Underground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L'Anarchiste (Poésie) Denfert-Rochereau (Roman) L'Attente de Paris (Roman) L'Éclectisme (Essai)








titreUnderground un Québécois à Paris Roland Michel Tremblay Éditions T. G., Paris Du même auteur, publiés chez l’éditeur iDLivre : L'Anarchiste (Poésie) Denfert-Rochereau (Roman) L'Attente de Paris (Roman) L'Éclectisme (Essai)
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date de publication23.10.2016
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Voir, journal de la ville de Montréal, et me voilà converti à la culture québécoise. Je regretterai un jour de ne pas être passé par Montréal, peut-être. Quel est ce mythe en moi de voir en Montréal une ville que je déteste ? C'est le mythe des années 70 je crois, et l'histoire de la Révolution tranquille qui est difficile à digérer. J'ai idéalisé un faux Québec, un faux Montréal. Chaque fois que j'y vais je me retourne et me dis, mon dieu, est-ce possible, une ville si grande et francophone en Amérique ? Puis c'est l'extase, j'aimerais davantage conquérir Montréal que Paris, c'est chez moi en fait. Je serais l'élite, bien plus rapidement que je voudrais le croire. Il faut toujours une élite, mais je ne veux pas en être. Ni en France ni au Québec. I want to be part of the "in crowd". J'aime bien Montréal, mais si je veux faire quelque chose de différent, il est bien de vivre au Saguenay-Lac-St-Jean et à Ottawa. Je ne suis nulle part, j'appartiens à toutes les époques de la littérature. Mais je peux tout de même apprécier le talent québécois. C'est le temps que je fasse mon entrée dans la civilisation si je veux me défaire de mes préjugés. J'apprécie Ottawa pour son unique caractéristique que, pour une région de plus d'un million d'habitants, la culture y est complètement inexistante. Tout provient d'ailleurs, par bribes, Montréal ou Toronto, et pour peu que l'on lise The Citizen d'Ottawa et que la sous-culture anglophone ne nous intéresse pas, we are almost free of influence.

Je termine à peine de visionner le film Pump up the Volume, film américain, cela va de soi, et j'ai enfin compris le film (c'est la dixième fois que je l'écoute). La génération X. C'est moi ça ? La génération X, qui n'a rien à attendre de la politique ni des institutions, mais qui doit elle-même prendre la voix des ondes, des médias, prendre le contrôle pour à son tour écraser une génération. J'avais cette impression qu'il était vrai que c'était à nous d'agir, mais c'est vrai qu'il est impossible d'agir si ceux qui sont en contrôle ne nous en donnent pas la chance. Mais n'est-il pas normal de vouloir garder sa place lorsque tout va bien ? Combien d'entre vous laisseraient leur emploi d'ingénieur pour permettre à un plus jeune de travailler, même rendu à la limite de l'âge qu'habituellement on croit la retraite normale ? Personne, c'est normal. Je ne le ferais pas non plus. C'est donc que nous devons leur rentrer dedans. Prendre d'assaut les marchés, se bâtir nos institutions, se solidariser, écrire dans les journaux, parler. Parler à l'autre génération, celle qui travaille et qui vieillit. J'ai longtemps souffert à lire quelque fois les journaux du Québec et comprendre que ces beaux articles dénonciateurs des actions anglophones ne seraient lus que par des francophones. Pendant ce temps les anglophones se délectent de Mordicai Richler, celui qui dénonce les tares québécoises. Parlons donc là où il faut.

Encore une journée, puis une autre, puis une autre, c'est merveilleux, le mois est passé à une vitesse surprenante, tout juste si je me souviens d'avoir dormi. J'ai perdu la notion du temps, il me semble que cela fait une semaine qu'Edward est parti. D'ailleurs, dans ma troisième lettre, je lui ai envoyé le poème de Prévert, Les Feuilles mortes. Il écoute sans cesse la chanson chantée par une femme (ni Dalida ni Montand). Ça c'était le coup de grâce, il n'y a pas plus belle poésie.

