Littérature québécoise Volume 553 : version 0 Du même auteur, à la Bibliothèque : Emparons-nous de l’industrie ! Robert Lozé Édition de référence : A.








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L’usine


La frontière sud de la province de Québec est l’œuvre de lord Ashburton. Voilà un nom qui vivra dans la mémoire des Canadiens plus longtemps peut-être que celui du géographe Bouchette, qui protesta si haut et si vainement contre l’acte dont il prévoyait tous les effets. La limite du 45e parallèle prive le Canada du lac Champlain et d’une frontière naturelle. À partir de la rivière Connecticut, la ligne remontant vers le nord, fait pénétrer le Maine comme un coin jusqu’à quelques milles du Saint-Laurent et nous sépare effectivement des provinces maritimes. Celles-ci pendent et languissent comme une branche qui ne tient plus au tronc que par un lambeau d’écorce. D’autre part, le trop plein de la population de la rive méridionale, qui tend à se porter au sud, ne pouvant se répandre dans la région fermée qui l’avoisine, se concentre par groupes isolés et détachés du sol dans les villes de la Nouvelle-Angleterre. Cette manière de préparer l’avenir d’un peuple est nouvelle et digne d’attention. Ceux qui s’intéressent à la question pourront, du reste, l’étudier à loisir, car les conséquences de ce chef-d’œuvre diplomatique ne font que commencer à se manifester ; elles iront s’accentuant d’année en année, pour la plus grande gloire des diplomates et des guerriers de l’avenir... À moins que quelque force morale plus grande que les combinaisons politiques ne vienne refaire par l’imprévu ce qu’on a si soigneusement défait.

Cette frontière suit une ligne de hauteurs en général assez vaguement tracée. Du côté des États-Unis la pente est souvent insensible ; elle se prolonge en vastes plateaux boisés. Les déclives moins douces du versant canadien présentent, vues du fleuve, l’illusion de montagnes. On y trouve par endroits de beaux pouvoirs hydrauliques – la houille blanche, suivant une expression poétique tout récemment trouvée – qu’utilisera un jour l’industrie. Dans le moment, la population y est rare et la forêt, privée de ses arbres de haute futaie devenus la proie du commerçant, y règne cependant encore.

La manière d’agir des autorités rappelle un peu ici celle de ces agriculteurs qui s’avisent de poser des épouvantails après que les oiseaux ont dévoré la récolte. On a donné à quelques-uns des cantons frontières de ce pays montueux des noms qui semblent autant de sentinelles. Ce sont Chénier, Léry, Duquesne, Talon, Vaudreuil, surtout Rolette, nom qui rappelle un fameux marin, héros de la guerre de 1812. Ce fut Rolette, nous dit de Boucherville, dans ses mémoires, qui rentra un jour dans le havre de Kingston avec toutes les musiques du corps du général Hull, prises d’un seul coup de filet. Les fanfares républicaines exécutèrent ce jour-là le « Rule Britannia ».

Mais que nos amis des États-Unis ne nous en veulent pas. Ce n’était là que du son. Leur revanche a été plus substantielle et plus tangible.

Dans une partie particulièrement favorable de cette région, Jean Lozé avait établi sa nouvelle usine. La proximité relative d’une nouvelle voie ferrée, mais surtout la promulgation récente d’une loi canadienne prohibant l’exportation du bois, sauf à l’état fabriqué, avait permis et hâté la réalisation de ce projet depuis longtemps médité. La société d’exploitation, nous le savons, avait déjà acquis de vastes réserves forestières et de beaux pouvoirs hydrauliques.

L’établissement n’avait pas encore reçu son baptême de feu. Tout était neuf et vierge de fumée. Murs et cheminées en briques rouges du corps de bâtisses, barrages et écluses coupant le cours du torrent, rangées de maisons proprettes encore inhabitées, tout cela manquait de teinte locale, et choquait l’œil dans ce ravin partout ailleurs verdoyant, ou au grondement de la cascade devait bientôt se marier le chant cadencé des machines.

