Lorsque Jean Giono est démobilisé en octobre 1919, le premier conflit mondial est une marque indélébile à jamais gravé dans l’âme de notre auteur. A partir de








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Mercier Angélique Séminaire de Mr Durand

REFUS D’OBEISSANCE

Master 2 Année 2010/2011

Introduction :

Lorsque Jean Giono est démobilisé en octobre 1919, le premier conflit mondial est une marque indélébile à jamais gravé dans l’âme de notre auteur. A partir de 1920, il va écrire sans arrêt, cela devient le plus important pour lui, il veut être écrivain. L’écriture devient le meilleur moyen de faire partie de la vie et c’est pour elle qu’il écrit. En 1931, Le Grand Troupeau est publiée, c’est sa première œuvre romanesque sur la guerre. Jean Giono comme beaucoup d’écrivains de cette époque d’entre deux guerres constate que la pensée européenne a palie depuis cet effroyable conflit. Le monde paraît tourner à l’envers et les intellectuels cherchent leur chemin et un nouveau guide pour leur esprit. La tentation nihiliste est aux portes de l’esprit européen mais Jean Giono ne se laisse pas aller et ne suit pas ce chemin. En 1937, il publie son « essai-roman », Refus d’Obéissance qui se compose de son article Je ne peux pas oublier et de quatre chapitres inédits du Grand Troupeau. Dans cette œuvre, Giono s’affirme en tant que pacifiste et nous explique qu’il n’ira plus jamais sur les champs de batailles. Il est contre la guerre et contre le sacrifice humain et cette œuvre est un moyen pour lui de passer son message. Durant notre étude nous essayerons de répondre à cette question :
Dans quelles mesures par son « refus d’obéissance », Jean Giono nous offre à la fois un véritable manifeste pour la vie et nous propose dans le même temps un récit esthétique et poétique de la guerre ?
Dans notre premier axe d’étude nous verrons les réalités de la guerre et les conséquences qu’elle peut avoir sur les soldats en général et sur le soldat Giono en particulier.

Le deuxième axe d’étude portera sur l’imaginaire de la guerre et sa description romanesque.

Pour terminer nous verrons qu’au travers de cette œuvre l’auteur se représente comme un auteur de la vie.


I) Les réalités de la guerre :

1) Je ne peux pas oublier :