Je me suis payé une heure trente minutes de parlotte au 216 avec Néomie, la fille de trente-cinq ans. La famille symbolique. La fille qui, à 13 ans, écrit des lettres à Dieu qu'elle brûle ensuite pour permettre la sublimation jusqu'au ciel. Quelle intelligence ! Quelle enfant penserait à faire une chose pareille ? C'est peut-être bien de l'imitation. En fait, la question n'est peut-être pas à se demander comment une jeune fille peut être aussi intelligente, mais plutôt, qui peut être aussi innocent dans les deux sens du terme pour agir de la sorte et montrer l'exemple à une jeune fille qui aurait pu sacrer le feu à la maison ? J'espère que Dieu a entendu son dernier message : « Cela ne me dérange pas de souffrir maintenant si après je suis pour être heureuse le reste de mes jours ». Qu'est-ce que je retiens de notre conversation ? Elle veut devenir une intellectuelle. Cela m'a obligé à me demander à moi-même si je désirais éventuellement devenir un intellectuel, et même, si je ne me considérais pas déjà comme tel. J'avoue que je n'ai pas trouvé de réponse spontanée à ma question. Le mot possède déjà une connotation très négative, ça ne donne pas envie d'y être associé ou de s'y enfermer. Pour répondre à la question, il me faudrait d'abord définir ce qu'est être intellectuel, et alors là, ça pourrait ouvrir tout un débat. Un intellectuel, à mon avis, c'est quelqu'un qui va mourir dans ses idées. Mais peu importe. Chose qu'elle n'avouera pas trop fort, elle veut écrire et en vivre. Elle est déjà en train d'écrire des nouvelles. Elle tente dans ses écrits de déconstruire les structures établies. Lesquelles structures ? Dieu, les religions, les gouvernements, les idéologies, les courants philosophiques. Il serait plat d'amplifier les structures existantes. Comme il ne serait pas nouveau d'élaborer davantage un courant existant ou de détruire certaines structures. Détruire n'implique-t-il pas une reconstruction ? Je le lui ai fait remarquer, elle m'a dit que non. Pour l'instant elle en était à la destruction, elle rejette tout. Elle pense qu'elle se trouvera dans la littérature. Curieusement, c'est après avoir lu La Vie devant soi de Romain Gary qu'elle a décidé de laisser son mari. Elle a pleuré comme un veau. La même année la famille symbolique frappait encore, son frère se suicidait le jour de pâques, à 23 ans, le 3 avril 1983. Sans croire à la chrétienté plus qu'il ne le faut, il s'abandonne au jour J, celui de la mort du Christ, sans oublier la trinité. Quel message et quelle matière à penser pour les restes de la famille ! Tout cela à cause d'un père abusif et d'une mère trop psychologue. Elle m'a raconté sa mauvaise entente avec sa belle-mère. Elle lui avait même avoué à la fin qu'elle la détestait peut-être plus qu'elle haïssait son mari. Aujourd'hui Néomie a apprivoisé sa belle-mère, elle va lui faire le ménage pour 16 $ l'heure, deux heures par semaine. C'est son seul travail. Mais pour réussir à apprivoiser sa belle-mère, il a fallu une cause désespérée, la vieille se meurt d'un cancer. Elle a donc eu besoin de pleurer dans les bras de quelqu'un, Néomie en l'occurrence. La vie est injuste, a-t-elle dit lorsqu'elle parlait d'une jeune fille de 22 ans qui venait de mourir du cancer à l'hôpital. Et par transposition, comme la vie est injuste de me faire mourir moi ! La vie est-elle injuste ? La vie est la vie. Néomie a vu, au moins, cinq ou six de ses proches mourir. Elle a maintenant apprivoisé la mort, qu'elle dit, elle ne s'en fait plus avec ça. Ce qui me surprend d'ailleurs. Elle est heureuse, dit-elle. Elle semble heureuse, mais je sais qu'elle doit passer des moments très difficiles. Mais comme elle dit, il y a eu une métamorphose et je ne saurais accuser Romain Gary, malgré que moi aussi j'aie pleuré en le lisant. Curieusement, celui-ci s'est suicidé parce qu'il allait mourir d'un cancer. La vie est-elle injuste ?

