Recherches philosophiques








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Thmuis au nome mendétique.

Comme les Romains, d'ailleurs si tolérants envers les cultes les plus absurdes apportés en Italie par des fanatiques errants ou par des peuples vaincus, ont très souvent persécuté la religion égyptienne avec fureur, on a cru qu'ils y avaient été engagés par les désordres dont le temple d'Isis à Rome fut accusé longtemps avant Décius Mundus & Pauline ; mais il paraît par un passage du 42e livre de Dion, que les aruspices & les sacrificateurs des divinités indigènes, excitaient sous main la persécution, & comme de tels hommes étaient incapables de donner de bons conseils, les Romains se rendirent véritablement ridicules en suivant leur avis : car quoi de plus ridicule que de voir ce temple d'Isis à Rome démoli jusqu'aux fondements par arrêt du Sénat, & de le retrouver bientôt après relevé : il fut de la sorte alternativement abattu & reconstruit huit ou neuf fois, ce qui y attira un concours extraordinaire de peuple, & occasionna en grande partie cette solitude affreuse, qui régnait autour des autres dieux de la capitale si négligés dans leurs sanctuaires, que suivant l'expression de Properce, les araignées y filaient paisiblement leur toile : Velavit aranea sanum 1.

Si l'on demandait pourquoi le culte isiaque charmait si fort l'âme des superstitieux, je répondrais que c'était le chef-d'œuvre des anciens prêtres de l'Égypte, qui ayant à p1.037 conduire un peuple très mélancolique, augmentaient quelquefois tout exprès sa tristesse par des fêtes pleines d'austérités, pour lui faire ensuite goûter d'autant mieux la joie par des fêtes pleines de licence ; auxquelles il n'y eut cependant jamais que la populace qui prît part. Car si l'on considère avec plus d'attention qu'on ne l'a fait les mœurs des anciens Égyptiens distingués par leur rang, ou par leur naissance, il est facile de s'apercevoir que la clôture même des femmes était établie parmi eux. D'abord il y a toujours eu des eunuques à la cour de leurs rois, & comme nous savons bien que le ministère de cette espèce d'esclaves n'a point varié dans l'Orient, on peut juger par là combien peu quelques historiens grecs ont été instruits, lorsqu'ils ont tant parlé de cette liberté sans bornes, dont le sexe jouissait, suivant eux, dans un pays où nous voyons les eunuques parvenus à un pouvoir auquel on ne croirait pas qu'ils eussent pu parvenir chez un peuple, qui a joui de quelque réputation de sagesse dans l'antiquité ; mais le gouvernement de l'Égypte avait de grands défauts : on y avait permis aux eunuques de se marier, & on leur avait permis encore de posséder des esclaves acquises à prix d'argent, ce qui choque l'essence des choses :car c'était imaginer dans la servitude domestique une autre servitude, & dans le mariage un autre mariage. Il ne faut pas m'objecter que ces désordres n'éclatèrent que sous le règne de ces usurpateurs infâmes, qu'on a nommés les rois pasteurs ; puisqu'on voit clairement dans Manéthon, que longtemps avant les rois pasteurs, le pharaon Ammaménès fut la victime d'une conspiration qu'avaient tramée contre lui les grands eunuques du palais. Au reste, cet p1.038 exemple unique dans les Annales de l'Égypte ne peut en aucune manière être comparé aux ravages commis par ces innombrables troupeaux d'eunuques, qui ont tant de fois dévasté la Chine.

