Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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1.5


Le soleil du matin baignait depuis longtemps l’étroite chambre d’une clarté automnale lorsque Léocadie émergea de son sommeil agité. Ses iris bleu clair, tirant sur l’indigo, éclorent sur la tapisserie mauve du plafond, fraîchement collée lorsque la nouvelle locataire avait intégré les lieux. Lentement, elle étira ses muscles, uns à uns, bailla trois fois, se frotta les yeux avec tendresse et retira la couette rose d’un geste vif. Ses pieds rencontrèrent la moquette blanche avec volupté et ses yeux parcoururent la pièce d’un vaste mouvement. Elle lui semblait encore plus minuscule que la veille au soir : sans doute pas plus de dix mètres carrés, dont quatre était déjà occupés par le lit à baldaquin. Le reste était jonché de meubles de style rococo, de babioles sans autres intérêts que leur laideur apparente et d’un chevalet replié contre un mur. Elle zyeuta rapidement les nombreuses photos qui avaient la bonne idée de cacher une partie des murs et fut frappée par la qualité des scènes que représentaient ces œuvres.

Indéniablement, Sophie était une artiste. Et comme tous les artistes, elle avait la fâcheuse tendance à vivre dans un univers bizarre, où le mauvais goût régnait en maître, et où les appareils photos mécaniques étaient préférés au numériques. Mais où trouve-t-elle un laboratoire capable de développer des photos depuis une pellicule ? se demanda-t-elle. Il devait s’agir d’une entreprise spécialiste des artistes photographes et rétrogrades.

Léocadie enfila un pull confortable, en laine bleue et blanche, et s’engagea dans l’escalier en bois qui rejoignait le rez-de-chaussée. Là, elle déboucha sur une pièce claire, aux tons crème et à la décoration empreinte de nostalgie. Attablée sur son système de médiavision, son amie ne faisait pas attention à elle. Elle se passionnait pour une frise historique qui défilait sur l’écran.

_ Bonjour, fit-elle d’une voix un peu rocailleuse.

Sophie teinta le moniteur et se retourna. Elle était radieuse.

_ Tu es enfin réveillée, dit-elle. Tu veux du café ?

Léocadie acquiesça mollement.

_ Fait chauffer la cafetière.

Dans le prolongement du doigt que tendait Sophie, attendait une cafetière à "chaussette", posée sur une plaque à induction. Curieux assemblage ! Depuis quelques minutes, Léocadie se demandait si elle n’était pas retournée quelques siècles en arrière, mais la vue de la plaque, relativement moderne, la rassura. La veille, elle avait quitté un monde totalement crasseux et obsolète, à cause à la cupidité du maître des lieux, pour atterrir dans un univers non moins désuet. Mais cette fois, ce n’était pas un manque de moyens qui était en cause, mais juste un singulier goût pour l’histoire – et tout ce qui était ancien. Car Sophie n’avait pas le moindre problème d’argent, ses parents veillaient à ce qu’elle ne manque de rien et que ses premiers pas dans la vie adulte soient du meilleur augure possible.

Léocadie mit la plaque en marche, puis elle chercha un bol dans les placards suspendus. Elle tomba sur une pile de récipients étranges, il lui semblait qu’ils étaient…en céramique.

_ Je n’avais jamais vu ces bols, remarqua-elle à haute voix.

_ Oui, confirma Sophie, ils sont neufs…enfin, je les ai achetés récemment dans une brocante. Tu peux les utiliser.

Léocadie en prit un et le déposa sur la table centrale, qui occupait une grande partie de l’espace. Elle se servit une rasade de café et s’installa.

_ Je m’excuse pour la scène de larmes, avoua-t-elle, la tête dans le bol. Je ne te remercierai jamais assez pour tout ce que tu fais pour moi.

Sophie éteignit complètement l’écran, qui laissa place au logo de l’entreprise qui avait fourni le système, une sorte étoile en ruban de plusieurs couleurs.

_ Ce n’est rien, assura-t-elle. Tu ferais la même chose pour moi. As-tu pensé à ce que je te disais cette nuit, au mec idéal ?

Léocadie but une gorgée de café. Il était très bon et lui réchauffa agréablement le corps.

_ Un peu, dit-elle. Mais je ne suis pas sûr d’avoir un idéal masculin. Tu sais, du moment que c’est un mec bien…

_ Tu parles, railla sa copine, je suis certaine que tu as une idée bien arrêtée sur la question, mais que tu te fais prier, comme d’habitude.

