Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993








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Egor Fedorovich TIMKOVSKI

VOYAGE A PÉKIN

A TRAVERS LA MONGOLIE

en 1820 et 1821


à partir de :

VOYAGE A PÉKIN A TRAVERS LA MONGOLIE

en 1820 et 1821
par Egor Fedorovich TIMKOVSKI (1790-1875)
traduit du russe par N*****, revu par J.-B. Eyriès

publié, avec des corrections et des notes, par J. Klaproth

Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993.





A défaut de carte dans l’édition papier disponible, le voyage de la mission peut être suivi sur les cartes dressées en 1827 par Philippe Vandermaelen (1795-1869), Asie n° 46 et n° 52 (Collection David Rumsey).

L’orthographe de certains mots (parens.., enfans..) a été actualisée (parents..., enfants...) Le Tubet a été actualisé en Tibet. A signaler que la transcription des mots mongols, chinois, etc. n’a pas de suivi orthographique.



Mise en format texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

A Monsieur Abel RÉMUSAT

En vous offrant l’édition française de ce voyage en Chine, je ne fais que remplir le devoir de la plus vive reconnaissance, que je vous dois pour l’amitié sincère avec la quelle vous m’avez reçu à mon arrivée à Paris, et que vous m’avez toujours montrée depuis.

A qui, d’ailleurs, pourrais-je mieux dédier un ouvrage qui contribue à nous donner des connaissances plus exactes sur un des pays les plus célèbres de l’Asie, qu’à la personne qui a fait revivre en France le goût pour l’étude du chinois ?

Quand je réfléchis à votre profonde connaissance de la langue et de la littérature de la Chine, je ne sais ce que je dois admirer le plus, ou la rapidité avec laquelle vous avez appris cet idiome si difficile, ou la promptitude avec laquelle vous avez formé un nombre considérable d’élèves, dont la plupart sont déjà en état de lire les livres chinois.

Comme toutes les personnes qui s’intéressent aux progrès de la littérature orientale, je dois aussi me féliciter, et je saisis cette occasion pour le déclarer publiquement, de ce que le gouvernement français vous ait confié la garde des manuscrits asiatiques de la Bibliothèque du Roi, car il aurait été impossible d’en charger quelqu’un qui, au zèle et à l’exactitude indispensables pour remplir cette place, unit l’obligeance si précieuse à tous ceux qui viennent consulter les trésors de cet établissement vraiment Royal.

Agréez donc ce faible témoignage de mon attachement sincère, et de l’amitié de

Votre très affectionné

J. Klaproth

TABLE DES SOMMAIRES DES CHAPITRES

Préface

Chapitre I. — Établissement russe à Péking. — Son but. — Personnages qui le composent. — Préparatifs du voyage

Chapitre II. — Départ de Kiakhta pour la Mongolie. — Voyage jusqu’à l’Ourga, capitale du pays des Khalkha.

Chapitre III. — Séjour à l’Ourga. — Vice-roi de la Mongolie. — Khoutoukhtou, ou divinité vivante des Mongols. — Cérémonies qui ont lieu à son installation.

Sur les dernières ambassades russes et anglaises en Chine.

Chapitre IV. — Continuation du voyage jusqu’à la frontière méridionale du pays des Khalkha. — Désert de Gobi, ou Cha mo.

Chapitre V. — Voyage à travers le pays des Mongols Sounit. — Notices sur les Kirghiz. — Traditions mongoles sur Bogdò Ghessur khan.

Chapitre VI. — Voyage à travers le territoire des Tsakhar, jusqu’à la forteresse de Khalgan, située dans la grande-muraille de la Chine.

Chapitre VII. — Arrivée et séjour à Khalgan.

Chapitre VIII. — Voyage de Khalgan à Péking. — Entrée dans la capitale de la Chine. — Arrivée à la cour russe.

Chapitre IX. — Journal du séjour à Péking, pendant le mois de décembre. — Notices biographiques sur le ministre Soung ta jin. — Sacrifice au ciel, offert par l’empereur. — Habillement des Chinois. — Lois. — Entrevue avec les missionnaires catholiques. — État du christianisme en Chine. — Froid considérable.

