La Lémurie, un mythe littéraire de l’Océan indien Par Christophe chabbert








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En marge de la « légende officielle »

Artaud et les Tarahumaras



Lors d’un voyage au Mexique en 1936 dans le pays des Tarahumaras, une peuplade indienne considérée par certains rêveurs comme les descendants directs des Atlantes, Antonin Artaud assiste à une cérémonie religieuse, la danse du peyotl. Il rapporte cette expérience exotique et mystique dans Les Tarahumaras.

Si j’entreprends ici l’évocation de la mémoire d’Artaud, c’est que j’ai constaté que ses récits de voyages présentaient de nombreuses ressemblances avec la somme de légendes que l’on peut trouver dans Petrusmok. En effet, un certain nombre de détails, cités par Artaud, laissent transparaître des similitudes étonnantes avec les événements décrits par Chazal. Affirmer cependant que les Tarahumaras pourraient être à l’origine de la rédaction de Petrusmok, serait, à n’en pas douter, une entreprise hasardeuse. Il faut bien reconnaître pourtant que les points de contact existant entre les deux ouvrages sont d’une troublante analogie, jusque dans le détail le plus scrupuleux.

Une redécouverte des origines


En premier lieu, Artaud a la possibilité, dans les Tarahumaras, comme Malcolm de Chazal dans Petrusmok, de retrouver les origines de l’humanité et d’assister, en spectateur privilégié, à la féerie du Commencement : 16
« [...] Les prêtres du peyotl m’ont fait assister au Mythe même du mystère, plonger dans les arcanes mythiques originels, voir la figure des opérations extrêmes par lesquelles L’HOMME PERE, NI HOMME NI FEMME a tout créé ».

Rites des peuples lointains


Ces secrets, Artaud les partage avec Chazal qui, dans Petrusmok, se sent si souvent échapper au temps. En transe, c’est l’île Maurice des origines qu’il retrouve à chaque « voyage », le fameux continent lémurien, aujourd’hui disparu. Comme Artaud, il assiste à plusieurs reprises à des offices religieux primitifs dans lesquels « des femmes-marguerites 17, dans une danse rythmée, miment les floraisons 18 » devant tout un peuple émerveillé. Car la danse, la musique et d’une manière générale toutes les ressources du corps sont l’essence des rites lointains, du Mexique, ou de l’Océan indien. Et que penser des cérémonies d’initiation sexuelle qui, chez les Tarahumaras et les Lémuriens symbolisent la recherche de « l’Unité par la perception de l’Infini » : 19
« Une cérémonie d’église aura lieu, où la femme sera donnée en épouse à Dieu avant que le mari futur lui ravisse son corps. [...] Et un geste orangé fut dans l’air, qui me parut à distance le symbole même de l’Esprit et du Cœur unifiés. [...] Tout est Un et l’amour divin, l’amour charnel, l’amour de la connaissance et l’amour de la nature, ne font qu’une seule image, un seul lieu. Ce lieu est la joie. Cette image est volupté ».20

Intertextualité


Une même quête de l’Unité, une même fascination pour la transe utilisée comme moyen suprême de connaissance des origines, animent Artaud et Chazal dans leurs ouvrages respectifs. Et c’est avec la même tonalité, le même accent poétique, qu’ils relatent leurs fantastiques visions :
« A un moment, quelque chose comme un vent se leva et les espaces reculèrent. [...] Et au fond de ce vide apparut la forme d’une racine échouée, une sorte de J qui aurait eu à son sommet trois branches surmontées d’un E triste et brillant comme un oeil ». 21
« Une pointe verdoyante, comme une émeraude, est enchâssée dans le bleu des tropiques, que l’éclat change par moments en diamant, et le cercle argenté de l’horizon revient à cette pierre, et la Bague Eternelle est dans le Doigt des Grandes Eaux ». 22