La température est à la pluie, je suis dépressif. J'ai discuté avec Jean, bon dieu, il a couché avec la moitié des gars de son dortoir au séminaire. De bons souvenirs derrière des rideaux de théâtre, la nuit dans les dortoirs, mon cœur bat juste à y penser. Il y en avait un qu'ils dénigraient, ils l'appelaient le fefi, même s'ils avaient couché avec lui. Joël a de gros remords au sujet de ce gars-là, de très gros remords. A se demander s'ils ne l'ont pas battu à cause de leur propre honte. Paraît-il, même un professeur est entré dans la ronde, il l'a également ridiculisé. Cela me rappelle mon enfance, dont le calvaire a atteint son summum au secondaire II. J'aurais cependant tendance à dire que c'est au secondaire IV que le point culmine. J'avais toute la classe contre moi, on me traitait de cave, de poire, on riait de moi, encore chanceux que l'on ne m'appelait pas le fefi, encore que j'ignore ce que l'on disait de moi dans mon dos. On jouait au volley-ball et je n'étais pas si mauvais, une erreur à l'occasion, cela suffisait à me dévaloriser aux yeux de mes coéquipiers. L'équipe adverse disait qu'il fallait m'envoyer le ballon pour ainsi faire le point. Il me fut possible d'affronter ces attaques lorsque l'on m'envoyait sans cesse le ballon, j'en étais fier, mais après cinq ou six attaques il me semblait normal de manquer, moi qui n'étais déjà pas très grand ni sportif, en plus que deux ans auparavant c'était vrai que je n'avais aucune motivation, mes bras ne bougeaient pas. Eh bien, pas une seule personne ne m'a épargné son commentaire, sauf deux. Le professeur et Gaétan Perron, dit le boxeur, celui qui s'est fait sucer par Annie Sesley alors qu'il était tout jeune, celle qui plus tard me suçait à mon tour. J'avais 15 ans alors, cette relation m'a fait paniquer, peur de ne pas bander, peur du condom, ça a duré cinq à six mois. Si Gaétan ne prenait pas ma défense, du moins il me laissait tranquille, peut-être davantage pour cause des lois inhérentes aux vrais sportifs, comme le respect de l'autre, qu'il se faisait un devoir de suivre à la lettre. De plus, sa fausse modestie cachait une forte prétention qui lui dictait de montrer l'exemple, aussi il se prenait pour la sagesse incarnée. Il n'a cependant pas su résister ce jour-là, il m'a finalement ridiculisé à son tour devant tout le monde. Je lui ai dit sur place, je lui ai fait remarquer sa déviance, le seul que je me suis senti obligé de lui dire, il en a eu des remords. Après le cours il est venu s'excuser, il voulait me serrer la main. J'ai peut-être manqué ma chance de m'en faire un ami, peut-être aurait-il prit ma défense ensuite, mais je n'y croyais guère, du reste je n'en avais nul besoin. Parfois l'indifférence fait encore plus mal que la mauvaise action. Y a-t-il un seul prof qui s'est levé pour arrêter la destruction qui me rongeait, pour dire que cela suffisait ? Jamais en cinq années de secondaire. Ah si, une fois ou deux, lorsque le mouvement était trop généralisé et que l'intervention devenait une obligation. Donc pas pour ma défense, mais pour l'ordre et le contrôle. C'est un mouvement comme celui-là qui prenait place ce jour-là, mais le professeur a fait bien pire que ce à quoi j'osais à peine espérer, il m'a carrément abaissé, ridiculisé devant tout le monde, me criant que j'étais cave. Injuste monde. Ainsi il n'y aurait plus de salut extérieur. Alors lorsque Gaétan s'est approché pour s'excuser, ma réaction fut spontanée, comme si n'ayant plus rien à attendre de rien, aucun pardon n'était possible. Il m'avait abaissé, qu'il vienne s'excuser ensuite ne change rien à son action, il ne reprendra pas l'humiliation que j'ai subie sur le coup, encore que, un élément d'un groupe qui t'humilie ne devient-il pas secondaire ? Non. J'ai refusé de lui donner la main. Il m'a répondu que je venais de construire un mur entre nous. Je lui ai rétorqué que je me demandais bien qui l'avait construit ce mur. Alors on a vu sa nature et sa motivation, il a dit que cela ne le dérangeait pas, qu'il serait gagnant en bout de ligne puisqu'il avait plus de popularité que moi. And so what? Je lui ai dit : « C'est pas parce que ta photo est chaque semaine dans le journal Le Réveil de Jonquière que tu vas commencer à te prendre pour un autre ». Cette phrase pourtant banale l'a bien ébranlé. Un de ses amis est allé le voir ensuite et lui a dit que je ne valais pas la peine que l'on se tracasse à mon propos, que j'étais un moins que rien autrement dit, une forme inférieure d'humain. Aucune conscience. Le pire, le seul qui avait une conscience, je l'ai atteint en plein cœur, il a payé pour tous les autres. Est-ce que je regrette ? J'aurais dû accepter ses excuses, cela m'a semblé trop facile pour lui de m'humilier aux yeux de tous et venir se faire pardonner ensuite à l'insu de tous. Mais on aurait bâti l'avenir sur une note positive et cela importait peut-être davantage. Et Jean qui a des remords encore aujourd'hui à propos du séminaire, les autres en auraient-ils aussi ? J'en doute et je m'en fous. Une des conséquences directes de ce calvaire c'est le repliement sur moi-même, ma nonchalance, mon insolence, et surtout, ma prétention. Cette dernière est nécessaire, sans elle j'aurais perdu toute confiance ou espoir et je me serais suicidé. J'ai plusieurs fois pensé le faire, réfléchi aux moyens. C'était amplifié en plus par le fait que j'étais homosexuel et que je croyais être seul au monde, ou que je mourrais seul dans mon coin car jamais je n'aurais eu le courage d'en parler ou de me renseigner. Et comment aurais-je pu, avec la mentalité sociale actuelle. Il en faut du courage, je vous jure.

Notre conversation au 216, quel calvaire ! Je souffre en collectivité, je souffre. Je pense que ces derniers temps je me suis trop mêlé de choses et événements extérieurs, il me faudrait revenir à moi-même. Je pense étrangement à Edward, je m'ennuie vraiment. Je constate que le printemps m'affecte en rapport à Sébastien. Je me rappelle les événements des deux printemps passés où il m'a carrément laissé là. Mais je vois aussi l'après, l'été où il était beau en bermudas et t-shirt, ça me revigore un peu. Je voudrais le voir ce soir. Mais j'aimerais me retrouver dans les bras d'un autre. Je me sens vraiment mal, j'ai des remords parce que je ne vais pas travailler ce soir. J'ai déporté ce soir à lundi prochain. Mais je n'aurai pas le temps de travailler lundi prochain, trop de choses à faire. I better go to work tonight. Vanvinburène first. Je pense que je ne vais pas être en mesure de survivre au cours de Mme Bourdon. Lundi je manquerai le cours de Mme Couture, ainsi je respirerai un peu. Il me faudrait finir la session comme je l'ai commencée, manquer les deux dernières semaines. Je vais manger du pain ce soir. Cela fait au moins deux mois que je n'ai pas fait d'épicerie. Je n'ai plus rien à manger, j'ai même dégusté une boîte de fèves à la sauce tomate, découverte dans le fond de l'armoire à ma grande stupeur. Elle devait traîner là depuis au moins trois ans. A vrai dire je n'ai pas faim. J'en arrive à ma dernière tasse de café ce soir, je vais me mettre au thé. Jamais je n'aurais cru être capable de survivre aussi longtemps sans faire l'épicerie. Ce qui est bien là-dedans c'est que je n'ai plus besoin de faire attention à ce que je mange, je n'ai pas le choix. J'en ai terminé avec les cannes de soupe bizarre et le riz. C'est avec mon dernier dix dollars que j'ai acheté du lait et un pain hier, c'est presque le bonheur. J'apprends à apprécier des choses aussi futiles que le pain alors que je n'ai plus rien à mettre dessus. Je n'ai plus aucune motivation. C'est l'heure des deadlines.