Chapitre X. — Description du Turkestân chinois, ou de la petite Boukharie.

Chapitre XI. — Description du pays des Dzoûngar, actuellement soumis à la Chine.

Chapitre XII. — Description du Tibet.

Chapitre XIII. — Journal du séjour ultérieur à Péking. — Visite chez les missionnaires français. — Visite chez les lama tibétains. — Visite chez les missionnaires portugais. — Entrevue avec les Coréens, et notions sur la Corée.

Chapitre XIV. — Description abrégée de Péking, par le P. Gaubil, avec quelques remarques de M. Timkovski.

Chapitre XV. — Essai historique, géographique et ethnographique sur la Mongolie.

Chapitre XVI. — Départ de Péking. — Route à Tsagan balgassou, dans le pays des Mongols-Tsakhar.

Chapitre XVII. — Route par le pays des Tsakhar. — Pâturages. — Haras de l’empereur de la Chine.

Chapitre XVIII. — Voyage par le pays des Sounit.

Chapitre XIX. — Voyage à travers la partie méridionale du pays des Khalkha jusqu’à l’Ourga.

Chapitre XX. — Séjour à l’Ourga. — Départ de cette ville pour Kiakhta. — Retour en Russie.

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PRÉFACE

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Depuis un siècle environ, la Russie entretient à Péking un couvent et une école où se forment ses interprètes pour le chinois et le mandchou. De dix ans en dix ans, on renouvelle les personnes, qui composent ces deux établissements, et on envoie, de Saint-Pétersbourg, de nouveaux moines et d’autres jeunes de langue à la capitale de la Chine. Cette petite caravane est conduite par un officier russe, chargé de la diriger et de l’installer à son arrivée à Péking, puis de reconduire dans leur patrie les religieux qui ont fait leur temps, et les élèves qui ont fini leurs études.

Ce fut à la suite d’une pareille mission que M. Timkovski, attaché au collège des affaires étrangères, partit, en 1820, de Kiakhta, fort situé à la frontière qui sépare les possessions de la Russie de celles de la Chine. Il traversa la Mongolie, passa la Grande-Muraille, et arriva le 1er décembre à Péking ; il y séjourna jusqu’au 15 mai de l’année suivante.

Toutes les ambassades européennes qui sont allées à Péking, n’ont fait qu’un séjour très court dans cette capitale de l’empire chinois, et même ont été sans cesse soumises à une surveillance gênante, dictée aux Chinois par leur méfiance pour les étrangers. M. Timkovski a visité Péking sous des auspices beaucoup plus favorables ; comme tous les Russes, il jouissait de sa pleine liberté, pouvant parcourir les nombreux quartiers de cette ville immense, et visiter tous ses monuments et toutes ses curiosités. Il a donc été à même de faire des observations plus exactes que les voyageurs qui ont visité la Chine avant lui ; de plus, il avait à sa disposition plusieurs interprètes qui connaissaient parfaitement la langue du pays ; ainsi ses récits méritent plus de confiance que ceux des personnes, qui, ne sachant ni le chinois ni le mandchou, n’ont pu entrer en conversation avec les habitants de l’empire.

Le Voyage de M. Timkovski a paru en russe à Saint-Pétersbourg. Il contient le journal et les remarques de l’auteur sur la géographie, le commerce, les mœurs et les usages de la Chine. Il est enrichi de plusieurs traductions et d’extraits d’ouvrages chinois, qui ont été fournis à M. Timkovski par les moines et les élèves de l’établissement russe à Péking ; ce qui donne à cette relation beaucoup de poids, et lui imprime un caractère d’authenticité qu’aucune autre ne peut avoir.