L’Homme dans la pierre


Mais il y a plus étonnant encore. Artaud, en se promenant au cœur du pays Tarahumara, découvre une géographie extraordinaire : il aperçoit avec stupéfaction 23 « un gisant nu qu’on torture, [...] cloué sur une pierre, [...] une poitrine de femme avec deux seins parfaitement dessinés, [...] une tête d’animal portant dans sa gueule son effigie qu’il dévore, [...] une sorte de dent phallique énorme » qui n’est pas sans rappeler les lingams de pierre chazaliens. Artaud est bien forcé de se rendre à l’évidence, comme Hart à la même époque et Chazal quelques années plus tard, que le pays des Tarahumaras fourmille de 24 « formes esquissées, d’initiales clairement entaillées, d’hiéroglyphes et de signes » qui ne semblent « point nés du hasard, comme si les dieux [...] avaient voulu signifier leurs pouvoirs dans ces étranges signatures où c’est la figure de l’homme qui est de toute part pourchassée » 25. Chazal fait le même constat lorsqu’il rentre de promenade à travers l’île Maurice. Il a le sentiment que les montagnes, de la manière dont elles ont été taillées, « parlent de l’homme et de l’univers réunis » 26. Et si les endroits sur terre ne manquent pas de lieux où la nature « mue par une sorte de caprice intelligent, a sculpté des formes humaines » 27, il est étrange de constater que ceux qui les traversent, « comme frappés d’une paralysie consciente, ferment leurs sens afin de tout ignorer » 28 : comment expliquer que seuls, Hermann, Hart, Artaud, Chazal et quelques autres, se soient aperçus de l’existence de ces fresques minérales, sur les montagnes du monde entier ?

Par ailleurs, que ce soit chez les Tarahumaras ou chez les Lémuriens, il est aisé, en observant attentivement, de lire comme dans un livre ouvert, une histoire de genèse et de chaos, pleine de « corps de dieux, qui [sont] taillés comme des hommes, et de statues humaines tronçonnées » 29. Plus que l’étonnante apparence des montagnes, c’est la répétition de ces corps taillés qui conduit Artaud et Chazal à penser que toutes ces sculptures minérales ne sont pas naturelles. 30 Elles paraissent en effet obéir à une symbolique mathématique, en se répétant plusieurs fois çà et là, dans leur dissémination géographique. Les formes semblent donner un nombre bien précis : ici, le trois et le quatre, là, le sept et le huit. Ces nombres, étrangement, les Tarahumaras et les Lémuriens les répètent dans leurs rites et dans leurs danses. Aux détours des chemins, Artaud raconte par ailleurs, que l’on peut voir « des arbres brûlés volontairement en forme de croix ou en forme d’êtres » qui souvent sont doubles comme ceux que l’on rencontre sur les versants maudits du Pieter-Both, à l’île Maurice.

Ces signes, profondément incrustés dans la pierre mexicaine et lémurienne, des sectes en ont fait par la suite leurs symboles, si bien que l’on peut être tenté de croire, comme le poète français, que ce « symbolisme dissimule une science ». 31 Il paraît ainsi étrange que le peuple primitif des Tarahumaras ait pu avoir connaissance de cette science occulte, bien avant la naissance de la secte des Rose-Croix, remarque Artaud avec étonnement. La Rose-Croix, voilà semble-t-il, le chaînon manquant, permettant de relier le médium français au visionnaire mauricien, descendant d’un illustre frère initié aux doctrines rosicruciennes…

La Lémurie et l’occultisme



C’est au confluent de la poésie et de l’occultisme que l’on peut trouver semble-t-il, une explication à la fascination exercée par la Lémurie chez Malcolm de Chazal, même si certains, à l’image de Laurent Beaufils, peuvent en douter. 32 Jusqu’à présent, l’on s’en était tenu aux confidences de l’auteur, et il faut bien reconnaître que la version qu’il donne de la genèse de Petrusmok dans Sens Unique était plus que satisfaisante. Cependant, en grand mystificateur, Chazal ne saurait manquer une occasion de dissimuler ce qui le préoccupe depuis bien longtemps. Immergé très tôt dans le mysticisme farouche de la secte swedenborgienne de la « Nouvelle Jérusalem », il s’est sans doute aperçu, lorsque Hart lui a fait part de sa lecture des Révélations du Grand Océan, que la Lémurie faisait partie intégrante de la somme de croyances, bien surannées aujourd’hui, que les Rose-Croix s’évertuent encore à conserver jalousement pour leur seuls initiés. (Nous savons que Malcolm avait décidé de mener une enquête sur François de Chazal, laquelle l’aurait conduit à consulter les « Annales de la franc-maçonnerie anglaise »). Les références incessantes à la secte, plus ou moins ouvertes, 33 et la présence bienveillante du « Frère » François de Chazal de la Genesté tout au long de Petrusmok, accréditent la thèse de la filiation directe de la Lémurie chazalienne avec la Lémurie rosicrucienne.