Il est essentiel de faire observer que Villanon & Tavernier se sont grossièrement trompés, lorsqu'ils disent que la castration à ras a été inventée par le sultan Amurat, ou par le sultan Soliman : cette opération est si ancienne qu'on ne sait absolument rien du temps auquel elle a commencé : il en est déjà parlé en termes exprès dans le Deutéronome ; or l'auteur n'a pu en parler, que parce qu'il savait qu'on la pratiquait chez les Égyptiens, peuple si jaloux qu'on l'a même accusé de craindre les embaumeurs : Hérodote croit que ces terribles hommes insultaient effectivement à des cadavres ; mais il faut croire que la jalousie, qui exagère tout, y avait fait naître à leur égard ces soupçons injurieux. Ce qu'il y a de bien vrai, c'est que le temps n'a point adouci la passion dominante des habitants de cette malheureuse contrée, comme on peut le voir par ce qu'en dit le Chevalier d'Arvieux 1, & surtout par ce qu'en dit M. de Maillet. Quelques voyageurs ont prétendu qu'anciennement on embaumait en Égypte avec beaucoup plus de soin & de magnificence les corps de femmes que ceux des hommes : mais c'est un pur hasard, qui a donné lieu à ce préjugé. La plupart des momies envoyées jusqu'à présent en Europe se sont trouvées en effet être des p1.039 corps de femmes, parce qu'on les a prises dans les souterrains de Sakara & de Busiris, où l'on enterrait beaucoup de personnes du sexe. Si les Turcs & les Arabes voulaient permettre de fouiller dans des endroits où l'on sait qu'il y a des cryptes, on n'en tirerait peut-être que des momies d'hommes, dont M. Pococke a supposé que la sépulture se trouvait, pour cette partie de l'Égypte la plus voisine de Memphis, dans les grottes, qu'on voit le long de la rive Orientale du Nil 2. Ce n'est donc pas sur des choses, qui dépendent uniquement du plus ou moins de bonheur de ceux qui fouillent dans les ruines, qu'on peut appuyer son jugement. Au reste, je ne crois point que quelques-unes des momies de Sakara soient des corps de femmes publiques, comme M. le Docteur Shaw le prétend ; les cassettes, qu'on a trouvées auprès d'elles, & qui renfermaient de petites statues dans des attitudes très libres, & ensuite des pinceaux avec du surmé ou de l'antimoine pour noircir les yeux ne le prouvent pas : car dans l'Orient l'usage de se peindre les yeux a été & est encore aujourd'hui en vogue parmi les personnes de la première qualité : quant à ces petites statues, dont M. Shaw & le consul de France ont si mal jugé, ce sont indubitablement des Osiris avec le phallum.

Voici ce que c'était que la clôture des femmes distinguées par leur rang dans l'ancienne Égypte : pour les empêcher de sortir, on leur ôtait en quelque forte l'usage des pieds ; & cette mode, qui n'était que gênante, n'a pas même le rapport le plus éloigné avec la mode des p1.040 Chinois, qui est cruelle. Plutarque dit que les Égyptiens ne permettaient pas à leurs femmes de porter des souliers 1 ; ensuite ils avaient imaginé que c'était une indécence pour elles de paraître en public à pieds nus ; de sorte qu'elles n'avaient garde de se montrer. Le kalife Hakim, troisième des Fathimites, & fondateur de la religion des Druses, remit cette ancienne coutume en vigueur & défendit sous peine de mort aux cordonniers de l'Égypte de faire des souliers ou d'autres chaussures pour les femmes, & c'était bien connaître le génie des Orientaux, que de soutenir un usage par une loi. Si je n'avais pas trouvé cette loi-même dans le Kitab al-Machaid 2, j'aurais pu douter de ce que Plutarque rapporte ; mais ces deux faits se confirment tellement l'un l'autre, qu'il n'est point possible d'en douter. Il paraît, par toute la vie du kalife Hakim, tant maudit par les mahométans, les chrétiens & les juifs, qu'il possédait des connaissances assez étendues dans l'histoire ancienne, & si la religion, qu'il avait imaginée, ne fit point de grands progrès, ce fut moins sa faute que celle de son siècle, où le fanatisme des Turcs était encore dans toute son effervescence : il opposa un ruisseau à un torrent.

