Littérature québécoise








télécharger 140.77 Kb.
titreLittérature québécoise
page1/9
date de publication13.07.2017
taille140.77 Kb.
typeLittérature
ar.21-bal.com > loi > Littérature
  1   2   3   4   5   6   7   8   9



Ernest Choquette
Contes et nouvelles

BeQ

Ernest Choquette

(1862-1941)

Contes et nouvelles

(Les Carabinades)

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 126 : version 1.01

Médecin, romancier et homme politique, Ernest Choquette est né à Saint-Mathieu-de-Belœil (Québec). Il a collaboré à différents journaux et a publié plusieurs romans : les Ribaud : une idylle de 37 (1898), Claude Paysan (1899), la Terre (1916) ; un recueil de nouvelles : les Carabinades (1900), et des pièces de théâtre : Madeleine (d’après son roman les Ribaud) et la Bouée (1927). Il a été maire de Saint-Hilaire.

Contes et nouvelles

Le lit no. 38


Je l’avais d’abord connue sur la rue.

Dans mes courses de tous les jours j’avais remarqué son petit air lutin qui indiquait je ne sais quoi, et qui vous faisait malgré vous tourner la tête.

Elle était alors bien gaie et bien jolie.

Presque toujours seule, on la voyait regarder fiévreusement aux vitrines les colifichets, les rubans, tous ces petits riens qui plaisent tant aux femmes.

Et, depuis deux à trois mois, je ne l’avais point revue. ­­– Était-elle malade ? disparue, envolée ?

Je ne savais – je l’avais oubliée.

Or, un bon jour, à l’hôpital, – avec cette tête insouciante que vous fait fatalement cette revue journalière de malades, sans autre intérêt que celui de vos études, – je suivais le chef de clinique qui expliquait, commentait les différents cas qui défilaient sous nos yeux.

Tout à coup, nous étions au no. 38, j’entends à coté de moi une petite toux creuse, étouffée, de femme qui s’en va de la poitrine – je regarde – c’était elle.

Elle au no. 38, salle Sainte-Marie.

C’était encore la même ; c’était le même air mutin, la même petite moue qui m’avait si fortement intrigué autrefois ; toujours les mêmes grands yeux noirs, un peu plus bistrés mais encore railleurs ; le nez un peu plus pincé, les dents toujours blanches, nacrées, rendues légèrement saillantes par cette minceur de lèvres qu’entraîne la phtisie.

Le diagnostic était facile ; et nous, les anciens qui nous y connaissions, en se poussant du coude, indiquions assez clairement qu’il y avait une victime là.

Le médecin fit l’interrogatoire.

Oh ! cet interrogatoire, comme il est autrement incriminant que celui du juge d’instruction et comme nous aurions voulu, par pitié pour elle, lui souffler les réponses à faire, l’empêcher de se trop compromettre, comme l’accusé que l’on voit tisser bêtement de lui-même le réseau de preuves qui le fera condamner tout à l’heure.

Mais non, elle répondait toujours, innocemment. Ce ne fut pas long ; à chaque question, la réponse arrivait terrible, comme si cette pauvre jeune femme s’eût voulu porter elle-même son arrêt de mort.

Tous les symptômes y étaient ; et elle ne paraissait pas se douter, dans sa naïveté, qu’elle put être malade au point d’être exposée à mourir à l’hôpital.

Mais quand s’informant du côté de l’hérédité, le docteur lui demanda :

– Votre père est-il mort de consomption ? votre mère ?

Elle eut une expression de figure si étrange qu’on crut qu’elle avait tout deviné ; mais non, il reste toujours l’espérance, et on le vit bien quand on l’entendit répondre, avec deux larmes dans les yeux :

– Non pas, non pas, il n’y a point de consomption dans ma famille. Ah ! si, peut-être mon père mais pourtant, ce n’est point de consomption... il était soldat, et il est mort après la guerre de 1870 ; il avait contracté ça, là, dans les camps, à travers la boue et les pluies. C’était un homme fort, très fort.

Si vous aviez entendu ces paroles brèves, saccadées, cet accent français.

Vous comprenez, c’était encore plus navrant, cette femme seule, à mille lieues de sa patrie et de sa famille, dans un lit d’hôpital numéroté, ayant à ses côtés les cris de la souffrance, et à sa tête, sa carte d’entrée posée comme une épitaphe hâtive avec son nom dessus et celui de sa maladie.

Elle s’appelait Mme de Madières ; aussi il fallait ne lui avoir parlé qu’une fois pour savoir qu’elle était réellement noble, de caractère au moins.

L’intérêt que chacun de nous lui portait nous fit bientôt apprendre son histoire.

Elle était bien simple, cette histoire.

Le cœur chez elle avait tué la raison, et elle s’était envolée au delà de l’Atlantique avec un de ces hommes qui endeuillent toujours les foyers où ils vont s’asseoir.

