Fier de ne pas être un pur-sang








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Camilo José Cela Trulock
Romancier espagnol (Padrón, La Corogne, 1916).

Celui qui s'est battu dans les rangs nationalistes pendant la guerre civile est un provocateur dans ses écrits, à contre-courant de l'idéologie dominante: les rêves d'une nouvelle grandeur espagnole s'accommodent mal de sa description réaliste de la misère, dans une langue affranchie de toutes les censures.


Parfois controversé, en partie à cause de liens non tranchés avec le pouvoir franquiste, ce touche-à-tout littéraire a su enrichir sa prose de trouvailles verbales puisées dans la langue dite vulgaire. En lui décernant le prix Nobel, en 1989, l'Académie suédoise a voulu honorer la figure la plus éminente de la rénovation littéraire dans l'Espagne de l'après-guerre.



Fier de ne pas être un pur-sang


La famille paternelle de Camilo José Cela est galicienne. Sa mère, Camila Emmanuella Trulock y Bertorini – un nom d'héroïne de Byron, dira-t-il –, est d'origine anglaise et italienne: la petite-fille d'un Bertorini de Pise ayant fui l'Italie pour des raisons politiques épousera John Trulock, lequel viendra en Galice pour diriger une pittoresque ligne de chemin de fer; de ce mariage naîtra Camila Emmanuella. «Je suis né de ces trois sangs anglais-italien-espagnol, se sentir lié à de nombreuses géographies ne me semble pas, du moins pour un écrivain, présenter un inconvénient», pourra déclarer Cela.


La famille s'installe à Madrid lorsque Camilo a neuf ans. Bachelier, il y commencera des études de médecine, abandonnées dès la première année. Quand, en 1936, éclate la guerre civile, il a vingt ans. Il reste encore quatorze mois à Madrid, pour un temps capitale de la République, puis passe en zone nationaliste, où il se bat avec les troupes de Franco. Il reviendra à Madrid après la guerre et y commencera des études de droit, qu'il abandonnera elles aussi.



Les années décisives


En 1942, la guerre civile est finie depuis trois ans et les plus grands écrivains sont morts, en exil ou silencieux. L'idéologie qui a triomphé a imposé au pays ses normes, sa morale bien-pensante: les déviations de tout ordre sont effacées, châtiées, étouffées.



La Famille de Pascual Duarte


C'est dans ce contexte que Cela publie la Famille de Pascual Duarte, livre dérangeant – le monde rural qu'il y dépeint est livré à la misère et à l'absence de loi – mais épargné par la censure, qui préfère sans doute voir une fatalité là où les structures archaïques de la société espagnole pourraient être tenues pour responsables de la violence, du crime gratuit. Dans sa cellule de condamné à mort, le héros du roman, Duarte, raconte sa vie, parsemée d'assassinats: celui de sa chienne, celui de la jument qui a provoqué l'avortement de sa femme, et pour finir celui de sa mère. Dès sa publication, ce tourbillon de sang s'impose comme une œuvre novatrice et emblématique de l'après-guerre: la confession d'un être, certes fruste, dont la conscience malheureuse est prisonnière de la fatalité, ne peut qu'émouvoir dans un pays où presque tout le monde se débat pour survivre. Cette première œuvre annonce le renouveau du roman espagnol: écrivant à partir de la réalité contemporaine, Cela ouvre la voie à ce qui pourra être le roman social, même si, en dépit des apparences, il ne dénonce rien, figeant ses personnages dans un monde absurde, hors de l'histoire.



L'après-guerre


Au sortir de la guerre, Cela contracte la tuberculose; le sanatorium sera la matière de Pavillon de repos, publié en 1943. A-t-il lu la Montagne magique de Thomas Mann? Après ce livre, qui est d'abord l'expérience de l'auteur, Cela publie Nouvelles Tribulations et Mésaventures de Lazarillo de Tormes, pastiche du picaresque Lazarillo de Tormes.


L'immédiat après-guerre est le temps de l'élaboration de l'œuvre maîtresse de Cela, la Ruche, qui lui vaut à la fois controverses et consécration. Interdite par la censure en 1946 – et son auteur, qui lui-même fit partie un temps de la censure franquiste, expulsé de l'association de presse de Madrid –, elle ne sera publiée qu'en 1951, à Buenos Aires, tandis que l'édition espagnole se fera attendre jusqu'en 1963, quand s'ébauchera la sortie du pays de son autarcie.



