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Octave Feuillet

Le roman d’un jeune homme pauvre



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Octave Feuillet

Le roman d’un jeune homme pauvre

roman

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 784 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Julia de Trécœur

La petite comtesse

Le roman d’un jeune homme pauvre

Édition de référence :

Paris, Calmann-Lévy, Éditeur, 1883.

Quatre-vingt-cinquième édition.

Sursum corda !

Paris, 20 avril 185..

Voici la seconde soirée que je passe dans cette misérable chambre à regarder d’un œil morne mon foyer vide, écoutant stupidement les murmures et les roulements monotones de la rue, et me sentant, au milieu de cette grande ville, plus seul, plus abandonné et plus voisin du désespoir que le naufragé qui grelotte en plein Océan sur sa planche brisée. – C’est assez de lâcheté ! Je veux regarder mon destin en face pour lui ôter son air de spectre : je veux aussi ouvrir mon cœur, où le chagrin déborde, au seul confident dont la pitié ne puisse m’offenser, à ce pâle et dernier ami qui me regarde dans ma glace. – Je veux donc écrire mes pensées et ma vie, non pas avec une exactitude quotidienne et puérile, mais sans omission sérieuse, et surtout sans mensonge. J’aimerai ce journal : il sera comme un écho fraternel qui trompera ma solitude, il me sera en même temps comme une seconde conscience, m’avertissant de ne laisser passer dans ma vie aucun trait que ma propre main ne puisse écrire avec fermeté.

Je cherche maintenant dans le passé avec une triste avidité tous les faits, tous les incidents qui dès longtemps auraient dû m’éclairer, si le respect filial, l’habitude et l’indifférence d’un oisif heureux n’avaient fermé mes yeux à toute lumière. Cette mélancolie constante et profonde de ma mère m’est expliquée ; je m’explique encore son dégoût du monde, et ce costume simple et uniforme, objet tantôt de railleries, tantôt du courroux de mon père : – Vous avez l’air d’une servante, lui disait-il.

Je ne pouvais me dissimuler que notre vie de famille ne fût quelquefois troublée par des querelles d’un caractère plus sérieux : mais je n’en étais jamais directement témoin. Les accents irrités et impérieux de mon père, les murmures d’une voix qui paraissait supplier, des sanglots étouffés, c’était tout ce que j’en pouvais entendre. J’attribuais ces orages à des tentatives violentes et infructueuses pour ramener ma mère au goût de la vie élégante et bruyante qu’elle avait aimée autant qu’une honnête femme peut l’aimer, mais au milieu de laquelle elle ne suivait plus mon père qu’avec une répugnance chaque jour plus obstinée. À la suite de ces crises, il était rare que mon père ne courût pas acheter quelques beau bijou que ma mère trouvait sous sa serviette en se mettant à table, et qu’elle ne portait jamais. Un jour, elle reçut de Paris, au milieu de l’hiver, une grande caisse pleine de fleurs précieuses : elle remercia mon père avec effusion ; mais, dès qu’il fut sorti de sa chambre, je la vis hausser légèrement les épaules et lever vers le ciel un regard d’incurable désespoir.

Pendant mon enfance et ma première jeunesse, j’avais eu pour mon père beaucoup de respect, mais assez peu d’affection. Dans le cours de cette période, en effet, je ne connaissais que le côté sombre de son caractère, le seul qui se révélât dans la vie intérieure, pour laquelle mon père n’était point fait. Plus tard, quand mon âge me permit de l’accompagner dans le monde, je fus surpris et ravi de découvrir en lui un homme que je n’avais pas même soupçonné. Il semblait qu’il se sentît, dans l’enceinte de notre vieux château de famille, sous le poids de quelque enchantement fatal : à peine hors des portes, je voyais son front s’éclaircir, sa poitrine se dilater ; il rajeunissait. – Allons ! Maxime, criait-il, un temps de galop ! – Et nous dévorions gaiement l’espace. Il avait alors des cris de joie juvénile, des enthousiasmes, des fantaisies d’esprit, des effusions de sentiment qui charmaient mon jeune cœur, et dont j’aurais voulu seulement pouvoir rapporter quelque chose à ma pauvre mère, oubliée dans son coin. Je commençai alors à aimer mon père, et ma tendresse pour lui s’accrut même d’une véritable admiration quand je pus le voir, dans toutes les solennités de la vie mondaine, chasses, courses, bals, dîners, développer les qualités sympathiques de sa brillante nature. Écuyer admirable, causeur éblouissant, beau joueur, cœur intrépide, main ouverte, je le regardais comme un type achevé de grâce virile et de noblesse chevaleresque. Il s’appelait lui-même, en souriant avec une sorte d’amertume, le dernier gentilhomme.