C'est pour n'avoir pas distingué des choses qu'il ne faut jamais confondre, je veux dire les mœurs du petit peuple avec les mœurs des personnes élevées au-dessus du peuple par leur fortune ou leur naissance, qu'on a tiré des p1.041 conséquences si ridicules d'un passage d'Hérodote, répété presque mot pour mot dans la géographie de Méla 3. En Égypte, dit-il, les hommes restent dans l'intérieur du logis & travaillent à faire des toiles tandis que les femmes sortent, vendent, achètent & font les affaires de dehors. Comment est-il possible qu'on ne se soit pas aperçu qu'il n'est question ici que des tisserands & des bas ouvriers, qui, attachés comme eux à des métiers sédentaires, ne pouvaient se charger des affaires du dehors, & qui ne renferment leurs femmes ni en Turquie, ni en Perse, ni à la Chine, où la clôture est néanmoins plus sévère qu'en aucun pays du monde ? Ces gens-là sont trop pauvres pour avoir des esclaves, & ils ne sont pas assez riches pour être polygames. Ils envoyaient en Égypte leurs femmes échanger des toiles contre de la colocase ; car tout ce négoce se bornait aux fruits & aux étoffes, comme les auteurs arabes qui ont parlé de cet ancien usage en conviennent généralement. À mesure que le mauvais gouvernement des Mammelucs & le gouvernement encore plus mauvais des Turcs, y ont ruiné les fabriques, on y a vu ce trafic cesser par degrés & enfin finir.

Ce sont ces femmes de la lie de la nation, qui ont commis anciennement en Égypte tous ces excès, dont il est tant parlé dans l'histoire : elles dansaient dans les orgies, portaient le phallum d'une manière presque incroyable, se travestissaient en chérubes, en s'appliquant aux épaules deux grandes paires d'ailes, comme on les voit p1.042 dépeintes sur les langes des momies 1, se lamentaient aux portes des temples d'Isis, ou pleuraient dans le deuil des particuliers pour de l'argent, tout comme cela se pratique encore de nos jours : elles se signalaient à la fête de Bubaste, à la procession de Canope, insultaient les passants sur le Nil, se rendaient furieuses en prenant de fortes doses d'opium, & c'est vraisemblablement pendant ces accès de fureur qu'elles se prostituaient en public à des boucs au canton de Mendès ; & c'est là un fait qu'on peut croire ; mais quand Plutarque a attesté de la manière la plus positive qu'on en avait vu qui couchaient avec des crocodiles apprivoisés dans la ville d'Antée, on n'a pu le croire. Là- dessus il faut observer que le savant Jablonski s'est imaginé que le bouc de Mendès représentait le même Dieu, qu'on nommait Entes ou Antes dans la ville d'Antée ; & si cela était vrai, on pourrait soupçonner qu'un de ces excès avait été copié sur l'autre à cause de la conformité du culte ; mais on ne me persuadera pas qu'il soit si facile d'avoir commerce avec des crocodiles On a cru que tout le secret des Égyptiens pour se préserver de ces lézards, consistait à se frotter d'une infusion de safran, comme l'on se frotte de couperose & de musc contre les ours & de certains serpents ; mais, suivant Strabon, il y avait en Égypte des crocodiles véritablement apprivoisés, dont il n'est plus parlé dans l'histoire après le quatrième siècle de notre ère, & encore la dernière mention ne s'en trouve-t-elle que dans les légendes des anachorètes de la Thébaïde, qui ont pu avoir quelque intérêt à p1.043 rechercher la méthode des Tentyrites. Quoi qu'il en soit, ce sont des femmes perdues de mœurs qui, après s'être dépilées, allaient pendant les premiers jours de l'installation se présenter au bœuf Apis, auquel elles découvraient les parties de leur corps, que la pudeur devait surtout leur faire voiler 2. Il n'y a pas d'exemple d'un tel délire de religion, sinon chez les juifs, qui se déshabillèrent aussi pour danser autour du veau dans le désert ; & je ne sais pour quoi l'Anglais Schukfort a prétendu révoquer ce fait en doute, tandis que les juifs eux-mêmes ne le nient point. On a tiré des ruines d'Herculanum, de petits tableaux, qui représentent de ces cérémonies égyptiennes où l'on voit des personnages nus danser autour d'un autel. La superstition est une chose étrange : on voulait être pur dans la présence des dieux, & les vêtements pouvant être souillés, on s'en dépouillait & on se rasait tout le corps, comme le faisaient les sacrificateurs, qui conservaient néanmoins leurs habits dans les temples ; car les monuments qui prouvent un de ces faits, les prouvent tous deux. Il a suffi à des Grecs, qui suivant la véritable expression des prêtres de l'Égypte, étaient toujours enfants, de voir ces excès, pour s'imaginer que la liberté du sexe n'y avait point de bornes : c'est comme si l'on jugeait des p1.044 mœurs des Chinoises & des Indiennes par la licence des bonzesses & des filles publiques, qui parcourent les faubourgs de toutes les villes de la Chine, ou par les danseuses de Surate, dont les relations des Indes Orientales ne cessent de parler. Mais on ne saurait trop répéter qu'en lisant l'histoire des anciens peuples ou des peuples fort éloignés de nous, il faut bien distinguer toutes ces choses.