Est-il possible d’oublier les atrocités provoquées par la guerre ? Voilà une question à laquelle Jean Giono à répondu en 1934, par la négative. Dans l’article paru dans la revue Europe, de l’époque, l’auteur est clair lorsqu’il évoque le conflit passé, dès la première phrase il prend position : « Je ne peux pas oublier1 ».
Vingt ans ont passé. Et depuis vingt ans, malgré la vie, les douleurs et les bonheurs, je ne me suis pas lavé de la guerre. L’horreur de ces quatre ans est toujours en moi. Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque2.
Cet extrait, tout à la fois court et pertinent, permet de situer in medias res le contexte moral dans lequel est Jean Giono. Plus encore que l’atrocité et la difficulté du souvenir, notre auteur, cet ancien soldat pour la partie, se sent salit et sal en même temps. S’il fût salit en ce début de siècle, c’est par le monde influent de l’époque, celui qui prenait les décisions et qui usaient de leur pouvoir pour mieux influencer ceux qui ne pouvaient se défendre. «Je ne suis pas un lâche. J’ai été trompé par ma jeunesse et j’ai également été trompé par ceux qui savaient que j’étais jeune3 ». Les années passant, il n’a pu oublier ce qui peut-être considéré comme le point de départ d’une période de déclin de l’occident. Le moment où Giono nous explique qu’il ne peut pas effacer ce qu’il a vécu, du point de vue du contexte historique, le monde recommence à tremblé, sentant qu’un nouvel événement terrible s’approche. Refus d’Obéissance est donc une œuvre « coups de point », en réponse à un marquant bouleversement que le monde entier subit entre 1914 et 1918. Lorsque le premier grand conflit mondial éclate, c’est toute une structure de pensée qui vole en éclat. En effet, de voir une telle cruauté possible, de constater que les hommes puissant ont le pouvoir d’envoyer toute une population à la mort, est un constat scandaleux.
La Grande Guerre marque en effet un premier décentrement de l’Europe, à la fois spirituel, par la délégitimation de ses valeurs les plus fondatrices, et géopolitique, à travers un formidable et irréversible gaspillage de puissance. L’historien américain David Fromkin a remarquablement montré dans son étude sur Le dernier été de l’Europe (Grasset, 2004) les conséquences cataclysmiques de l’événement, véritable « trou noir » de l’Histoire moderne4.
A cause de ce décentrement, l’homme ne réussit plus à savoir où est réellement sa place ce qui le rend fragile dans ses désirs et surtout dans ses choix. C’est pour cette raison que beaucoup d’écrivains d’entre deux guerres se retrouvent dans des positions parfois inexplicables choisissant de suivre des voies surprenantes comme le nazisme ou bien le communisme très poussé. Face à la tentation nihiliste, Jean Giono décide de suivre le chemin de la liberté. Une liberté d’agir et de pensée, qui l’ont conduit à l’individualisme et au pacifisme. Bien sûr le terme pacifisme n’implique en aucun cas une inaction, seulement la manière de répondre au conflit qui se prépare n’est pas, pour Giono, de reprendre les armes et de retourner sur le champ de bataille. Il a vécue la guerre et il sait de quoi il parle. Pour lui tuer des hommes que l’on ne connait pas et dont on ne sait rien n’a aucun intérêt. L’auteur à vieillit et surtout il a mûrit. Le temps lui a permis de se concentrer sur ce qu’il venait de subir. Auteur reconnu déjà à cette époque, sa voix peut faire autorité il le sait.
Je trouve que personne ne respect plus l’homme. De tous les côtés on ne parle plus que de dicter, d’obliger, de forcer, de faire servir. On dit encore cette vieille dégoûtante baliverne : la génération présente doit se sacrifier pour la génération future. […] Si encore nous savions que c’est vrai ! Mais par expérience, nous savons que ce n’est jamais vrai. […]. On se moque des diseurs de bonne aventure. Il faut sinon se moquer, en tout cas se méfier des bâtisseurs d’avenir. Surtout quand pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. L’homme n’est la matière première que de sa propre vie5.
Dans cette lettre aux lecteurs en quelque sorte, Giono dénonce le manque de respect que la nature humaine à pour l’homme. Ce que l’on doit comprendre et surtout retenir de ces quelques mots c’est que l’auteur n’accepte pas que les hommes puissent se tuer entre eux sans réelle nécessité, autre que celle que le gouvernement, cet état capitaliste, leur impose. Si Giono s’offusque de ce monde moderne qui ne tourne vraiment plus rond c’est parce qu’il y a la perte d’une valeur essentielle que l’on peut qualifier ainsi, le libre arbitre. Si la représentation du terme « respect » est bafouée, c’est bien à cause du fait que l’être humain n’a plus de vraie réalité. La communauté humaine, si nous pouvons le dire ainsi, n’est plus. L’homme, n’est plus un être en tant qu’être, c'est-à-dire libre d’agir et de penser comme le lui dicte son cœur. Dans ce nouveau monde, décentré, perdu, l’homme est un animal, l’être qu’il était à perdu son utilité comme maître à penser. L’esprit n’est plus, seul l’obéissance compte et intéresse, ceux qui ont la capacité et le pouvoir de les mener à la baguette. Nous n’avons plus le droit de penser, nous avons le devoir d’obéir. «  Je refuse, je ne me bats pas, je ne fais pas la guerre. Aucune guerre. Cette simple résolution embêtera beaucoup plus les gouvernements que toutes les combinaisons6 ». C’est par cette dernière citation que nous pouvons qualifier Jean Giono de pacifiste des champs de batailles mais c’est un actif dans sa lutte contre la guerre. Il ne luttera pas par les armes mais par les mots comme il le dit dans son journal le 30 Novembre 1936, « Je ne lutterais plus que par mes œuvres7 ». 