Continents engloutis et ésotérisme


Le mythe des continents engloutis exerce en effet, encore de nos jours, une fascination extrême sur de nombreux groupes occultistes. A l’origine de ces croyances, l’on trouve le Critias et le Timée de Platon, ouvrages dans lesquels le philosophe présente les Atlantes comme un peuple de magiciens aux pouvoirs étendus. Ces êtres merveilleux auraient disparu, emportés dans les flots de l’océan, en même temps que leur continent mythique, lors d’une catastrophe sismique qui n’est pas sans rappeler celle qui submergea jadis le croissant lémurien. Cette légende du royaume des Atlantes resurgit périodiquement dans la littérature. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer précédemment Hermann, Hart et Artaud, qui considérait notamment que les Tarahumaras étaient les descendants directs des Atlantes 34 . D’autres écrivains se sont penchés eux aussi sur le mythe du continent englouti. On pourrait citer à titre d’exemples la description de la Lémurie que donne l’infatigable voyageur Blaise Cendrars dans Le lotissement du ciel ou encore celle du poète Wilfrid Lucas dans son roman La route de lumière, publié en 1927. Mais le domaine littéraire n’est pas le seul à prêter l’oreille à la légende.

Se fondant abusivement sur les travaux très sérieux des géologues du dix-neuvième siècle, plusieurs occultistes célèbres, comme Blavatsky, Steiner et Heindel, se sont tour à tour emparés du mythe du continent lémurien pour s’en servir à élaborer des « hypothèses de travail ». 35 Madame Blavatsky par exemple, reconstitua dans le détail, l’histoire de la civilisation lémurienne dans un ouvrage imposant, La doctrine secrète, qui regroupe en outre, une somme de croyances et de connaissances empruntées à plusieurs traditions religieuses comme le Tantrisme, le Bouddhisme, la Kabbale et la Gnose. A sa mort, son plus fidèle disciple, Walter Scott-Elliot, donna une forme plus aboutie au foisonnement laissé par Blavatsky : Il tenta en effet, de constituer un savant mélange entre les travaux de Darwin et les enseignements de la sagesse cosmique tibétaine, transfigurés par les interprétations de son maître à penser . Il publia ensuite le résultat de cet étonnant syncrétisme dans une brochure, The lost Lémuria, en 1904.

Scott-Elliot, mais aussi le pseudo-Rose-Croix Wishar Cervé, imaginèrent que la Lémurie s’étendait ailleurs, loin des rivages africains, au cœur du Pacifique, un océan demeuré longtemps mystérieux en raison de son étendue et de ses profondeurs abyssales. Selon Wishar Cervé, des vestiges du continent lémurien seraient visibles en Amérique du nord et plus particulièrement dans la vallée de l’Ohio, sur les pentes du mont Shasta. 36 L’origine de telles assertions, soigneusement occultée par le rose-croix, est un article publié dans le Los Angeles Star du 22 mai 1932 à la rubrique des faits divers. Son auteur, le journaliste Edward Lanser, attiré par des feux mystérieux sur les hauteurs de Shasta, avait entendu dire que de drôles de légendes circulaient dans la région. D’aucuns en effet prétendaient, que l’on voyait parfois, des personnages à l’étrange physionomie « sortir des forêts et des épais bouquets d’arbres [...] »37 qui s’enfuyaient en courant pour se cacher quand ils étaient découverts. Parfois même, un de ces êtres descendait jusqu’aux villages alentour pour y échanger du soufre, du sel ou du saindoux contre des pépites d’or provenant sans doute des mines fabuleuses de la montagne. 38 En outre, les gens du pays suspectaient ces hommes d’être responsables des feux que l’on pouvait apercevoir sur la montagne, ces mêmes embrasements nocturnes qui attirèrent l’attention du jeune journaliste en mal de scoop. L’article du Los Angeles Star affirme par ailleurs, qu’un homme a pu observer les mœurs de cette peuplade étrange. Il s’agit d’Edgar Lucin Larkin, un vieil occultiste bien connu, directeur de l’observatoire du mont Lowe, en Californie. Il prétend avoir assisté à leurs rituels séculaires depuis les hauteurs de son poste d'observation, un jour qu’il voulut faire des réglages sur un nouvel appareil. Non seulement, il put décrire leurs temples avec précision, mais il put aussi mettre un nom sur les hommes du mont Shasta : il s’agissait des rescapés du peuple lémurien.