Sur une hauteur voisine d’où l’œil pouvait embrasser l’établissement tout entier, on avait construit la demeure du directeur des travaux.

Par une claire soirée de la mi-avril, deux hommes, fusil sur l’épaule et sac au dos, gravissaient le sentier encore mal tracé conduisant à cette maison. Leurs bottes et leurs vêtements souillés des boues du printemps, le hâle qui paraissait sur leurs visages auraient indiqué une journée passée en forêt, même sans les dépouilles opimes qu’ils rapportaient, savoir, un ourson de deux mois, ainsi que la peau de sa mère, roulée et pendue à une longue gaule dont chaque chasseur tenait une extrémité.

Arrivé au sommet, le premier de ces hommes, qui était Jean Lozé, s’arrêta pour jeter un coup d’œil sur l’établissement qui s’étendait silencieux à ses pieds, sous les rayons du soleil couchant. Ce lieu allait bientôt s’animer sous l’impulsion de sa volonté. Aussi était-il expressif ce regard du maître et du fondateur. Se tournant vers son compagnon, il sourit en le voyant en dispute active avec l’ourson indocile au bout de sa courroie.

– Bertrand, dit-il, allez installer votre élève et demandez à Louise de nous donner à souper.

C’étaient, en effet, nos anciennes connaissances Louise et Bertrand qui étaient devenus les premiers occupants de l’établissement nouveau. Recommandés par les amis de madame de Tilly, ils avaient obtenu de l’emploi dans l’usine Lozé. La perspective d’une vie laborieuse et régulière dont ils jouiraient ensemble leur plaisait, et ils passaient leur lune de miel à surveiller la place en attendant qu’elle fût régulièrement occupée par sa nombreuse garnison.

– Allons, mon jeune ami, dit Bertrand, s’adressant à l’ourson, viens faire la connaissance de ta nouvelle maîtresse. Et traînant d’une main la dépouille de l’ourse qu’ils avaient abattue, et tirant de l’autre l’orphelin effrayé, il se dirigea vers la maison.

Louise était accourue au devant de son mari. Grande fût sa surprise et sa pitié à la vue de ce nouveau commensal.

– Comment as-tu eu le cœur de l’enlever à sa mère ? s’écria-t-elle. Et ne sais-tu pas qu’elle aurait pu te dévorer ?

– C’est le contraire qui est arrivé. Tu trouveras quelques tranches de viande d’ourse dans ma gibecière. Nous l’avons rencontrée dans un sentier ; elle nous barrait la route. Nous avons alors fait feu chacun de notre côté, monsieur Lozé et moi ; nous l’avons tuée avant qu’elle sût que nous étions là.

On installa l’ourson sous un hangar, et quelques instants après les chasseurs, ou plutôt les explorateurs, car leur chasse n’avait été qu’un incident dans des travaux plus sérieux, faisaient honneur à un excellent repas.

Puis tandis que Louise et Bertrand dans la cuisine, s’amusaient à apprivoiser l’ourson qu’ils y avaient amené, l’industriel installé devant un bureau, près du feu qui flambait dans la cheminée, – car à cette saison, les nuits sont encore froides, – se mit à écrire et à travailler.

Quelques lettres d’affaires furent expédiées rapidement, une lettre à sa mère, une autre à sa fiancée demandèrent un peu plus de temps. Cela fait, il déploya ses cartes, ces belles cartes géologiques du Canada que si peu de monde sait apprécier, tira de son sac des échantillons de minerai qu’il avait recueillis dans la journée, les compara avec d’autres échantillons soigneusement classifiés et étiquetés, résultats des expéditions précédentes, et se mit à noter par écrit ses observations, et à penser.

Ce domaine qu’il avait conquis par le travail, il entendait l’exploiter par la science et connaître de ses ressources non pas seulement celles qui étaient visibles, mais aussi celles que la nature cache à nos yeux.

