Première partie I les vendanges








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Henry Bordeaux

Les Roquevillard




BeQ

Henry Bordeaux

Les Roquevillard

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Classiques du 20e siècle

Volume 212 : version 1.0


Du même auteur, à la Bibliothèque :
Le fantôme de la rue Michel-Ange

Les Roquevillard

Édition de référence :

Paris, Nelson, Éditeurs.

À monsieur Ferdinand Brunetière.

Mon cher Maître,

Vous avez ainsi défini la tradition en répondant à ceux qui la considèrent comme un poids mort, lourd et inutile à traîner :

« La tradition, ce n’est pas ce qui est mort ; c’est, au contraire, ce qui vit ; c’est ce qui survit du passé dans le présent ; c’est ce qui dépasse l’heure actuelle ; et de nous tous, tant que nous sommes, ce ne sera, pour ceux qui viendront après nous, que ce qui vivra plus que nous. »

La connaissance de nos origines nous aide à comprendre notre destin, et nous ne pouvons être heureux et bienfaisants qu’en nous développant dans la direction de nos sensibilités naturelles, et en acceptant de prendre rang dans la chaîne des générations qui rattache le passé à l’avenir. Loin de comprimer nos puissances d’agir, la famille et le sol natal leur impriment une direction. Je me souviens de m’être passionné, en lisant Le Play, pour cette famille Mélouga, qui défendit avec acharnement son patrimoine, parce qu’elle confondait son histoire avec celle de la terre. J’avais rencontré en Savoie tant d’aventures semblables ! Mais la terre et les morts qui préparent notre sensibilité, nous les emportons dans notre cœur, si nous avons puisé dans la tradition l’essentiel, c’est-à-dire l’honneur et cette force de vivre que communique le sentiment de la durée incarné dans la famille.

J’ai tenté, dans les Roquevillard, d’illustrer ces faits d’observation. En l’accueillant à la Revue des Deux Mondes, vous avez donné à cet ouvrage, mon cher maître, l’appui de votre approbation, et je désire vous exprimer ici la fierté et la gratitude que j’en éprouve.

H.B.

Première partie



I



Les vendanges


Du sommet du coteau, la voix de M. François Roquevillard descendit vers les vendangeuses qui, le long des vignes en pente, allégeaient les ceps de leurs grappes noires.

– Le soir tombe. Allons ! un dernier coup de collier.

C’était une voix bienveillante, mais de commandement. Elle communiqua de l’agilité à tous les doigts, et courba les épaules des ouvrières qui flânaient. Avec bonne humeur, le maître ajouta :

– Le matin, elles sont plus légères que des alouettes, et l’après-midi, elles bavardent comme des pies.

Cette réflexion provoqua des rires unanimes :

– Oui, monsieur l’avocat.

On n’appelait jamais autrement le maître de la Vigie. La Vigie est un beau domaine, bois, champs et vignes, d’un seul tenant, situé à l’extrémité de la commune de Cognin, à trois ou quatre kilomètres de Chambéry. On y accède en suivant un chemin rural et en traversant un vieux pont jeté sur l’Hyère aux eaux basses. Il domine la route de Lyon qui, jadis, reliait la Savoie à la France à travers les roches taillées des Échelles. Son nom lui vient d’une tour qui couronnait le mamelon et dont il ne reste plus aucun vestige. Il appartient depuis plusieurs siècles à la famille Roquevillard qui l’a agrandi peu à peu, ainsi qu’en témoignent la maison de campagne et les communs bâtis de pièces et de morceaux, ensemble d’une harmonie contestable, mais expressif comme un visage de vieillard, où toute une vie se résume. Ici, c’est le passé d’une forte race fidèle à la terre natale. Les Roquevillard sont, de père en fils, gens de loi. Ils ont donné des bâtonniers au barreau, des juges, des présidents à l’ancien Sénat provincial, et à la nouvelle Cour d’appel un conseiller qui, pour mourir chez lui, refusa tout avancement. Néanmoins, le pays persiste à les traiter indifféremment d’avocats, et sans doute il donne à ce titre un sens de protection. Près de quarante ans d’exercice, une connaissance précise du droit, une parole ardente et vigoureuse méritaient plus spécialement cette popularité au propriétaire actuel.