Larkin fut, comme il se doit, l’unique témoin oculaire de cette sombre histoire car ces êtres merveilleux possédaient « le pouvoir magique des maîtres tibétains, qui leur permettait de se fondre à volonté dans l’environnement et de disparaître »... 39
L’ordre rosicrucien A. M. O. R. C, auquel Cervé appartient, n’est pas le seul à se préoccuper de la question lémurienne. L’association rosicrucienne de Max Heindel (concurrente de l’AMORC), propose en effet tout un enseignement ésotérique ahurissant dans lequel la Lémurie tient une place importante. En effet, selon la doctrine Rose-Croix heindélienne qui se fonde, dénonçons le ici, sur des théories scientifiques largement périmées aujourd’hui 40, notre planète aurait connu plusieurs étapes distinctes durant lesquelles elle se serait constituée lentement. Dès lors, l’on peut dénombrer cinq périodes d’évolution terrestre : l’époque lémurienne, placée en troisième position dans cette étonnante hiérarchie, vient tout de suite après les époques Polaire et Hyperboréenne et se place juste avant les époques Atlantéenne et Aryenne. 41

Toujours selon Heindel, le continent lémurien aurait émergé à la fin de l’ère primaire à l’emplacement actuel de l’Océan indien. Il reprend ainsi les spéculations les plus répandues aux XIXème siècle concernant la localisation géographique du continent englouti.

Si l’on en croit son ouvrage Cosmogonie des Rose-Croix, les Lémuriens étaient des poètes et des « magiciens de naissance »42 vivant dans un état psychologique proche de celui du rêve. Leurs têtes, de forme allongée et ovoïdale, supportées par des corps de géants, rappellent étrangement l’aspect du peuple Rouge que nous décrit Chazal dans Petrusmok :
« De près, c’étaient [les Lémuriens] des géants puissants et beaux. [...] La maxillaire était ouverte, mais le front était si haut, que le visage avait forme d’olive. [...] Point de joues chez ces gens, mais une fusion des chairs dans le grand tout de la face. [...] La poésie était la respiration de ce peuple dont le parler était tout en image, métaphores constantes, et dont le plus petit geste était un symbole ». 43
De toute évidence, le poète s’amuse dans ces lignes. Et, l’on peut même se demander s’il n’a pas eu connaissance de la description pseudo-scientifique grotesque que donne Max Heindel du peuple lémurien, tant la ressemblance est étonnante.
« A sa naissance, il [le Lémurien] avait le sens de l’ouïe et du toucher. La faculté de percevoir la lumière ne lui vint que plus tard. […] Le Lémurien n’avait pas d’yeux. Il avait deux points sensibles qui étaient affectés par la lumière du soleil, alors qu’elle brillait faiblement à travers l’atmosphère ardente de l’antique Lémurie, et ce n’est que vers la fin de l’époque atlantéenne qu’il a développé la faculté de voir, telle que nous l’avons aujourd’hui. […] Son langage consistait en sons semblables à ceux de la Nature. La plainte du vent dans les immenses forêts qui croissaient d’une façon extrêmement luxuriante dans ce climat hypertropical, le murmure du ruisseau, les hurlement de la tempête, car la Lémurie était battue par les tempêtes, le tonnerre des cataractes, les grondements du volcan étaient pour lui comme des voix des Dieux dont il se savait le descendant. Il ignorait tout de la naissance de son corps. Il ne pouvait le voir, mais il percevait la présence de ses semblables – perception tout intérieure à la manière de celle que nous avons en rêve quand nous voyons des personnes et des choses, mais avec cette différence très importante : la perception qu’avait le Lémurien était claire et logique »…44
Mais, rien n’est certain car Malcolm de Chazal donne des détails physiques qui n’apparaissent pas dans les délires rosicruciens. Ce qui est sûr, c’est que Chazal prend délibérément dans Petrusmok le contre-pied des canons esthétiques habituels, en faisant preuve d’un certain humour. Dans le chapitre « Leur apparence », le poète considère en effet que les Lémuriens sont doués d’une grande harmonie physique : selon lui, ils avaient « le visage allongé comme une olive, les yeux idéalement rapprochés, les lèvres évasées, le nez fort, les sourcils en forme de feuille, le crâne éventré [lorsqu’ils sont de dos] »…
L’enseignement fantasque des Rose-Croix, et les révélations de Chazal au sujet de la Lémurie, comportent donc de nombreux points de contact étonnants. C’est pourquoi, la piste rosicrucienne m’apparaît comme étant essentielle à la compréhension du mythe petrusmokien. Il me semble en effet que l’auteur ait voulu créer une sorte de Bible ésotérique, accessible aux seuls initiés possédant les clefs des symboles rosicruciens. Omniprésente dans Petrusmok, l’ombre de la Rose-Croix flotte comme un voile opaque sur l’écriture et la recouvre parfois d’un hermétisme peu enclin à livrer ses secrets. Petrusmok ressemble en effet à un manifeste Rose-Croix qui n’apparaît jamais comme tel. L’auteur, feignant de respecter les règles lui interdisant notamment de clamer au monde son appartenance à la confrérie, tente d’égarer son lecteur en lui laissant croire qu’il appartient bien à l’ordre rosicrucien. (Il n’y a jamais appartenu) Disséminés dans toute l’oeuvre, les indices ne manquent pas pour que le lecteur « initié » ou bien documenté puisse reconnaître sans ambiguïté le verbe rosicrucien et en entreprendre une lecture à deux niveaux. Simple mystificateur ou Rose-Croix patenté, Chazal fascine, déconcerte et cherche à perdre son lecteur dans le dédale de sa pensée nimbée d’occultisme :
« Sur cette Rose-Croix je m’incline. Sur cette Rose-Croix est la vérité, pierre mêlée à la lumière. Car son clou d’unité donne toute la vie. [...] Seuls les purs entreront. Aux initiés seuls sera livré le mystère... » 45