Tel était mon père dans le monde ; mais, aussitôt rentré au logis, nous n’avions plus sous les yeux, ma mère et moi, qu’un vieillard inquiet, morose et violent.

Les emportements de mon père vis-à-vis d’une créature aussi douce, aussi délicate que l’était ma mère, m’auraient assurément révolté, s’ils n’avaient été suivis de ces vifs retours de tendresse et de ces redoublements d’attentions dont j’ai parlé. Justifié à mes yeux par ces témoignages de repentir, mon père ne me paraissait plus qu’un homme naturellement bon et sensible, mais jeté quelquefois hors de lui-même par une résistance opiniâtre et systématique à tous ses goûts et à toutes ses prédilections. Je croyais ma mère atteinte d’une affection nerveuse, d’une sorte de maladie noire. Mon père me le donnait à entendre, bien qu’observant toujours sur ce sujet une réserve que je jugeais trop légitime.

Les sentiments de ma mère à l’égard de mon père me semblaient d’une nature indéfinissable. Les regards qu’elle attachait sur lui paraissaient s’enflammer quelquefois d’une étrange expression de sévérité ; mais ce n’était qu’un éclair, et l’instant d’après ses beaux yeux humides et son visage inaltéré ne lui témoignaient plus qu’un dévouement attendri et une soumission passionnée.

Ma mère avait été mariée à quinze ans, et je touchais ma vingt-deuxième année, quand ma sœur, ma pauvre Hélène, vint au monde. Peu de temps après sa naissance, mon père, sortant un matin, le front soucieux, de la chambre où ma mère languissait, me fit signe de le suivre dans le jardin. Après deux ou trois tours faits en silence : – Votre mère, Maxime, me dit-il, devient de plus en plus bizarre !

– Elle est si souffrante, mon père !

– Oui, sans doute ; mais elle a une fantaisie bien singulière : elle désire que vous fassiez votre droit.

– Mon droit ! Comment ma mère veut-elle qu’à mon âge, avec ma naissance et dans ma situation, j’aille me traîner sur les bancs d’une école ? Ce serait ridicule !

– C’est mon opinion, dit sèchement mon père ; mais votre mère est malade, et tout est dit.

J’étais alors un fat, très enflé de mon nom, de ma jeune importance et de mes petits succès de salon ; mais j’avais le cœur sain, j’adorais ma mère, avec laquelle j’avais vécu pendant vingt ans dans la plus étroite intimité qui puisse unir deux âmes en ce monde : je courus l’assurer de mon obéissance ; elle me remercia en inclinant le tête avec un triste sourire, et me fit embrasser ma sœur endormie sur ses genoux.

Nous demeurions à une demi-lieue de Grenoble ; je pus donc suivre un cours de droit sans quitter le logis paternel. Ma mère se faisait rendre compte jour par jour du progrès de mes études avec un intérêt si persévérant, si passionné, que j’en vins à me demander s’il n’y avait pas au fond de cette préoccupation extraordinaire quelque chose de plus qu’une fantaisie maladive : si, par hasard, la répugnance et le dédain de mon père pour le côté positif et ennuyeux de la vie n’avaient pas introduit dans notre fortune quelque secret désordre que la connaissance du droit et l’habitude des affaires devraient, suivant les espérances de ma mère, permettre à son fils de réparer. Je ne pus cependant m’arrêter à cette pensée : je me souvenais, à la vérité, d’avoir entendu mon père se plaindre amèrement des désastres que notre fortune avait subis à l’époque révolutionnaire, mais dès longtemps ces plaintes avaient cessé, et en tout temps d’ailleurs je n’avais pu m’empêcher de les trouver assez injustes, notre situation de fortune me paraissant des plus satisfaisantes. Nous habitions en effet auprès de Grenoble le château héréditaire de notre famille, qui était cité dans le pays pour son grand air seigneurial. Il nous arrivait souvent, à mon père et à moi, de chasser tout un jour sans sortir de nos terres ou de nos bois. Nos écuries étaient monumentales, et toujours peuplées de chevaux de prix qui étaient la passion et l’orgueil de mon père. Nous avions de plus à Paris, sur le boulevard des Capucines, un bel hôtel où un pied-à-terre confortable nous était réservé. Enfin, dans la tenue habituelle de notre maison, rien ne pouvait trahir l’ombre de la gêne ou de l’expédient. Notre table même était toujours servie avec une délicatesse particulière et raffinée à laquelle mon père attachait du prix.