Les alignements réguliers du vignoble permettaient de surveiller aisément la récolte. Déjà les teintes des feuilles accusaient octobre, et sur les coteaux, la terre plus lumineuse s’opposait au ciel plus pâle. Les divers plans se distinguaient mieux aux colorations : la Mondeuse vert et or, le Grand Noir et la Douce Noire vert et pourpre. Entre les branches claires, les taches sombres des raisins sollicitaient le regard. Le couteau ouvert et la main sanglante, pareilles à de prompts sacrificateurs, les vendangeuses, se hâtant, poursuivaient les grappes comme des victimes offertes, les tranchaient d’un coup net et les jetaient au panier. Elles relevaient uniformément leur jupe en l’attachant en arrière afin d’être plus libres de leurs mouvements sur le sol gras, et portaient un mouchoir ou un fichu bariolé noué autour de la tête pour se garantir des rayons du jour. De temps en temps, l’une d’elles, redressée, émergeait de la mer des ceps, comme un lavaret qui vient respirer à la surface, puis replongeait aussitôt. Il y en avait de vieilles, noueuses et ridées, lentes et le corps rétif, mais capables d’endurance et l’œil aux aguets, car, n’étant plus guère employées, elles luttaient pour conserver leurs derniers clients. Des jeunes filles de vingt ans, plus adroites et lestes, exposaient sans crainte leur visage et leurs avant-bras découverts à l’action du hâle qui garde à la chair les caresses du soleil, et des fillettes inachevées encore, moins résistantes, changeaient de place, troublaient l’ordre ou s’asseyaient tout bonnement avec une gaieté de pensionnaires en vacances et la flexible souplesse des sarments que leurs mains ployaient. Enfin de petits enfants, confiés par leurs mères qui en débarrassaient le logis, vendangeaient pour leur compte en se bousculant et se barbouillant lèvres et joues à la façon de précoces bacchantes.

Sur le chemin à mi-côté qui partage le domaine et en assure l’exploitation, le chariot, attelé de deux bœufs roux aux cornes redressées en forme de lyre, attendait patiemment l’heure de gagner le pressoir. Les vignerons le chargeaient avec gravité. On ne les entendait pas rire comme les filles, mais seulement échanger de brèves indications. Les moins âgés portaient des bérets blancs et des bandes molletières, ce qui leur dégageait la tournure, à la mode des chasseurs alpins qui, par esprit d’imitations, se répand chez les jeunes gens de la campagne savoisienne. Ils passaient un bâton de bois dur dans les anses de la gerle remplie jusqu’aux bords, la soulevaient sur l’épaule et, imprimant à leur fardeau un léger mouvement de bascule, ils le déposaient sur le train du char. Un vieux à la barbe grise qui, debout sur le véhicule, les dirigeait, achevait d’écraser le raisin dans les gerles déjà chargées. Parfois, il se redressait de toute sa taille, les mains rougies et dégoûtantes du sang des vignes.

En face de la Vigie, l’ombre du soir envahissait les coteaux de Vimines et de Saint-Sulpice, rapprochés de la chaîne de Lépine qui reçoit les soleils couchants, et, plus bas, le val sinueux de Saint-Thibaud-de-Coux et des Échelles. Mais la lumière inondait le vignoble de pourpre et d’or. Elle découvrait les vendangeuses dans leurs lignes, les nimbait malgré leurs foulards, se jouait sur les cornes des bœufs, embrasait la barbe grise et la face rouge du chef de culture sur le chariot, éclairait, sous les rebords du chapeau, le visage énergique de M. Roquevillard, et, plus haut encore, miroitait sur le clocher arrogant de Montagnole, pour se poser enfin audacieusement, comme une couronne, sur le rocher légendaire du mont Granier.