Cependant, malgré l’intérêt que présente cet ouvrage, il n’était pas possible de le faire paraître en français, tel qu’il a été publié à Saint-Pétersbourg. Le livre de M. Timkovski n’a pas été composé pour l’Europe occidentale ; le but de l’auteur, en donnant la relation de son voyage, a été, ainsi qu’il le dit, de faire connaître en même temps à ses compatriotes ce qui a été écrit par les Européens sur l’empire chinois. En conséquence, il donne souvent de longs morceaux extraits des ouvrages des deux Staunton, de Barrow, de Deguignes fils, du P. Gaubil, de Pallas, de Bergmann et de Klaproth ; il a même cité des livres élémentaires publiés en France, mais qui, par leur nature même, ne peuvent faire autorité. Il était convenable de supprimer la plupart de ces hors-d’œuvres ; nous l’avons fait. Nous avons laissé le récit d’un des exploits de Ghessur khan (T. II, pag. 233 à 250), parce que ce morceau extrait de l’ouvrage de Bergmann, intitulé Nomadische Streisereien, etc. (T. II, pag. 233 à 284), trouvait bien sa place dans l’endroit où M. Timkovski l’a inséré, et qu’il n’avait pas encore été traduit en français. Nous avons égaiement conservé (T. II, pag. 16 et suiv. ) l’ordonnance de l’empereur Kia khing sur l’état de l’armée mandchoue, quoiqu’elle eût déjà paru en français dans le second volume du Code Pénal des Chinois, d’après la traduction anglaise de Sir G. Th. Staunton.

Nous n’avons pas non plus effacé la Description de Pékin, qui, sauf quelques modifications et additions, est celle du P. Gaubil ; nous en avons prévenu le lecteur dans une note ; il en trouvera également d’autres qui signaleront des emprunts faits par M. Timkovski aux auteurs qui ont écrit sur la Chine. Enfin, nous avons laissé subsister le récit de l’intronisation d’un khoutoukhtou (T. I, pag. 99 et suiv. ) ; il est tiré des Nordische Beytræge de Pallas (T. I, pag. 314 et suiv. ) ; on en a déjà une traduction française à la suite de la Description du Tibet, traduite de l’allemand par Réuilly. Paris, 1808, in-8°.

Il était nécessaire de changer le plan de l’ouvrage de M. Timkovski. Les Notices sur les mêmes objets se trouvaient dispersées ; elles ont été réunies. D’un autre côté, nous avons rejeté tout ce qui était trop connu ou inutile ; ainsi une partie du livre de M. Timkovski est entièrement refondue.

On a vu par ce qui précède que ce travail était indispensable ; d’autres motifs encore nous ont portés à prendre ce parti. L’auteur a fait un grand usage d’extraits et de traductions du chinois, qui lui ont été communiqués par l’archimandrite Hyacinthe Pi-tchouïev, qu’il a ramené de Péking. Mais la vérité nous force à dire que ce religieux n’a pas apporté à son travail tout le soin qu’il méritait. En comparant les traductions du P. Hyacinthe avec les textes originaux chinois, M. Klaproth y a trouvé de graves inexactitudes. Il a donc fallu corriger tous ces endroits fautifs, afin que le lecteur ne fût point induit dans des erreurs d’autant plus préjudiciables à la science, qu’elles auraient eu pour garantie un livre qui s’appuyait sur des passages tirés d’ouvrages chinois. La Grande Géographie impériale de la Chine a donné à M. Klaproth la facilité de faire disparaître de la traduction française toutes les fautes qui déparent l’original russe. Il est parvenu, à l’aide de ce livre, à corriger les noms propres qui se trouvent dans la Description de la Mongolie, formant le XVe chapitre de la traduction française. Dans l’ouvrage russe ces noms sont extrêmement défigurés ; et certainement un Mongol ne pourrait les y reconnaître.