Éthique et esthétique des voyages


En 1948 paraît Voyage en Alcarria, qui sera suivi d'autres livres de voyages, de Du Miño à la Bidassoa (1952) et Juifs, Maures et Chrétiens (1956) à Voyage andalou (1959) et Voyage dans les Pyrénées de Lérida (1965). Renouant avec la tradition des écrivains du début du siècle – Miguel de Unamuno y Jugo, Antonio Machado – qui, en période de crise de l'Espagne, essayaient de retrouver leur pays dans le paysage géographique et humain, Cela redécouvre l'Espagne profonde, dénonce, tout en gardant son humour, les plaies et misères de la campagne, stigmatise ses injustices humaines et structurelles, dans un style incisif à la limite de la caricature, qui atteint sa perfection dans Histoires d'Espagne: les aveugles, les sots (1958).


Un autre voyage lui fera découvrir l'Amérique, autre terre d'hispanité. Reçu officiellement au Venezuela, il y écrira la Catira (1955). Mais son activité littéraire ne se limite pas à l'écriture: de Majorque il dirige et édite une revue littéraire, Papeles de Son Armadans. Élu membre de l'Académie royale espagnole en 1957, Cela reçoit les plus grandes récompenses littéraires de son pays, et, finalement, le prix Nobel de littérature, en 1989.



L'inlassable défricheur du langage


Plus de cent titres rassemblent poèmes, romans, livres de voyages, articles de presse, mémoires, pièces de théâtre. Dans ses romans, la rénovation formelle se poursuit à un rythme tel que Cela a pu être considéré comme novateur ou pionnier du roman réaliste de l'après-guerre, du récit néopicaresque, du récit de voyage avec un arrière-fond sociologique. Il se fixe de véritables paris: après Pascual Duarte, où les faits et méfaits du personnage se succèdent sans pause, il décide d'écrire un roman statique, une poésie de l'attente de la mort, Pavillon de repos. Après la Ruche, les romans qu'il écrit sont tous des incursions dans des voies nouvelles. La Catira, roman des llanos vénézuéliens à l'instar de ceux des grands romanciers autochtones, est une sorte d'exaltation jubilatoire, où l'auteur montre qu'il peut écrire dans le langage d'un autre continent. San Camilo 1936 (1969) est un roman dont l'action se situe à la veille de la guerre civile. Office des ténèbres 5 (1973) offre une vision de l'humanité digne des œuvres les plus tourmentées de Jérôme Bosch: sous le regard désabusé d'un moribond, toutes les croyances sont tournées en une monstrueuse dérision. Les derniers romans, Mazurka pour deux morts (1983) et Cristo versus Arizona (1988), ont suscité un enthousiasme inégal: ils ne parviennent guère à renouveler les bonheurs d'écriture des premières œuvres. De cette profusion se dégagent des constantes qui traversent toute l'œuvre: la passion de la langue, l'humour, la présence de la tradition picaresque.



La langue populaire


La grande originalité de Cela est d'avoir dès son premier grand roman fait entrer la langue populaire dans la littérature: alors que la pudibonderie règne encore sur le langage, il introduit dans ses livres la langue des gueux et des va-nu-pieds et, en ethnologue du langage, traque les parlers enracinés dans les régions qu'il traverse. Son Dictionnaire secret (1968) témoigne de cette volonté de déterrer les mots oubliés, les mots tabous, posant ainsi le problème de la langue et de ses limites: ce livre connaîtra un succès lié à l'interdit dans un pays où la littérature érotique a toujours été censurée. Pour Cela, les mots sont des «outils de travail qui ne doivent pas être disqualifiés en raison de leur sens».



L'humour


L'humour, d'abord satirique, tend à ridiculiser par le verbe une société qui cherche avant tout l'effet et l'apparence. Il passe par des définitions absurdes, des parodies de la grandiloquence. En choisissant les mots qui font rougir, les expressions dialectales, Cela donne à la langue dans son entier ses lettres de noblesse. Ce qui a été appelé «déformation grotesque de la réalité» n'est peut-être que ce parti pris de dévoiler dans l'art l'horrible et le laid; tradition qui remonte à Quevedo et à la pratique du miroir déformant des dessins de Goya, et que Cela a voulue présente dans son œuvre: «En Espagne, l'humour frôle souvent l'hérésie», déclare celui qui, écrivain reconnu, revendique sa marginalité.