« Il est possible, pensa-t-il, en manipulant ses échantillons, que les terrains qui m’entourent ne soient pas très riches en gisements d’une importance commerciale. Du reste, ce n’est pas cette considération qui m’a porté à les acquérir ; j’ai choisi le site pour les bois qui l’entourent, mais surtout pour sa position. Les conquêtes pacifiques ont leur stratégie bien autrement profonde que celles de la force brutale.

« Cet endroit deviendra sous ma main une ruche. Les abeilles butineront sous mes yeux, mais aussi et surtout au loin dans les pays miniers qui m’entourent de toutes parts. Le Québec méridional, le Nouveau-Brunswick sont aujourd’hui les tributaires de la Nouvelle-Angleterre. Je saurai détourner ce tribut. Leurs richesses tomberont dans mes creusets et dans mes hauts-fourneaux. Je les accroîtrai au centuple, je les distribuerai dans l’univers ; et le port vaste et vide qu’on aperçoit de ces sommets s’animera bientôt sous la puissance créatrice de l’industrie.

« Quelle apathie étonnante que celle des hommes de ce pays ! Si je n’étais pas des leurs, je ferais peut-être comme d’autres qui les accusent de manquer de sens pratique. Mais non. Chez eux, c’est le fond qui manque le moins. Nous sommes un peuple puissant, un peuple créateur, nous possédons le génie artistique, l’amour de l’idéal. Fausse orientation, voilà la cause véritable de notre apparente impuissance. Nous ne regardons pas assez haut et notre effort porte du mauvais côté. Devant l’insuccès constant, cet effort tend à se ralentir. L’état de découragement inavoué peut devenir pour une nation un vice d’habitude. C’est ainsi que dans la Chine stagnante on passe sa vie à apprendre l’alphabet et qu’en France c’est parfois parmi les bacheliers qu’on recrute les cochers de fiacre. Une telle anomalie serait encore plus fatale sur notre continent.

« Sans doute, celui qui exerce par routine un métier ou une industrie quelconque, peut n’être pas d’un ordre intellectuel fort élevé, mais au moins il n’est pas un inutile. Il vaut mieux qu’un homme de profession médiocre. Dire que ces gens-là se croient supérieurs aux maîtres de l’industrie moderne, lesquels doivent être des savants et des sociologues en même temps que des hommes pratiques ! Pénétrer les secrets de la nature pour les faire servir au bonheur du genre humain, produire tout ce qui contribue au bien-être matériel dont dépend le développement des facultés mentales, quelle plus noble manière d’obéir au précepte : tu gagneras ton pain !

« Autrefois, en Égypte, on faisait peiner sous le fouet des troupeaux d’esclaves pour ériger des tombeaux à la vanité des despotes. L’industriel moderne ne commande pas à des esclaves mais à de libres citoyens, dont il fait les conducteurs intelligents des forces immenses de la nature domptée.

« Ce que nous érigeons, ce ne sont pas des pyramides tumulaires, mais des civilisations. Au sein du bien-être ainsi répandu, les sciences et les arts s’épanouissent, les mœurs s’adoucissent et s’épurent, les nations se relèvent, conscientes de leur valeur.

« Par la généralisation de la grande industrie, viendra la solution de la question sociale moderne, qui est la résultante du christianisme et la preuve de son progrès. Car de ces grandes entreprises, même de celles dont le gain est l’objectif immédiat et avoué, se dégagent les idées de devoir, de responsabilité, de solidarité entre les hommes. Et de ce fusionnement inévitable des volontés et des intelligences, il jaillira une clarté. Elle rendra enfin possible l’application de ce principe divin entrevu par Platon, proclamé par le Sauveur ; que l’homme, fait à l’image de Dieu comprend et vers lequel il aspire, qu’il viole par faiblesse et par besoin, mais sous l’empire duquel il doit se relever transfiguré... »

Jean lui-même se leva en se frottant les yeux. Les fatigues de la journée avaient transformé sa méditation en rêverie, sa rêverie en rêve.

Louise le rappelait à la réalité.

– Monsieur, lui disait-elle, c’est l’heure de vous coucher, si vous voulez vous éveiller demain à temps pour le train de l’ouest.

X



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