Accorder, comme avaient fait les Égyptiens, dit M. de Montesquieu, le gouvernement de la maison aux femmes, c'était choquer à la fois la nature & la raison : mais en disant cela il ne réfléchissait point au pouvoir des eunuques, dont j'ai parlé, & bien moins encore au passage de Plutarque, que j'ai cité : s'il y avait jamais eu dans ce pays-là une telle forme de gouvernement, les eunuques n'y eussent pas même été tolérés. Or, dans de semblables cas, les faits prouvent infiniment plus que les observations vicieuses de quelques voyageurs grecs, qui nous ont dépeint les mœurs de la plus vile populace, comme cela est indubitable. Je soupçonne à peu près qu'elles ont été les idées de M. de Montesquieu, lorsque je vois que, dans son roman du temple de Gnide, il fait paraître des femmes d'Égypte pour y disputer le prix de la beauté, qu'elles n'ont jamais pu disputer à personne : car du côté des facultés corporelles les Égyptiens étaient un peuple mal constitué : aussi les Coptes, qui en descendent, en ont-ils hérité cette laideur qui perce, comme dit M. Pococke, au travers des plus riches vêtements dont ils se couvrent 1 : de sorte qu'il ne faut pas être p1.045 étonné si quelques auteurs de l'antiquité, comme Élien (de nat. animal., lib. IV, cap. 54) ont mis en fait qu'il n'était pas possible de leur temps de trouver de belles personnes en Égypte parmi les indigènes, car il n'est pas question ici des familles européennes, établies à Alexandrie & à Naucrate, outre que les femmes indigènes y étaient basanées, & sujettes à la même excrescence que les Caffresses ; un défaut dans les yeux, produit vraisemblablement par cette ophtalmie, dont je parlerai dans l'instant, les défigurait beaucoup, & on soupçonne qu'elles avaient alors, comme aujourd'hui, le même penchant à prendre des pâtes & des drogues pour se faire engraisser d'une manière presque monstrueuse, ce qu'elles regardent comme le plus haut degré de la beauté : je crois bien que les racines du faux hermodactyle, nommé en Arabe chamir, & dont elles usent continuellement, y contribuent beaucoup, comme Prosper Alpin l'assure 2 ; mais le climat & surtout les eaux y contribuent aussi, car les anciens ont observé la même chose dans cette partie de l'Éthiopie qui est immédiatement au-dessus de l'Égypte. Qui a jamais été surpris, dit Juvénal, de voir, dans le Meroé, le sein de la mère plus grand que le corps de l'enfant ?