M. Timkovski a adopté dans son ouvrage le dialecte de Péking, pour la transcription des noms et des mots chinois. Cependant ce dialecte est un des plus corrompus de la Chine. Qui reconnaîtrait, par exemple, Péking en Bedzin, Ki ming en Dzi min, Kiang nan en Dziæn nan, Khang hi en Kansi, Khian loung en Tsiæn lounn, et Hi fung khéou en Si fynn keou, etc. ? M. Klaproth a jugé qu’il convenait de remplacer ce dialecte par celui de Nanking, parce qu’il est le plus élégant ; d’ailleurs c’est celui que les missionnaires qui ont écrit sur la Chine, ont adopté dans leurs ouvrages, et c’est le plus connu en Europe. En ce sens, il en est de l’idiome chinois comme de la langue allemande : Vienne peut passer pour la capitale de l’Allemagne ; mais ceux qui voudraient écrire sur ce pays, se garderaient bien d’orthographier l’allemand d’après le mauvais jargon de cette ville, de peur de ne pas être compris par les habitants de ce pays eux-mêmes.

Il a été nécessaire aussi de ne pas laisser dans la traduction française des locutions irrégulières qui, par un usage abusif, se sont introduites dans quelques livres, où il est question de la Chine. C’est ainsi, par exemple, qu’en parlant du souverain de ce vaste empire, plusieurs auteurs le nomment, par son titre mongol, le Bogdo-khan ; cette façon de s’énoncer est à peu près aussi correcte que si un Français, en parlant, dans sa langue, du monarque russe, l’appelait le Kayser de Russie, parce qu’il aurait vu ce mot employé dans un livre écrit par un Allemand.

La dernière moitié du troisième volume de l’original russe contient un aperçu général de la Mongolie, dans lequel M. Timkovski donne une histoire de ce pays et des peuples qui l’ont habité depuis l’an 220 avant notre ère, jusqu’à l’époque où il fut subjugué par les Mandchoux. Les matériaux qu’il a employés sont les mêmes dont Deguignes s’est servi pour son Histoire des Huns. Ce dernier les avait traduits du chinois ; M. Timkovski a fait usage des traductions de l’archimandrite Hyacinthe. Deguignes avait commis la faute de confondre toutes les nations de l’Asie moyenne et septentrionale dans une seule, à laquelle il donne le nom de Huns ; l’archimandrite a commis une méprise du même genre, en prenant pour des Mongols tous les peuples qui, depuis les temps les plus reculés, ont habité au nord de la Chine. M. Timkovski a adopté ce système erroné qui rend inutiles les matériaux que son livre contient ; d’ailleurs, ils sont déjà connus par l’ouvrage de Deguignes. Ces raisons nous ont déterminés à supprimer cette prétendue histoire des Mongols, et à n’en laisser que ce qui commence à l’expulsion de la dynastie des Yuan de la Chine.

La relation du Voyage dans la Mongolie contenait une quantité de détails insignifiants ; on y trouvait de ces aventures ordinaires, qui peuvent arriver à quiconque parcourt tout autre pays que la Mongolie ou la Chine. Ces détails sont tellement fastidieux qu’il a été nécessaire de les faire disparaître, et de ne laisser dans cette partie de l’ouvrage que ce qui sert à faire connaître la nature et l’aspect du pays, la physionomie et les mœurs des habitants.

Les éditeurs ont pensé qu’il leur importait de donner ces explications, afin d’éviter les reproches que pourraient leur adresser quelques personnes, d’avoir mutilé l’ouvrage original. Ils peuvent se rendre cette justice, qu’ils n’ont fait que l’émonder de tout ce qu’il offrait de superflu, afin de le rendre vraiment utile ; ils croient avoir agi avec plus de discernement que l’écrivain allemand qui a publié dans sa langue la traduction de l’ouvrage de Timkovski : celle-ci reproduit toutes les fautes de l’original ; et les hommes qui s’intéressent aux progrès de la géographie doivent se féliciter de ce que personne, en France, n’a eu l’idée de profiter de cette version pour nous gagner de vitesse : il eût été fâcheux de voir publier dans notre langue, sous sa forme primitive, une relation qui, extrêmement vantée dans plusieurs de nos ouvrages périodiques, avait excité la curiosité des savants, et qui réellement mérite des éloges.

Nous avons cru devoir ajouter un Index aux deux volumes de l’édition française ; ce morceau nécessaire manquait dans l’original russe.

