Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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1.4


Face à la large baie vitrée, les mains croisées dans le dos, Paul Sampan ne pouvait décoller son regard du ballet nocturne qui agitait la ville. Du haut de son appartement cossu du 15è étage d’une rue très fréquentée de Lyon, les voitures ne représentaient pas plus d'importance que des lucioles argentées rasant le bitume, se croisant, se dépassant, s'évitant. Quelque part dans ce flot de véhicules, il y en avait un que conduisait Léopold, filant anonymement à travers le faible trafic de la nuit.

A l’inverse de la fluide chorégraphie que représentait le mouvement des voitures, son esprit était en proie à une ébullition désorganisée, où des interrogations se bousculaient et s’entrechoquaient. Que s’était-il passé lors de l’interruption de la diffusion ? Les gens avaient-ils "marché" ? Sa stratégie avait-elle été concluante ? D’après l’expression qu’affichaient les témoins directs, l’intervention de Léo avait dû être impressionnante, mais cela suffirait-il à convaincre les plus réticents ?

Lorsqu’il serait de retour, Léo comblerait ces lacunes et le rassurerait même sûrement. Mais d’autres questions resteraient encore en suspens, plus inquiétantes : qui était vraiment Léopold Tudal ? Comment réussissait-il ces tours de passe-passe saisissants ? Son aptitude exceptionnelle pour la prestidigitation était un élément de réponse, mais n’expliquait pas tout. Comment se faisait-il qu’on se sente violé lorsqu’il s’adressait à vous ? Et quel était son but à long terme ?

Il n’était pas envisageable de lui poser ces questions directement, sous peine de subir une longue explication sur la nécessité de garder ses projets, et l’origine de ses étonnantes aptitudes, dans le secret le plus total. Léo avait la fâcheuse habitude d’endormir ses interlocuteurs en leur disant exactement ce qu’ils voulaient entendre. Seule une longue expérience de la communication de masse et de la manipulation des consommateurs lui avait permis d’acquérir cette certitude. Il n’était pas publicitaire depuis quinze ans pour rien.

Ses connaissances en la nature humaine lui avaient également appris la manière d’appréhender les gens, et il avait pris le parti de considérer Léo en ami. Un ami dangereux, certes, mais un ami précieux.

De plus, il était persuadé que l’entreprise dans laquelle il venait de s’embarquer allait avoir des répercutions positives. S’ils se débrouillaient bien, cette religion pouvait se répandre, et se présenter au public comme le second fils de Dieu était un très bon départ. Choquant et fédérateur, ce statut de messie pouvait le propulser rapidement dans les hautes strates de la gloire. Mais si Léo n’était pas à la hauteur, cela pouvait également lui apporter une réputation de fou dangereux qui le suivrait toute sa vie. C’était une des raisons qui lui avait fait préférer une émission tardive d’une chaîne locale à un grand canal national. Mieux valait assurer un bon départ que se jeter dans le vide sans filet. Et le départ semblait être bon.

Un bâillement gagna sa mâchoire et, en gentleman qu’il était, il porta sa main à sa bouche pour en atténuer l’effet. Il devait être près de 3 heures 30, et l’excitation qui l’avait gagné lors de la diffusion de l’émission laissait peu à peu place à une saine fatigue. Si Léo se contentait de quelques heures de sommeil par nuit – à ce qu’il avait pu en juger – Paul avait des besoins conformes à ceux d’un organisme humain d’une quarantaine d’années.

Pour passer le temps, il se remit à penser aux circonstances étranges qui lui avaient fait rencontrer Léopold. Leur rencontre lui avait paru fortuite, sur le moment, mais il savait maintenant que c’était le fruit d’une savante orchestration. Lorsqu’il était venu le trouver, il était dans une agence de voyage, afin de se renseigner sur le prix d’un voyage en Syrie. « Je suis le nouveau messie et j’ai besoin de le faire connaître au monde » lui avait-il annoncé. A aucun moment Paul n’avait été dupe et n’avait réellement cru que cet inconnu était le nouveau représentant de Dieu sur terre. Mais il l’avait longuement fixé dans les yeux et avait accepté de l’aider et de devenir son conseiller en communication.

N’importe quel idiot aurait été capable de voir la somme d’argent qu’il était possible d’amasser avec un tel concept. Et comme il était en manque de liquidités, sa proposition venait à point nommé. Pour être sincère, il fallait franchement dire qu’il n’avait plus un seul contrat depuis six mois, suite à une campagne publicitaire ratée qui l’avait totalement discrédité aux yeux de ses clients potentiels. Il était comme ça, Paul, toujours à prendre des risques dans son métier, quitte à se mettre à dos la profession toute entière. Mais cette fois-ci, il avait flairé la juteuse proposition que lui avait proposée ce jeune inconnu, et avait sauté à pieds joints dans cette affaire.

