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Octave Mirbeau

Sébastien Roch

BeQ

Octave Mirbeau

(1848-1917)

Sébastien Roch

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 154 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :


Journal d’une femme de chambre

Le calvaire

La maréchale

Contes (4 tomes)

Sébastien Roch

Édition de référence :

Oeuvre romanesque / Octave Mirbeau ; préfaces de François Nourissier et Roland Dorgelès ; édition critique établie, présentée et annotée par Pierre Michel. Paris : Buchet-Chastel ; Angers : Société Octave Mirbeau ; Paris : Société Octave Mirbeau, ©2000. 3 volumes.

Au maître vénérable et fastueux du livre moderne,

à Edmond de Goncourt

ces pages sont respectueusement dédiées.

O. M.

Livre premier



I


L’école Saint-François-Xavier, que dirigeaient, que dirigent encore les pères Jésuites, en la pittoresque ville de Vannes, se trouvait, vers 1862, dans tout l’éclat de sa renommée. Aujourd’hui, par un de ces caprices de la mode qui atteignent et changent la forme des gouvernements, des royautés féminines, des chapeaux et des collèges, bien plus que par les récentes persécutions politiques, lesquelles n’amenèrent qu’un changement de personnel vite rétabli, elle est tombée au niveau d’un séminaire diocésain quelconque. Mais, à cette époque, il en existait peu, soit parmi les congréganistes, soit parmi les laïques, d’aussi florissantes. Outre les fils des familles nobles de la Bretagne, de l’Anjou, de la Vendée, qui formaient le fond de son ordinaire clientèle, la célèbre institution recevait des élèves de toutes les parties de la France bien pensante. Elle en recevait même de l’étranger catholique, d’Espagne, d’Italie, de Belgique, d’Autriche, où l’impatience des révolutions et la prudence des partis forcèrent jadis les Jésuites de se réfugier, et où ils ont laissé d’inarrachables racines. Cette vogue, ils la tenaient de leur programme d’enseignement, réputé paternel et routinier ; ils la tenaient surtout de leurs principes d’éducation, qui offraient d’exceptionnels avantages et de rares agréments : une éducation de haut ton, religieuse et mondaine à la fois, comme il en faut à de jeunes gentilshommes, nés pour faire figure dans le monde, et y perpétuer les bonnes doctrines et les belles manières.

Ce n’était point, par hasard, que les Jésuites, à leur retour de Brugelette, s’étaient installés, en plein cœur du pays armoricain. Aucun décor de paysage et d’humanité ne leur convenait mieux pour pétrir les cerveaux et manier les âmes. Là, les mœurs du Moyen Âge sont encore très vivantes, les souvenirs de la chouannerie respectés comme des dogmes. De tous les pays bretons, le taciturne Morbihan est demeuré le plus obstinément breton, par son fatalisme religieux, sa résistance sauvage au progrès moderne, et la poésie, âpre indiciblement triste de son sol qui livre l’homme, abruti de misères, de superstitions et de fièvres, à l’omnipotente et vorace consolation du prêtre. De ces landes, de ces rocs, de cette terre barbare et souffrante, plantée de pâles calvaires et semée de pierres sacrées, émanent un mysticisme violent, une obsession de légende et d’épopée, bien faits pour impressionner les jeunes âmes délicates, les pénétrer de cette discipline spirituelle, de ce goût du merveilleux et de l’héroïque, qui sont le grand moyen d’action des Jésuites, et par quoi ils rêvent d’établir, sur le monde, leur toute-puissance... Les prospectus de l’établissement – chefs-d’œuvre typographiques – ornés de dessins pieux, de vues affriolantes, de noms sonores, de prières rimées et de certificats hygiéniques, ne tarissaient pas d’éloges sur la supériorité morale du milieu breton, en même temps qu’une description lyrique des paysages et des monuments excitait la passion des archéologues et la curiosité des touristes. Entre de glorieuses évocations de l’histoire locale, de ses luttes, de ses martyres, ces prospectus avertissaient aussi les familles que, par une grâce spéciale, due à la proximité de Sainte-Anne-d’Auray, les miracles n’étaient pas rares, au collège, principalement vers l’époque du baccalauréat, que les élèves prenaient des bains de mer sur une plage bénite, et qu’ils mangeaient de la langouste, une fois par semaine.

