19. Elf sous l’écran Total








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19. Elf sous l’écran Total.
« Une goutte de pétrole vaut une goutte de sang ».

Georges Clémenceau 1.

« Tout le monde sait que pour obtenir le droit de chercher du pétrole, il faut payer en liquide ».

Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG d’Elf,

entretien au Nouvel Observateur du 23/01/1997 2.

« Les mœurs de cette industrie n’ont rien à voir avec ce qui se pratique ailleurs. Les gens les plus rigoristes devraient en être conscients quand ils vont faire leur plein »

Idem.
Plusieurs milliards du pillage des rentes pétrolières africaines, passés par les comptes en Suisse, sont désormais étalés sur la place publique 3. Des dizaines de milliards n’affleurent encore que dans les lettres confidentielles. Un gros distributeur, Alfred Sirven, a préféré s’enfuir. André Tarallo et quelques autres moins connus, apparus dans les chapitres précédents à Brazzaville ou Luanda, ont été mis en examen. D’importants bénéficiaires de l’argent noir ne sont pas encore poursuivis. La plupart ne le seront jamais, ou alors pour des broutilles. On sait pourtant, grâce aux “confessions” de Loïk Le Floch-Prigent, au travail des juges françaises Joly et Vichnievsky, à la curiosité du magistrat genevois Paul Perraudin, aux investigations de quelques journalistes, au rapport d’une mission d’information parlementaire, que cet argent à une odeur de misère et de sang : c’est le fruit d’une longue histoire de corruption, de putschs et de guerres civiles. Lesquelles ne sont pas seulement subies, mais parfois provoquées, armées, prolongées...

De l’histoire ancienne ? Elf, privatisée, aurait renoncé aux relations incestueuses avec la classe politique française ? Les exemples du Congo-Brazzaville, de l’Angola, du Gabon, du Tchad, du Cameroun, montrent qu’on en est loin. L’arrivée de Total, allié en Birmanie à une narcodictature dopée par le travail forcé, n’est pas de nature à remettre en question les mœurs pétro-françafricaines. Au contraire, peut-être. Le nouveau groupe, deux fois plus puissant, pèsera d’autant plus sur les décideurs en tout genre. Et l’absorption d’Elf pourrait permettre une formidable occultation :

« La classe politique française [...] a applaudi à l’assaut inamical de Total. Un feuilleton de l’été inespéré avec une happy end assurée : l’ardoise magique sur le “système politique” d’Elf, transformé avec la bonne fée Total en un dossier judiciaire complexe s’atomisant, sur plusieurs années, en petites affaires persos d’anciens responsables de la compagnie... [...]

Si Total réussit son opération, il y a peu de chances qu’elle conserve la mystérieuse - et si pratique ! - Banque française intercontinentale (FIBA), la petite banque VIP d’Elf et de la nomenklatura congolo-gabonaise par où transitent les redevances pétrolières (et parfois les achats d’armes). [...] La “dissolution” de FIBA par Total [...] pourrait alors s’apparenter à celle de la Banque Rivaud par Vincent Bolloré, qui a trouvé plus de 4,5 milliards de FF sous les jupes de la grand-mère, mais aussi beaucoup de petits comptes persos des neveux du RPR 4».

Il est impossible en ce chapitre de traiter l’ensemble du dossier Elf et la Françafrique, tant il est énorme et ramifié : le nom d’Elf est déjà apparu plus d’une centaine de fois en cet ouvrage, dans la majorité des pays traités et la plupart des domaines abordés. On comprend qu’il soit question de dissoudre ce nom, ce qui ne changera pas la réalité. Elf est consubstantielle à la Françafrique. Celle-ci, sans l’or noir, n’aurait pas atteint un tel degré de puissance, d’arrogance, de hargne lucrative. J’en ai montré les dégâts en maintes contrées africaines - sauf au Nigeria, un cas à part 5. J’évoquerai ici, avant de parler de Total, un aspect gravissime du fonctionnement d’Elf : son imbrication croissante avec les circuits mafieux des ventes d’armes. Au cœur de la corruption, débondée par le libre accès aux paradis fiscaux, ce circuit mine les démocraties occidentales et tout spécialement la nôtre 6.

