Prologue : Un drame La religion est le soupir de la créature opprimée, le cœur d’un monde sans cœur et l’âme d’une époque sans âme. Elle est l’opium du peuple Karl Marx 1








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1.7


Un sourire illumina le visage enfantin de Léocadie.

_ Tu me fais marcher, déclara-t-elle à Romain. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui partage mes convictions politiques.

_ Je ne les partage pas, corrigea-t-il. Mais il s’avère que j’adhère à ta vision des choses, car j’avais la même il y a quelques années.

Ils se faisaient face, tous deux assis en tailleur sur un tapis bariolé et moelleux, dans la chambre de Romain. Elle avait mis quelques jours avant d’accepter ses invitations et de venir visiter son antre. Comme il l’avait expliqué, il partageait avec les anciennes connaissances de Léopold un loft spacieux, découpé en quartiers individuels qui se rejoignaient dans une salle à manger conviviale.

_ Le marxisme est une bonne idée, à la base, ajouta-t-il. Mais c’est irréalisable.

_ Irréalisable ? s’étonna Léo.

_ Oui, d’ailleurs, tous les foyers communistes sont éteints depuis de longues années.

_ Il ne faut pas confondre marxisme et communisme, précisa Léocadie, en pointilleuse spécialiste.

Romain manifesta quelques signe d’agacement, mais insignifiants.

_ Je suis bien d’accord avec toi, admit-il. Je n’ai pas lu Marx, mais je ne crois pas que son idée de révolution politique puisse voir le jour. Tu comprends, une révolution par le peuple, pour le peuple et avec le peuple pour seul moteur, c’est voué à ne pas durer plus d’une semaine.

Subitement, Léocadie n’avait plus envie de sourire, car son avis était contredit. Et elle n’aimait pas qu’on la contredise.

_ Tu préfères peut-être que le pouvoir soit maîtrisé par un seul homme ? La dictature a montré ses limites, je te rappelle.

_ Je sais bien que la tyrannie n’est pas une solution, mais c’est une alternative comme une autre. Cela tient simplement à la nature de l’homme.

_ Comment ça ? s’étonna de nouveau Léocadie.

Romain recala sa position assise et fit craquer quelques articulations.

_ C’est simple, expliqua-t-il. L’homme est un animal qui a évolué un peu trop vite. Il a gardé ses instincts, mais il a du mal à les accepter. Un des effets les plus flagrants de cette dualité, c’est qu’il est incapable de penser avec globalité, il fait passer ses intérêts personnels avant ceux de la tribu. Par exemple, un quidam, sans signe particulier, est incapable de juger de ses actions au niveau mondial, car son instinct le guidera inconsciemment vers la solution qui sera la meilleure pour lui. Ceci explique que si peu d’actions concertées et générales voient le jour, et que celles qui existent soient si partiales et si mal adaptées au plus grand nombre.

_ Tu veux dire que pour toi, le monde est trop égoïste pour réussir une révolution marxiste ?

_ Et même pour réussir n’importe quelle action cohérente et cordonnée, compléta Romain avec fougue. Mais cela va plus loin : tu connais l’expression l’homme est un loup pour l’homme ?

Léocadie, quelque peu déconcertée, opina du bonnet.

_ Et bien, reprit-il, c’est exactement ce qu’il se passe dans la réalité. L’homme est encore imprégné de tous les instincts de survie qui placent les autres individus dans le camp des ennemis potentiels. Ainsi, il ne peut pas se rapprocher de son prochain sans arrières pensés, sans se demander si l’autre est de bonne foi ou si un mauvais coup se prépare dans son dos. Normalement, nous autres habitants de la terre devrions tous nous considérer comme des frères, ou au moins comme des alliés, mais il n’en est rien. Nous aimons tous davantage notre petite personne et notre petit confort que notre prochain et notre monde global. C’est comme ça.

« Et si on jette un coup d’œil sur l’exemple des animaux, on remarque la même chose. Dans le règne animal, seuls les insectes parviennent à cet esprit de globalité, de cohésion sociale, à cet oubli des aspirations personnelles au profit de la collectivité. Mais tu remarqueras une chose : il y a toujours une reine, ou un maître, commun à toute la population. Un seul dirigeant. Ceci montre donc qu’il est impensable que les hommes, dans leur état d’évolution actuelle, puissent accéder à une forme d’auto-gestion populaire, à laquelle tous les animaux ont pour l’instant préféré des structures hiérarchiques, sous forme de tribus, de clans, ou de ruches.