La veine picaresque


Elle est représentée par les Nouvelles Tribulations et Mésaventures de Lazarillo de Tormes, qui est un pastiche délibéré, mais aussi, dans une certaine mesure, par la Famille de Pascual Duarte: dans ce roman, Pascual revient sur son passé, tout comme Lazarillo; antihéros, à l'opposé de toute valeur d'exemplarité, il constitue, tout comme les innombrables personnages de la Ruche, un emprunt de plus à la littérature picaresque.


Les livres de voyages sont également à rapprocher de cette littérature: tel le picaro du XVIe siècle, le narrateur traverse les terres espagnoles en vagabond, et les êtres qu'il rencontre au hasard des routes ne sont guère différents des gueux et des misérables qui peuplaient les romans picaresques.



Un auteur «hispaniste»


Alors que l'Espagne franquiste redécouvre les idéaux de l'Espagne impériale et catholique des Habsbourgs, en littérature, ce besoin d'enracinement se manifeste chez les intellectuels franquistes par un retour à la prose raffinée du Siècle d'or. En prenant le Lazarillo, littérature de l'anti-honneur, comme modèle de sa prose, Cela se soumet à l'air du temps tout en affirmant encore une fois la marginalité de sa volonté créatrice: paradoxe d'un auteur qui suit la tradition par des voies de traverse. En porte à faux dès le début de sa carrière littéraire, dans le sillage officiel mais malmené par la censure, académicien à la langue verte, il affirmera: «Je ressens l'Espagne plus comme hispaniste que comme Espagnol.» Aveu qui éclaire l'art d'être là sans être là, le regard ému et tendre mais aussi distant de celui qui, lorsqu'on lui remettra le prix Nobel, soufflera cette épitaphe aux journalistes: «Ci-gît un homme qui est passé dans cette vallée de larmes en essayant d'enquiquiner le moins possible son prochain.»



GARCIA LORCA
Poète et auteur dramatique espagnol (Fuente Vaqueros, 1898 — Viznar, 1936).

Parmi la cohorte de jeunes artistes que l'on désigne sous le nom de «génération de 1927», Federico García Lorca brille d'un éclat particulier: poète, dramaturge, dessinateur, musicien, il fait œuvre de novateur dans tous les domaines qu'il aborde. Son assassinat à l'âge de 36 ans en fait, en outre, un symbole de l'intelligence persécutée par la force aveugle des fanatismes.


L'Espagne, longtemps repliée sur elle-même, produit, à partir de la fin du XIXe siècle, des musiciens comme Albéniz, Granados et de Falla, des peintres comme Juan Gris et Picasso, auxquels se joindront, dans les années 1920, des écrivains comme García Lorca, qui contribueront à un nouvel âge d'or de la création en Espagne, brutalement interrompu par la guerre civile.



Le rossignol d'Andalousie


Ainsi sera surnommé Federico García Lorca par ses amis. Né à Fuente Vaqueros en 1898, il grandit dans la province de Grenade, où son père exploite plusieurs domaines. Auprès de ce père, doué pour la musique, et de sa mère, institutrice, Federico acquiert une bonne formation élémentaire et manifeste très tôt des talents littéraires et musicaux. Ses études secondaires seront, en revanche, à peine passables. Bachelier en 1915, il suit sans grande assiduité trois années de cours de droit à l'université de Grenade et se lance avec passion dans la littérature. En 1916 et 1917, il visite la Castille, ce qui fournit la matière de son premier livre, publié à compte d'auteur en 1918, Impressions et paysages.


En 1919, il découvre la résidence universitaire de Madrid, dans laquelle il effectuera de nombreux séjours jusqu'en 1929, et où il se liera avec Salvador Dalí, Luis Buñuel, Jorge Guillén. À cette époque, il ne publie guère, même s'il écrit beaucoup de poésie et de théâtre, textes qui font l'objet de lectures publiques.


En 1921, après l'échec complet d'une première pièce jouée à Madrid, le Maléfice de la phalène, Lorca publie le Livre de poèmes et compose le Poème du cante jondo. L'année suivante, il participe, avec Manuel de Falla, à l'organisation à Grenade d'un concours de cante jondo.



Reconnaissance littéraire


L'année 1927 constitue une date décisive pour Lorca: il publie son recueil de Chansons et crée à Grenade, puis à Madrid, Mariana Pineda, avec, dans le rôle-titre, l'actrice catalane Margarita Xirgu. L'année suivante paraît un recueil de poèmes, tous écrits entre 1924 et 1927, le Romancero gitan. Désormais, Lorca est un auteur reconnu et apprécié dans toute l'Espagne.


