Livre premier révolution et contre-révolution








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CHAPITRE IV


L'AVENTURE SIBERIENNE

1. L'aide-mémoire.


Le 2 août 1918, le lendemain du jour du débarquement des troupes anglaises à Arkhangel, le major général William Graves, de l'Armée américaine, commandant la 8e division au camp de Frémont de Palo Alto, en Cali­fornie, recevait un message chiffré du ministère de la Guerre à Washington : Quand il eut traduit là première phrase, il lut : « Le contenu du présent message ne devra être communiqué à aucun membre de votre état major, ni à qui que ce soit ».

Lei message enjoignait ensuite au général Graves de «prendre à San Francisco le premier train et le plus rapide pour Kansas City, d'aller à l'hôtel Baltimore et d'y de­mander le secrétaire à la Guerre».

On ne donnait au général aucune explication pour cette convocation si urgente, et rien n'indiquait la durée que ce déplacement pouvait avoir.

Le général Graves, brave et vieux soldat, n'était pas de ceux qui posent des questions quand il était clair qu elles étaient, indésirables. Il remplit un petit sac de voyage de l'indispensable et deux heures après il quittait San Francisco dans l'express de Santa Fe.

Quand il arriva à Kansas City, le général trouva New­ton Baker, le secrétaire d'Etat à la Guerre, qui l'attendait à la gare.

Le secrétaire à la Guerre était pressé; il devait prendre un train dans quelques minutes, expliqua-t-il. En hâte, il dit au général Graves pourquoi il l'avait convoqué à ce mystérieux rendez-vous. Le ministère de la Guerre avait choisi Graves pour commander une expédition de troupes américaines qui devait partir de suite pour la Sibérie.

Le secrétaire Baker remit alors au général une enveloppe cachetée et dit : «Ceci contient les instructions du gouver­nement des Etats-Unis que vous aurez à suivre en Russie. Faites bien attention: vous marcherez sur des neufs chargés de dynamite. Que Dieu vous protège et au revoir!»

Cette nuit, seul dans sa chambre d'hôtel à Kansas City, lé général Graves ouvrit l'enveloppe cachetée: II en tira un texte de sept pages qui portait en titre le mot Aide-mémoire. Ce texte n'était pas signé, mais portait à la fin la mention : Département d'Etat, Washington, 17 juillet 1918..

L'Aide-mémoire commençait par une série de consi­dérations générales sur l'a « volonté unanime du peuple américain» de «gagner la guerre». Il fallait, disait le document, que les Etats-Unis «coopèrent de bon cœur» e toutes les façons avec les Alliés contre l'Allemagne. L'Aide-mémoire arrivait alors à son projet principal :

«C'est l'opinion claire et déterminée du gouvernement des Etats-Unis, à laquelle il a abouti après des enquêtes répétées et très approfondies sur toute la situation en Russie, qu'une intervention militaire dans ce pays ajou­terait à la pénible confusion actuelle plutôt qu'il ne la guérirait; qu'elle blesserait la Russie plutôt qu'elle ne l'aiderait et qu'il n'en résulterait aucun avantage dans la poursuite de notre objet principal qui était de gagner la guerre contre l'Allemagne. Le gouvernement des Etats-Unis ne peut donc participer à une semblable in­tervention ni la sanctionner en principe».

C'était là une position politique claire et précise avec laquelle le général Graves se trouvait pleinement d'accord. Pourquoi l'envoyait-on alors pour commander un corps expéditionnaire américain en Russie ? Inquiet, le général poursuivit sa lecture «une action militaire n'est admissible en Russie, comme le gouvernement des Etats-Unis en voit les circons­tances, que pour aider les Tchécoslovaques à consolider leurs forces et leur permettre une heureuse coopération avec leurs frères slaves»...

Les Tchécoslovaques en Russie ?

Je me couchais, a écrit plus tard, le général Graves dans son livre American Siberian Adventure (l'Aventure sibéro-américaine), mais je ne pus dormir et je me deman­dais ce que faisaient d'autres nations en Sibérie; et pourquoi on ne me donnait pas de renseignements sur ce qui. s y passait ».

Si le général Graves avait obtenu une réponse aux questions qui l'empêchaient de dormir, il aurait été encore plus troublé dans cette nuit d'été, à Kansas City.