2) Dénoncer la guerre :

Si l’oubli de la guerre n’est pas envisageable, il reste une solution, d’en parler pour tenter de l’enrailler, peut-être, de toucher les hommes, surement. La première guerre mondiale s’achève pour tous les livres d’histoire en 1918 et pourtant Jean Giono attendra 1931 pour commencer à en parler, avec son œuvre le Grand Troupeau, métaphore des hommes, de toute cette chair fraîche qui à suivit les ordres et dont peu s’en sont sortie indemne. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant d’expliquer la guerre, avant de la montrer ? Certainement parce que mettre des mots sur l’horreur et sur la mort est une chose difficile, impossible même. Mais il faut le faire, même de façon très personnelle comme le fait notre auteur, c'est-à-dire de manière poétique. Il faut dire la guerre parce que parler d’elle, c’est la dénoncer. « Dénoncer la guerre » n’a pas vraiment de sens littérairement parlant. Mais c’est une façon métonymique de dire qu’il faut dénoncer les cerveaux à l’origine de se retournement du monde moderne.
Le Grand Troupeau fut écrit lentement, et l’étude des notes de création et des ébauches permettra de préciser quelques problèmes auxquels l’écrivain s’est heurté. Avec quarante années de recul, il garde du Grand Troupeau une double impression : l’effort que lui a coûté l’œuvre et l’insatisfaction où elle l’a laissé.

«  Le Grand Troupeau a été un livre très pénible à écrire pour moi, je l’ai récrit quatre fois, alors j’ai perdu un temps infini… » « Je n’aime pas beaucoup le livre.8 »
Si cette œuvre fut longue à écrire, peut-être que cela vient du fait qu’il raconte la guerre et que pour cela, malgré la brillance romanesque de l’auteur, il lui a fallut se replonger dans des souvenirs douloureux. Refus d’Obéissance est un acte décisif, une révolte et une prise de position. Mais n’oublions pas qu’en dehors de l’avant-propos, Je ne peux pas oublier, c’est une œuvre qui regroupe quatre chapitres du Grand Troupeau. Ces chapitres, bien qu’ils soient d’une tendance romanesque dans leur rédaction, comme nous le verrons plus en avant dans notre étude, ils parlent de la guerre, ils l’a racontent, ils l’a raniment. Cette idée de ranimation, prend toute sa réalité par l’évocation de paysage dont l’Histoire nous parle. En effet, la précision des faits et surtout des lieux rend toute leur réalité à ces chapitres. Des noms comme Verdun, le Kemmel, Saint Quentin, mobilisent des connaissances communes à tous les hommes qui ont vécue la guerre mais aussi au monde entier qui a subit le massacre. La seconde réalité de ce cauchemardesque massacre c’est la dédicace de Jean Giono. Louis David était l’ami, réel, de Giono, un ami mort pour la partie. Peut-être que toute la dénonciation se trouve dans cette dédicace, dans l’évocation de ce nom. En effet, cet ami est mort pour la France, mais une France qui s’est servi de la matière humaine sans hésitation. Louis David a donné sa vie et la guerre a continué, elle a même recommencé.
« Louis était le fils d’un marchand forain, d’une famille déshéritée… Il était seul, timide, et c’était un artiste. Il était de Manosque, et à quelques mois près, il avait le même âge que moi. »