Se groupant autour de quelques ceps épargnés, les ouvrières cueillaient les derniers raisins. Une gerle encore fut hissée et du haut du char le vieux Jérémie lança triomphalement :

– Ça y est, monsieur l’avocat.

– Combien de chariots ? interrogea le maître.

– Douze.

– C’est une belle année.

Il ajouta, comme les bœufs se mettaient en marche, suivis de toute la bande des vignerons :

– Maintenant, à mon tour. Par ici le rassemblement.

Panier au bras, couteau ou serpe en main, les ouvrières gagnèrent le sommet du coteau et entourèrent M. Roquevillard. Il planta sa canne ferrée en terre, et sortit de sa poche un petit sac d’où il tira de la monnaie de cuivre et des pièces d’argent. Aussitôt, les plus bavardes se turent. Ce fut un instant solennel, celui de la paye. Derrière l’assemblée, des vitres ou des toits d’ardoise renvoyaient comme des miroirs l’éclat du soleil.

Avec une amicale familiarité, il appelait chacune par son nom, et même il les tutoyait, car, les plus âgées, il les avait toujours vues, et les autres, il les avait connues petites. Elles touchaient le prix de leur journée avec un mot aimable en supplément, et répondaient à tour de rôle :

– Merci, monsieur l’avocat.

L’une ou l’autre, qui s’était montrée paresseuse, recevait un blâme qui, prononcé d’un ton plaisant, l’atteignait néanmoins, car le maître avait l’œil ouvert. Les enfants qui s’étaient payés en nature obtenaient de lui quelques sous, car il les aimait.

– Que celles qui ont leur compte passent à gauche, dit-il au milieu de son opération, afin que je ne recommence pas indéfiniment.

– Cela ne ferait pas de mal, répliqua une belle fille de dix-huit ou vingt ans.

Celle-ci ne portait pas de fichu sur la tête, comme pour mieux braver le jour avec sa jeunesse. Les cheveux un peu défaits lui tombaient sur le front. Elle avait la bouche très grande et une expression commune, mais un air de santé, des yeux vifs et surtout un teint doré comme ces graines gonflées de raisin blanc que la chaleur a roussies et qui semblent contenir de l’élixir de soleil. M. Roquevillard la dévisagea :

– Comme tu as vite poussé, Catherine ! Quand te marie-t-on ?

Prise publiquement au sérieux, elle rougit de plaisir :

– Faudra voir.

– Eh ! tu n’es pas désagréable à regarder, Catherine.

Et à la pièce qu’il lui donnait, il joignit ce conseil qu’il formula gravement :

– Sois bien sage, petite : vertu passe beauté.

Elle le promit sans retard.

– Oui, monsieur l’avocat.

À la fin du défilé, le maître inspecta sa troupe et demanda :

– Tout le monde est content ?

Vingt voix joyeuses répondirent en remerciant.

Mais un enfant désigna du doigt une vieille femme qui se tenait à l’écart, honteuse et la mine déconfite :

– La Fauchois.

Son mot se perdit et personne n’intervint, comme si elle ne méritait aucun salaire.

– Alors, bonsoir, reprit la voix bien timbrée de M. Roquevillard. Vous arriverez de jour à Saint-Cassin et à Vimines.

– Bonsoir, monsieur l’avocat.

Immobile à son poste d’observation, il vit les silhouettes des vendangeuses se découper en noir sur le couchant, décroître et disparaître. D’en bas, leurs voix montaient. Elles s’étaient séparées en deux groupes, celles de Vimines et celles de Saint-Cassin. Ces dernières, qui avaient pris à gauche, se mirent à chanter un chœur rustique au finale traînant. Déjà le soleil effleurait la montagne.

À côté du maître, la Fauchois ne bougeait pas, ne réclamait rien.

– Pierrette, dit brusquement M. Roquevillard.

Elle tendit en avant sa figure qui était moins vieillie que douloureuse et crevassée.