La santé de ma mère cependant déclinait sur une pente à peine sensible, mais continue. Il arriva un temps où ce caractère angélique s’altéra. Cette bouche, qui n’avait jamais eu que de douces paroles, en ma présence du moins, devint amère et agressive ; chacun de mes pas hors du château fut l’objet d’un commentaire ironique. Mon père, qui n’était pas plus épargné que moi, supportait ces attaques avec une patience qui de sa part me paraissait méritoire ; mais il prit l’habitude de vivre plus que jamais hors de chez lui, éprouvant, me disait-il, le besoin de se distraire, de s’étourdir sans cesse. Il m’engageait toujours à l’accompagner ; et trouvait dans mon amour du plaisir, dans l’ardeur impatiente de mon âge, et, pour dire tout, dans la lâcheté de mon cœur, une trop facile obéissance.

Un jour du mois de septembre 185., des courses dans lesquelles mon père avait engagé plusieurs chevaux devaient avoir lieu sur un emplacement situé à quelque distance du château. Nous étions partis de grand matin, mon père et moi, et nous avions déjeuné sur le théâtre de la course. Vers le milieu de la journée, comme je galopais sur la lisière de l’hippodrome pour suivre de plus près les péripéties de la lutte, je fus rejoint tout à coup par un de nos domestiques, qui me cherchait, me dit-il, depuis plus d’une demi-heure : il ajouta que mon père était déjà retourné au château, où ma mère l’avait fait appeler, et où il me priait de le suivre sans retard. – Mais qu’y a-t-il, au nom du ciel ? – Je crois que madame est plus mal, me répondit cet homme. Et je partis comme un fou.

En arrivant, je vis ma sœur qui jouait sur la pelouse, au milieu de la grande cœur silencieuse et déserte. Elle accourut au-devant de moi, comme je descendais de cheval, et me dit en m’embrassant, avec un air de mystère affairé et presque joyeux : « Le curé est venu ! » Je n’apercevais pourtant dans la maison aucune animation extraordinaire, aucun signe de désordre ou d’alarme. Je gravis l’escalier à la hâte, et je traversai le boudoir qui communiquait à la chambre de ma mère, quand la porte s’ouvrit doucement : mon père parut. Je m’arrêtai devant lui ; il était très pâle, et ses lèvres tremblaient. « Maxime, me dit-il sans me regarder, votre mère vous demande. » Je voulais l’interroger, il me fit signe de la main et s’approcha rapidement d’une fenêtre, comme pour regarder au dehors. J’entrai. – Ma mère était à demi couchée dans son fauteuil, hors duquel un de ses bras pendait comme inerte. Sur son visage, d’une blancheur de cire, je retrouvai soudain l’exquise douceur et la grâce délicate que la souffrance en avait naguère exilées : déjà l’ange de l’éternel repos étendait visiblement son aile sur ce front apaisé. Je tombai à genoux : elle entrouvrit les yeux, releva péniblement sa tête fléchissante, et m’enveloppa d’un long regard. Puis, d’une voix qui n’était plus qu’un souffle interrompu, elle me dit lentement ces paroles : « Pauvre enfant !... Je suis usée, vois-tu... Ne pleure pas !... Tu m’as un peu abandonnée tout ce temps-ci ; mais j’étais si maussade !... Nous nous reverrons, Maxime, nous nous expliquerons, mon fils... Je n’en puis plus !... Rappelle à ton père ce qu’il m’a promis. Toi, dans ce combat de la vie, sois fort, et pardonne aux faibles ! » Elle parut épuisée, s’interrompit un moment, puis, levant un doigt avec effort et me regardant fixement : « Ta sœur ! » dit-elle. Ses paupières bleuâtres se refermèrent, puis elle les rouvrit tout à coup en étendant les bras d’un geste raide et sinistre. Je poussai un cri, mon père accourut et pressa longtemps sur sa poitrine, avec des sanglots déchirants, ce pauvre corps d’une martyre.