« A l'intérieur, c'est plein de papillons », l'homme est en amour. Drôle d'expression. Moi ma bedaine est pleine de chenilles ! Il me faudrait faire une kermesse pour les métamorphoser en papillons. Jean aussi écrivait des lettres à la Vierge Marie et les brûlait. C'était donc une pratique courante. Je suis dans le cours de la Bourdon, de tous les livres qui ont fait l'objet d'un exposé oral dans ce cours, les deux tiers portaient sur l'infidélité et l'autre tiers l'avait en thème secondaire. Même mon sujet, L'Immortalité de Kundéra, parle de ça. C'est une constante qui reflète bien la conscience d'une collectivité. Tout le monde se trompe l'un l'autre et en souffre. Si je devais me faire un nouveau copain, je crois que ce serait clair dès le début : je ne vais pas chercher à coucher avec d'autres, mais si le contexte s'y prête, je ne pourrai et voudrai résister. Ainsi il n'y aura plus de mensonge ni de remords. La collectivité pourrait-elle en venir à ça ? Non, ça sonne trop immoral une relation ouverte, c'est le chaos pour eux. Imaginons un instant une société qui accepte la relation à droite et à gauche, avec plus aucune stabilité « apparente », en une activité bien au-delà du message religieux. Peut-être un jour en serons-nous là, même si tout le monde couche déjà avec tout le monde, même les plus chrétiens. Il faut le dire, c'est une manie chez les humains de tenter de se rendre coupable et de se faire du tort mentalement, sans raison. On aime ça la flagellation psychologique, on est masochiste.

Si je pouvais tuer, je tuerais ! Je peux tuer, je tue, je tue le Vanvinburène ! Ah, tout a été très bien organisé. Je le rencontre au Pivik, le monsieur me fait une remarque, cela lui permet dans son bureau de me dire qu'il m'avait averti « à plusieurs reprises ». J'ai cinq travaux en retard ? Oui, mais la moitié du groupe a en moyenne deux à trois travaux en retard aussi. Monsieur est fier de son calice de programme informatique supposé nous aider à apprendre la grammaire, je viens de perdre six heures à chevaucher à travers les bugs pour rien ! Six heures à jeter au feu ! Avec aucune preuve de combien de temps j'ai fucké là-dessus ! (Là, j'ai déchiré la feuille sur laquelle j'écrivais et tout le monde me regarde dans l'autobus, je suis chaque jour plus près de l'asile.) Je me suis trompé à propos de M. Vanvinburène. Il ne me demandera pas trois mois de travaux hebdomadaires en retard, il m'a clairement spécifié qu'il allait me faire couler. Me voilà donc dans la même situation qu'Anne-Marie Grenier lorsque je lui ai dit que c'était normal qu'elle coule le cours de M. Villeneuve si elle n'y avait pas été une seule fois. Il me faut donc comprendre que je mérite de reprendre un cours cet été. Qu'est-ce que j'en ai à foutre ? Son cours de trois heures qui m'en semblait six, qui était mon quatrième cours de la journée et mon sixième cours de la session, il m'était impossible de passer au travers. Même les larmes ne lui font pas. Je lui ai raconté une histoire à pleurer, comme quoi je travaillais trente heures par semaine, je lui ai dit aussi que j'avais des problèmes personnels, il m'a répondu que ce n'était pas ses problèmes. Je vais répliquer avec une lettre. Le salaud, il m'a si bien jugé à partir de son cours qu'il m'a carrément dit que je n'étais pas prêt pour la maîtrise. Qu'il aille chier, cela fait je ne sais plus combien de cours que je souffre, avec tout de même de bons résultats. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il serait capable de parler contre moi au département. J'aimerais bien qu'ils me refusent et que la Sorbonne m'accepte, cela montrerait tout leur syndrome du professeur un peu frustré, qui exige alors que c'est nous qui payons et qui s'endettons. Eux, ils ont eu l'école gratuite en France. Il fallait travailler dur pour passer à travers une année. C'est pas comme ça que ça marche en Amérique ! Ici, avec l'argent, il faut quelque chose au bout ! Surtout lorsqu'il s'agit d'une hypothèque dont le montant sera quadruplé avec les années !

Retour sur le 216. Everything makes me sick. Je suis tellement malade ! Dans la tête aussi. Je ne serais pas surpris que l'on finisse par m'enfermer. Jean s'est mis à pleurer « comme un bébé » avant-hier au travail. Est-ce si difficile cette passion pour Jake ? Prétextant l'école, il a fait une méchante crise. Ainsi tous les étudiants sont dans la même situation. Mais moi je ne pleure pas, je chante et je ris ! Puis je retombe en amour avec Sébastien. Hier c'était incroyable, il est beau, il a son charme, ce n'est pas pour rien que cela fait deux ans et demi que l'on est ensemble. Je regarde par la fenêtre, j'aurais envie de partir dans le ciel, mais je m'écraserais sur le trottoir. Pourquoi ? A cause de mes problèmes de conscience, pas Sébastien, mais mes travaux d'école. Que la vie peut être exécrable parfois, et fort souvent. Je regarde les édifices, cela s'écroulerait et rien ne changerait, il me faudrait tout de même lire 2000 pages et en écrire une centaine d'ici mercredi prochain.