– Monsieur François, murmura-t-elle.

– Voilà cent sous. Va manger la soupe à la maison.

– C’est trois journées, dit la pauvresse qui regardait l’écu tout blanc dans sa main racornie, je n’ai droit qu’à une.

– Prends toujours. Et ta fille ?

– Elle est partie pour Lyon.

– Travaille-t-elle ?

La vieille femme laissa tomber ses deux bras le long du corps, et ne répondit pas.

– Il faut qu’elle travaille.

– Depuis la condamnation, elle ne trouve plus à se placer. Une voleuse !

L’avocat plaida les circonstances atténuantes :

– Elle a volé par étourderie, par coquetterie, par vanité. Elle n’est pas mauvaise. À son âge, on se corrige. De quoi vit-elle ?

– Et de quoi voulez-vous qu’elle vive ? Des hommes, pardi.

– Comment le sais-tu ?

– Les premiers temps, j’avais envoyé un mandat, un petit, pour l’aider. Elle me l’a renvoyé avec un autre, un gros, que j’ai brûlé.

– Que tu as brûlé ?

– Oui, monsieur François, l’argent de la honte.

Et la colère redressa brusquement la paysanne qui apparut en pleine lumière, menaçante et la main tendue, comme pour accuser le destin :

– Je ne sais pas comment je l’ai faite. Dans notre famille, il n’y avait que des braves gens. Maintenant j’ai vergogne.

– Ce n’est pas ta faute, Pierrette.

Elle secoua la tête avec certitude :

– C’est toujours la faute de la famille, vous le savez bien. C’est vous qui l’avez dit.

– Moi ?

– Oui, devant moi, à Julienne, avant la condamnation. Elle m’inquiétait déjà. Alors, je vous l’avais amenée un jour.

– Je me souviens. Et que lui ai-je dit ?

– Que lorsqu’on avait la chance d’appartenir à une famille honnête, il fallait se respecter davantage. Parce que dans les familles, on met tout en commun, la terre et les dettes, la bonne conduite et la mauvaise.

– Personne ne peut te jeter la pierre.

– On me la jette quand même. On a raison. Par bonheur, j’ai perdu mon homme avant.

– Il t’aurait défendue.

– Il l’aurait tuée.

– Et toi, tu l’aimes toujours ?

– C’est mon enfant.

– Allons, Pierrette, ne te décourage pas. Tant qu’on n’est pas mort, il n’y a rien de perdu. Rentre à la maison ; moi, je vais au pressoir vérifier les cuves.

– Merci, monsieur François.

De tout temps, elle avait, à la Vigie, collaboré aux lessives, aux vendanges et même par intérim à la cuisine : de là son usage des prénoms.

M. Roquevillard, quand elle fut partie, ne se pressa pas de la suivre. D’un coup d’œil amoureux il embrassa tout le domaine qui s’étendait à ses pieds : les vignes dépouillées dont il retrouverait au vin joyeux les tons de pourpre ou d’or, les prés deux fois dévêtus, les vergers, et, par delà le petit ruisseau anonyme qui sépare les communes de Cognin et de Saint-Cassin, le bois de chênes, de hêtres et de fayards nuancé par l’automne comme un bouquet pâle. Sur cette terre aux cultures diverses, il ne lisait pas à cette heure l’histoire des saisons, mais celle de sa famille. Tel aïeul avait acheté ce champ, tel autre planté ce vignoble, et lui-même n’avait-il pas franchi la frontière de la commune pour acquérir ces arbres trop serrés qui réclamaient une coupe ? Se retournant vers les bâtiments de ferme, il reconnut la baraque primitive, changée en remise, que les premiers Roquevillard, des paysans, avaient construite, et il la compara à sa maison d’habitation solide et vaste, que décorait une éclatante vigne vierge. C’était, sur les mêmes lieux, la même race, mais fortifiée matériellement et moralement par un passé d’honneur, de travail et d’économie. Il lui fit hommage de son mérite en répétant la parole de la Fauchois :

– C’est toujours la faute de la famille.