2. Intrigue à Vladivostock.


Sous la domination féodale du tzar, l'immense et. fa­buleuse riche Sibérie était demeurée presque totalement en friche. La plus grande partie de cette vaste région qui va des frontières de l'Europe aux rives du Pacifique et de l'Arctique à l'Afghanistan était complètement inha­bitée. A travers le pays désert passait la voie unique du chemin de fer transsibérien, le seul moyen de liaison entre l'ouest et l'est. Quiconque contrôlait ce chemin de fer et quelques kilomètres de chaque côté de la voie contrôlait la Russie d'Asie, presque un continent d'une importance stratégique et d'une richesse incommensurables.

Pendant l'été de 1918, tandis que Robins se dirigeait vers l'est par le transsibérien, il avait rencontré des convois de soldats tchécoslovaques. Incorporés de force dans l'armée austro-hongroise, ces Tchèques avaient déserté en grand nombre en Russie avant la Révolution. Le Haut Commandement impérial russe les avait groupés et avait constitué une armée tchèque qui combattait aux côtés des Russes contre les armées austro-allemandes. Après la chute de Kérenski, le gouvernement soviétique avait accepté, sur la demande des Alliés, de transporter ces soldats tchèques à travers la Russie, jusqu'à Vladivostock. Ils devaient s'embarquer dans ce port, et après avoir fait le tour du monde, rejoindre les forces alliées sur le front occidental. Plus de 50.000 de ces Tchèques formaient un cordon de troupes le long des 8.000 km. de chemin de fer qui s'étendent de Kazan à Vladivostock.

Ces soldats tchèques croyaient qu'ils aillaient se battre en Europe, pour l'indépendance de la Tchécoslovaquie, mais leurs chefs, les généraux tchèques réactionnaires Gayda et Sirovy avaient d'autres plans. De connivence avec certains politiciens alliés, ces généraux rêvaient d'utiliser les troupes tchèques pour renverser le gouver­nement soviétique.

D'après l'accord signé entre les Alliés et le Gouver­nement soviétique, les Tchèques devaient rendre leurs armes aux autorités soviétiques pour leur passage sur le territoire soviétique. Mais le 4 juin 1918, l'ambassadeur Davis Francis avait écrit dans une lettre privée adressée à son fils, qu'il «projetait d'empêcher si possible» le dé­sarmement des soldats tchèques. L'ambassadeur améri­cain ajoutait «Je n'ai pas d'instructions ou de mandat de Washington pour encourager ces hommes à désobéir aux ordres du Gouvernement soviétique. Sauf une expres­sion de sympathie que leur a adressé le Département d'Etat. J'ai toutefois couru ma chance avant ».

Obéissant donc aux ordres des généraux Gayda et Sirovy, les Tchèques refusèrent de remettre leur équipe­ment militaire aux autorités soviétiques. Diverses mani­festations se produisirent simultanément tout le long du transsibérien : les soldats tchèques bien entraînés et for­tement armés s'emparèrent d'un certain nombre de villes où ils étaient stationnés, renversèrent les Soviets locaux et établirent des administrations antisoviétiques.

Pendant la première semaine de juillet, avec l'aide de contre-révolutionnaires russes, le général Gayda réussit à s'emparer de Vladivostock et instaura un régime anti­soviétique dans cette ville. On afficha dans les rues une proclamation signée par l'amiral Knight, de la marine américaine, du vice-amiral Kato, de la marine japonaise, du colonel Pons, de la mission française et du capitaine Badiura, de l'armée tchécoslovaque, qui était devenu le commandant de la ville occupée, dans laquelle on infor­mait la population que l'intervention des puissances alliées avait été entreprise «dans un esprit d'amitié et de sym­pathie pour le peuple russe ».

Le 22 juillet 1918, cinq jours après la publication de l'Aide-mémoire du Département d'Etat des Etats-Unis sur la nécessité d'envoyer des troupes américaines pour aider à l'embarquement des troupes tchèques, le consul américain à Moscou De Witt Clinton Poole12 envoyait au consul américain à Omsk un télégramme chiffré :

« Vous pouvez faire savoir confidentiellement aux chefs tchèques que jusqu'à nouvel ordre les Alliés seront heu­reux, d'un point de vue politique, qu'ils se maintiennent dans leurs positions actuelles. D'autre part, ils ne devraient pas s'embarquer devant les exigences militaires de la situation. Il est désirable avant tout, qu'ils s'assurent du contrôle du chemin de fer transsibérien et en second lieu, si cela est possible en même temps, qu'ils conservent le contrôle du territoire qu'ils occupent présentement. Informez les représentants français que le consul général de France approuve ces instruction ».

Le prétexte donné par les puissances alliées pour l'inva­sion de la Sibérie en cet été de 1918, était qu'elle ve­naient protéger 'les Tchèques contre les attaques non pro­voquées de l'Armée Rouge et de prisonniers de guerre allemands armés par les Bolchéviks.