De juin 1929 à janvier 1930, il effectue un séjour à l'université Columbia, à New York, avant de donner un cycle de conférences à Cuba, séjour qui lui fournira la matière d'un recueil, le Poète à New York, et pendant lequel, probablement, il écrit son œuvre théâtrale la plus ambitieuse, le Public.



La Barraca


De retour en Espagne, Lorca, désormais conférencier très recherché, se consacre à l'écriture poétique et théâtrale. En décembre 1930, Margarita Xirgu crée la Savetière prodigieuse, quelques mois avant la proclamation de la République (14 avril 1931). Lorca publie un texte déjà ancien, Poème du cante jondo, et lance le projet de la Barraca, théâtre universitaire itinérant financé par le ministère de l'Instruction publique, qui a pour mission de représenter des œuvres classiques espagnoles. La première tournée a lieu pendant l'été de 1932, dans la province de Soria, et la troupe restera sous la direction de Lorca jusqu'à l'été de 1935. Le public populaire, souvent illettré, fait meilleur accueil à ces représentations que la critique et le public bourgeois. L'écrivain achève Lorsque cinq ans seront passés, pièce inédite de son vivant, alors que le succès de sa carrière théâtrale déborde les frontières de l'Espagne. En 1933, il s'embarque pour Buenos Aires, où Noces de sang vient d'être créé avec succès. Accueilli triomphalement en Argentine, il y fait la connaissance du poète chilien Pablo Neruda.



Une trilogie théâtrale


De 1933 à 1936, alors que l'Espagne est gouvernée par une coalition de droite, la tension politique ne cesse de croître. Lorca achève Yerma – qui, après Noces de sang, constitue le deuxième volet d'une trilogie théâtrale – ainsi que son recueil poétique le Divan du Tamarit. La mort dans les arènes d'un ami torero inspire au poète son Chant funèbre pour Ignacio Sánchez Mejías (publié en 1938). Créée le 29 décembre 1934, Yerma fait l'objet d'une cabale de l'extrême droite. Mais Lorca déploie une activité inlassable: représentations de la Barraca, conférences, mises en scène de ses propres œuvres, ce pour quoi il séjourne à Barcelone de septembre à la fin de l'année.


En février 1936, une coalition des partis de gauche, le Front populaire, remporte les élections. Lorca, qui affiche sa sympathie à l'égard du nouveau gouvernement, achève sa trilogie avec la Maison de Bernarda Alba. Il s'apprête à accompagner Margarita Xirgu au Mexique, mais décide de passer auparavant quelques jours à Grenade. C'est là que le surprend la rébellion du 18 juillet. Arrêté, il sera fusillé sans jugement, le 19 août, près du village de Víznar.



Le poète


Les premiers recueils poétiques de García Lorca sont placés sous le signe de la tradition populaire, même si la facture révèle l'influence d'une certaine modernité. Le Livre de poèmes contient des pièces qui rappellent le style d'Antonio Machado. Y percent des tonalités romantiques et une sensualité diffuse, qui annoncent la poésie ultérieure. Le Poème du cante jondo est un hommage à un art du chant spécifiquement andalou, où le poète puise modèles strophiques et thèmes d'inspiration. C'est, à ses yeux, l'art le mieux fait pour chanter l'amour et la mort, dans une vision panthéiste du monde. Il poursuit dans cette veine avec son Romancero gitan, hommage à toute l'Andalousie, remettant à l'honneur une forme poétique créée à la fin du Moyen Âge, composée d'octosyllabes assonancés aux vers pairs. Le monde qu'il présente est sombre, rempli de violence et de cruauté, la Guardia civil étant présentée comme une force de répression aveugle. Ce recueil a donné lieu à des interprétations folkloristes, que les amis surréalistes du poète lui reprocheront violemment et dont il se défendra lui-même. La réponse à ces accusations doit être trouvée dans le Poète à New York, où l'auteur, s'inspirant d'une réalité totalement exotique pour lui – l'Amérique anglo-saxonne ou Cuba l'Africaine –, cisèle un langage métaphorique d'une très grande rigueur, souvent même d'un volontaire hermétisme, et où une «Ode à Walt Whitman» est l'occasion pour l'auteur de laisser paraître clairement son homosexualité. Avec le Chant funèbre à Ignacio Sánchez Mejías, il compose une déploration aux accents antiques, dans laquelle il narre, avec une profonde émotion, la mort de son ami torero. Enfin, dans le Divan du Tamarit, il cherche à retrouver l'inspiration propre à la poésie arabo-andalouse, qui fleurit dans le sud de l'Espagne jusqu'au XIIIe siècle.