On imprime en ce moment, à Londres, une traduction anglaise, faite d’après nos corrections ; elle aura par conséquent un grand avantage sur celle qui a paru en Allemagne 1.

Il est peut-être à propos de noter que M. Timkovski cite quelquefois Laurent Lange. Cet ingénieur suédois, qui était entré au service de la Russie, fit quatre fois le voyage de Péking avec les caravanes, qui alors avaient la permission d’aller à la capitale du céleste empire. Il a écrit les relations de ses voyages, qui contiennent des détails curieux sur la Mongolie. Deux de ces relations, et celle de son séjour à Péking, sont traduites en français ; on les trouve dans le Recueil des Voyages au Nord (T. V, pag. 373 à 410, et T. VIII, pag. 221 à 371). Les autres ont été publiées par Pallas, dans ses Nordische Beytræge (T. II, pag. 83 à 207).

En entreprenant la tâche de faire paraître la traduction du Voyage de Timkovski, nous avons cédé à notre zèle pour les progrès de la géographie ; nous espérons que nos n’auront pas été inutiles, et que ce livre pourra contribuer à augmenter la masse de nos connaissances sur l’Orient et le centre de l’Asie.

J. B. EYRIÈS. J. KLAPROTH.

Paris, 12 octobre 1826.

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CHAPITRE PREMIER

Établissement russe à Péking. — Son but. — Personnages qui le composent. — Préparatifs du voyage

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p1.001 Le 14 juin 1728, un traité de paix fut signé entre le comte Vladislavitche, ambassadeur extraordinaire de Russie, et les ministres de la Chine. Le cinquième article est ainsi conçu :

« Les Russes occuperont à l’avenir à Péking le kouan ou la cour qu’ils habitent en ce moment. D’après les désirs de l’ambassadeur russe il sera construit une église avec l’assistance du gouvernement chinois. Le prêtre qui réside à Péking et les trois autres qu’on y attend selon les conventions, seront logés dans le kouan p1.002 ou la cour ci-dessus mentionnée. Ces trois prêtres seront attachés à la même église et recevront les mêmes provisions que le prêtre actuel. Il sera permis aux Russes d’adorer leur Dieu selon les rites de leur religion. On recevra encore dans cette maison quatre jeunes étudiants et deux d’un âge plus avancé, sachant les langues russe et latine, que l’ambassadeur désire laisser à Péking pour apprendre les langues du pays. Ils seront nourris aux frais de l’empereur, et auront la liberté de retourner dans leur pays aussitôt qu’ils auront fini leurs études.

D’après ce traité, la mission russe, composée de six membres ecclésiastiques et de quatre laïcs 1, fixa son séjour à Péking ; les premiers desservent alternativement le couvent de la Chandeleur et l’église de l’Assomption de Notre-Dame, situés dans le même quartier de la ville, et habités originairement par des Russes que le gouvernement chinois y fit transporter en 1685, après la destruction d’Albazin, forteresse russe qui avait été bâtie sur les rives de l’Amour. Quant aux membres laïcs, ce sont des jeunes gens qui p1.003 sont tenus d’étudier les langues mandchoue et chinoise, et d’acquérir des notions exactes sur la Chine, etc. Tous demeurent dans le kouan 2, vaste bâtiment dont la partie connue sous le nom de cour de l’ambassade, est entretenue par le gouvernement chinois, et l’autre, qui renferme le couvent, par la Russie.

Le séjour ordinaire de la mission à Péking est fixé à dix ans : au bout de ce terme elle est remplacée par une autre ; mais la correspondance entre le ministère russe des affaires étrangères au nom du sénat dirigeant, et le tribunal de Péking, est sujette à tant de lenteurs, que le séjour de la mission dure plus longtemps.

Conformément à l’article 5 du traité, une nouvelle mission partit de Saint-Pétersbourg, en 1819, en remplacement de celle qui était à Péking depuis le 10 janvier 1808. Elle arriva à Irkoutsk au mois de février 1820, et le 1er juillet à Troitsko-savsk, forteresse plus connue sous le nom de Kiakhta ; elle se tint prête à passer les frontières dans un mois.