Si on reconnaissait une bonne copine à l’habileté avec laquelle elle pouvait lire dans votre esprit, Sophie était vraiment une bonne copine.

_ Ouais, avoua-t-elle. J’ai quelques idées, mais rien de très précis.

_ Accouche, lui pria Sophie, qui s’était assise à ses côtés.

_ Alors, d’abord, il serait sûrement grand et brun, avec beaucoup de charme.

_ Classique, répondit la confidente. Ensuite ?

Léocadie fit semblant de réfléchir en levant les yeux vers le plafond.

_ Des yeux bleus, profonds et ténébreux. Quelque chose de mystérieux dans le regard et dans sa façon d’être aussi, sa façon d’agir.

_ Un grand brun, ténébreux et farfelu, récapitula Sophie.

_ Pas forcément farfelu, corrigea Léocadie. Mais j’aimerais quelqu’un dont je ne fasse pas le tour en quelques jours. Il faudrait qu’il me surprenne régulièrement, que je découvre tous les jours une facette différente de sa personnalité. Avec une certaine anarchie dans ses idées. Je ne veux pas qu’il ait toujours réponse à tout, qu’il soit incollable, mais pas un idiot non plus.

_ Qu’il soit aussi compliqué que toi, en quelque sorte, récapitula la copine.

_ Oui, je crois, fit Léocadie pensivement.

_ Et dans quel secteur d’activité tu le veux ? Aristocrate, homme d’affaire, ingénieur, artiste, artisan…

_ Je ne sais pas trop. Pas dans l’aristocratie, en tout cas. Quelqu’un de simple, un homme de la rue, peut-être.

_ Un paysan ? proposa l’entremetteuse.

_ Non, mais ça va pas ? s’exclama Léocadie.

Les deux filles s’esclaffèrent, comme cela leur arrive souvent. Puis Sophie se lança dans l’imitation de l’accent campagnard, sous les rires de Léo, ce qui donnait à peu près ceci :

_ Viens donc par-là, ma grosse Germaine, vient que je t’insémine ! Allez, viens ma femme…

Léo était écroulée sur la table, tandis que Sophie singeait ce qu’elle prenait pour un homme de la terre et courait après une personne imaginaire autour de la pièce. Lorsque les deux filles reprirent leur sérieux, Léocadie précisa :

_ En tout cas, il aurait les cheveux courts, ou même rasés. Je n’aime pas les types qui se croient virils ou romantiques, avec une tignasse d’aborigène.

_ Noté, acquiesça Sophie. Je vois que tu en as assez des bellâtres aux cheveux longs.

_ Et toi, c’est quoi ton mec idéal ? fit-elle subitement.

Sophie devint toute rouge et se mit à bégayer :

_ Tu sais, moi, j’ai des goûts un peu spéciaux…et, ho, t’as vu ! La média dit qu’on n’a rien à manger pour midi. Vu l’heure, il va falloir qu’on aille vite au marché avant qu’il ne finisse. Et il faut que tu te prépares.

Léocadie, pourtant pleinement consciente de la manœuvre de diversion qu’avait péniblement réalisée son amie, approuva placidement. Elle était morte de faim. Cependant elle remarqua :

_ Tu n’as pas besoin de moi pour faire tes achats. Tu n’as qu’à y aller toute seule, pendant ce temps, je vais me laver et mettre la table.

_ Non, rétorqua Sophie d’un ton péremptoire. Tu viens avec moi. Je vais te montrer un peu ce qu’est la vie. Allez, à la douche, et plus vite que ça.

Sur ce, Léocadie bondit hors de sa chaise, gravit les marches de l’escalier en trombe et fit sa toilette en un éclair. Quelques minutes plus tard, les deux amies sortaient ensemble dans la rue bruyante qui jouxtait le logement.

_ C’est loin ? s’inquiéta Léo.

_ Non. Cinq minutes de marche. Au fait, c’est qui ?

_ Pardon ?

Sophie lui lança un regard complice.

_ Ta description. Ton mec idéal, c’est qui ?

_ Mais c’est personne ! se défendit-elle.

Le reste de la marche se poursuivit en silence, mais Sophie trouvait que la description était bien trop précise pour qu’elle ne désigne personne en particulier.

En arrivant sur la place du marché, des odeurs mêlées de nourriture et de transpiration humaine leur parvint, ainsi que les nombreux bruits de conversation qui volaient. Ce marché était vraiment très prisé, et même à l’heure de sa fermeture, le lieu était bondé. Léocadie prit son amie par l’épaule.