Le dramaturge


Avec le théâtre, Lorca associe plusieurs registres de son talent: l'écriture, le dessin et la musique. Il n'a jamais cessé de pratiquer le théâtre de marionnettes. Sa première œuvre publiée, Mariana Pineda, drame héroïque en vers, constitue une exception dans sa production. Il préférera traiter des sujets poétiques ou des drames inspirés de la réalité sociale de son temps. Enfin, l'écriture théâtrale lui donne l'occasion de repenser les normes du genre, qu'il estime dévoyé par ses contemporains.



L'écriture théâtrale


Aucune des pièces de Lorca ne doit être sous-estimée, même lorsqu'elle se présente sous des apparences modestes ou futiles. La Savetière prodigieuse est une fable sur le thème de la jeune épouse qui rend la vie impossible à son vieux mari, qu'elle aime pourtant. On y retrouve une veine populaire du meilleur aloi. Le même thème est repris dans les Amours de don Perlimplín avec Bélise en son jardin, mais dans une tonalité plus tragique, puisque le vieux mari, rendu impuissant par l'âge, s'invente un jeune rival, qu'il feint de tuer, avant de se tuer lui-même, alors que Bélise l'aime, mais trop tard. Le Public et Lorsque cinq ans seront passés constituent les tentatives les plus poussées de Lorca pour approfondir l'essence de l'écriture théâtrale. Dans la première pièce, il défend le principe d'un théâtre de la vérité, celui qui montre les choses qui sont «sous le sable», par opposition au théâtre à l'air libre que défend l'un des personnages, le Directeur. La seconde pièce se déroule dans une atmosphère onirique qui rappelle l'expérience surréaliste. Elle présente une structure plus facilement représentable que celle du Public. L'auteur y exprime son angoisse du temps qui passe et son incapacité à aimer les femmes. Doña Rosita, la vieille fille, pourrait être considérée comme une illustration du thème de Lorsque cinq ans seront passés appliqué à la femme: délaissée par son fiancé, elle se fane à la manière d'une rose. Commencée sous le signe du rire, la pièce se termine dans une atmosphère de tristesse profonde sans pour autant atteindre à la dimension tragique de la précédente.



Un cycle réaliste


Noces de sang et Yerma appartiennent à un même cycle. Avec elles, Lorca renoue avec le réalisme. Yerma illustre la tragédie de la paysanne qui, n'ayant pas d'enfant, ne voit pas de sens à sa vie. Elle est stérile parce qu'elle et Juan, son mari, ne s'aiment pas vraiment. Mais son honneur lui interdit d'avoir des relations avec le seul homme qu'elle aime. L'épilogue – l'assassinat de Juan par la femme stérile – rejoint le paradoxal soulagement que ressent la mère du marié de Noces de sang, que la mort de son dernier fils libère de toute angoisse à venir. Dans la Maison de Bernarda Alba, le dramaturge trace un tableau de la vie dans un village andalou, à travers les conflits qui éclatent dans une maison peuplée uniquement de femmes, sur lesquelles règne une mère tyrannique. Adèle, qui tente d'échapper à cette prison, finira par se suicider.


Federico García Lorca aborde tous les genres avec le même désir d'innover, sans tomber dans le piège de la mode. Le caractère parfois mondain de son existence cache un grand sens du devoir à l'égard de ses contemporains, qui le pousse à promouvoir l'authenticité dans la création, ce qu'aurait sans nul doute confirmé la maturité d'une œuvre trop tôt interrompue.




ARRABAL
Auteur dramatique, romancier, poète et cinéaste espagnol de langues française et espagnole (Melilla, Maroc, 1932).

Le théâtre de Fernando Arrabal est celui du paroxysme. Né en Espagne mais vivant à Paris depuis 1955, Arrabal réunit dans ses œuvres la dérision de Jarry, l'onirisme de Buñuel et la violence d'Artaud. Pour lui, «le théâtre est une cérémonie, une fête qui tient du sacrilège et du sacré, de l'érotisme et du mysticisme, de la mise à mort et de l'exaltation de la vie». Jouée dans le monde entier, son abondante production théâtrale, mystique et provocatrice, est un mélange baroque de cruauté et de tendresse.