En dépit des apparences, Malcolm de Chazal n’a jamais été Rose-Croix. L’on peut sans doute s’accorder avec Laurent Beaufils et surtout avec Jean-Louis Joubert à ce sujet et considérer que le poète « réussit un paradoxe : être un occultiste sans tradition, un initié autodidacte ». 46 : Chazal a dû éprouver un engouement considérable pour la Rose-Croix après la publication de l’article d’Aimé Patri et surtout après les révélations que lui avait faites René Guénon. C’est pourquoi, Petrusmok et les ouvrages des années 1950 portent l’écho d’une grande dramatisation mystique. Rose-Croix, il l’a sans doute été, de « cœur » seulement, pendant quelque temps. Puis, le thème devenant pour lui conventionnel, la symbolique disparaîtra peu à peu comme elle était venue, silencieusement. Cependant, il me semble que les ressorts de l’occultisme ont été pour lui fondamentaux dans l’élaboration de sa poétique personnelle. Aussi, est-il sans doute exagéré de considérer comme Laurent Beaufils que Chazal ne doit rien à personne, comme il le prétend lui-même dans de nombreux ouvrages : « La Rose-Croix, écrit Beaufils, la théosophie et, de manière générale, les ressources de l’ésotérisme ont été à maintes reprises appelées à la rescousse lorsqu’il a fallu trouver quelques repères auxquels harnacher le message de Sens-plastique II. Mais cette locomotive furieuse n’a rien du wagon suiveur ». Mais, si avec Sens-plastique le doute peut être permis (ce dont je doute), avec Petrusmok et les textes qui lui sont postérieurs, les choses deviennent claires : Petrusmok est dépendant de l’ésotérisme, de l’ésotérisme chrétien en particulier, dépendant au point de procéder de sa propre poétique  : il est la clef permettant de comprendre les obscurités du texte et la configuration des symboles qui s’y développent. Sans son secours, la polyphonie textuelle s’éteint, c’est la voix même de Chazal qui est entravée, c’est l’esprit de son œuvre qui est dévoyé.