In Meroe crasso majorem infante mamellam

Diodore de Sicile rapporte que les p1.046 Égyptiens regardaient la polygamie comme très favorable à la population ; & si cela est vrai, ils se sont trompés. Au reste, cet usage ne produit pas des effets aussi funestes qu'on l'a cru ; & j'ose dire que c'est une véritable contradiction de la part de M. Schmidt, écrivain d'ailleurs fort estimable, d'avoir, dans un endroit de son livre, exagéré prodigieusement le nombre d'hommes qu'il supposait être à la Chine, & d'avoir assuré, dans un autre endroit de ce livre, que la pluralité des femmes rend les pays ou elle est établie, déserts : il avait, par conséquent, oublié alors que les Chinois sont polygames. Nous sommes aujourd'hui beaucoup mieux instruits par rapport à la Turquie, qu'on cite ordinairement comme un exemple : on y a ruiné l'agriculture, on y a ruiné, le commerce, par les fermes, les privilèges exclusifs & les brigandages des pachas ; on y a admis dans les meilleures provinces des Arabes Bédouins, qu'il ne fallait pas y admettre, ou qu'il fallait forcer à changer de mœurs : on y a enfin laissé tomber dans un profond oubli la police égyptienne pour arrêter la peste : si l'on y remettait cette police en vogue, & la culture des terres en honneur, le nombre d'hommes y deviendrait à peu près comme il l'est aux Indes & au Japon. La population de tous ces pays serait un problème difficile à résoudre ; si l'on ne s'apercevait de plus en plus qu'il y a dans les climats tempérés de l'Asie des causes physiques, qui favorisent singulièrement la multiplication de l'espèce humaine, comme je tâcherai de l'expliquer dans la suite. Il paraît d'abord que la clôture ou la vie sédentaire des femmes devrait faire encore plus de mal que la polygamie jointe au despotisme, en occasionnant parmi elles des p1.047 maladies, comme Aristote se l'était réellement imaginé 1. Et rien ne paraissait mieux fondé qu'un pareil soupçon de la part d'un philosophe qui avait tant observé, & tant raisonné. Cependant, ce qui paraît devoir arriver nécessairement, n'arrive point. Les femmes vieillissent dans ces prisons, & n'y meurent pas plus tôt qu'ailleurs, quoique privées, pour la plupart, des secours de la médecine : car il faut que les maîtresses des princes mêmes, jouissent d'un grand crédit, pour qu'on se détermine à appeler chez elles des médecins habiles, comme MM. Manouchi & Bernier furent mandés pour des femmes du grand Mogol : encore les raffinements très ridicules, que la jalousie des Orientaux emploie dans de tels cas, mettent-ils l'art de guérir entièrement en défaut. On peut assurer, sans craindre de se tromper, que les Chinois ont surpassé tous les Asiatiques par les précautions excessives dont ils usent : on fait quelquefois chez eux passer sur la main des femmes malades un fil de soie, dont le médecin tient l'extrémité, & il juge de l'état du pouls par les vibrations qu'il éprouve, ou qu'il fait semblant d'éprouver, & ordonne un remède au hasard : car il ne peut y avoir, dans un tel art de conjecturer, qu'un extrême hasard. On en agit un peu moins mal à l'égard de M. de Tournefort, lorsqu'on l'introduisit dans le sérail du grand vizir à Constantinople : il est vrai qu'il ne put ni voir les malades ni leur parler ; car il y avait entre lui & elles une muraille, dans laquelle on avait pratiqué des ouvertures, & les femmes de ce ministre lui tendirent par là leurs bras. En Perse on n'a actuellement dans les harems que des matrones, qui p1.048 exercent la médecine sans savoir ni lire, ni écrire : car on n'y admet plus des hommes, depuis Séphi premier dont le médecin Ibrahim, parvenu à sa soixante-dixième année avait acquis à cause de son âge un grand accès chez les sultanes ; mais bientôt on l'accusa d'un grand crime ; aussi le jésuite Bazin, qui a longtemps été premier médecin de Nadir-Sha, que nous nommons Thamas-Kouli-Kan, ne dit-il point dans sa relation qu'on l'ait appelé chez les femmes de ce prince. Il y a bien de l'apparence, que ce qui rend les harems si peu malsains, contre le sentiment d'Aristote & des modernes qui l'ont suivi, c'est qu'on y a pratiqué de vastes jardins : le genre de vie y est uniforme, les maladies populaires n'y pénètrent que difficilement & si quelque chose pouvait y abréger le terme de la vie, ce serait le désespoir, ou cet amour illégitime, auquel la nature a attaché un grand châtiment.