Esthétique du paradoxe, de la contradiction – voire de la confusion –, ce qu'il nomme «la panique» est pour Arrabal le moyen de provoquer un monde dont il regarde ironiquement la fébrilité burlesque. Délires baroques d'amour et de cruauté (le Cimetière de voitures, 1966; Fando et Lis, 1955; le Grand Cérémonial, 1962; Bestiaire érotique, 1968), accouplements monstrueux et hallucinés (le Jardin des délices, 1967), broyage des identités dans les mécaniques du pouvoir (le Labyrinthe, 1967; l'Architecte et l'empereur d'Assyrie, 1966), la tragédie côtoie sans arrêt dans ces œuvres le guignol.


Mais sous l'exubérance des fantasmes apparaissent parfois la rigueur froide du constat ou la véhémence du témoignage engagé: le roman Baal Babylone, dont Arrabal a tiré en 1971 le film Viva la muerte, raconte les horreurs franquistes pendant la guerre civile. Rouge et noir, cruel et strident, totalement indifférent au bon ou au mauvais goût, le théâtre d'Arrabal dit avec démesure, jusqu'à la vocifération, l'angoisse des fraternités introuvables. Parmi ses derniers films, on peut citer : J'irai comme un cheval fou, 1973; l'Arbre de Guernica, 1975; le Cimetière des voitures, 1983. Il a également publié un recueil de poésies, Liberté couleur de femme(1993), et des textes en prose, le Fou rire des lilliputiens (1996), et la Tueuse du jardin d'hiver (1994). Passionné par les échecs, il a publié sur ce jeu un essai, Fischer (1973), de nombreuses chroniques, Échecs féériques et libertaires (1980), Échecs et mythe (1984), et un roman, Échec au diable (1983).




Luis de Góngora y Argote
Poète et ecclésiastique espagnol (Cordoue, 1561 — id., 1627).

Fils de don Francisco de Argote, consulteur du Saint-Office, et de doña Leonor de Góngora, Luis de Góngora y Argote entre en 1576 à l'université de Salamanque, où il suit les cours de droit canon. Grâce à la protection de son oncle, chapelain du roi, il est doté d'importants bénéfices ecclésiastiques sans pourtant être ordonné prêtre. Revenu à Cordoue, il écrit ses premiers Sonnets et il tente de renouveler l'inspiration des genres traditionnels espagnols: Letrillas et Romances, qui commencent à circuler, en manuscrits, dans les cercles littéraires qu'il fréquente assidûment.


En 1585, il est nommé trésorier de la cathédrale, mais en 1589 son évêque lui reproche de «s'adonner de jour et de nuit à des choses légères». À la suite d'une grave maladie (1593), il est déchargé de toutes ses obligations à l'égard du chapitre et de la cathédrale de Cordoue.



Le gongorisme


Il peut enfin se consacrer entièrement à la poésie. En 1610, il écrit une ode sur la prise de Larache, dont le caractère ésotérique contraste étrangement avec la transparence de ses Romances de jeunesse. Cette évolution poétique se poursuit avec la Fable de Polyphème et de Galatée et les célèbres Solitudes (1613). L'argument de Polyphème, poème mythologique éblouissant, est tiré des Métamorphoses d'Ovide. Au contraire, les Solitudes délaissent l'argument fabuleux et narratif, et déroulent une suite de scènes champêtres, entrecoupées de discours sur la mer et l'homme, que transfigure une saisissante alchimie du mot. Ces œuvres, en dépit d'une syntaxe modelée sur la syntaxe latine, de réminiscences mythologiques ou d'allusions héraldiques, font de Góngora un des plus grands poètes espagnols. Elles ont donné naissance au «gongorisme», appelé également «cultisme», genre littéraire caractérisé par l'affectation du style et l'emploi de mots énigmatiques et métaphoriques.



Première expérience de poésie pure


Les favoris de Philippe III font obtenir au poète le titre de chapelain du roi, charge qui l'oblige à se faire ordonner prêtre à l'âge de cinquante-six ans. Cependant, les difficultés succèdent à la vie fastueuse. Le souvenir des années de jeunesse et d'amour, le thème de l'instabilité, de la brièveté de la vie trament ses derniers et ses plus beaux Sonnets. En 1627 paraît la première édition des œuvres du poète: Œuvres en vers de l'Homère espagnol. Déjà, le «cultisme» s'impose, fait fureur à la cour et s'introduit dans l'architecture et dans les lettres.


Par la recherche d'un langage élaboré, audacieux, riche de suggestions, de métaphores hyperboliques, l'esthétique gongoriste, qui appartient à une époque de grande culture, devait s'imposer au cours des siècles et apparaître comme la première expérience de «poésie pure», avant celles de Mallarmé, Cavafy, Valéry.