Même les faibles rémunérations qui lui avaient été proposées dans les premiers mois ne l’avaient empêché d’accepter l’offre sans marchander. Il avait même proposé de l’héberger, dans son logement trop spacieux pour une personne, car son associé était tout bonnement à la rue. Ensemble, ils avaient manigancé une stratégie, et il avait perçu chez son protégé une ambition démesurée, mais difficilement identifiable. Au fil du temps, alors que leur projet devenait de plus en plus accompli, le messie lui avait paru de plus en plus énigmatique, et de moins en moins loquace sur son passé. En définitive, il ne savait pas grand chose de plus que ce qui avait été révélé à la médiavision quelques minutes auparavant.

Paul s’impatienta. Il fit quelques pas dans l’obscurité ouatée de son appartement, puis revint se poster devant le spectacle tranquillisant de la rue en mouvement. C’était des circonstances telles que celles-ci qui lui donnaient envie de recommencer à fumer. Léo lui avait dit un jour que la cigarette allait le tuer. Il l’avait cru et avait jeté son dernier paquet par la fenêtre.

Soudain, il entendit la clef manœuvrer dans la serrure et le loquet de la porte d’entrée effectuer un quart de tour. Il eut un faible sourire. Par le reflet que lui montrait la vitre, Paul devina à l’autre bout de la pièce la silhouette orange qui pénétrait dans l’appartement.

_ Tu n'as pas été suivi ? demanda-t-il vivement sans détourner son regard de l’agitation syncopée de la ville.

Il ne tenait pas à ce que n’importe qui sache qu’ils étaient liés. C’était pour l’instant tout ce qu’il avait de plus officieux.

_ Il n’y a aucun risque, répondit son invité. (Il se gratta le menton et ajouta) Je te sens inquiet Paul, mais il n’y a aucune raison de t’en faire, tout s’est déroulé selon nos plans.

_ Tu as été long ! reprit Paul, amer.

_ J’ai été retenu par le producteur de l’émission. Il voulait me proposer un poste de présentateur, mais j’ai refusé. C’était une âme sèche et âpre, mais je crois que nous aurons besoin de lui plus tard.

Tout en parlant, Léopold ôtait son costume et se vêtait d’habits plus conventionnels. De son coté, Paul n’avait pas quitté son observatoire et se demandait comment il avait pu juger l’âme du producteur « sèche et âpre », et pourquoi il était persuadé qu’ils auraient besoin de lui plus tard.

Ne laissant rien paraître de son trouble, il continua son interrogatoire aveugle, ne distinguant dans le sombre reflet que quelques taches de couleur qui déambulaient dans un décor flou.

_ Que s’est-il passé lorsque la rediffusion s’est interrompue ?

_ La puissance divine qui s’est manifestée était telle que les machines se sont éteintes.

La voix de Léo paraissait plus lointaine, et Paul ne distinguait plus de mouvement derrière lui. Il ne se retourna pas, supposant que l’autre était dans la cuisine en train de prendre un en-cas.

_ Je sais cela, dit-il, en haussant le ton. Nous en avions déjà parlé. Mais qu’as tu fait sur le plateau ?

_ J’ai fait un miracle, précisa Léo.

Dans la vitre, Paul le vit réintégrer la vaste pièce, un objet allongé à la main. Il était sûrement pieds nus car le bruit de succion de la peau sur le carrelage lui parvenait nettement.

_ Mais encore, insista-t-il.

Ses doigts dans son dos marquaient son agacement. Léo devait en être conscient mais, comme à son habitude, continuait à en faire fi.

_ J’ai multiplié les parapluies, baragouina-t-il, la bouche pleine.

_ Les parapluies ?

_ Oui, une idée d’un spectateur.

Ses mains se massaient l’une l’autre comme deux serpents hostiles voulant se manger.

_ Tu n’es pas très prolixe pour quelqu’un qui vient d’accomplir un miracle, lui fit-il remarquer.

_ Et toi tu me parais soucieux, rétorqua Léopold. Pourrais-je savoir ce qui te tourmente ?

_ Tu le sais déjà.

_ Mais encore ?

Paul sentit les sirènes de l’énervement le gagner.

_ Voilà ce qui me tracasse, lui cracha-il.

Il se retourna alors et éprouva aussitôt la sensation qu’il craignait de ressentir. Cela commença par un léger picotement derrière les paupières, ridicule, presque insignifiant. Puis il lui sembla subitement qu’une force pénétrait dans son crâne, sans ménagement, et cette sensation d’être violé, pénétré, dépouillé de son être, s’imposa à lui comme elle l’avait déjà fait par le passé. Il avait une idée claire, évidente de ce qu’il se passait dans sa tête mais il n’osait pas employer le mot de "lecture" dans les pensées. Il avait trop peur de s’abandonner à une forme de folie s’il se laissait aller à de telles idées. Il préférait continuer à nommer ce phénomène : "ça".