Réécriture chazalienne du mythe lémurien : perspectives d’ensemble


Peu après que Hart eut évoqué en sa présence l’existence passée de la Lémurie et s’apercevant sans doute qu’elle correspondait à une préoccupation ésotérique dont son aïeul François de Chazal eût pu avoir connaissance, Malcolm, « en marchant sur la voie ferrée qui relie Port-Louis au faubourg de la plaine de Lauzun » 47, voit à son tour, des personnages légendaires, dans le relief montueux de son île. Charmé par l’hypothèse d’Hermann, il semble dès lors convaincu, que les montagnes de Maurice ont été taillées par un peuple de géants, habitant le croissant lémurien : 48
« Quand le voyageur arrive par mer et qu’il voit se profiler le visage de l’île, ce qui l’attire tout d’abord c’est la forme des montagnes.

Comme ciselées par la main des dieux, les montagnes de Maurice, vues de près, présentent des « personnages » : tout un monde allégorique et mythique. Les montagnes de Maurice parlent.

Voici le POUCE tendant son doigt de pierre vers les cieux. A la montagne du GARDE se présente un personnage allongé qui remonte et retombe sur sa couche de pierre lorsque le voyageur en auto contourne le mont et voit s’animer le tout.

[...] D’autres mythes éblouissants se succèdent dans le Sud et on peut parler d’une Olympe de pierre ».
Chazal aime à laisser croire qu’il est convaincu que les auteurs de ces gigantesques sculptures minérales sont des Rouges 49, des poètes et des sages 50 « nés pour la terre mais destinés aux cieux ».51 Cette légende des Rouges sculpteurs de montagnes fascine Chazal, au point qu’il entreprend, pour sans doute se persuader lui même, une exploration méthodique de son île qui durera quelque cinq mois, de juillet à décembre 1950.
Investigations, rêveries, visions
Le résultat de ses investigations est contenu dans Petrusmok, un « roman mythique » où il retrouve les origines lémuriennes de l’île, puis où il élabore tout un système visant à élucider le mythe de la Chute, à partir de personnages sculptés dans la pierre des montagnes de Maurice.

Dans la première partie, il utilise une technique hallucinatoire très proche de l’illumination swedenborgienne, lui permettant d’avoir accès aux arcanes du monde lémurien. 52 Ainsi, procède-t-il toujours d’une manière identique lors de ses voyages extatiques : il se trouve dans une localité précise. Soudain, quelque chose attire son attention. Une transe alors le terrasse et il se transporte « en esprit » vers d’autres contrées mauriciennes en franchissant le mur des siècles. Là, il contemple en spectateur privilégié la vie quotidienne du peuple rouge, faite de rituels mystiques visant à la célébration du Grand Tout. Lorsqu’il revient à la réalité, il interprète ce qu’il a vu grâce à la technique des Correspondances, « puisque tout sur terre correspond, [...] et tout se reflète, et [qu’] une essence donne toutes les autres essences ». 53

Dans la seconde partie, ses méthodes d’investigations sont quelque peu différentes. Il a en effet moins recours à la transe car il lui préfère une autre technique, « la divination des montagnes », inspirée de la « Nauscopie » du Capitaine Bottineau, qui, au dix-huitième siècle, pratiquait l’art de la vision marine. 54 C’est au cours de longues promenades sur les hauteurs de l’île, seul ou accompagné, qu’il tente de lire le grand livre minéral qui s’offre aux yeux de tous, pour percer le secret des grandes civilisations humaines disparues. 55 Car selon Chazal, « tout est inscrit dans les montagnes, [...] et qui [les] lirait 56 assez lucidement connaîtrait l’avenir ». 57 En effet, « la lecture des montagnes [allait faire] tomber les dernières écailles des yeux des arcanes, [...] le roc [étant] prophète de ce qui est, de ce qui était, de ce qui sera, au sein des ambiances ». 58
Le mythe de la Chute
Dans cette seconde partie, l’objet de sa quête change. Il part à la recherche du mystère du mythe de la Chute dont les montagnes de l’île sont couvertes de représentations. Cette recherche le conduira à approfondir sa connaissance du monde lémurien tombé. Chazal raconte ainsi comment, au cours de ses pérégrinations, il a pu élucider le mystère des personnages mythiques, symboles du Mal sous toutes ses formes, se dressant sur les parois infernales du Pieter-Both.