Devant un tel programme, et malgré la modestie de sa condition, M. Joseph-Hippolyte-Elphège Roch, quincaillier à Pervenchères, petite ville du département de l’Orne, osa concevoir l’orgueilleuse pensée d’envoyer, chez les Jésuites de Vannes, son fils Sébastien qui venait d’avoir ses onze ans. Il s’en fut trouver le curé qui approuva chaudement.

– Cristi ! Monsieur Roch, c’est une crâne idée... Quand on sort de ces maisons-là, voyez-vous ?... Mazette !... Quand on sort de là !... Puu... ut !...

Et, prolongeant en sifflement le son de cette exclamation qui lui était familière, il traça dans l’air, avec son bras, un geste dont l’amplitude embrassait le monde.

– Hé ! parbleu !... je le sais bien, acquiesça M. Roch qui répéta, en l’élargissant encore, le geste du curé. Hé ! parbleu !... à qui le dites-vous ?... Oui, mais c’est très cher ; c’est trop cher...

– C’est trop cher ?... riposta le curé... Ah ! dame... Écoutez donc... Toute la noblesse, toute l’élite... Ça n’est pas non plus de la petite bière, ça, Monsieur Roch !... Les Jésuites... Bigre ! ne confondons pas, je vous prie, autour avec alentour... Ainsi, moi, j’ai connu un général et deux évêques... Eh bien, ils en venaient... voilà !... Et les marquis, mon cher monsieur, y en a ! y en a !... Vous comprenez, ça se paie, ces choses-là !...

– Hé ! parbleu ! Je ne dis pas non... protesta M. Roch, ébloui... Évidemment, ça doit se payer !

Il ajouta, en se rengorgeant :

– D’ailleurs où serait le mérite ?... Car enfin, soyons justes... C’est comme moi, monsieur le curé... Une belle lampe, n’est-ce pas ? Je la vends plus cher qu’une vilaine...

– Voilà la question ! résuma le curé qui tapota l’épaule de M. Roch à menus coups affectueux et encourageants... Vous avez, mon cher paroissien, mis le doigt sur la question... Les Jésuites !... Bigre ! ça n’est pas rien !

Longtemps, ils se promenèrent, judicieux et prolixes, sous les tilleuls du presbytère, préparant à Sébastien un avenir splendide. Le soleil gouttelait d’entre les feuilles, sur leurs vêtements et sur les herbes de l’allée. L’air était lourd. Lentement, les mains croisées derrière le dos, ils marchaient, s’arrêtant, tous les cinq pas, très rouges, en sueur, l’âme remplie de rêves grandioses. Un petit chien les suivait qui, derrière eux, trottinait en boitant et tirait la langue. M. Roch répéta :

– Quand on a les Jésuites dans sa manche, on est sûr de faire son chemin !

Sur quoi, le curé appuya de son enthousiasme.

– Et quel chemin !... Car ce qu’ils ont le bras long, ces messieurs !... On ne peut pas... non, on ne peut pas s’en faire une idée.

Et sur un ton de confidence, il murmura d’une voix qui tremblait de respect et d’admiration :

– Et puis, vous savez... On dit qu’ils mènent le pape... Tout simplement !