La sienne avait, en outre, fourni au pays des hommes capables de servir utilement la chose publique, comme ils avaient administré leurs propres biens. Ainsi les générations se soutenaient les unes les autres pour la prospérité commune. Les plus lointains aïeux n’avaient-ils pas préparé son œuvre ? Cette terre qu’il foulait, ils l’avaient convoitée avant lui. Cet horizon les avait, avant lui, captivés et exaltés. Et, non sans peine, il détacha les yeux de son domaine pour revoir ce qu’ils avaient vu, l’ensemble de lignes et de teintes que lui offrait le paysage, et dont leur sensibilité, comme la sienne, dépendait. Car les cultures peuvent modifier la forme immédiate du sol, l’homme ne change rien à la lumière ni à l’étendue : il y ajoute seulement quelques points de repère émouvants, un toit qui fume et évoque la douceur du foyer, un chemin, une haie qui font souvenir de la vie sociale, un clocher qui symbolise la prière.

Seul sur la colline, il ajouta à la beauté du soir la satisfaction de communier avec sa race. Il sentit jusque dans un passé obscur l’importance de ce coin de terre. En face de lui, la chaîne de Lépine, rompue dans sa monotonie par la cime du Signal, se bordait de rouge. Son regard descendit dans la plaine, suivit un instant la fuite gracieuse de la route des Échelles, à qui les derniers contreforts des montagnes semblent composer de chaque côté une escorte, puis remonta aux dentelures du Corbelet, de Joigny et du Granier, pour revenir aux coteaux plus proches, aux vallonnements étagés dont les courbes sont plus harmonieuses. Dans cette nature heurtée, tour à tour image de hardiesse et de mollesse, il retrouvait des caractères de parenté : l’audace de son grand-père qui, sous la Révolution, fut aux armées, la nonchalance de son père qui, se laissant glisser dans la contemplation, compromit, sans y prendre garde, le patrimoine sacré.

« Personne, songeait-il, ne peut de cette place envisager de la sorte le spectacle du couchant. Un jour, quand je ne serai plus, l’un de mes enfants reprendra ces comparaisons. Mes enfants, qui continueront notre œuvre, et seront gens de bien. »

Du passé qui aboutissait à lui-même, il envisageait l’avenir avec sécurité. Absorbé dans ses réflexions, il ne vit pas venir à lui une femme qui sortait de la maison. C’était une femme déjà âgée, qui portait sur les épaules un châle sombre et s’appuyait sur une canne avec un grand air de lassitude, d’épuisement. Son visage, qui recevait le reflet du soir, avait dû être beau. Les années l’avaient flétri sans lui ôter une expression de pureté qui surprenait tout d’abord, puis attirait. C’était l’empreinte visible d’une âme droite, exempte de tout mal et même un peu mystique.

– Ils ne viennent pas encore ? demanda Mme Roquevillard à son mari.

– Si, Valentine, les voilà.

Tous deux s’entendaient pour parler de leurs enfants. Il lui montra au bras de la rampe, sur le chemin montant, un groupe nombreux. En tête marchaient deux bébés que leur grand-mère reconnut :

– Pierre et Adrienne. Ils prennent le raccourci. Je ne vois pas le petit Julien.

– Il doit tenir la main de sa tante Marguerite. Il ne la quitte pas.

– En effet. Je l’aperçois entre Marguerite et son fiancé. Il les sépare, le méchant garçon. Et sa mère, où est-elle ?

– Elle vient derrière eux, tranquillement selon son habitude, avec son frère Hubert.

– Notre fils aîné. Distingues-tu sa décoration ?

M. Roquevillard sourit en regardant sa compagne.

– Comment veux-tu, à cette distance ?

Elle prit le parti de rire à son tour, gracieusement.

– Il y a un grand ruban rouge sur la montagne.

– Et tu lis dans le ciel : Hubert Roquevillard, vingt-huit ans, lieutenant d’infanterie de marine, décoré pour faits de guerre, proposé pour le grade supérieur, campagne de Chine, défense du Peïtang.

