
1   ...   10   11   12   13   14   15   16   17   ...   20

similaire:

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Note : Underground contient certains passages en anglais, ils ont...

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Mémoires de ma vie, 1 ère édition Pierre Patte Avignon, 1759; Editions...
«Copier l’antique à la cour de Louis xiv», D’après l’antique, cat d’exposition du musée du Louvre, p. 60-68, Paris, rmn, 2000

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Du même auteur, publiés aux Éditions T. G

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Du même auteur, publiés aux Éditions T. G

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\I préparatifs de voyage
«Et si Les dimanches d’un bourgeois de Paris étaient bien son septième roman»

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Littérature écrite et orale (roman, nouvelle, fable, légende, conte,...

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2...

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Littérature écrite et orale (roman, nouvelle, fable, légende, conte,...

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\A la recherche d’une patrie
...

Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L\Thèse de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris. Éditions...
«Le goût chinois» à Trianon. — III. Les étoffes, les broderies et les fleurs de Chine. — IV. Les laques. — V. Les porcelaines








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com