Caisses noires

Nous consommons beaucoup de pétrole, et ça brasse beaucoup d’argent. Mais la transformation du pétrole en argent (liquide, bancaire ou virtuel) est moins simple qu’on ne l’imagine. Elle passe par des sortes de boîtes noires, sur lesquelles la mission d’information parlementaire Aubert-Brana-Blum a essayé d’en savoir plus. Questionné sur le financement des achats d’armes par les dollars du pétrole, le président congolais Pascal Lissouba, chassé par Denis Sassou Nguesso, a levé un coin du voile :

« Le mécanisme de versement de la redevance pétrolière est difficile à décrire. Les redevances sont dues à des filiales d’Elf Aquitaine, Elf-Congo et Elf-Gabon [...]. Mais le fonctionnement d’une autre société, Elf Trading qui effectue des transactions reste obscur. Les fluctuations du dollar jouent sur le montant de la redevance. [...] Qui gère le différentiel provoqué par ces fluctuations portant sur des sommes considérables ? Qui peut contrôler cela ? [...] Le Congo recevait des redevances d’exploitation dont il était difficile de suivre le cheminement. Les sommes provenant des marges de fluctuation pouvaient être élevées et suffisaient à financer un mouvement de déstabilisation. Il pouvait donc s’agir d’une sorte de pacte de corruption soutenant un complot 7».

« Il y a plusieurs formes de tricherie sur la rente pétrolière : on peut s’entendre avec les pétroliers par des cheminements divers et multiples ; ils passent par la FIBA. Autour de cette banque, il y a d’autres filières pour faire passer les commissions dont les montants sont évalués en fonction d’un processus difficilement décryptable 8».

Cela, c’est pour l’exploitation courante. S’y ajoutent des primes parfois colossales pour l’ouverture de nouvelles zones d’exploration, comme au large de l’Angola. André Tarallo, un spécialiste, s’en explique dans Le Monde 9:

« Dans le domaine pétrolier, on parle de “bonus”. Il y a des “bonus” officiels, qui sont prévus par les contrats : la compagnie pétrolière qui convoite un permis d’exploration s’engage, par exemple, à financer la construction d’un hôpital, d’une école ou d’une route, ou alors à verser une somme - qui peut atteindre des montants considérables si l’intérêt de la zone convoitée le justifie. D’autres “bonus” que l’on dit “parallèles” peuvent être versés, eux, pour avoir une chance plus affirmée d’obtenir un permis. Ces versements s’inscrivent dans une continuité, dans le cadre des relations sur le long terme entre la compagnie et le pays considéré et dans un climat de confiance avec les dirigeants de cet État. Une de mes missions, au sein du groupe Elf, consistait à entretenir ces relations et à être le garant de l’exécution des engagements pris ».

Le climat de confiance dont il s’agit est extrêmement sélectif. Les citoyens ordinaires, français ou africains, en sont exclus. Ils ne sont pas obligés de faire confiance au manitou africain d’Elf et à son discours sédatif. Même les sympathiques affectations à la construction d’un hôpital ou d’une école sont “traitées” par de richissimes intermédiaires comme Étienne Leandri, par ailleurs trafiquant d’armes 10. Quant aux bonus parallèles, on a vu comment, dans un pays comme l’Angola, ils se partageaient entre les achats d’armes, l’approvisionnement de l’armée, et, quand même, les fortunes personnelles.

Mais, objecte aussitôt Elf, en quoi un simple acheteur de pétrole serait-il responsable du mauvais usage du prix payé ? On peut d’abord remarquer qu’il est inacceptable de financer certains tortionnaires de l’humanité. Sous la pression de l’opinion publique, Elf et ses consœurs devraient se poser de temps à autre ce genre de cas de conscience. Elf ne le fait pas parce qu’elle a été et qu’elle est encore fortement liée aux milieux internationaux des ventes d’armes et de “sécurité”, via une série de proches de Charles Pasqua et André Tarallo : Alfred Sirven, Étienne Leandri, Nadhmi Auchi, Pierre Falcone, Arcadi Gaïdamak, Jean-Charles Marchiani, etc. Qu’ils aient tous été plus ou moins agréés par les Services français ne constitue pas une excuse aux yeux des peuples victimes de ce mélange des genres.