Le 216. Adeline, un intérêt plat. Néomie, une crisse de fatigante. Nathalie ? Si j'étais straight elle serait conquise et je serais heureux ou malheureux avec cette fille. Je suis homosexuel, un intérêt plat. Stéphane, lui il vit dans un autre univers, pas mal plat. Le « beau-presque-gros-hétérosexuel-white-man-with-his-girlfriend », je ne connais pas son nom, son pseudonyme en dit suffisamment long pour justifier mes vomissements. La vie de tout le monde me fait dégueuler !

Je souhaiterais n'avoir jamais entrepris l'étude de la langue française, il n'y a pas pire calvaire sur la planète. Si je passe à travers ma session, je jure de remercier le ciel et d'écrire une lettre au bon Dieu pour le remercier. Une lettre à la Terre en l'occurrence, il me faudra donc l'enterrer au lieu de la brûler. Bof, je vais la brûler, les cendres ou les molécules transformées risquent davantage de retomber sur la Terre que d'aller au ciel. Quand je dis qu'il est temps venu de m'enfermer. Dear God, do something or I'm gonna kill someone! I am not going to wait until they figure out I'm crazy, OK? I want to see Sébastien! Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien Sébastien!

Jean a des problèmes psychologiques. Il n'arrête pas de faire des clins d'œil. C'est très significatif. Un clin d'œil inspire une complicité, une relation privilégiée, mais après le cinquième clin d'œil, la séduction se transforme en analyse ou en colère de ma part. Aujourd'hui c'est l'analyse : il a des problèmes psychologiques. Le pire c'est qu'il n'est pas si laid, beau même, mais tant qu'à coucher avec lui j'aime autant Sébastien. Je ne pense pas être porté vers l'infidélité généralisée, pas encore du moins. Tout le monde a-t-il son petit Jake qu'il souhaite tenir dans ses bras éventuellement et se rend malheureux pour ça ? C'est déjà bien assez.

Encore une semaine de cours et je serai déjà plus libre. Quatre jours de congé cette fin de semaine, vive la mort du Christ ! Après la session, j'aurais envie de tout abandonner et faire comme si je n'avais aucune éducation. Partir de par le monde, me perdre dans les taudis, les lits d'étrangers, communiquer avec l'ensemble. Paris sera un pas de plus vers cette liberté. On est encore mardi. Je ne pense pas que je vais survivre. Je me suis couché à quatre heures du matin, levé à sept heures trente. J'ai travaillé pour Vanvinburène comme un malade. Trois jours pour compléter trois mois d'études, il faut qu'il accepte mes travaux, j'ai même été raconter de la broue au médecin pour avoir un billet médical. Je vous jure que cela était un tour de force. Combien cette consultation éclair coûtera aux contribuables ? Les médecins ne sont pas payés à l'heure, ils sont payés à la seconde, au mot prononcé. En plus il me faudra encore passer au travers un dernier mardi la semaine prochaine. Vais-je survivre ? En plus de mon exposé pour Lemay et mes six travaux longs à remettre. Quel calvaire ! Cela va-t-il finir ?

Victoire le Vanvinburène ! Il m'a fait peur pour rien. Je n'ai qu'un exercice de plus à faire, une aberration ! Quoi ? Un étudiant manque plus que les trois quarts de ses cours, fout rien de la session, ne remet aucun de ses travaux, des rares fois où il vient il fout le camp à deux reprises lors de la pause, et il réussira avec B ? Ça me rappelle le cours avec M. Dubois sur Anne Hébert. J'ai dû assister à quatre cours sur vingt-six, fini avec un A. Jusqu'où puis-je pousser l'audace ? Next level: comment m'abstraire de mes travaux finaux en soutirant tout de même de bons résultats ? Cela me tente de dire que dans la vie il y a toujours un moyen de s'en sortir. En insolent je dis : donnez-moi ce que je veux, et on me le donne ! Maintenant je dois cependant travailler sur mes travaux finaux, never stop, never enough, until death, courage, c'est la fin. Ce cours de trois heures est un vrai calvaire. J'ai bien envie de ne pas y aller au Vanvinburène la semaine prochaine.

Je veux partir sur une brosse de malade, me saouler au possible ! Encore deux semaines à vivre sans sou. J'ai fait une grosse épicerie de 20 $, en une journée j'aurai passé au travers. Avant-dernier jour de mars. Sébastien est inquiet que je pourrais partir pour Paris et qu'on se laisserait. Peut-il être si aveugle ? N'a-t-il pas compris que si je suis capable de prendre une telle décision c'est que quelque chose a changé ? J'y vais avec le sourire à Paris, avec la nette intention de rencontrer quelqu'un sur place. Moi, un an sans affection ? Incapable. Comme ce serait cruel de laisser croire à Sébastien que je sors avec lui pendant que j'ai quelqu'un en Europe. N'ai-je donc plus de sentiment pour lui ? On a fait l'amour ce matin, on ne l'aurait pas fait et ce serait du pareil au même. Il est beau, mais il m'excite moins. Mais Edward non plus, je l'ai finalement oublié. La vie scolaire du département et la pensée d'aller à Paris, cela me nourrit amplement. Mais peut-on voir clair pendant le mois de mars ? Spécialement à la fin ? D'autant plus que, par expérience, il déborde dans le mois d'avril. Que je suis las, las de tout. La vie me traverse sans que je ne m'en rende compte. Je prends des décisions directement par la raison je serais porté à dire, mais c'est le cœur. Je suis en amour avec Paris, le même sentiment que lorsque je voyais mon départ pour Ottawa comme une délivrance. Un sentiment plus fort, parce que j'étais davantage au désespoir en ce temps. Je souhaitais qu'Ottawa soit une délivrance sans y croire assurément. En fait, Ottawa fut une délivrance. Qu'ai-je à attendre de Paris maintenant ? Transition, constamment en transition, transition encore et encore.