Rêveries pseudo-scientifiques
Il trouve par ailleurs, une réponse fort curieuse aux interrogations d’Elisée Reclus concernant la capacité des Lémuriens à découper les montagnes, avec les faibles moyens dont ils disposaient à leur époque. 59 Selon lui, la Terre aurait eu un satellite naturel supplémentaire, en plus de celui que nous connaissons aujourd’hui, il y a plusieurs milliers d’années. 60 Les effets de cet astre sur notre planète seraient à l’origine de l’apparence et de la formidable force physique des géants lémuriens:61
« Lorsqu’une des deux lunes se trouva rapprochée de la Terre, la gravitation terrestre ayant baissé du fait de ce rapprochement, le poids des choses n’était qu’une fraction de ce qu’il est aujourd’hui.

Du fait de cet allègement gravitatoire, les arbres étaient alors immenses. Les animaux de même. Et les hommes étaient des géants.

Ceci nous ramène à la légende biblique des géants et à celle des hommes cyclopéens légendaires.

Le poids des choses, au temps de la double lune, étant considérablement réduit par le fait du double appel lunaire, cela explique encore comment certaines sections des montagnes de l’île Maurice auraient pu avoir été taillées par la main de l’homme protohistorique qui ne pesait qu’une fraction de son poids actuel ».
Après la parution de Petrusmok, Chazal reçut quelques réactions de lecteurs qui lui firent part de leurs observations : Denis Saurat, fit un rapprochement « entre les mythes pétrés révélés par les montagnes de l’île Maurice et les grands mythes de l’ancienne Egypte, tels qu’ils sont contenus dans les temples de la vallée du Nil ». Daniel Ruzio affirma quant à lui dans une lettre, que « des personnages taillés, mais comme détachés des montagnes » étaient visibles dans les Andes. 62 Cet archéologue a attiré par ailleurs l’attention, sur l’existence de rochers, « en des points aussi éloignés les uns des autres que l’Amérique Australe et Centrale, l’Egypte, l’Angleterre et le bassin parisien, parfois de taille colossale, manifestement sculptés ou retouchés par des civilisations de la protohistoire et témoignant de la part de celles-ci de préoccupations et de connaissances fondamentalement symboliques et religieuses ». 63

Ces préoccupations planétaires pour un continent mythique disparu, dont les montagnes auraient été taillées par des géants, permettent d’affirmer sans réserve, que la Lémurie est bien un mythe, auquel un grand nombre de personnes est attaché, quelles que soient les raisons qu’elles invoquent. Ainsi, la remise en cause du caractère mythique de la Lémurie, présentée parfois comme un épiphénomène seulement connu de l’élite intellectuelle de l’Océan Indien, me semble aujourd’hui pour le moins contestable.
Géologie et Lémurie
Quant aux recherches géologiques menées au dix-neuvième siècle par d’éminents chercheurs, il serait maladroit de les mettre sur le même plan que les affabulations des occultistes, même si de nouvelles découvertes ont amené à corriger telle ou telle de leurs conclusions.64Dans les années 1940 en effet, l’on enseignait à l’université les modalités de l’évolution géologique et morphologique de la Terre, en se fondant sur les travaux de Wegener mais aussi sur ceux des précurseurs que furent Slater et Haecke. « Le continent lémurien, explique en effet René Agnel 65 , n’est pas un mythe pour les géographes qui reconnaissent en Slater, Haeckel et les autres, des savants authentiques et dignes de foi. Le caractère mythique de la Lémurie est à chercher ailleurs, dans les assertions fantasques des anthroposophes qui se fient avant tout à leur imagination débordante. Au sujet de la Lémurie, ce qui est fantasque, ce n’est pas la conviction qu’a existé au Permien et pendant une période postérieure, une étendue continentale que les géologues désignent plutôt par l’appellation de Gondwana. Ce qui est fantasque, ce n’est pas le morcellement (par fractures, effondrements et transgressions marines) et la dérive de cette masse disloquée emportée vers le Nord au long de millions d’années, par le mouvement des plaques de l’écorce terrestre qui supportent tous les bâtis continentaux. Ce qui est fantasque, ce sont les spéculations que les anthroposophes, les rosicruciens et Malcolm de Chazal ont échafaudé sur les observations des géologues car ils ont voulu mettre en rapport la réalité scientifique avec les fantasmes de leur imagination. Si l’on cherche en effet dans un Atlas, une carte d’ensemble des continents du globe mettant en évidence soit les principaux reliefs, soit la composition géologique, l’on peut y suivre de façon ininterrompue, la succession des grandes chaînes de montagnes qui prennent notre globe en écharpe : l’Atlas nord africain (séparé par une cassure) puis les Alpes, les Carpates, les monts du nord de la Grèce et de la Serbie, la Turquie, le Caucase, le nord de l’Iran, les Himalayas, les îles de la Sonde et la Nouvelle Guinée. L’on peut également observer comment se disposent l’Afrique du Nord, le nord de la péninsule arabique, le nord de la péninsule indienne et le nord du bouclier australien. Toute la longue bande de ces montagnes se trouve dans une zone qui s’est trouvée coincée entre les plaques et les masses en dérive du Sud vers le Nord, et les môles de résistance de continents déjà stabilisés : continent nord-atlantique et bouclier scandinave, plate-forme russe, bâtis sibérien et tibétain. La zone où sont aujourd’hui les grandes chaînes était occupée à l’origine par une succession de fosses marines où se sont entassés des alluvions et des sédiments multiples, jusqu’à ce que, sous la pression de la dérive venue du Sud, cet empilement de dépôts et de couches se trouve contraint par un rétrécissement continu à émerger et à se soulever. Il n’y a pas d’autre explication possible à la surrection de cette interminable chaîne montagneuse ».