« Louis est parti avant moi. J’étais de complexion fluette, j’ai échappé pendant deux mois à la mobilisation. Il était très patriote, d’un patriotisme de commande… Il voulait être officier, il allait être sergent quand il a été tué. Nous acceptions de laisser chacun de nous faire son affaire comme il l’entendait ! Moi, j’ai été très vite anarchiste. Dès 1913, j’avais refusé la préparation militaire9. »
Cet avant-propos est un acte de dénonciation envers le visage responsable de la Grande Guerre selon Giono. C’est dans le même temps, une mise en lumière sur l’inutilité de la guerre et plus encore, sur son absurdité. En effet, une question essentielle est posée par notre auteur : Qui donc mange les fruits de ce sacrifice à la fin10 ? Nous remarquerons en passant, l’utilisation de l’expression « mange les fruits », donnant un côté très gustatif aux résultats de la guerre. Le sacrifice, bien entendu, ne sert pas aux sacrifiés, à ceux qui ont le véritable courage, à tous les Louis David de la terre. Non, le fruit du sacrifice est consommé par l’état capitaliste. « Pour produire du capital il a, à certains moments, besoin de la guerre, comme un menuisier à besoin d’un rabot, il se sert de la guerre11 ». La comparaison dont use Giono est à la fois horrible et magnifique par son réalisme et sa simplicité. Tout est dit en cette simple phrase, la guerre n’est pas une nécessité mais bien un prétexte. « La guerre n’est pas une catastrophe, c’est un moyen de gouvernement12 ». C’est bien parce que Giono a compris les manigances de l’état capitaliste qu’il peut s’opposer à lui en écrivant clairement qu’il sait :
L’état capitaliste ne connaît pas les hommes qui cherchent ce que nous appelons le bonheur, les hommes dont le propre est d’être ce qu’ils sont, les hommes en chair et en os ; il ne connaît qu’une matière première pour produire du capital. […]. Il ne reconnaît pas dans son état, dans ses lois, le droit de jouir des beautés du monde en liberté. Il n’a de lois que pour le sang et pour l’or. Dans l’état capitaliste, ceux qui jouissent ne jouissent que de sang et d’or. Ce qu’il fait dire par ses lois, ses professeurs, ses poètes accrédités, c’est qu’il y a le devoir de se sacrifier. Il faut que moi, toi et les autres, nous nous sacrifions. A qui ? L’état capitaliste nous cache gentiment le chemin de l’abattoir : […]13.
Cette longue citation est à la fois la lumière de la pensée gionienne sur la liberté de l’homme, mais c’est aussi le parfait résumé de l’idée de dénonciation. Giono est un poète de la vie, un artiste et un homme de la nature. Il aime jouir de la vie en toute quiétude et en toute liberté. Nous l’avons dit antérieurement dans notre étude, ce que l’auteur promus c’est un libre- arbitre et une liberté de penser. Il faut croire au bonheur, il faut vivre avec lui et pour lui. Tuer des hommes ne fait aucunement parti « des beautés du monde ». Lorsqu’il nous montre le vrai visage du capitalisme, il en profite pour placer le projecteur sur des représentants importants du monde de la pensée, comme les « professeurs » et les « poètes accrédités ». Giono n’épargne personne, il montre comment et grâce à qui la jeunesse part à la guerre. L’auteur dénonce la complicité de l’artiste avec ce mangeur d’homme que représente l’état capitaliste. C’est par cette dénonciation qu’il affirme plus encore son versant pacifiste. Lui qui est aussi un artiste n’ira plus sur les champs de batailles et il ne fera pas de discourt pour convaincre la jeunesse qui arrive après lui. Ce qui doit compter c’est son propre bonheur, c’est la vie, c’est la beauté, tout ce qui constitue la vie d’un homme libre. Notre «  jouisseur de la vie » nous explique que le sacrifice humain n’a aucun intérêt dans le sens où l’entend l’état capitaliste.

« Je refuse les conseils des gouvernants de l’état capitaliste, des professeurs de l’état capitaliste, des poètes, des philosophes de l’état capitaliste 14».