Pendant ce printemps et cet été, les journaux anglais, français et américains furent remplis d'informations sen­sationnelles; les Bolchéviks armaient «des dizaines de milliers de prisonniers de guerre allemands et autrichiens en Sibérie » pour combattre les Tchèques. Le New-York Times publia que dans la seule ville de Tomsk, 60.000 Allemands avaient été équipés militairement parles Rouges.

Le capitaine Hicks, de l'Intelligence Service britan­nique, le capitaine Webster, de la mission de la Croix­-Rouge américaine et le major Drysdale, attaché militaire à Pékin, parcoururent la Sibérie avec l'autorisation des autorités soviétiques, pour enquêter sur ces accusations. Après des semaines d'une enquête sérieuse, ces trois of­ficiers aboutirent à la même conclusion ; il n'y avait pas de prisonniers de guerre allemands ou autrichiens armés en Sibérie. Les trois officiers déclarèrent que ces accusations étaient une pure invention de propagande, délibérément conçue pour entraîner les Alliés à intervenir contre la Russie soviétique13 .

Le 3 août 1918, des troupes anglaises débarquèrent à Vladivostock. Le gouvernement britannique informe la population le 8 août que, ces troupes venaient en Russie pour les protéger contre le démembrement et la destruction qui les feraient tomber aux mains des Allemands... «Nous désirons vous assurer solennellement que nous ne retien­drons pas une parcelle de votre territoire. Les destinées de la Russie sont dans les mains du peuple russe. C'est à lui, et à lui seul, de décider de la forme de gouverne­ment qu'il désire et de trouver une solution à ses pro­blèmes sociaux ».

Le 16 août, les premiers détachements américains dé­barquaient. « Une action militaire n'est admissible pré­sentement, déclarait Washington, que pour assurer autant - que possible aide et protection aux Tchécoslovaques contre les prisonniers allemands et autrichiens armés qui les attaquent et que pour assurer tout effort de self-gou­vernement ou de self-défense dans lesquels les Russes eux-mêmes souhaiteraient recevoir assistance ».

Le même mois, les japonais débarquèrent des troupes fraîches ; «en adoptant cette position, annonçait Tokyo, le gouvernement japonais demeure constant dans son désir de voir s'instaurer des relations amicales durables avec la Russie, et il affirme sa politique de respect de l'inté­grité territoriale de ce pays et d'abstention de toute ingérence dans sa politique intérieure».

Les soldats japonais en Sibérie avaient été pourvus avec sollicitude par le Haut-Commandement japonais de petits dictionnaires russes dans lesquels le mot « Bolché­vik » était traduit par Barzuk (bête sauvage) et était suivi de la mention : « à exterminer ».

3. Terreur en Orient.


Le ler septembre 1918, le général Graves arrivait à Vladivostock pour prendre le commandement du expéditionnaire américain en Sibérie.

« Je débarquais, a-t-­il écrit dans son livre American Siberian Adventure, sans aucune idée préconçue quant à ce qu'il fallait ou ne fallait pas faire. Je n'avais aucun préjugé contre aucun parti russe, et je pensais à Priori que je pourrais travailler en harmonie et dans un esprit de collaboration avec tous les Alliés »

Les instructions_ du général Graves, telles qu'elles étaient indiquées dans l'Aide-mémoire, lui enjoignaient de protéger le chemin de fer transsibérien, d'aider les Tchèques à embarquer à Vladivostock et lui interdisaient d'intervenir dans les affaires intérieures de la Russie.

II venait à peine d'installer son quartier général qu'il reçut la visite du commandant tchèque, le général Gayda, qui entreprit de suite de mettre Graves au courant de la situation en Russie. Les Russes, dit Gayda, ne pouvaient être traités « par la bonté ou par la persuasion, mais seulement par le fouet ou la baïonnette ». Pour protéger ce pays d'un chaos menaçant, il fallait anéantir, le bolché­visme et mettre au pouvoir une dictature militaire. Il dit` qu'il connaissait l'homme qu'il fallait pour cela : c’était l'amiral Alexandre Koltchak, un ancien officier de la marine tzariste qui était venu du Japon pour organiser une armée antisoviétique et qui avait déjà rallié des effectifs considérables en Sibérie. En attendant, le géné­ral Graves devait aider les Tchèques et les autres armées antisoviétiques à lutter contre les Bolchéviks.