M. de Spéransky, gouverneur général de la Sibérie, en donna avis aux deux chefs chinois, c’est-à-dire au kiun-vang, prince de la seconde classe, et à l’amban ou adjoint de ce prince, qui habitent l’Ourga ou la ville mongole, située à deux p1.004 cent soixante verstes au sud de Kiakhta 1. La mission nouvelle était composée d’un archimandrite qui en était le chef, de cinq autres ecclésiastiques d’un rang inférieur, et de quatre jeunes gens de vingt-deux à vingt-sept ans. L’entretien de la mission coûte annuellement au gouvernement chinois plus de 1.000 roubles et 9.000 livres de rio, et 16, 250 roubles en argent à la Russie ; sur la dernière somme, 1.000 roubles sont destinés à l’entretien et à l’instruction des jeunes Albazinses 2 qui vivent à Péking.

Je fus chargé d’accompagner la nouvelle mission depuis Kiakhta jusqu’à Péking, et de ramener celle qui y résidait depuis 1808. Ma suite était composée d’un inspecteur des bagages, d’un interprète des langues mongole et mandchoue, et d’un détachement de trente Cosaques. Ceux-ci escortaient le bagage. Du moment où la mission eut passé la frontière du territoire russe, elle se trouva sous la protection du gouvernement chinois.

On avait fait faire à Irkoutsk dix chariots couverts et attelés chacun de trois chevaux, pour le p1.005 transport des personnes qui composaient la mission. On plaça le bagage depuis Kiakhta jusqu’à Khalgan, sur des chameaux, les uns achetés, les autres donnés par les Bouriates. Quelques-uns restèrent en réserve. Les effets fragiles furent conduits sur de petits chariots à deux roues attelés d’un seul cheval.

Nous venons de dire que la mission se préparait à quitter la Russie dès le mois de juillet, afin d’éviter les inconvénients inséparables d’un voyage, dans l’arrière-saison, à travers les steppes froides et arides de la Mongolie, surtout dans le désert de Gobi. Les conducteurs chinois n’arrivèrent que le 27 d’août à Maimatchin, qui est la partie chinoise de Kiakhta, sur la frontière même, à quatre verstes de Troitsko-savsk. Je m’y rendis le même jour pour m’occuper des préparatifs du voyage. Nos conducteurs chinois étaient 1° un inspecteur, nommé Tchhing, qui était bitkhéchi ou secrétaire de la septième classe 1, et que l’on qualifiait improprement du titre de galaï-da 2. Tchhing p1.006 lao yé (lao veut dire monsieur) était âgé de soixante ans ; il portait sur son bonnet, mais seulement hors de la capitale, un bouton blanc en pierre opaque, qui lui donnait rang de mandarin de sixième classe. Il était accompagné de Tchakdour, interprète mongol, âgé de vingt ans, parlant parfaitement le chinois, et de deux nerbes ou serviteurs, le père et le fils ; 2° Ourgentai, bochko 3 ou sergent-major, âgé de quarante-sept ans ; hors de la capitale, il portait sur son bonnet un bouton doré indiquant la septième classe, et était aussi suivi d’un nerbe. Le dzargoutchi 4 nous avait fait dire, par un marchand de rhubarbe de la Boukharie ou du Turkestan 5, que ce bochko était un ivrogne.

p1.007 Nous avions aussi des Mongols Khalkha avec nous : c’était Idam Dzap, toussoulakhtchi de la deuxième division de la deuxième classe chinoise, vieillard vénérable de soixante-cinq ans et encore très vigoureux ; il portait sur son bonnet un bouton en corail ciselé. Il était venu plusieurs fois à Irkoutsk en courrier, et avait déjà accompagné les missions russes en 1794, 1795, 1807 et 1808. Il était suivi de Tsébek dordji, âgé de dix-huit ans, khia ou garde-du-corps d’un prince mongol de la cinquième classe.