Sébastien, en faveur de qui s’agitaient ces projets merveilleux, était un bel enfant, frais et blond, avec une carnation saine, embue de soleil, de grand air, et des yeux très francs, très doux, dont les prunelles n’avaient jusqu’ici reflété que du bonheur. Il avait la virilité fringante, la grâce élastique, des jeunes arbustes qui ont poussé, pleins de sève, dans les terres fertiles ; il avait aussi la candeur introublée de leur végétale vie. À l’école où il allait, depuis cinq ans, il n’avait rien appris, sinon à courir, à jouer, à se faire des muscles et du sang. Ses devoirs bâclés, ses leçons vite retenues, plus vite oubliées, n’étaient qu’un travail mécanique, presque corporel, sans plus d’importance mentale que le saut du mouton ; ils n’avaient développé, en lui, aucune impulsion cérébrale, déterminé aucun phénomène de spiritualité. Il aimait à se rouler dans l’herbe, grimper aux arbres, guetter le poisson au bord de la rivière, et il ne demandait à la nature que d’être un perpétuel champ de récréation. Son père, absorbé tout le jour par les multiples détails d’un commerce bien achalandé, n’avait pas eu le temps de semer en cet esprit vierge les premières semences de la vie intellectuelle. Il n’y songeait pas, aimant mieux, aux heures de loisir, prononcer des discours aux voisins assemblés devant sa boutique. Majestueux et hanté de transcendantales sottises, jamais, du reste, il n’eût consenti à descendre jusqu’aux naïves curiosités d’un enfant. Il faut dire, tout de suite, qu’il eût été l’homme le plus embarrassé du monde, car son ignorance égalait ses prétentions, lesquelles étaient infinies. Un soir d’orage, Sébastien désira savoir ce que c’était que le tonnerre : « C’est le bon Dieu qui n’est pas content », expliqua M. Roch, interloqué par cette brusque question qu’il n’avait pas prévue. À plusieurs autres interrogations qui mettaient, chaque fois, sa science en défaut, il se tirait d’affaire, avec cet invariable aphorisme : « Il y a des connaissances auxquelles un gamin de ton âge ne doit pas être initié. » Sébastien s’en tenait là, ne se sentant pas le goût de fouiller le secret des choses, ni de continuer cette vaine incursion à travers le domaine moral. Et il était retourné à ses jeux, sans en demander plus. À l’âge où le cerveau des enfants est déjà bourré de mensonges sentimentaux, de superstitions, de poésies déprimantes, il eut la chance de ne subir aucune de ces déformations habituelles, qui font partie de ce qu’on appelle l’éducation de la famille. En grandissant, loin de s’étioler, sa peau se colora d’un sang plus vif ; loin de se raidir, ses membres sans cesse en mouvement s’assouplirent, et ses yeux gardèrent cette expression profonde, qui est comme le reflet des grands espaces, et qui met de l’infini au mystérieux regard des bêtes. Mais on disait, dans le pays, que pour le fils d’un homme aussi spirituel, aussi savant, aussi à son aise que M. Roch, il était bien en retard, et que c’était bien malheureux. Le père ne s’en inquiétait pas. Il ne pouvait entrer dans sa pensée qu’un enfant, sorti de sa propre chair, pût mentir à sa naissance et manquer aux destinées brillantes qui l’attendaient.

– Comment m’appellé-je ? interrogeait-il parfois, en plongeant dans les yeux de Sébastien un regard dominateur.

– Joseph, Hippolyte, Elphège, Roch, répondait l’enfant sur le ton d’une leçon récitée.

– Souviens-toi toujours de cela... Aie sans cesse présent à l’esprit, mon nom... le nom des Roch... et tout ira bien. Répète un peu.

Et d’une voix précipitée, mangeant la moitié des syllabes, le petit Sébastien recommencerait :

– J’seph... p’lyte... phège Roch !

– Allons... c’est très bien ! complimentait le quincaillier, satisfait d’entendre un nom qu’il trouvait beau et magique comme un talisman.

M. Roch habitait, dans la rue de Paris, une maison reconnaissable à ses deux étages, et à son magasin, peint en vert foncé, rechampi de larges filets rouges. Derrière les glaces de la devanture, reluisaient des cuivreries, des lampes en porcelaine, des irrigateurs richement bronzés, dont les tuyaux de caoutchouc, déroulés en guirlandes, formaient avec les bouillottes, les couronnes tombales, les abat-jour dentelés, les soufflets en cuir rouge, cloutés d’or, des motifs de décoration ingénieux et séducteurs. Il tirait grande vanité de cette maison, la seule de la rue qui eût deux étages et fût couverte en ardoise ; ainsi que de ce magasin, le seul du pays qui montrât, inscrite sur un fond de marbre noir, une enseigne éblouissante, aux lettres dorées et en relief. Les voisins enviaient l’air de supériorité et de confortable rare que donnaient à cette habitation luxueuse, la façade, crépie de deux tons de jaune, et les fenêtres, encadrées de moulures historiées, d’une blancheur crue de plâtre neuf. Mais ils en étaient fiers pour la ville. M. Roch n’était point, d’ailleurs, un individu quelconque, et faisait honneur au pays, autant par son caractère que par sa maison. Il jouissait à Pervenchères d’une situation privilégiée. Sa réputation d’homme riche, ses qualités de beau parleur et l’orthodoxie de ses opinions le mettaient au-dessus de l’état d’un commerçant ordinaire. La bourgeoisie fusionnait avec lui, sans crainte de déchoir, les fonctionnaires les plus importants s’arrêtaient volontiers, au seuil de sa boutique, et causaient avec lui, sur « le pied d’égalité » ; chacun, selon son rang, lui marquait l’amitié la plus cordiale, ou la considération la plus respectueuse.