Quelques semaines plus tard, sur le désir formel de mon père, qui, me dit-il, ne faisait qu’obéir aux derniers vœux de celle que nous pleurions, je quittais la France et je commençais à travers le monde cette vie nomade que j’ai menée presque jusqu’à ce jour. Durant une absence d’une année, mon cœur, de plus en plus aimant, à mesure que la mauvaise fougue de l’âge s’amortissait, mon cœur me pressa plus d’une fois de venir me retremper à la source de ma vie, entre la tombe de ma mère et le berceau de ma jeune sœur ; mais mon père avait fixé lui-même la durée précise de mon voyage, et il ne m’avait point élevé à traiter légèrement ses volontés. Sa correspondance, affectueuse, mais brève, n’annonçait aucune impatience à l’égard de mon retour ; je n’en fus que plus effrayé lorsque, débarquant à Marseille il y a deux mois, je trouvai plusieurs lettres de mon père qui toutes me rappelaient avec une hâte fébrile.

Ce fut par une sombre soirée de février que je revis les murailles massives de notre antique demeure se détachant sur une légère couche de neige qui couvrait la campagne. Une bise aigre et glacée soufflait par intervalles ; des flocons de givre tombaient comme des feuilles mortes des arbres de l’avenue, et se posaient sur le sol humide avec un bruit faible et triste. En entrant dans la cour, je vis une ombre, qui me parut être celle de mon père, se dessiner sur une des fenêtres du grand salon, qui était au rez-de-chaussée, et qui, dans les derniers temps de la vie de ma mère, ne s’ouvrait jamais. Je me précipitai ; en m’apercevant, mon père poussa une sourde exclamation ; puis il m’ouvrit ses bras, et je sentis son cœur palpiter violemment contre le mien.

– Tu es gelé, mon pauvre enfant, me dit-il, me tutoyant contre sa coutume. Chauffe-toi, chauffe-toi. Cette pièce est froide, mais je m’y tiens maintenant de préférence, parce qu’au moins on y respire.

– Votre santé, mon père ?

– Passable, tu vois. – Et, me laissant près de la cheminée, il reprit à travers cet immense salon, que deux ou trois bougies éclairaient à peine, la promenade que je semblais avoir interrompue. Cet étrange accueil m’avait consterné. Je regardais mon père avec stupeur. – As-tu vu mes cheveux ? me dit-il tout à coup sans s’arrêter.

– Mon père !...

– Ah ! tiens, c’est juste ! tu arrives. – Après un silence : – Maxime, reprit-il, j’ai à vous parler.

– Je vous écoute, mon père.

Il sembla ne pas m’entendre, se promena quelque temps, et répéta plusieurs fois par intervalles : – J’ai à vous parler, mon fils. – Enfin il poussa un soupir profond, passa une main sur son front, et, s’asseyant brusquement, il me montra un siège en face de lui. Alors, comme s’il eût désiré de parler sans en trouver le courage, ses yeux s’arrêtèrent sur les miens, et j’y lus une expression d’angoisse, d’humilité et de supplication, qui, de la part d’un homme aussi fier que l’était mon père, me toucha profondément. Quels que pussent être les torts qu’il avait tant de peine à confesser, je sentais au fond de l’âme qu’ils lui étaient bien largement pardonnés, quand soudain ce regard, qui ne me quittait pas, prit une fixité étonnée, vague et terrible : la main de mon père se crispa sur mon bras ; il se souleva de son fauteuil, et, retombant aussitôt, il s’affaissa lourdement sur le parquet. – Il n’était plus.