Après avoir passé environ deux heures avec eux chez le dzargoutchi, nous retournâmes à Troitsko-savsk.

Il restait encore une affaire importante à terminer. Il fallait gagner par quelques présents nos conducteurs pour les engager, vu la saison avancée, à pourvoir sans délai la mission de iourtes ou kibitkis qui sont des tentes de feutre, et d’autres objets indispensables pendant un si long voyage.

p1.008 Connaissant le goût de ces Asiatiques, j’envoyai dès le lendemain :

Au bitkhéchi, huit archines de drap noir, dix peaux de renard, neuf peaux de chèvre rouges et vertes, un thé complet, et une quantité assez considérable de friandises en sucre, rhum, vin et eau-de-vie.

Au bochko, cinq archines de drap noir, six de peluche noire, dix peaux de chèvre rouges et vertes, des liqueurs et des friandises.

Au toussoulakhtchi, cinq peaux de renard, six archines de peluche, sept peaux de chèvres rouges et vertes, un sabre d’officier, des liqueurs et des friandises.

Le 29 août, à midi, les conducteurs de la mission, accompagnés de tous leurs gens, du dzargoudtchi et d’un détachement de Mongols armés d’arcs et de flèches, arrivèrent à Troitsko-savsk. Ils me rendirent visite, ainsi qu’au chef de la mission et au conseiller de la chancellerie de frontière.

Je fis présent de deux peaux de renard et de quatre peaux de chèvres noires au marchand du Turkestan, pour le remercier d’avoir rempli près de nous les fonctions d’interprète chinois, dans nos entrevues avec le dzargoutchi, le bitkhéchi et le bochko. Ces deux derniers ne savaient parler ni le mongol ni le mandchou. Je donnai également deux peaux de chèvre noires au khia Tsébek p1.009 Dordji, parent du toussoulakhtchi, et une pièce de drap noir de Meseritz, en Silésie, aux nerbes du bitkhéchi et du bochko. J’ignore si c’est un usage reçu en d’autres pays ; mais dans cette partie de l’Asie, quand on veut se faire comprendre des gens dont on a besoin, on ne les aborde point sans leur laisser des preuves palpables de sa reconnaissance.

Le 30 août, la fête de S. M. l’empereur Alexandre fut célébrée par un Te Deum chanté dans l’église de Kiakhta. Il fut suivi d’un dîner que donna le conseiller de chancellerie, commissaire de la frontière, et auquel assistèrent le dzargoutchi de Maimatchin, le bochko, les principaux négociants chinois et les conducteurs de la mission. On but à la santé de l’empereur et du bogdo-khan et à une amitié éternelle entre les deux empires. Ces santés furent portées au bruit de salves d’artillerie et au son des cloches ; les soldats de la garnison en grande tenue faisaient retentir l’air de chants d’allégresse. La joie et la franchise qui régnèrent dans cette petite fête, firent une vive impression sur l’esprit de nos convives étrangers.

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CHAPITRE II

Départ de la mission. Voyage jusqu’à l’Ourga

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p1.010 Après avoir fait toutes les dispositions préalables, la mission se mit en route le 31 août.

A dix heures du matin, les bagages sortirent de Troitsko-savsk. Les personnes composant la mission venaient ensuite dans les voitures de M. le directeur de la douane et de M. le conseiller de chancellerie, qui nous accompagnaient avec une escorte de Cosaques. Nous étions suivis par les employés et par les habitants du lieu. Arrivés à Kiakhta, nous nous rendîmes tous à l’église, et de là chez un négociant qui nous donna un dîner au nom des commerçants de la ville. Pendant ce temps, nos bagages, escortés par M. Ostrovky, commandant de Troitsko-savsk, prirent le devant jusqu’à la première station, à sept verstes environ de Kiakhta. Après le dîner, nous allâmes encore une fois remercier Dieu sur le sol de notre patrie ; puis, accompagnés du clergé de Kiakhta, précédés des saintes croix, nous arrivâmes à la frontière au son des cloches. Malgré la pluie, p1.011 un grand concours de curieux russes et chinois s’était assemblé. A six heures du soir, après nous être arrêtés quelque temps dans la maison du dzargoutchi, nous entrâmes dans l’empire chinois, accompagnés par le directeur de la douane et par le conseiller de chancellerie. Arrivés aux tentes que les Chinois nous avaient dressées à une distance de trois verstes, le dzargoutchi nous fit présenter du thé ; nous prîmes congé de nos compatriotes, et, malgré une pluie assez forte, nous nous mîmes en route. Un détachement de vingt cavaliers mongols composait notre avant-garde ; elle était commandée par un dzanguin, ayant sur son bonnet un bouton blanc opaque, ce qui lui donnait le rang de cornette ; il était accompagné d’un koundoui (sergent-major mongol), portant sur son bonnet un bouton de cuivre jaune.