À Montréal, il courut les bals, les guinguettes, jetant les écus par les fenêtres, passant pour se ruiner à New-York quand il se ruinait ici, de sorte qu’au bout d’une année ils étaient tous deux sans le sou.

Un homme vivote toujours, mais pour une femme c’est autre chose.

Déjà, d’ailleurs, la maladie venait s’ajouter à son chagrin et à ses remords, et il ne lui resta bientôt plus qu’une suprême alternative : l’hôpital.

Elle alla donc à l’hôpital et c’est là, qu’après l’avoir connue heureuse, fêtée, le sourire aux lèvres, je la vis demander en vain à l’art et à la charité le retour de ses heures de bonheur et de gaieté d’autrefois.

Tout échoua.

Dans un travail de termite rongeant l’idole, la phtisie incessante s’acharna à ronger cette poitrine de Française, notre sœur d’il y a un siècle.

Eut-elle, dans ses longues nuits d’insomnie et de fièvre, conscience un instant de la gravité de son état ? Je ne le crois pas... Non, pas même en ce jour d’ennui et de noire tristesse où elle m’avait longuement raconté son enfance, sa jeunesse, ses amours fous, toute sa vie, toutes les choses de sa famille et de son coin de pays si loin.

Elle voulait encore me retenir auprès d’elle, à côté de son lit, pour me dire comme elles étaient jolies les collines et les prairies de là-bas, comme les genêts sentaient bon... Ah ! on n’en avait pas ici de vignes et de lilas comme les siens ! Puis cette petite avenue discrète qu’elle me dépeignit ; au pied, les sables dorés de la grève, en face, la métairie de son père, aux alentours, des alignements de platanes, les enseignes des cabarets, les nombreux clochers qu’elle voyait de loin, puis encore la grande route communale conduisant à Nantes !

Tout ça décrit avec l’éclair triste remonté dans le regard de tous les tendres et naïfs souvenirs qu’elle évoquait, décrit avec une vérité si intense... oh ! si intense et si vivante que je le reconnaîtrais tout de suite, son hameau d’Aigrefeuilles, s’il m’était donné de l’entrevoir ! Puis son frère Jacques, soldat, sa petite sœur Cécile – si belle celle-là – qui riait toujours, qui aimait tant les marrons cuits sous la cendre...

Comme elle avait hâte de les embrasser ! car elle s’en retournerait si seulement cette mauvaise fièvre pouvait finir à la fin... Et en me disant ça, elle me regardait toujours avec un air de me demander ce que j’en pensais.

Ce que j’en pensais... Je ne le lui dis jamais.

Au contraire, je l’aidais de mon mieux à dorer ses rêves et ses illusions, lui faisant espérer la santé prochaine, si peu de fièvre, presque plus, quand mon thermomètre indiquait toujours 102°, 103°... et elle, la pauvre, toujours prête à me croire, à me dire qu’elle se sentait mieux, plus forte.

L’expectoration et la cachexie augmentaient ainsi que la maigreur ; ça ne pouvait pas durer longtemps.

Or un matin d’un lundi de mars, en jetant les yeux dans ce coin de salle, au no. 38, où je la voyais ordinairement se soulever du coude pour tousser plus à l’aise, j’eus froid au cœur – le lit était vide.

On avait déjà changé les oreillers, le couvre-lit, enlevé les potions, les débris d’écorces d’orange toujours déposés sur son étroit guéridon ! Plus rien ne restait d’elle, ni ne la rappelait, jusqu’à sa carte d’admission arrachée aussi de la muraille blanche.

L’interne de service me dit qu’elle était morte la veille, à onze heures, sans effort, comme un oiseau qui cache sa tête sous son aile. Quelqu’un était venu l’enlever, il ignorait qui, peut-être son mari ? – un étranger ? peut-être pour l’amphithéâtre de dissection ? – il ne le savait pas.

Et pourtant c’était vrai qu’on était venu l’enlever : les funérailles avaient été bien tristes ; quatre planches, huit clous, le premier fiacre qui passa servit de corbillard et ce fut tout.

Deux jours après je rencontrai un étudiant de quatrième.

– Tiens, me dit-il, tu sais Mme de Madières, la jolie petite blonde du no. 38, une Française, elle est à la salle de dissection... J’ai fait l’opération de la cataracte sur elle – j’ai bien réussi ? j’ai suivi le procédé de Graeffe.

... Voici le cristallin...

Je ne pus que répondre : – Pauvre femme ! et je fus dix jours sans retourner à l’Amphithéâtre.

... Il y a déjà longtemps de ça, mais comme j’y pense souvent encore à ce Jacques, soldat, à cette petite Cécile, grande maintenant sans doute, qu’elle désirait tant revoir et avec qui il me ferait si plaisir de pleurer en leur racontant cette triste page qu’ils n’ont probablement jamais connue dans leur lointain pays de France.
  1   2   3   4   5   6   7   8   9

similaire:

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com