Murielle veut laisser son copain, le summum est atteint, elle va sortir de son marasme. Elle compte beaucoup sur moi, c'est moi qui lui aurai tout conseillé : de le laisser là, de déménager, de trouver quelqu'un d'autre. Peut-être ne se rappelle-t-elle pas qu'à l'origine c'est moi qui l'ai encouragée à déménager de chez elle et d'aller demeurer avec Marko ? J'ai de la misère à m'avouer cela, on devrait moins écouter ses amis je crois.

Ne pas sous-estimer l'influence parentale, les pères de famille continuent à promulguer des valeurs effrayantes et désuètes issues de religions bizarres. Le père de Marko traite son fils de lâche parce que c'est lui et non sa copine Murielle qui se lève pour aller chercher une tranche de pain. Ça fait peur.

On a parlé avec la grosse Josie, celle qui est lesbienne. Qu'elle est fatigante, elle m'a fatiguée. Sucer mon énergie. Me racontant que ses goûts c'était notre professeur de théâtre Camille Couture. Qu'elle la voyait très bien habillée en cuir avec le fouet (moi aussi je le vois très bien ça). Elle crie son homosexualité comme ça, sans complexe, comme Jean. Une fille dans son cours aujourd'hui lui a carrément demandé s'il était homosexuel - avec son foulard rose, fallait bien s'y attendre - eh bien il lui a répondu que oui. La fille s'est mise à le crier à tout le monde. Bravo, et moi là-dedans ? Tout le département est-il maintenant au courant ? Sûrement. Si le Parti réformiste de l'ouest venait à prendre le pouvoir, je ne serais pas long à traquer, on me jetterait vite en prison. A moins qu'ils mettent à exécution leur projet de réinstaller la peine capitale, on me décapiterait donc. A moins qu'ils n'aient déjà pensé à la chambre à gaz, et pourquoi pas le four crématoire comme les Nazis, ça au moins ça vaut la peine, on y passe en série.
Premier avril, mon calvaire se terminerait-il aujourd'hui ?
La descente aux enfers commence. Je croyais avoir vu mon calvaire de près, je me trompais. Hier au lit chez Sébastien j'ai eu l'idée, et personne ne me dira si c'était une bonne idée ou non, de regarder les numéros de téléphone des gens qui avaient appelé. Je le fais parfois non pas pour vérifier ou surveiller des choses, mais parce que c'est un gadget intéressant. Je ne demande jamais à Sébastien à qui sont ces numéros. Mais cette fois un numéro qui commence par 567, c'est-à-dire dans le secteur autour de l'Université d'Ottawa ou downtown, avait la mention 24, ce qui signifie que la personne avait appelé 24 fois. Même moi n'avais téléphoné que quatre fois. J'ai demandé comme ça à Sébastien qui c'était, sans trop m'attendre à de réponse. Je ne lui demandais pas plus que ça d'informations là-dessus, je pensais même que l'appareil était détraqué. Je tremble au moment où j'écris ces lignes, comme hier. Sébastien m'a alors dit qu'il ne savait pas qui c'était. Puis tout à coup il m'a avoué que Luk avait trouvé son numéro dans l'annuaire et qu'il n'arrêtait plus de l'appeler depuis. D'accord, cela ne me dérangeait pas. Mais il avait sur le cœur cette chose qu'il devait m'avouer, alors il m'a dit avoir rencontré Luk à l'Université d'Ottawa et qu'ils étaient passés à son appartement. Sébastien s'excusait, s'excusait de ne pas me l'avoir dit. D'accord, je m'en fous ! Mais j'ai bien compris qu'il avait davantage de choses à se faire excuser. Il m'a enfin dit ce qu'il avait à dire : Luk lui aurait sauté dans les bras, puis s'est frotté contre Sébastien. Un peu plus tard il avait même frotté la mauvaise place, bien qu'ils étaient habillés. Je voulais mourir. J'ai eu beau me dire que j'avais fait pire avec Edward, impossible. Je tremble en ce moment, je tremblais là. Je suis allé à la salle de bain. Maintenant j'essayais de voir jusqu'où c'était allé. Eh bien Luk avait ouvert ses pantalons, puis avait ouvert ceux de Sébastien. Ils se sont masturbés, ils sont venus. Ils ne se seraient pas embrassés. Je suis retourné à la salle de bain. Cette épreuve fut pire que celle de ma propre infidélité. Je n'ai point été capable de le juger, étant dans la même situation. Je ne lui ai pourtant pas dit l'histoire avec Edward. Car alors il n'aurait plus été à New York, n'aurait plus parlé à Edward, Ed m'en aurait voulu et n'aurait pu revenir à Ottawa. Si l'épisode d'Edward ne s'était pas produit, la rupture entre moi et Sébastien aurait été instantanée. Aucun pardon possible. Sans compter cette peur qu'il recommence, qu'il couche avec Luk en cachette, double relation humiliante. Edward est loin, lui. Même s'il ne l'était pas, je ne suis pas certain si je voudrais coucher avec lui. Sébastien me dit qu'il ne veut plus recoucher avec Luk, il le connaît maintenant, il n'est pas si bien. Jusqu'où vont les mensonges ? Cela m'a pris deux heures pour arriver à connaître la vérité, sans quoi, sot que je suis, je ne saurais que l'aspect visite chez Luk. Je l'ai poussé en prenant pour acquis dès le début qu'il avait couché avec l'autre. Ainsi, avec 24 appels, peut-être que la rencontre à l'université est une invention ? Sébastien est tout simplement allé directement chez Luk, sachant exactement ce qu'il allait y chercher ? Je les ai bien vus au Tactiks, j'ai alors souffert de les voir ensemble, ils m'ont, comme par hasard, perdu dans la brume pendant quarante-cinq minutes. D'autres mensonges ? Ils vont recoucher ensemble, c'est certain. L'autre continue d'appeler sans arrêt, ils discutent sûrement, on ne couche pas avec quelqu'un sans développer une sorte de complicité. Et ainsi, moi et Sébastien, sommes aussi pire que tout le reste.