Léocadie gardait le silence. Romain se demanda à quel point son discours avait bouleversé ses convictions. Il n’avait pourtant pas eu l’impression d’avoir réalisé une harangue formidable. Il continua :

_ La révolution marxiste n’est qu’une utopie. La prise du pouvoir est réalisable, mais le maintient de la stabilité par la seule autorité – ou plutôt le manque d’autorité – du peuple révolutionnaire est illusoire. Il y aura toujours quelqu’un qui voudra tirer la couverture vers lui. A ton avis, qu’est ce qui empêche un couple de le faire ?

Léocadie parut méditer la question, puis répondit d’une vois faible :

_ L’amour, ou au moins de l’affection.

_ Je suis d’accord avec toi. L’amour entre deux personnes peut créer un lien assez solide pour écarter les sentiments égoïstes. Mais il n’est pas dans la nature de l’homme d’aimer tout le monde. Donc une entente universelle est impossible. Et une seule inégalité entraînerait forcément des jalousies, des inimitiés, d’autres appétits personnels et d’autres inégalités. Et ainsi de suite.

Léocadie était dubitative.

_ Est-ce que tu es sûr de toi ? demanda-t-elle à brûle pourpoint.

_ Ce n’est peut être pas la vérité, mais c’est une alternative.

Léocadie fit alors une moue boudeuse, entre le dédain et la résignation.

_ Ma foi, fit-elle. C’est une théorie intéressante. Je doute qu’elle aille aussi loin que l’idéologie marxiste, mais c’est bien pensé.

Romain partit dans un rire aigu qui la surprit.

_ Alors ça, c’est fort, affirma-t-il. Tu n’as jamais pris un seul de mes mots au sérieux, et tu t’es contentée d’avoir l’air intéressé pour que je continue mon raisonnement jusqu’au bout.

_ Disons que je ne suis pas aussi influençable que j’en ai l’air, précisa-t-elle. Lorsque j’ai une idée dans le crâne, je n’en démords pas, puisse le ciel s’écrouler sur ma tête. Ainsi, tu n’as donc aucun idéal, si je comprends bien.

_ J’ai perdu tout idéal depuis longtemps rétorqua-t-il froidement, quelque peu vexé. Et ce que je dis est écrit dans l’histoire. Je n’invente rien.

_ Et c’est durant tous tes petits boulots que tu as forgé ces convictions ?

_ Ça y a contribué. Disons que c’est un élément de réponse ; ce n’est peut-être pas la réalité, mais c’est une alternative.

_ Pourquoi est-ce que tu répètes toujours cette phrase ? s’écria Léocadie. C’est agaçant.

_ C’est une phrase qui me plaît, avoua Romain. Elle signifie que tout n’est pas blanc ou noir, et qu’il existe une alternative, une troisième voie, à chaque décision qui peut être prise par un groupe d’individus.

_ Je comprends.

Léocadie remuait depuis un certain temps, car sa position assise lui faisait mal aux genoux. Pourtant elle se sentait étrangement bien, ici. Ce lieu lui parlait. L’état général était proche de la vétusté, l’aménagement était épuré, voire spartiate, mais le tout parfaitement fonctionnel. Chaque pièce qu’elle avait pu apercevoir donnait une impression de liberté dans sa décoration, dans l’agencement minimaliste dont elle faisait l’objet. Ici, on vouait un culte à la simplicité. Néanmoins, un détail, sans doute infime, la choquait sans qu’elle n’arrive à le définir. Il y avait quelque chose qui clochait. Toutefois, la discussion lui plaisait, et il semblait bien qu’elle avait enfin trouvé quelqu’un qui soit sur la même longueur d’onde qu’elle, avec qui elle allait pouvoir échanger ses points de vue et débattre des heures durant.

Soudain, en fouillant la pièce du regard, elle eut une idée, une idée à l’effrayante précision.

_ C’était la chambre de Léopold ! s’exclama-t-elle.

_ Effectivement, approuva-t-il. Comment as-tu deviné ?

_ Je…n’en savais rien, avoua-t-elle.

_ Cette chambre est celle du doyen, car c’est la plus spacieuse de toutes, commenta Romain. Lorsque Léo était parmi nous, elle lui incombait. Logiquement, elle aurait dû être attribuée à Marc, mais il ne voulait aménager ici. Alors c’est devenu la mienne.