_ Ça, hurla-t-il donc en le fusillant du regard. C’est ça que je ne veux pas. Par l’amour de Dieu, si tu veux que nous continuions à travailler ensemble, arrête ça tout de suite, quoi que cela puisse être.

Léo retint son geste mental et croqua dans la glace qu’il tenait dans sa main. Sa légèreté apparente contrastait avec l’importance des propos qu’ils échangeaient depuis quelques minutes.

_ Ce que tu me demandes est difficile, confia-t-il, sans lâcher Paul de ses yeux bleus.

_ Je le crois, temporisa-t-il. Mais si tu veux, nous allons faire un pacte. Un pacte de non-agression en quelque sorte. Je ne te pose plus une seule question à propos de tes origines, de tes desseins et de la manière dont tu accomplis tes miracles. De ton coté, tu ne fais plus jamais ton truc sur moi.

Devant le mutisme de son interlocuteur, Paul reprit :

_ Tu apprendras que ce n’est pas en fouillant la tête des gens que l’on gagne leur confiance. Si tu veux quelque chose, demande-le-moi ! C’est comme cela que les choses fonctionnent ici.

Léopold pesa la chose durant quelques instants, engloutit avidement le reste de son esquimau. Puis il repartit dans la cuisine, sans doute pour jeter le bâtonnet. Paul faillit se départir de son calme apparent et lui intimer l’ordre de revenir, mais il attendit seulement qu’il réapparaisse.

_ C’est entendu, approuva-t-il.

Paul s’attendait à un ajout de la part de Léo, un bémol ou une clause supplémentaire. Mais rien ne vint et il se détendit.

_ Cela me va, assura-t-il à son tour, souriant. J’avais peur que nous ne parvenions pas à nous comprendre

_ Tu as raison, fit Léopold. Nos rapports seront beaucoup plus sains si je te demande les choses dont j’ai besoin. Je n’utiliserai mon "truc" qu’en cas de nécessité, je te le promets.

Paul sentit sa salive couler difficilement dans sa gorge. Il reprit néanmoins la conversation :

_ Et maintenant que nous sommes débarrassés de cette formalité, et que je peux sereinement te regarder dans les yeux, peux-tu me donner tes impressions sur ce qu’il s’est passé ce soir ?

_ Tout s’est impeccablement bien déroulé, selon nos prévisions les plus optimistes répondit Léo, guilleret. Ce que je nommerai le Grand Départ est un franc succès.

_ Le Grand Départ ?

_ Oui, car ce moment historique sera à l’avenir considéré comme le point de départ de notre aventure.

Paul s’installa dans son vaste canapé. Ses jambes ne le portaient plus. Léo, par contre, n’affichait aucune forme de fatigue ou d’exaspération, mis à par ses éternelles cernes noires. Il n’exprimait pratiquement jamais rien, songea un instant Paul.

_ Historique, souffla-t-il. Tu comptes donc entrer dans l’histoire ?

_ Tu en doutais ?

_ Non. Mais j’ai du mal à m’imaginer en train d’écrire l’histoire.

_ Tu t’y feras, ce n’est qu’un début. Pour l’heure, je te conseille d’aller te coucher, il est tard. Demain, nous avons du travail, il faut organiser une conférence de presse au plus tôt.

_ Je m’en occuperai, assura Paul, en baillant. J’ai déjà des contacts.

Léopold fit quelques pas en direction de la chambre qui lui était attitrée, puis se reprit.

_ Au fait, dit-il. J’ai promis que je serai demain matin au marché de Croix Rousse. Je me lèverai donc avant toi.

Paul se rappela avoir entendu Léopold en parler à la fin de l’émission.

_ Oui, c’est vrai approuva-t-il. Bonne idée, d’ailleurs, il faut te faire connaître. Mais pourquoi le marché de Croix Rousse ? Ce n’est pas le plus important de Lyon.

_ Oui, mais c’est le plus populaire.

En ce qui concernait l’opinion des masses, Paul faisait entièrement confiance à Léo. Il se leva laborieusement et se rendit à sa porte. De là, il cria à son associé, qui était déjà parti de son côté  :

_ Je vais donc au lit. Et toi tu va t’enfermer dans ta chambre, comme d’habitude ?

_ Bonne nuit, se contenta de répondre Léopold.

Fourbu, Paul pénétra dans ses quartiers. Les jours qui suivaient promettaient d’être exténuants, surtout en songeant que son partenaire ne dormait quasiment pas.

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