Notre cœur ne raisonne point, ne calcule point. C’est sa gloire. Depuis un moment, j’avais tout deviné : une seule minute avait suffi pour me révéler tout à coup sans un mot d’explication, par un jet de lumière irrésistible, cette fatale vérité que mille faits se répétant chaque jour sous mes yeux pendant vingt années n’avaient pu me faire soupçonner. J’avais compris que la ruine était là, dans cette maison, sur ma tête. Eh bien ! je ne sais si mon père me laissant comblé de ses bienfaits m’eût coûté plus de larmes et des larmes plus amères. À mes regrets, à ma profonde douleur se joignait une pitié qui, remontant du fils au père, avait quelque chose d’étrangement poignant. Je revoyais toujours ce regard suppliant, humilié, éperdu ; je me désespérais de n’avoir pu dire une parole de consolation à ce malheureux cœur avant qu’il se brisât, et je criais follement à celui qui ne m’entendait plus : Je vous pardonne ! je vous pardonne ! – Dieu ! quels instants !

Autant que j’ai pu conjecturer, ma mère en mourant avait fait promettre à mon père de vendre la plus grande partie de ses biens, de payer entièrement la dette énorme qu’il avait contractée en dépensant tous les ans un tiers de plus que son revenu, et de se réduire ensuite strictement à vivre de ce qui lui resterait. Mon père avait essayé de tenir cet engagement : il avait vendu ses bois et une portion de ses terres ; mais, se voyant maître alors d’un capital considérable, il n’en avait consacré qu’une faible part à l’amortissement de sa dette, et avait entrepris de rétablir sa fortune en confiant le reste aux détestables hasards de la Bourse. Ce fut ainsi qu’il acheva de se perdre.

Je n’ai pu encore sonder jusqu’au fond l’abîme où nous sommes engloutis. Une semaine après la mort de mon père, je tombai gravement malade, et c’est à peine si, après deux mois de souffrance, j’ai pu quitter notre château patrimonial le jour où un étranger en prenait possession. Heureusement un vieil ami de ma mère qui habite Paris, et qui était chargé autrefois des affaires de notre famille en qualité de notaire, est venu à mon aide dans ces tristes circonstances : il m’a offert d’entreprendre lui-même un travail de liquidation qui présentait à mon inexpérience des difficultés inextricables. Je lui ai abandonné absolument le soin de régler les affaires de la succession, et je présume que sa tâche est aujourd’hui terminée. À peine arrivé hier matin, j’ai couru chez lui : il était à la campagne, d’où il ne doit revenir que demain. Ces deux journées ont été cruelles : l’incertitude est vraiment le pire de tous les maux, parce qu’il est le seul qui suspende nécessairement les ressorts de l’âme et qui ajourne le courage. Il m’eût bien surpris, il y a dix ans, celui qui m’eût prophétisé que ce vieux notaire, dont le langage formaliste et la raide politesse nous divertissaient si fort, mon père et moi, serait un jour l’oracle de qui j’attendrais l’arrêt suprême de ma destinée ! – Je fais mon possible pour me tenir en garde contre des espérances exagérées : j’ai calculé approximativement que, toutes nos dettes payées, il nous resterait un capital de cent vingt à cent cinquante mille francs. Il est difficile qu’une fortune qui s’élevait à cinq millions ne nous laisse pas au moins cette épave. Mon intention est de prendre pour ma part une dizaine de mille francs, et d’aller chercher fortune dans les nouveaux États de l’Union ; j’abandonnerai le reste à ma sœur.

Voilà assez d’écriture pour ce soir. Triste occupation que de retracer de tels souvenirs ! Je sens néanmoins qu’elle m’a rendu un peu de calme. Le travail certainement est une loi sacrée, puisqu’il suffit d’en faire la plus légère application pour éprouver je ne sais quel contentement et quelle sérénité. L’homme cependant n’aime point le travail : il n’en peut méconnaître les infaillibles bienfaits ; il les goûte chaque jour, s’en applaudit, et chaque lendemain il se remet au travail avec la même répugnance. Il me semble qu’il y a là une contradiction singulière et mystérieuse, comme si nous sentions à la fois dans le travail le châtiment et le caractère divin et paternel du juge.

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