_ Tu parles de lui comme s’il était mort, remarqua-t-elle. C’est un peu dur, non ?

_ En ce qui me concerne, je préférerais qu’il le soit, annonça sombrement Romain.

_ Je te trouve sévère avec lui. On ne sait pas ce qu’il s’est passé.

_ Je ne suis pas sévère, rétorqua-t-il. Je le nie, tout simplement. Je pense que ce n’est pas lui que l’on voit partout.

Sur l’instant, Léocadie ne trouva rien à dire à cette réplique. La question méritait en effet d’être posée : était-ce bien Léopold Tudal, l’artiste talentueux et respectueux, l’ami des gens de la rue et l’ennemi de la société qui revendiquait sa filiation divine et qui faisait toutes ces démonstrations ahurissantes ? Un tel revirement de personnalité était-il possible ?

_ Certains aspects de son caractère sont incompatibles avec son activité actuelle, continua Romain, les yeux brillants du souvenir de son ami. Primo, il refusait tout affichage, toute publicité sur sa personne. Il adoptait un profil bas en toute circonstance, et n’avouait son véritable nom qu’aux personnes qu’il savait dignes de confiance. Deuzio, il était contre toute forme de religion, de quelque nature qu’elle soit. Il méprisait les fêtes religieuses, de Noël à l’Ascension, il pestait contre le Ramadan et considérait les établissements Kachères comme des repaires d’escrocs. Il lui était impossible d’en faire son fond de commerce sans trahir toutes ses convictions les plus profondes. Tercio, je n’ai pas vu de mes propres yeux ce qu’il s’est passé à l’émission, mais jamais il n’aurait utilisé ses connaissances en prestidigitation pour faire sa promotion personnelle. C’était contre la déontologie qu’il s’est fixée en exerçant son art dans la rue. Et Léo était un homme de principe, jamais il ne déviait d’un pouce des règles qu’il s’était fixées. C’était pour nous un véritable modèle.

Léocadie restait dubitative devant le raisonnement de Romain. Puis, prudemment, elle demanda :

_ Tu crois que c’était de la magie, la multiplication des parapluies ?

_ Oui, de la prestidigitation. Il était largement assez doué.

_ Alors, ce serait ça ? fit-elle pensivement

_ C’est évident, qu’est ce que tu crois ?

_ Rien, dit-elle, prudemment. Alors c’est comme s’il avait vendu son âme au diable, pour toi.

_ Non. Le diable n’est pas assez fort pour s’en prendre à Léo.

_ Bien parlé, mon frère, interrompit une autre voix, joyeuse et chantante, avec un accent étrange.

Du côté de la porte, une ombre imprécise bougeait. Léocadie leva les yeux et un grand gaillard, bien bâti, le corps couvert de tâches de couleurs vives, se dessina faiblement en contre-jour.

_ Je ne sais pas à qui tu parles, Romain, mais tes paroles sont sincères. Notre ami Léo n’est plus, et c’est triste.

Léocadie se leva maladroitement pour accueillir le nouveau venu, et pour le voir de plus près.

_ Je suis Gino, se présenta l’inconnu. Je peignais dans la pièce d’à côté.

Voilà qui expliquait les bribes de couleurs. Ce jeune homme devait avoir un style plutôt…expansif.

_ Léocadie, répondit-elle.

_ Curieux prénom, constata Gino. Je ne savais même pas qu’il existait.

_ Oui, c’est très vieux. Mais tu peins dans ta chambre ?

Gino gratta ses longs cheveux gras avec la pointe d’un pinceau. Léocadie remarqua que des mèches involontairement colorées pointaient un peu partout dans sa tignasse.

_ Non, intervint Romain, mais depuis que Léo est partit, il y a une chambre de libre. Gino en a fait son atelier.

_ Ouais, approuva-t-il en exhibant toutes ses dents. Bon, je crois que je vais vous laisser. A la prochaine.

Il la salua en abaissant un chapeau imaginaire et tourna les talons. Pendant que ses pas résonnaient encore mollement jusqu’à la chambre, Romain lui glissa à l’oreille :

_ Ne te fie pas à son air presque banal, il est fou.

Puis le visage de Léocadie pivota et, sans vraiment savoir pourquoi, elle l’embrassa.

_ J’aime bien cet endroit, lui confia-t-elle.

Elle ne regrettait pas son baiser.

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