Je vois la similitude entre mes actions et celles de Sébastien, elle est significative à plusieurs niveaux. Premièrement elle signale un problème dans notre relation. Ou du moins un désir de voir si la relation existe bel et bien ou si son avenir est à remettre en question. Deuxièmement, j'ai souffert tout le mal que je cause ou pourrais éventuellement causer à Sébastien en couchant avec Edward. J'ai tant eu mal que je ne lui dirai pas pour Ed. Mieux vaut lui éviter cette crise, même si cela pouvait le soulager de comprendre qu'il n'est pas seul à avoir triché. Sébastien se considère de bien supérieur à Edward, à la limite cela passerait mieux pour lui. Moi ça m'a détruit complètement. Il se pourrait que Luk soit plus beau que moi aux yeux de Sébastien. Mais pourquoi donc ne s'est-il pas arrêté ? Plus fort que lui ? Pourquoi jouait-il tout son avenir avec moi ? Pensait-il trouver mieux en Luk ? Les mêmes questions à propos d'Edward deviennent intéressantes. Pourquoi donc ne me suis-je pas arrêté ? J'ai tout fait pour arrêter, cela ne s'est pas fait spontanément, ça a pris deux ou trois heures avant que je tombe dans ses bras, après avoir tant voulu ne rien faire. Sébastien n'a eu les remords qu'après avoir éjaculé. N'a pas hésité une seconde avant de passer à l'acte. Lequel est mieux ? Moi qui ai eu le temps d'y penser, d'en prendre conscience, ou lui qui n'a pas réfléchi, geste spontané ? Mais moi je voulais connaître ce que c'était qu'un autre homme, cette expérience qu'il me manquait mais que lui a déjà bien expérimenté avec ses dix à quinze derniers partenaires, à moins que ce ne soit davantage, je le crois bien maintenant.

Que tout est à remettre en question ! Comment le laisser ? Impossible. Comment l'aimer ? Difficile. Comment lui faire confiance ? Quel calvaire. Comme cela soudainement m'ouvre toutes les portes vers l'infidélité en série. J'ai téléphoné le jeune Neil, avec espoir de le voir, même s'il ne m'intéresse pas. Le gars de 16 ans est retourné vivre chez son copain Mark (qui le trompe avec son colocataire d'ailleurs) et est revenu à ses habitudes pantouflardes, son copain ne lui laissant aucune liberté. J'ai bien regardé Nick, jamais je n'aurais le courage de lui sauter dessus comme Luk a fait avec Sébastien. Et pourquoi vouloir détruire sa relation avec Jim ? En plus, ce dernier en viendrait à le savoir, l'honnêteté de Nick n'est plus à prouver, on me jetterait à la rue. Ah, je ne veux rien savoir de personne. Mon sentiment est la jalousie. Moi aussi j'aurais aimé le faire avec Luk, on aurait même pu le faire à trois. Comme cela aurait été plus facile à digérer. Mais les choses se sont passées pour multiplier les parallèles et me faire comprendre les implications de ma relation avec Edward. Puis-je en vouloir à Sébastien ? Je lui en veux, comme il m'en voudrait s'il savait. Lorsque j'imagine la fameuse scène, j'ai envie de pleurer. Semble que je l'aimais le Sébastien. Moi qui me suis tant posé la question. Je suis certainement voué à la dépression jusqu'à la fin du mois d'avril. Après le soleil ne se montrera guère. Je ne sais plus où j'en suis, je ne sais plus ce que je veux, je ne suis plus en état de penser.


Je savais qu'en passant au Centre universitaire j'allais rencontrer Luk Strange (tu parles d'un nom bizarre). Un autre tour de force, j'ai son numéro de téléphone. Je lui ai donc parlé, dit que je savais ce qui s'était produit, raconté un peu la situation, voir s'il n'en ajouterait pas quelque chose. J'ai appris entre autres que Sébastien savait ce qu'il allait chercher dans l'appartement de Luk, qu'ils en avaient donc parler de faire l'amour avant, et qu'ils allaient là pour coucher ensemble. Mort. Ce n'était donc pas un coup de tête, Sébastien n'a pas été pris par surprise, cela a probablement duré plus que quinze minutes. Avait-il besoin de me comparer avec le jeune Luk, puis ayant découvert que j'étais mieux, le voilà revenu ? Comment cela ne me ferait-il pas avoir envie de courir loin de Sébastien, en dépit de ce que j'ai fait avec Edward. Je prends cela tel un rejet, comme s'il ne m'appréciait plus, ou avait des doutes. Il m'est donc difficile de continuer cette relation. A avoir couché avec Edward, je gardais une complicité avec Sébastien. Maintenant, que j'aie couché ou non avec Ed, la complicité est rompue. Sébastien se place au même niveau que tous les autres, il ne m'appartient plus, je ne lui appartiens plus.