– Mais oui, approuva-t-elle, je le lis très distinctement.

Elle interrogea de nouveau le chemin :

– Et Maurice ? je ne vois pas Maurice.

– Il est en arrière, je crois, avec une autre personne.

Mme Roquevillard, satisfaite, posa une main sur l’épaule de son mari :

– Ce sera notre gendre, Charles Marcellaz. Notre compte y est. Je les compte toujours, comme lorsqu’ils étaient petits : Germaine, Hubert, Maurice, Marguerite.

– Et Félicie manque toujours à l’appel, répondit-il.

Une ombre obscurcit ses traits : il ne s’accoutumait point à l’absence de sa seconde fille, qui, petite sœur des pauvres, avait traversé les mers pour s’en aller à l’hôpital d’Hanoï.

Elle s’appuya plus fort sur lui :

– Mais non, François, elle n’est pas loin de nous. Sa pensée est avec nous : je le sais, je le sens. Hubert, qui l’a vue à son retour de Chine, l’a trouvée heureuse. Et puis, un jour nous serons tous réunis.

Il ne voulut pas s’attendrir et reprit son dénombrement.

– Ce n’est pas Charles qui vient avec Maurice. C’est une femme.

Ils ont laissé le raccourci, ils allongent.

– C’est peut-être Mme Frasne. Vois-tu son mari ?

– Oui, c’est elle. Mais je n’aperçois pas le notaire.

– Il montera plus tard avec Charles. Leurs études les retiennent jusqu’à six heures.

– Les Frasne dînent ici ce soir, n’est-ce pas ?

Elle parut s’en excuser comme d’une faute.

– Oui, Maurice, qui est souvent prié chez eux, m’a demandé de les inviter.

Ils gardèrent un instant le silence, ayant le même souci.

– Je n’aime pas cette femme, finit-elle par dire.

Surpris, non pas de la réflexion, mais de l’entendre formuler par sa compagne qui était d’habitude l’indulgence même, il l’interrogea au lieu de l’approuver.

– Et pourquoi ?

Mme Roquevillard fixa ses yeux limpides sur le ciel couchant :

– Je ne sais pas. On ignore d’où elle vient, on tremble de connaître jusqu’où elle irait. Elle n’est pas belle, et rien qu’en la voyant les mères s’inquiètent de leur fils et les femmes de leurs maris.

– Quelle pitié ! dit-il. Qui t’en a parlé ?

– Personne. Ce que je sais, je le devine. Ceux qui prient beaucoup ne sont pas les plus mal renseignés. Elle a des yeux étranges, sombres avec un grand feu. Elle me fait peur.

– Ah !... Eh bien ! on parle en ville d’elle et de notre fils.

– Il faut avertir Maurice. Il faut l’avertir sans retard.

M. Roquevillard reprit :

– Quelquefois c’est décider une passion que la combattre. Tu l’as bien compris : tu as consenti à inviter les Frasne. Puis, les jeunes gens supportent mal cette ingérence dans leur vie. Maurice, surtout, qui est très fier. Il n’a pas encore vingt-quatre ans, il est docteur en droit, il n’a confiance qu’en lui-même. Il soutient d’absurdes théories sur le droit au bonheur, sur la nécessité du développement personnel. Paris nous les rend affinés, mais révoltés. Il faut l’expérience pour les assagir.

– Tu t’en préoccupais donc ? Et tu ne m’en avais rien dit.

– À quoi bon t’attrister ? Tu es déjà si lasse.

– Oui, je devrais être forte. Une mère doit être forte. Mais tu l’es pour nous deux.

Il continua :

– Nous avons eu tort de le placer dans l’étude de maître Frasne. Je le voulais mettre au courant de la pratique des affaires, spécialement des successions et des liquidations, avant qu’il ne débutât au barreau. Maître Frasne est le successeur de maître Clairval qui était mon ami et notre notaire. J’ai respecté une tradition. Là, je me suis trompé. Enfin, tout sera changé bientôt.