Manuel Vázquez Montalbán
Journaliste et écrivain espagnol (Barcelone, 1939).

Les articles de Manuel Vázquez Montalbán dans Siglo XX, Triunfo notamment, ainsi que son livre Informe sobre la información (1968) lui ont conféré une place à part dans le journalisme espagnol. En 1967, il publie un recueil de poèmes, Une éducation sentimentale, qui témoigne d'un humour démystificateur et d'un habile maniement du collage. À celui-ci font suite, entre autres, Mouvement sans succès (1969) et À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1973). Il publie aussi des essais (Manifeste subnormal, 1970; Comment liquider le franquisme en seize mois et un jour, 1977; Chroniques sentimentales d'Espagne, 1980 et Histoire de la communauté sociale, 1980), des récits (Recordando a Dardé, 1969; J'ai tué Kennedy, 1972; Happy End, 1974; la Joyeuse Bande d'Atzavara, 1987; Quartet, 1988).


Il s'essaie aussi et avec succès au roman policier avec une série prolifique dont le héros est Pepe Carvalho et qui fonctionne comme un commentaire marginal des principaux événements de l'actualité sociopolitique espagnole; de cette série de romans, il convient de retenir Tatouage (1976) et les Mers du Sud (1979), qui en constituent les exemples majeurs.


Son œuvre comprend également des romans, le Pianiste (1985), Galindez (1990) et El Estrangulador (1994), qui proposent une réflexion éthique que l'on retrouve aussi dans son roman-document Autobiographie du général Franco en 1992. Au registre du journalisme politique, il faut inscrire un recueil d'interviews: Un polaco en la corte del rey Juan Carlos (1996). Il a également publié une autobiographie, intitulée le Scribe assis, en 1997, dans laquelle ses propres lectures constituent le fil conducteur du récit.



Octavio Paz

Poète et essayiste mexicain (Mexico, 1914 — id., 1998).

Prix Nobel de littérature en 1990, Octavio Paz a construit une œuvre riche qui conjuguait les influences des traditions mexicaines, du surréalisme et de la poésie orientale. Se revendiquant de culture aztèque autant qu'hispanique, il était fasciné par la poésie de l'ancien Mexique. En 1937, il s'expatria en Espagne, sympathisa avec Buñuel, Alberti, Hernández et participa, en pleine guerre civile, au Congrès des auteurs antifascistes. Cherchant sans cesse à établir des communications entre les hommes, les cultures et les sensibilités, il fonda ou anima diverses revues, parmi lesquelles Barandal (1931), Cuadernos del Valle de Mexico (1933), Taller (1939), El Hijo-Prodigo (1943), Plural (1971), Vuelta (1976). Sa carrière fut également ponctuée de nombreux voyages : il séjourna ainsi aux États-Unis (1944-1945), en France (1946-1951 et 1959-1962), au Japon (1952) et en Inde, où il fut ambassadeur du Mexique à New Delhi de 1962 à 1968.


Après avoir étudié la poésie aux États-Unis, il publia Liberté sur parole (1949), une analyse historique de l'esprit mexicain : le Labyrinthe de la solitude ; Critique de la pyramide (1951), puis un traité d'art poétique (l'Arc et la Lyre, 1956). À travers ses recueils poétiques (Pierre de soleil, 1957 ; Versant est, 1969 ; Mise au net, 1975 ; le Feu de chaque jour, 1979 ; D'un mot à l'autre, 1980), il poursuivit une vaste méditation sur les rapports de la poésie et sur le pouvoir de la parole. Il consacra des essais au structuralisme et à l'art moderne (Deux Transparents : Marcel Duchamp et Claude Lévi-Strauss, 1971), à l'érotisme (la Flamme double, 1994), aux rapports existant entre la philosophie orientale et européenne (Conjonctions et Disjonctions, 1972), à une anthologie de la poésie moderne depuis le romantisme (Los hijos del limo, 1974), à la société espagnole du XVIIe siècle (Sor Juana Inés de la Cruz ou les Pièges de la foi, 1982), et à une réflexion sur l'histoire contemporaine (Une planète et quatre ou cinq mondes : réflexion sur l'histoire contemporaine, 1985). Itinéraire, publié en 1996, est un essai autobiographique sur son parcours politique et intellectuel, où la poésie s'affirme comme «parole de l'être» et acte de connaissance.




Pablo Neruda
Neftalí Ricardo Reyes
Poète chilien (Parral, 1904 — Santiago du Chili, 1973).