Ainsi, même si les découvertes géophysiques concernant la dérive des continents corrigent quelque peu les hypothèses émises par les géologues du dix-neuvième siècle, elles ne les rendent pas entièrement caduques. En revanche, les occultistes qui défendent la thèse de l’existence de continents engloutis et qui échafaudent des théories extravagantes, n’utilisent que des arguments irrecevables : enseignements à caractère secret ou révélations opportunes invérifiables sont malheureusement le dénominateur commun de toutes leurs assertions. Chazal en a sans doute bien conscience. Cependant, il exploite la légende en oscillant entre le sérieux et la plaisanterie grossière. Certes, on peut penser qu’il s’accommode de la Rose-Croix, sans trop y croire, puisque François de Chazal est toujours décrit comme un être supérieur et bon. Malcolm par ailleurs, respecte infiniment Robert-Edward Hart et ne se serait pas autorisé à tourner son enseignement au ridicule. Ces constatations ne doivent pas nous faire oublier que l’on ne peut pas attester avec certitude l’authenticité de ses visions 66 qu’il rehausse bien souvent de la parure de son verbe surréaliste étincelant, en procédant à une poétisation extrême du paysage : 67
« L’abeille semble plus belle ici qu’ailleurs, car elle tisse le silence de ses ailerons de soie. Et l’odeur de la terre sent la framboise mûre, et les plis du ruisseau tout contre sont des chrysalides de chair dans notre œil ».
Finalement, qu’il soit convaincu ou non par ce qu’il affirme n’est pas très important. L’essentiel réside dans la qualité littéraire de l’œuvre où le cosmos est magnifié. Maurice, cette terre perdue au milieu de l’océan, devient le laboratoire où s’élabore lentement la cosmogonie chazalienne. La Lémurie fournit à Chazal le prétexte lui permettant de longs développements poétiques, dans lesquels se mêlent les tempêtes, le vent, l’eau et le feu, en un fantastique tourbillon évanescent. La poésie, telle est sans doute la clef de Petrusmok, une poésie rebelle, ésotérique et mythique dont seuls les initiés pourront percer les arcanes.

Le monde chazalien de Petrusmok est avant tout un univers allégorique. L’auteur procède en effet par symboles, sans doute plus que dans ses autres textes, car il avait probablement l’ambition de rédiger un « roman mythique » aux influences théologiques et philosophiques variées. Ce monde mythologique emprunte des références multiples à la Bible mais aussi à la théosophie et à l’occultisme. Petrusmok se situe en effet au confluent de deux époques, à un moment où Chazal avait découvert fortuitement qu’un de ses ancêtres était célèbre dans le milieu de la Rose-Croix. Le lecteur ne sera donc pas étonné de rencontrer de nombreuses références à la mystique rosicrucienne ou aux doctrines chrétiennes hétérodoxes. Toutes ces influences aident vraisemblablement Chazal à créer un univers nouveau : Petrusmok rend compte d’une géographie mauricienne nouvelle, une géographie se fondant non pas sur la science mais sur le symbole et la croyance. Tout y est vivant : les plantes, les montagnes et les hommes semblent animés du même souffle, malgré l’épisode tragique du Commencement.

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