– Bientôt ?

– Oui. Je reprendrai Maurice dans mon cabinet ; il y terminera son stage. Ou bien il apprendra la procédure chez Marcellaz. Dès notre réinstallation à la ville, je l’en informerai.

– Bien, dit-elle en lui serrant la main. Il aura moins souvent l’occasion de la rencontrer. Mais ce n’est pas suffisant. Tu le trouves raisonneur ; moi, je le crois surtout un peu romanesque. Je voudrais occuper son imagination.

– Et comment ?

– Le fiancer de bonne heure, par exemple. Les longues fiançailles occupent et fortifient les jeunes gens. En France, on bâcle trop vite les mariages, quand un mariage dispose d’une vie, d’une famille, d’un avenir.

– C’est vrai.

– Marguerite avait pensé à la petite Jeanne Sassenay.

– Une enfant.

– Une enfant jolie, élevée par une sainte mère.

Ces dernières paroles furent coupées par de petites voix perçantes qui piaillaient :

– Bonsoir, grand-mère. Bonsoir, grand-père.

C’était l’avant-garde, Pierre et Adrienne, essoufflés à la course, qui, après le tournant, débouchaient sur le plateau. Ils luttèrent de vitesse malgré les : « Pas si vite ! Pas si vite ! » de Mme Roquevillard, et leur grand-père les reçut à la volée.

– Tu sais, fit Adrienne qui avait la parole facile et tutoyait tout le monde sans respect, Julien est resté avec tante Marguerite, et maman lui avait recommandé de venir avec nous.

À mi-côte, le groupe des jeunes gens qui montaient cria à son tour :

– Bonsoir.

Seuls, Maurice et Mme Frasne se trouvaient trop éloignés pour prendre part à ces épanchements de famille. De connivence, ils ralentissaient le pas à mesure qu’ils approchaient du sommet, et d’ailleurs, en suivant le lacet du chemin, ils s’étaient ménagé un écart assez considérable, bien que Marguerite se fût retournée plusieurs fois pour les appeler. La proximité de la pente supprimant en face d’eux la montagne, ils apercevaient les silhouettes de M. et Mme Roquevillard profilées sur le fond du ciel. Elle jeta sur son compagnon, que leur tête-à-tête alanguissait, un regard énigmatique.

– Votre père, dit-elle, a dû être plus beau que vous.

Et tout bas, comme pour elle-même, elle ajouta :

– Il sait ce qu’il veut, lui.

Contrarié, le jeune homme garda le silence. Elle sourit de l’avoir fâché et demanda :

– Quel âge a-t-il, votre père.

– Soixante ans, je crois.

– Soixante ans. Il me déteste. S’il le pouvait, il me supprimerait volontiers.

– Vous vous trompez : il vous accueille toujours bien.

– Ces choses-là se sentent. Il me déteste, et pourtant il me plaît. J’aime les caractères, moi.

Avant d’atteindre le faîte du coteau, le chemin tourne et découvre une nouvelle vue encadrée entre le remblai de droite et les arbrisseaux qui bordent la gauche et qui, décolorés à demi, mélangeaient le vert du printemps et l’or automnal. Avec les lignes régulières de son architecture en gradins, le Nivolet leur apparut brusquement, réverbérant encore l’éclat du soleil disparu. Les maigres buissons qui agrippent ses rochers prenaient une teinte violette, presque lie de vin, tandis que la chaîne de Margeria, en arrière, se montrait toute rose et charmante avec des tons de chair.

– Voyez ce changement de décor, murmura Maurice sans remarquer que sa compagne se rendait compte de leur solitude bien plutôt que des merveilles du soir.

Comme elle s’arrêtait, il se tourna vers elle :

– Qu’avez-vous ? Êtes-vous fatiguée ?

– Non, je vous donne le temps de regarder le paysage.

– Seriez-vous jalouse ?