3) Le lourd soir d’été apporte ses ombres15 :

Dans cette lutte acharnée contre la mort, nous pouvons sentir le traumatisme de l’auteur. Un traumatisme qui prend différentes formes. On peut le voir du côté humain, la vision du soldat sur un massacre bouleversant. Mais aussi un traumatisme littéraire qui s’applique à bon nombres d’auteurs de cette période. Avec la Grande Guerre, le monde occidental tombe dans un trou noir, dans une mouvance obscure qui bouscule les idéologies et perturbe toute une création, qu’il s’agisse de la philosophie ou bien de la littérature. La question fondamentale que peuvent se poser les écrivains d’entre deux guerres est la suivante : Comment peut-on encore écrire après un tel massacre et que doit-on écrire ?
Mais les incertitudes des années d’entre deux guerres dramatisent encore la conviction qu’ont beaucoup d’intellectuels et d’artistes des ravages provoqués par une schizophrénie culturelle qui appauvrit le rapport au monde, dessèche la sensibilité, désenchante les philosophies et les productions artistiques. Dans cette perspective, Giono apparaît comme l’un des témoins et interprètes majeurs de la crise récurrente au cœur de la culture européenne16.
La création littéraire perd son souffle parce que ses créateurs sont désorientés. Une fois la guerre terminée, c’est l’heure du constat puis vient la remise en question du soi et des autres. Où se situe le soi par rapport au monde ? Suis-je encore au monde ou bien suis-je en dehors du monde ? Les artistes ont une perte de repère et ils se débattent tant qu’ils peuvent, poussé et animé par un fort « désir d’orientation17 ». Les âmes et les cœurs des hommes de cette époque font le constata d’un échec, d’une dissolution des valeurs. André Malraux, dans La Tentation de l’Occident, parlait de l’Europe en ces termes : «  grand cimetière où ne dorment que les conquérants morts » et qui n’offre au regard qu’ « un horizon nu » où règne le désespoir, « vieux maître de ma solitude18 ». Le désespoir, la déception et le désenchantement poussent les auteurs vers un monde nihiliste. Mais Giono, dans un premier temps n’y succombera pas, en prenant le contre pied du malheur pour le transformer à sa manière en bonheur. Bien qu’il ne se laisse pas porter par l’odeur de la crise nihiliste qui règne dans l’atmosphère, il n’en reste pas moins marqué. « Je ne peux pas oublier la guerre. Je le voudrais. Je passe des fois deux jours ou trois sans y penser et brusquement, je la revois, je la sens, je l’entends, je la subis encore. Et j’ai peur19 ». Cet extrait qui n’est autre que les premières phrases de l’avant propos, marquent un point essentiel dans l’appréhension et la compréhension du rapport de l’auteur envers la guerre. La guerre est derrière lui, mais le souvenir est présent et le traumatisme se nourri de ces souvenirs là. L’expérience traumatisante réside alors dans le mélange des temporalités, le passé déborde sur le présent jusqu’à ce que les deux se mêlent. On remarque cela dans la construction même de la phrase. Ici Giono à une écriture progressive. Il part du point de vue extérieur, « je la revoie » pour arriver progressivement à l’intériorisation, « je la subis encore ». Connaissant notre auteur, le verbe « subir » n’a surement pas été choisit au hasard. En effet, subire en latin signifie soumettre, ce qui est tout à fait le cas pour le sujet que nous traitons. C’est très certainement à cette soumission que se rapportent les phrases suivantes : «  Je porte la marque. Tous les survivants portent la marque ». La marque au fer rouge de la mort, mais aussi la marque du survivant face aux morts. Il y a dans ce traumatisme post- guerre, le sentiment d’une faute que rien ne peut effacer, que rien ne peut « laver » pour reprendre un terme de l’auteur. Pour donner toute sa réalité au souvenir qui « brusquement » l’interpelle, Giono utilise trois verbes se rapportant aux trois sens les plus importants de l’être humain. L’utilisation de l’adjectif « brusquement » impose une soudaineté qui laisse presque entendre l’éclatement d’un obus ou d’un tir que l’on n’attendait pas. Giono veut certainement nous montrer que c’est cela le traumatisme de la guerre. C’est le fait qu’elle est en chacun des survivants et que sa réalité et sa sauvagerie peut retentir dans tout l’être à chaque instant, sans prévenir. C’est aussi ce qu’il laisse entendre lorsqu’il explique comment lui ai venu l’idée du Grand Troupeau :
C’est le mouvement de l’automobile ou du train qui transpose le paysage environnant en une architecture antinaturelle ; cette antinature devient une sorte de création littéraire dont on peut se servir… Le paysage défilait… J’étais vacant… C’est le soir de cette journée pluvieuse que, devant la cheminée d’une petite auberge, je me suis décidé à composer quelque chose sur la guerre20.
Bien que le sujet de l’imaginaire gionien va venir plus en avant dans notre article, à lumière de cet extrait, nous sommes obligé de remarquer la précision de la pluie, de l’auberge et de la cheminée qui n’est autre que la représentation du feu, trois éléments principaux dans les chapitres inédits du Grand Troupeau que l’on retrouve dans Refus d’Obéissance. Giono se souvient de la guerre, il est marqué, traumatiser et il ne peut pas se laver de ce massacre et pourtant, l’écriture de ce traumatisme, de ce rappelle, n’est que beauté :
La terre fait paisiblement du pain, la brume de l’été est sortie des champs de blé et elle bouche tous les horizons. Dans ce lent mouvement qu’elle a pour s’élargir sur tout le pays et pour monter dans le ciel, elle découvre la palpitation de petites poussières brillantes : ce sont les balles légères des grains prématurément mûris et qui se sont envolés. Le lourd soir d’été apporte ses ombres21.
Ce passage est bien sûr une superbe et élégante métaphore des hommes morts pour la patrie. Ces « grains prématurément mûris », les camarades du soldat Giono à qui il fait un magnifique salut par la répétition du segment « Je te reconnais ». On ne sait pas s’il est vrai que tous ces hommes ont existé ou bien si Giono les a vraiment connus. Mais c’est justement là toute la beauté du geste. On ne veut pas savoir si nous sommes dans une réalité avérée ou bien dans une réalité inventée. Ce qui compte à ce moment précis de la rédaction c’est de montrer que lui, Giono, pacifiste, n’a pas oublié les morts. Il est vivant et il se sert de sa vie pour montrer la mort.


Dans ce premier axe d’étude, nous avons tenté d’évoquer les réalités d’une guerre qui à tout bouleversé et tout remis en question. Afin de mettre un point final à ce premier grand point, laissons la parole à Jean Giono :
Je vous reconnais tous, et je vous revois, et je vous entends. Vous êtes là dans la brume qui s’avance. Vous êtes dans ma terre. Vous avez pris possession du vaste monde. Vous m’entourez. Vous me parlez. Vous êtes le monde et vous êtes moi. Je ne peux pas oublier que vous avez été des hommes vivants et que vous êtes morts, qu’on vous a tués au grand moment où vous cherchiez votre bonheur, et qu’on vous a tués pour rien, qu’on vous a engagés par force et par mensonge dans des actions où votre intérêt n’était pas. […]. Et vous avez gagné. Car vos visages sont dans toutes les brumes, vos voix dans toutes les saisons, vos gémissements dans toutes les nuits, vos corps gonflent la terre comme le corps des monstres gonfle la mer22.

Pour le second axe, nous allons aborder l’imaginaire de la guerre chez Jean Giono. Nous tenterons de voir comment l’auteur ne se laisse pas aller vers le nihilisme et comment il utilise la matière romanesque guerre dans son Refus d’Obéissance.

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