Le bitkhéchi et le bochko suivaient ce détachement dans une calèche chinoise 1, ou chariot couvert à deux roues, ayant une petite fenêtre de chaque côté ; elle était menée par deux conducteurs à cheval, au moyen d’une perche fixée transversalement sur la limonière, et attachée sur la selle. Venaient ensuite dans deux autres voitures les membres de la mission, conduits par des p1.012 chevaux de poste chinois ; l’inspecteur du bagage, l’interprète et moi, nous suivions à cheval, accompagnés de dix Cosaques. Le toussoulakhtchi Idam ne nous quitta point durant tout le voyage.

Vers sept heures, après avoir parcouru quatre verstes, nous fîmes halte. Il y avait quatre iourtes 1 préparées pour nous ; l’une était pour le clergé, l’autre pour les étudiants, la troisième pour moi et ma suite, et la quatrième pour les Cosaques. Notre bagage était déjà arrivé ; les chevaux et les bœufs pâturèrent ; quant aux chameaux on les prépara au voyage en les privant de manger et de boire pendant douze jours. Les chevaux qui avaient servi au transport du bagage, furent privés de nourriture pendant toute la nuit, pour les fortifier, suivant l’usage des Mongols et des habitants de la Sibérie.

Je fis présent d’une peau de chèvre noire au dzanghin et au koundoui, qui retournaient à Kiakhta. On ne fait de cadeaux qu’aux personnes les plus distinguées.

A dix heures du soir, on soupa chez le chef de la mission. Nous campions dans un endroit appelé Ghilân-nor (lac Blanc). C’est une vaste p1.013 plaine, abondante en pâturages, qui se prolonge au sud de Kiakhta jusqu’à une distance de dix verstes, et de l’est à l’ouest jusqu’à Kiran, poste russe. Vers l’est de notre station, se trouvent deux lacs, sur les bords desquels le dzargoutchi de Maimatchin va pendant l’été pour jouir des plaisirs de la chasse et de la promenade.
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Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 iconArchibald, Samuel. «L’invention du réel : James G. Ballard», Otrante,...
«L’invention du réel : James G. Ballard», Otrante, art et littérature fantastiques, Paris, Kimé, [à paraître]

Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 iconLibrairie Armand Colin, Paris, 1962

Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 iconAgger, Ben «Popular culture as serious business» dans Cultural Studies as critical
«L’invention du réel : James G. Ballard», Otrante, art et littérature fantastiques, Paris, Kimé, [à paraître]

Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 iconA la recherche d’une patrie
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Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 iconSiege social tarn et paris 17, passage Erard 75010 Paris Tel. / Fax...
«Au Bon Coin». Retenez ces dates et venez nombreux. (Un filet garni offert par les exposants à gagner tous les jours). Plus 2 billets...

Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 iconEst née à Paris en 1965. Depuis 1999, elle a publié huit récits aux éditions Verticales, dont

Librairie orientale de Dondey-Dupré père et fils, Paris, 1827, 2 tomes 480 et 460 pages. Reproduction éditions Kimé, Paris, 1993 icon1996 : Espace d’art contemporain, Paris
«Est-ce que tu m’aimerais encore ?», carnet, éditions un an ou deux, puis réédition Sémiose








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