– Oui, vous aimez votre pays, et moi...

– Et vous ?

– Je ne vous le dirai plus...

– Et moi, je vous dirai que je vous aime.

Il la prit dans ses bras. C’était une mince femme brune, aux grands yeux, dont le corps était résistant et les caresses fondantes. Comme elle renversait un peu la tête, sous les paupières à demi fermées et palpitantes, il voyait le regard, le regard noir et or, où toute l’angoissante volupté de la saison et de l’heure se fixait.

– Quelle petite chose, songeait-il en la serrant, je sens là contre ma poitrine, et cette petite chose vaut pour moi l’univers.

Il murmura :

– Je t’aime, Édith.

– Vraiment, fit-elle, avec son même sourire volontaire.

– Quand seras-tu à moi ?

– Quand je ne serai qu’à toi.

– C’est impossible.

– Pourquoi ?

– Tu es liée.

– Partons ensemble.

– De quoi vivrions-nous ?

– De ma dot.

– Je ne veux pas. Et d’ailleurs tu n’en disposes pas.

– Je la reprendrai.

– Non, non.

– Tu travailleras.

Il se tut. Presque irritée, elle lui jeta des mots d’ironie :

– Ah ! tu préfères obéir à ton papa. Sois comme lui un grand homme de petite ville avec beaucoup d’enfants.

Elle lui vit une telle expression de tristesse qu’elle se blottit sur son cœur.

– Je t’aime et je te tourmente. Mais, vois-tu, j’étouffe dans ton Chambéry. Je voudrais partir, t’aimer librement, vivre. J’ai horreur du mensonge. Et toi, tu ne m’aimes pas.

– Édith, comment peux-tu le dire ?

– Non, tu ne m’aimes pas. Si tu m’aimais vraiment, il y a longtemps que je serais à toi.

Alourdis par ces confidences, ils reprirent lentement leur marche. Débarrassé de son cadre, l’horizon s’élargit et découvrit au fond, après les derniers contreforts du Nivolet, le lac du Bourget dont le bleu se mêlait par teintes dégradées aux vapeurs mauves qui montaient de son extrémité. Mais ils ne regardaient plus rien. Cette douceur mortelle de l’année, cette exaltation inquiète de la nature, cet enthousiasme du soir d’automne qui semblait un grand cri de volupté, qu’avaient-ils besoin de les reconnaître hors de leurs cœurs ?

Avant la maison, ils trouvèrent Mme Roquevillard qui venait elle-même à la rencontre de Mme Frasne, bien qu’il lui fût recommandé de ne pas sortir après le coucher du soleil.

... Plus tard dans la soirée, M. Roquevillard, revenant du pressoir quand on ne l’attendait pas, aperçut dans l’ombre son fils et la jeune femme. Les jours de vendanges, il y a beaucoup d’allées et venues dans une maison, et il est aisé de se faufiler dehors sans être remarqué.

– Il nous a vus, dit Maurice.

– Tant mieux, répliqua-t-elle.

Et comme il passait devant la remise, ancienne demeure de ses ancêtres, pour regagner le seuil édifié par son grand-père et agrandi par lui-même, M. Roquevillard s’efforçait vainement de chasser l’anxiété qui s’était abattue sur lui.

« J’ai été jeune », se souvint-il.

Mais sa jeunesse même ne l’avait pas détourné de consolider l’avenir de sa race. Son fils cadet, qui le devait continuer, saurait-il à temps ce que réclame d’énergie et d’abnégation l’honneur d’être chef de famille ? Peu impressionnable d’habitude, il sentait autour de lui, comme un vol de mauvais oiseaux, le désespoir de la Fauchois abandonnée et la fragilité de l’automne. Tout à l’heure, devant son domaine, il avait résumé l’ascension des Roquevillard. C’était son orgueil. Et voici que pour une conversation avec une vieille femme et pour un baiser surpris, il remarquait, par un pressentiment sans doute absurde et inexplicable, comment les saisons déclinent et les familles déchoient.

II



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