Je me crois absolument dispensé de devoir discuter ce que Diodore de Sicile dit de la forme des contrats de mariage, par lesquels les Égyptiens se dépouillaient de toute leur autorité en faveur de leurs femmes : cette fable assez démentie par un passage d'Horus-Apollon 1, l'est bien davantage par les faits que j'ai rapportés, & qui démontrent que l'indépendance des Égyptiennes n'a pas été telle qu'on le croit communément. Au reste, il n'y a pas la moindre comparaison entre elles & les femmes de la Chine, auxquelles on a ôté par le droit positif, tout ce qui leur était accordé par le droit de la nature. Quelques moralistes dont on a fait si mal à propos des philosophes, loin p1.049 d'avoir pensé à adoucir leur sort, l'ont aggravé par des maximes désespérantes. De tout cela il a résulté qu'un Chinois en colère, qui tue sa femme, n'est pas même responsable de sa conduite devant le juge 2 ; non plus que quand il tue ses filles : je parlerai dans l'instant de cet infanticide, horrible dans toutes ses circonstances.

C'est par une loi fondamentale de l'empire, qu'à la Chine les femmes sont exclues du trône : parce qu'elles ne sauraient offrir les sacrifices que l'empereur, en sa qualité de pontife, doit offrir quatre fois par an : cependant dans les minorités, qui sont toujours très rapides, les impératrices-mères prennent en main les rênes de l'État, comme le font aussi en quelque sorte les sultanes Validé en Turquie, & les sultanes Kadum ou Khatum en Perse. Or il est arrivé deux fois à la Chine, que les impératrices Liu-Heou ou Heo-vou-chi, ayant été déclarées tutrices de leurs enfants mineurs ou des enfants qu'elles avaient supposés, se sont emparées de l'autorité souveraine, & ont régné seules sans se soucier des sacrifices. Les historiens, en parlant d'elles, les distinguent dans les catalogues des dynasties par le nom d'usurpatrices, & il est étonnant que ces usurpations ne soient pas plus fréquentes dans les États despotiques, où la succession n'est pas réglée, & où la plupart des princes sont presque toujours redevables à leurs mères du trône auquel ils parviennent du milieu des dangers qui environnent leur enfance ; & c'est là-dessus qu'est fondé le respect que les souverains de p1.050 l'Orient, après s'être dépouillés de tous les sentiments d'humanité, conservent ordinairement envers leurs mères ; le principal honneur qu'on leur rende à la Chine, c'est de célébrer dans tout l'empire le jour auquel elles entrent dans leur soixantième année, & si les femmes ne vieillissaient pas dans les sérails, comme on l'a prétendu, il eût été absurde d'imaginer un tel honneur. Cependant ces solennités ne sont point comptées parmi les événements absolument rares, & la dernière est de l'an 1752 dont nous avons une relation, écrite par le père Amyot 1, qui assure que pour ne pas voir la marche du prince, il fut ce jour-là obligé de se renfermer dans sa chambre : mais il était inutile de faire mention d'une telle circonstance ; puisqu'il n'y a personne qui ne sache que partout où l'empereur de la Chine passe, les gens doivent sous peine de mort se barricader dans leurs maisons. M. Boulanger dit que cet usage a son origine dans la théocratie ; mais qui ne voit que cet usage a son origine dans la tyrannie & dans les remords des tyrans, qui craignent à chaque pas d'être assassinés ? Au reste, il faut observer en passant que tout cela donne une mauvaise idée de la cérémonie du labourage : aussi se réduit-elle, comme je l'ai dit, à un vain appareil.