Sirven ne manque pas d’armes

De 1989 à 1993, Alfred Sirven se comporte comme le général en chef d’Elf. Plus en tout cas que le PDG en titre, Loïk Le Floch-Prigent, qu’il “suivait” depuis Rhône-Poulenc, en 1982. Au fil de la décennie quatre-vingt, Sirven avait acquis une influence hors du commun, jouant de ses relations maçonniques et barbouzardes. Il serait passé du Grand Orient de France à la GLNF, dans la même loge que le général Imbot, patron de la DGSE 11. Pour cette dernière, il devient un “honorable correspondant” d’exception, traité directement par l’adjoint d’Imbot, le colonel Pierre Lethier.

Cela lui permet, en 1989, de jouer un rôle déterminant dans la nomination de Le Floch. « Alfred Sirven n’aimait pas la gauche. En faisant nommer Le Floch, il tirait les ficelles et Le Floch saurait satisfaire les exigences impatientes de la gauche en préservant les réseaux de la droite », déclare Christine Deviers-Joncour 12 devant les juges Joly et Vichnievsky. Officieux numéro deux à la Tour Elf, Sirven s’arroge l’essentiel : l’Afrique et les comptes en Suisse. Il flanque Le Floch et son épouse Fatima Belaïd d’un curieux garde du corps, Didier Sicot, capable de menacer publiquement l’homme qu’il est censé protéger. Plus tard, Le Floch se dira convaincu que Sicot « avait été mis là par plus puissant que lui, [...] pour l’espionner... » 13. Sicot partage cette conviction : « Au sein d’Elf, le vrai pouvoir était dans l’ombre. [...] Alfred Sirven, selon moi, était le vrai patron 14».

Fin 1999, le sort de Sirven restait aussi secret que le personnage et son itinéraire réel - de sergent-chef en Indochine à chef d’état-major en Françafrique, planifiant en 1991 un projet de reconquête de Brazzaville au bénéfice du général Sassou Nguesso. Si l’on en croit les journalistes qui ont suivi sa trace, il coulait à l’étranger des jours relativement tranquilles, entre Afrique du Sud et Philippines. Il aurait survécu au pronostic confraternel de Jean-Pierre François, autre valseur de milliards. L’ami banquier de Mitterrand n’aurait pas trouvé étonnant que Sirven « ait disparu complètement, y compris du monde des vivants 15». Le boss Alfred, qui pilota dans les banques suisses jusqu’à trois cents comptes de la galaxie Elf, qui dispensa plus de trois milliards à de sulfureux usages, n’avait pas (encore) subi les “foudres” de la justice. Il « bénéficie de protections invraisemblables au cœur même de l’appareil d’État 16». Et, sans doute, d’anges gardiens de la DGSE 17 .

Alfred Sirven avait deux interlocuteurs privilégiés : Charles Pasqua et Roland Dumas. À lire le vrai-faux roman de Christine Deviers-Joncour, Relation publique 18, les ventes d’armes prennent beaucoup plus de place que le pétrole dans les préoccupations de deux des principaux personnages, le ministre ami de la narratrice et le grand maniganceur qui l’a recrutée. Ce que l’on appelle “l’affaire Elf” est d’abord le scandale de commissions gigantesques sur les contrats d’armement. C’est pour cette activité-là que le « vrai patron » d’Elf, Sirven, a engagé et rémunéré Deviers-Joncour. Il est en mesure de mettre à disposition de Thomson le réseau Elf en Chine, avec un dénommé Edmond Kwan 19. Ce qui veut dire que les réseaux Elf à l’étranger sont aussi capables de vendre des armes.

J’ai déjà évoqué l’histoire paradoxale de Pierre Lethier. Au faîte de la DGSE, il retourne à la vie civile vers le milieu des années quatre-vingt. En apparence du moins : il n’aurait jamais été rayé des cadres. Il se reconvertit dans la vente d’armes, pour l’Afrique en particulier - où elles ne sont pas vraiment de première nécessité. Il reste en lien avec Sirven, “traité” à la DGSE par le lieutenant-colonel Ollivier. Ce dernier a lui aussi pratiqué, entre autres activités... la vente d’armes en Afrique du Sud 20.