L'enfance de Pablo Neruda, passée à Temuco, est marquée par la présence de la forêt, de la tempête et de la pluie, «la grande pluie australe qui tombe du pôle comme une cataracte».



Politique et poésie


Dès 1917, Neruda écrit ses premiers poèmes. En 1921, il s'installe à Santiago du Chili et suit les cours de français à l'Institut pédagogique. Il participe alors aux manifestations révolutionnaires opposant les ouvriers et la police: «Depuis cette époque et par intermittence, la politique s'est mêlée à la poésie et à ma vie. Il n'était pas possible, dans mes poèmes, de fermer la porte à la rue, de même qu'il n'était pas possible, dans mon cœur de jeune poète, de fermer la porte à l'amour, à la vie, à la joie ou à la tristesse.» Après la publication, en 1924, de Vingt Poèmes d'amour et une chanson désespérée, livre qui chante les rues de Santiago, il abandonne ses études de français et se consacre à la littérature.


À partir de 1927, il entre dans la carrière diplomatique. Il est successivement consul à Rangoon – il y écrira Résidence sur la terre (1933-1935) –, Colombo, Batavia, Singapour, à Buenos Aires enfin, où il rencontre Federico García Lorca. Nommé à Barcelone, puis à Madrid, il se lie d'amitié avec Rafael Alberti.



Le chant général


En 1936, Lorca est fusillé près de Grenade, et Neruda écrit ses premiers grands poèmes politiques: Espagne au cœur (1938). Le poète est relevé de ses fonctions consulaires. La mort de son père, le 7 mai 1938, lui inspire son Chant au Chili, première étape du Chant général (1950), gigantesque épopée de tout un continent. C'est que l'angoisse cède à l'indignation et à la révolte. Le chant exprime la solidarité humaine et l'héroïsme des combats du peuple chilien contre ses oppresseurs. La même année, il achète, à quelques kilomètres de Valparaiso, face à l'Océan, son domaine de l'île Noire. En mars 1945, il est élu sénateur, puis, en juillet, adhère au parti communiste. Déchu de son mandat par un gouvernement réactionnaire, il s'exile en Europe, où il poursuit sa lutte politique. Loin de toute métaphysique et de tout esthétisme, Neruda s'efforce de traduire la grandeur d'une nature âpre et splendide, les souffrances et les espoirs de l'homme écrasé par l'oppression. Parmi ses œuvres principales il faut retenir: les Hauteurs de Macchu Pichu (1945); la Vigne et le Vent (1954); Odes élémentaires (1954); Vaguedivague (1958), la Centaine d'amour (1959), les Pierres du Chili (1961), Chants cérémoniels (1961), Splendeur et mort de Joaquín Murrieta (1967), la Rose détachée (1973) et Mémorial de l'île Noire (1964), autobiographie poétique et méditation lyrique sur une vie inquiète, consacrée à l'action et à la poésie. On lui doit aussi des Mémoires posthumes: J'avoue que j'ai vécu (1974). Pablo Neruda a obtenu en 1971 le prix Nobel de littérature.


YERMA


Pièce de théâtre de Federico García Lorca (1934).


Mariée à Juan depuis deux ans, Yerma (prénom espagnol tristement prémonitoire, puisqu'il signifie «stérile») souhaite ardemment avoir des enfants. Lui s'occupe plus volontiers de ses terres que de sa femme, qu'il considère avant tout comme une maîtresse. La jeune femme souffre terriblement de cette situation. Pour elle, enfanter est le seul but de l'existence d'une femme, et cette idée l'obsède. Bien qu'il sache Yerma incapable de le trahir, Juan finit pourtant par la soupçonner de vouloir se tourner vers un autre pour assouvir son désir. Il fait venir à la ferme deux de ses sœurs, fort bigotes, dans le but de la surveiller. Tandis que le climat ne cesse de s'alourdir, Yerma décide de se rendre sur un lieu de pèlerinage pour les femmes stériles; effarée, elle n'y trouve que débauche. Mais surgit son mari, qui, soupçonneux, l'a suivie. Tout heureux de ces retrouvailles, il veut à nouveau jouir d'elle. Yerma, incapable de supporter une étreinte qui la révulse, l'étrangle de ses propres mains.


Lorca a choisi de situer l'action de cette pièce en trois actes et six tableaux dans le cadre rude de son Andalousie natale. Véritable drame de la stérilité, rédigée dans un style sans artifice où se mêlent prose et vers, l'œuvre n'est pas sans évoquer la tragédie grecque antique.

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