_ Va faire tes courses, je vais flâner un peu. On se retrouve ici.

Sophie n’avait pas eu le temps de protester que Léo se retrouva mêlée à la foule qui allait et venait à la recherche d’une denrée relativement fraîche, en cette heure avancée. A toi les courses, et à moi la liberté, se dit-elle en se frayant un chemin dans la foule. Elle était bien décidée à faire quelques rencontres intéressantes.

Après plusieurs minutes de déambulations aléatoires à travers les stands, elle aperçut les halles, et stoppa net. Un flash lui rappela qu’elle était déjà venue ici, cette nuit, et avait vu ces pauvres marchants installer leurs étals réfrigérés. Elle eut un regard ému pour l’estafette des "poissons Carnaugh", et pour le distributeur de glace industrielle. Elle reconnut instantanément un boucher et un charcutier qui rangeaient leurs précieux invendus. Comment ces gens pouvaient-ils accepter de sacrifier leur vie privée et leur santé, pour ce travail si peu considéré et sans doute mal rétribué ? Comment faisaient les autres pour supporter des métiers si difficile, alors qu’elle se permettait de faire la fine bouche ? Devant cet étalage d’efforts et de dénégation personnelle, elle se sentit un peu honteuse de son élitisme face au travail et décida de se renseigner sur les emplois qui existaient au marché. Peut-être pouvait-elle en dénicher qui ne soient pas trop pénibles…en attendant de découvrir l’homme parfait.

Elle s’approcha du stand qui était le plus près d’elle, une poissonnerie à première vue. Comme de coutume, des poissons étaient alignés dans leur bac réfrigéré, couchés sur le flanc, la bouche béante et corps luisant. Ça n’a pas dû changer depuis des siècles, se dit Léo, les techniques de conservation sont réellement antédiluviennes. Des glaçons dans un réacteur frigorifique est le tour est joué.

_ C’est pour quoi, ma p’tite dame ? Lui lança un gros moustachu, de l’autre côté du banc de poissons.

_ Je voudrais savoir si vous recherchiez…

Elle ne put mener sa phrase à terme, car son regard venait de se poser sur le banc de poissons qui dégelaient à hauteur de son visage. Des sardines, des mérous, des cabillauds, des tanches, un rouget et quelques harengs, couchés sur le flan comme à la sieste des enfants, la fixaient tous de leur même œil torve et maladif. Une sole se trouvait en marge de cette photo de famille, comme mise à l’écart pour mauvaise conduite, et sa bouche hagarde semblait pousser un cri silencieux, ridicule et paniqué.

_ Non, désolé, c’est rien, balbutia-t-elle avec dégoût. Au revoir.

Les mains cramponnées dans ses poches et les dents serrées, elle s’éloigna de cet îlot morbide et se dirigea vivement vers un autre stand. Celui-ci semblait plus accueillant, c’était une boulangerie. Avant qu’elle n’ait pu ouvrir la bouche, une voix la prévint :

_ Désolé, nous n’avons plus de pain. Nous fermons.

Elle leva la tête en direction de l’origine de cet avertissement et ses yeux se posèrent sur un jeune homme d’environ son âge qui époussetait les miettes d’un bac à pain vide.

_ Bonjour, fit-elle aimablement. Je ne veux pas de pain, mais je voudrais savoir si vous recherchiez du personnel.

_ Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, répondit le garçon, mais à mon avis tu frappes à la mauvaise porte. J’ai été embauché ce matin, alors il y a peu de chances pour que mes employeurs aient besoin de personnel.

Le tutoiement la frappa, mais ne la dérangea pas. Cela allait sûrement permettre de faciliter la conversation.

_ Tu sais où je peux aller pour trouver du travail, ici ?

_ N’importe où. Ce n’est pas le boulot qui manque. Mais je te préviens, ce ne sont pas des parties de plaisir.

_ Super, siffla Léocadie entre ses dents. Exactement ce que je ne voulais pas entendre.

Ce fut à ce moment qu’une vive agitation se manifesta dans un recoin de son champ de vision, et elle détourna son attention. Les voix, les corps, les regards convergeaient tous vers une même fuyante, située au delà de ce qu’elle pouvait voir. Intriguée, elle délaissa sa recherche d’emploi stérile et se dirigea vers la source du trouble.

Derrière elle, retentit une exclamation, provenant de l'épousseteur de miettes de pain intérimaire qui se nommait Romain :

_ Putain. C'est Léo !

Ça commence à devenir lassant, grogna intérieurement Léocadie.

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