Bon, Sébastien a désiré Luk au même point que moi j'ai voulu Edward. Je commence à accepter ce fait. J'espère que cette idée de sauter dans la rue et rencontrer cette personne magique me passera. Hier j'ai couché avec Sébastien. Il est vraiment beau. Plus beau que n'importe qui. Qu'ai-je donc à vouloir aller ailleurs ? J'ai éjaculé trois fois dans la même demi-heure. En ces temps ça veut dire que je suis en manque. Je vais m'orienter vers le retour complet avec Sébastien. Je ne vais pas chercher à coucher avec Edward s'il revient. Si cela arrive, cela arrivera, mais je ne ferai pas d'efforts en ce sens. Alléluia, Dieu me guide enfin sur le bon chemin. Je serais stupide de le croire, d'autant plus que je suis toujours homosexuel. Mais les gens perdent leurs proches dans des incendies et accidents d'auto, puis réussissent tout de même à glorifier Dieu ensuite. Prétextant peut-être la grâce de ne pas avoir été frappé à la place de l'autre ? Ce qui serait déjà très égoïste. Ou prétextant que les choses devaient se passer ainsi. Sans comprendre pourquoi, sans même se poser la question. Moi je m'exerce à voir les conséquences de tels événements et j'essaie d'y voir du positif. Peut-être pour me contenter, qui sait ? Mais à croire à un genre de destinée, à agir en fonction de cela, voilà déjà un certain contrôle sur l'existence. Pourrais-je le croire ?

La vie n'est qu'une série de formalités auxquelles on se tue pour arriver à s'en sortir. J'ai passé l'avant-midi, de 7h à 9h, à aider une amie chinoise, Wong Inan, à comprendre son français. Puis j'ai passé une heure à chercher des papiers qui indiquaient le nombre d'heures que j'avais travaillées voilà trois mois. L'assurance-chômage, à laquelle j'ai rempli plus de formalités qu'un premier ministre n'en remplit en cinq ans, a bloqué quelque part. Cela fait depuis le 22 novembre que j'essaye d'avoir de l'assurance-chômage et on appelle cela une sécurité sociale ? J'ai eu le temps de mourir de faim trois fois ! Ensuite je suis passé à leurs bureaux de 10h à 14h. Encore une heure à l'Ambassade de France, des tas de formalités qu'il m'est impossible de remplir, tant d'efforts pour rien ! Les universités de Paris me renvoient tous les papiers que j'ai tant eu de peine à amasser, ne me disent presque rien, je dois déduire leurs petits dessins et flèches sur des feuilles d'informations générales. Au moins ils me répondent, mais je passe quelques heures avec Mme Madamours à l'ambassade à essayer de figurer it all out. Le gouvernement canadien, lui, réussit à m'oublier dans ses dossiers informatiques et j'ai de bonnes raisons de croire qu'il fait exprès. Sont pas là pour nous aider, mais nous achever. L'altruisme ne devrait-il pas commencer avec les institutions gouvernementales ? Mais bien sûr que non ! N'est-ce pas dans ces endroits que l'on tâte le pouls de la collectivité ? Il m'aurait fallu une arme pour aller là, seul moyen pour qu'enfin on agisse. Le seul problème c'est que l'on agirait très vite, pour m'emmener en prison. J'ai donc manqué le dernier cours de M. Fortin, fuck it. Trente minutes en retard au cours de la Bourdon, je dois aller la convaincre de me laisser une prolongation pour le travail sur Ducharme. Ce qui est un autre tour de force. Ma vie n'est qu'une série de tours de force de calvaire, mon but consiste à m'enfoncer dans un trou le plus possible, puis tout faire pour m'en sortir avant d'en crever. Si je réussis à faire les travaux de mes six cours, tout sera, je l'espère, enfin fini. Mais je n'y crois guère, à la dernière minute une soucoupe volante détruira mon diplôme qui de toute manière ne vaut absolument rien. Un diplôme de quatre années d'études à l'université en littérature ? Bullshit, on ne se trouve même pas un travail, et si oui, à salaire minimum. En fait, ce diplôme n'est qu'une formalité pour m'ouvrir à la multiplicité des formalités, mais à Paris. Eh bien, si cela m'ouvre la porte, allons-y ! Ce n'est plus le Sébastien qui m'empêchera d'agir. Même si notre relation is not an open relationship, it will be a hidden open relationship, car je ne m'inquiète plus pour lui, il ne passera pas un an à m'attendre à se masturber, il agira. J'accepte tout ça. I must be very « strange » right now. Mais mon dieu, quel calvaire, ce mois de mars-avril me semble être le pire qui me soit arrivé depuis quatre ans. Quatre mars en ligne d'enfer qui débouchent dans le mois d'avril. « Est-ce que j'en sortirai grandi ? », pour reprendre les Rita Mitsouko. Il me faut encore passer au département vérifier mes horaires d'examens, puis passer au travail clarifier mon horaire pour les trois prochaines semaines, puis retourner chez moi lire Hermann Broch,
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