Comme par hasard, c’est ce Lethier aux multiples casquettes, littéralement insaisissable (vrai-faux barbouze, commerçant aisé, oscillant entre la Suisse et l’Afrique du Sud), qui est choisi comme relais financier dans une énorme escroquerie franco-allemande : le rachat par Elf, pour trois fois leur prix, de la raffinerie Leuna et des stations-service Minol. Une affaire d’État, et de détournements considérables (au moins 315 millions de francs), qui a fait perdre à Elf cinq milliards supplémentaires. Côté allemand, cela suffit à faire chuter une figure historique de l’Allemagne d’après-guerre, Helmut Kohl. Il y est aussi question de ventes d’armes et de services secrets. Leur mélange avec le financement d’un parti politique, la CDU, fait scandale Outre-Rhin. En deçà, cela n’émeut presque personne.

La justice n’y est pourtant pas inactive :

« Le parquet de Nanterre a lancé, lundi 28 juin [1999], [...] [une] enquête concernant [...] la vente par Elf, en juillet 1991, d’un vaste terrain de 32 000 m2, idéalement situé en bord de Seine, à Issy-les-Moulineaux. [...]

Elf n’avait eu aucune peine à trouver un acquéreur, le groupe Thinet 21. Il est vrai que le pétrolier se montrait curieusement modeste, en ne demandant que 200 millions [...]. Six jours après la signature, la SEM 92 de Pasqua rachetait le terrain à Thinet pour 295 millions. [...]

Dans le dossier en possession du parquet [...] [figure] un “décompte de trésorerie”, rédigé par l’un des protagonistes de l’opération, et qui apparemment, constituerait la comptabilité occulte [...]. Sur les 95 millions de la plus-value, Thinet n’a conservé que 23 millions. Le gros de la manne - 60 millions - a, toujours selon ce document, été versé à un dénommé “Fred”, et 6 millions à un certain “Carlo” 22».

Seuls de mauvais esprits penseront au manitou d’Elf Alfred Sirven et à son ami Charles Pasqua. À l’époque, ceux-ci étaient bien trop préoccupés par la situation là-bas, au Congo-Brazza, pour s’occuper d’Issy. Une Conférence nationale souveraine cherchait des poux à leur ami Sassou. Face à la chienlit démocratique, Alfred et les émissaires de Charles, Daniel Leandri et Jean-Charles Marchiani, se voyaient contraints d’embaucher des mercenaires pour, quatre mois plus tard, tenter un coup d’État 23.

Au 12 rue Christophe Colomb, en face du Fouquet’s, un immeuble luxueusement aménagé accueillait, entre autres, la Fondation Elf et un appartement pour Sirven. Une part du matériel de surveillance avait été achetée à la société SECRETS de Paul Barril 24. À quel prix ? Au printemps 1991, le capitaine proposait à Sassou des mercenaires.

À la même adresse, en dessous de l’appartement de Sirven, “on” a installé Michel de Monchy, architecte indépendant mais attitré d’Elf. Il a fait les plans du siège d’Elf en Angola, dont le coût total affiché est de 200 millions de francs. Un spécialiste de l’Afrique a assuré à Julien Caumer qu’« avec 200 millions, il construit sans problème en Angola cinq vastes sièges sociaux en marbre recouverts de peaux de panthère. Et il dépose 20 millions sur un compte suisse ». Les juges se posent bien des questions sur les sièges sociaux d’Elf à l’étranger 25.

Le Floch pense que la guerre du pétrole se gagne avec de l’argent liquide. Sirven pense depuis longtemps que toutes sortes de guerres peuvent se gagner à coups de billets. Plus peut-être qu’une histoire de corruption exotique, un comportement patronal parlera aux salariés de Rhône-Poulenc, non loin desquels je travaille. Alfred Sirven épaulait Le Floch dans cette grande entreprise nationalisée. Il disposait, ont découvert Valérie Lecasble et Airy Routier, d’« un budget pour acheter le calme social et, en accord avec Le Floch, il n'hésitait pas à l'utiliser en payant directement certains de ses interlocuteurs syndicaux pour qu'ils se montrent plus attentifs aux souhaits de la direction ». Il aimait « conduire avec les syndicats une négociation secrète, si possible avec de l'argent liquide à la clef 26».

Une note saisie à la Tour Elf par les juges Joly et Vichnievsky 27 semble indiquer que, dix ans plus tard, Sirven était passé à une autre dimension : « Chantage Sirven sur Chirac (juillet 1992) proposition d’argent ». Avait-il les moyens de faire chanter l’actuel président de la République ? Il avait en tout cas les moyens d’acheter - en une fois - pour 70 millions de francs de bijoux et œuvres d’art.
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