M. Roch était gros et rond, soufflé de graisse rose, avec un crâne tout petit que le front coupait carrément en façade plate et luisante. Le nez, d’une verticalité géométrique, continuait, sans inflexions ni ressauts, entre des joues, sans ombres ni plans, la ligne rigide du front. Un collier de barbe reliait de sa frange cotonneuse les deux oreilles, vastes, profondes, inverties et molles comme des fleurs d’arum. Les yeux, enchâssés dans les capsules charnues et trop saillantes des paupières, accusaient des pensées régulières, l’obéissance aux lois, le respect des autorités établies, et je ne sais quelle stupidité animale, tranquille, souveraine, qui s’élevait parfois jusqu’à la noblesse. Ce calme bovin, cette majesté lourde de ruminant en imposaient beaucoup aux gens qui croyaient y reconnaître tous les caractères de la race, de la dignité et de la force. Mais ce qui lui conciliait, mieux encore que ces avantages physiques, l’universelle estime, c’est que, opiniâtre liseur de journaux et de livres juridiques, il expliquait des choses, répétait, en les dénaturant, des phrases pompeuses, que ni lui, ni personne ne comprenait, et qui laissaient néanmoins, dans l’esprit des auditeurs, une impression de gêne admirative.

Sa conversation avec le curé l’avait fort excité. Toute la journée, il demeura plus grave que de coutume, plus préoccupé, distrait de sa besogne par une foule de pensées tumultueuses qui se livraient dans son crâne étroit à de trop rudes combats. Le soir, après dîner, il retint, longtemps, auprès de lui, le petit Sébastien qu’il observait à la dérobée, d’un air profond, sans lui parler de rien. Il dit seulement, le lendemain, à quelques clients notables, sur un ton de confidence : « Peut-être se passera-t-il, ici, bientôt, un événement important. Attendez-vous à une grosse nouvelle. » Si bien que, rentrés chez eux, les gens intrigués se livraient aux plus improbables conjectures. De maison en maison, le bruit courut que M. Roch allait se remarier. Il fut obligé de dissiper cette erreur flatteuse, et de mettre Pervenchères au courant de ses projets. D’ailleurs, quoiqu’il aimât à accaparer la curiosité publique par de petits mystères ingénieux qui amenaient des commentaires et des discussions sur sa personne, il n’était point homme à garder, de longs jours, un secret dont il pouvait tirer un hommage direct et prompt. Mais il ajouta :

– C’est un simple projet... il n’y a rien de fait encore... Je réfléchis, je pèse, je compare.

Deux raisons puissantes l’encourageaient dans le choix dispendieux qu’il avait fait du collège de Vannes : l’intérêt de Sébastien qui recevrait là une instruction « cossue », et ne pouvait manquer d’être façonné à de grandes choses ; sa propre vanité, surtout, qui serait délicieusement caressée, quand on dirait, en parlant de lui : « C’est le père du petit jeune homme qui est aux Jésuites. » Il accomplissait un devoir, plus qu’un devoir, un sacrifice dont il entendait bien écraser son fils, et se parer aux yeux de tous. En même temps, il augmentait notablement sa considération locale. C’était tentant. Cela méritait aussi de graves, de longues réflexions, car M. Roch ne pouvait jamais se résigner à prendre un parti avec simplicité. Il fallait qu’il tournât et retournât les choses sous toutes leurs faces, qu’il les étudiât sous tous leurs angles, et que, finalement, il se perdît dans une série de complications absurdes, lointaines, inextricables, tout à fait étrangères au sujet. Quoiqu’il connût, à un centime près, sa fortune, il voulut établir sa caisse de nouveau, repasser ses inventaires, vérifier minutieusement l’état de ses revenus. Il fit des comptes, équilibra des budgets, se posa des objections irréfutables, les réfuta par d’irréfutables raisonnements. Et ce furent les paroles du curé, qui toujours résonnaient à ses oreilles : « Et les marquis !... Y en a ! Y en a ! », bien plus que la bonne situation de ses affaires, qui achevèrent de le décider. En écrivant au père Recteur du collège de Vannes, il lui sembla qu’il entrait de plain-pied dans l’armorial de France.
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