Les Chinois peuvent associer à leur première épouse des concubines, qu'on appelle les petites femmes ; mais en ces choses les titres ne sont rien ; pourvu qu'ils observent les degrés de consanguinité & d'affinité, qui empêchent le mariage ; & qui sont très étendus & presqu'étendus à l'infini entre les personnes qui p1.051 portent un même nom : les lois ne leur permettent en aucun cas d'épouser leur sœur consanguine, ou leur belle-sœur, ou leur cousine germaine, ni issue de germaine ; & en cela ils diffèrent beaucoup des Égyptiens ; quoique je ne croie cependant pas, que jamais les Égyptiens, en suivant leur droit national, aient pu se marier avec leurs propres sœurs. Si l'on m'objectait qu'il n'est pas probable qu'on se soit trompé sur un fait de cette nature, je répondrais que cela est plus que probable. Les anciens n'ont-ils pas dit qu'en Perse les mages épousaient leurs mères ? tandis que nous savons par le Sadder & par les Zends, qui existent aujourd'hui en Europe, que personne n'a pu épouser sa mère en Perse. Cornélius Népos n'a-t-il pas mis en fait, que le Grec Cimon n'eut aucun reproche à essuyer à cause de son mariage avec sa sœur Eipinice ? tandis que nous savons qu'on lui en fît un crime, comme on le voit clairement dans Plutarque 1 & plus clairement encore dans la déclaration d'Andocide contre Alcibiade 2 : Andocide parlant au milieu d'Athènes, connaissait sans doute mieux les lois d'Athènes, que Cornélius Népos, qui ne les connaissait pas du tout.

Voici ce qui en est. Par une sanction du droit macédonique on pouvait épouser sa sœur comme l'on en rencontre différents exemples dans l'histoire : or la famille des Ptolémées, qui était, ainsi que tout le monde sait, une famille macédonienne, se voyant transplantée p1.052 en Égypte, usa, comme cela était assez naturel, de son droit national ; & permit aux Grecs établis à Alexandrie d'en user aussi ; parce que ces Grecs ne pouvaient s'allier avec des femmes égyptiennes, auxquelles les lois interdisaient toute union avec les étrangers. Voilà pourquoi aucun historien antérieur au siècle d'Alexandre, n'a pensé seulement à dire, que les Égyptiens épousaient leurs sœurs ; puisque cet usage ne s'introduisit chez eux qu'après la mort d'Alexandre.

Si les Macédoniens eussent eu cet inceste en horreur lors de leur arrivée en Égypte, on peut être certain, qu'ils n'auraient pas adopté le droit d'une nation vaincue & avilie, pour légitimer dans la maison régnante un inceste qu'ils eussent eu en horreur. Je sais sans doute, que les conquérants peuvent à la longue s'accoutumer aux manières bizarres, & même aux mauvaises lois des peuples conquis : mais on ne saurait dire cela des Ptolémées ; puisque leur domination était à peine fondée que Philadelphe, fils de Soter, débuta par épouser sa sœur Arsinoé, comme cela s'est pratiqué dans la famille des Lagides jusqu'à Cléopâtre ; sans qu'il en ait résulté, au moins par rapport aux facultés corporelles, quelque dégénération dans cette famille-là, si l'on en excepte Ptolémée Physcon, qui était une espèce de nain si difforme que les ambassadeurs romains ne purent s'empêcher de rire en le voyant 3. Je dis ceci, parce qu'on soupçonne de plus en plus qu'il arrive effectivement quelque p1.053 dégénération aux animaux par les accouplements incestueux, & surtout en ligne collatérale au premier degré. Dans l'ouvrage que M. Michaélis vient de publier en allemand sur le droit mosaïque (
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