Gayda présenta alors le plan d'une marche immédiate vers la Volga et d'une offensive sur Moscou de l'est. Ce plan, révéla-t-il, avait été approuvé par ses conseillers français et anglais et par des représentants du Départe­ment d'Etat des Etats-Unis. Le général Graves répéta les ordres qu'il avait reçus de son gouvernement et. dit son intention de s'en tenir là.

Il dit à Gayda qu'aussi longtemps qu'il serait le comman­dant du corps expéditionnaire américain, aucun de ses hommes serait employé contre les Bolchéviks. ou inter­viendrait d'aucune façon dans les affaires intérieures de la Russie.

Gayda sortit furieux. Peu après le général Graves reçut une autre visite d'importance. Cette fois, c'était le géné­ral Knox, l'ancien supporter de Kornilov et maintenant, le commandant des forces britanniques en Sibérie.

Le général Graves avait ce que Raymond Robins appe­lait « l'esprit de la rue ». Il était un de ces hommes qui croient aux choses qu'ils découvrent eux-mêmes. Il décida de rechercher des informations de première main sur l'état présent des affaires en Sibérie. Ses officiers du service de renseignements partirent bientôt en campagne et lui rapportèrent des récits détaillés de leurs observa­tions. Avant peu, Graves était arrivé à la conclusion que le mot bolchévik, tel qu'on l'emploie en Sibérie, s'appliquait à la plus grande partie de. la population et qu'employer des troupes pour combattre les Bolchéviks, ou armer, équiper, nourrir, habiller ou payer les Russes blancs qui luttent contre eux, était incompatible avec la « non-ingérence dans les affaires intérieures de la Russie ».

Dans l'automne de 1918, il y avait déjà plus de 7.000 Anglais en Sibérie septentrionale 7.000 autres officiers, techniciens et soldats anglais et français étaient près de l'amiral Koltchak, aidant à l'entraînement et à l'équipement de son armée russe-blanche antisoviétique.

Avec ces Anglais et Français, il y avait 1.500 Italiens. Il y avait environ 8.000 soldats américains sous les ordres du général Graves. Mais de loin, l'année la plus forte en Sibérie était celle des japonais qui nourrissaient la grande ambition de s'emparer de toute la Sibérie en­tièrement à leur profit : le nombre des soldats japonais dépassait 70.000.

En novembre, l'amiral Koltchak avec l'aide des sup­porters anglais et français, se proclama dictateur de la. Sibérie. L'amiral, petit homme nerveux qu'un de ses collègues, a décrit comme étant « un enfant malade , certainement neurasthénique... toujours sous l'influence de quelqu'un», établit son quartier général à Omsk et se donna le titre de Régent suprême de Russie. Annonçant que Koltchak était le « Washington russe », l'ancien ministre du tzar, Sazonov, devint bientôt son représentant officiel à Paris. On entonnait des concerts de louanges de l'amiral à Paris et à Londres. Sir Samuel Hoare répéta qu'à son avis Koltchak était « un gentleman ». Winston Churchill dit de lui qu'il était un' « honnête, intelligent et incorruptible patriote,». Le New-York Times voyait en lui « un homme fort et honnête », dont le « gouver­nement était stable et à peu près représentatif ».

Le régime de Koltchak reçut généreusement des Alliés, et particulièrement des Anglais, des armes, du matériel de guerre et de l'argent. «Nous avons envoyé en Sibérie raconta: fièrement le général Knox, des centaines de milliers de fusils, des centaines de millions de cartouches, des centaines de milliers d'uniformes. et de cartouchières, etc. Toutes les balles qui ont été tirées cette année sur les Bolchéviks par les soldats russes ont été fabriquées en Grande-Bretagne, par des ouvriers britanniques, avec des matières premières britanniques et transportées à Vladivostock sur des bateaux britanniques ». On chantait alors en Sibérie :

Uniformes anglais,

Epaulettes françaises,

Tabac du japon,

Koltchak mène la danse.

Le général Graves ne partageait pas l'enthousiasme des Alliés pour le régime de l'amiral Koltchak. Tous les jours, son service de renseignements lui apportait de nou­velles preuves du règne de terreur que Koltchak avait institué. Il y avait 100.000 hommes dans l'armée de l'amiral, et des milliers d'autres étaient recrutés sous peine de mort. Les prisons et les camps de concentration étaient pleins à craquer. Des milliers de Russes qui avaient eu la témérité de s'opposer au nouveau dictateur avaient été pendus aux poteaux télégraphiques et aux arbres le long de la voie du transsibérien. Un plus grand nombre encore étaient enterrés dans des fosses communes qu'ils avaient dû creuser eux-mêmes avant que les bourreaux de Koltchak ne les fauchent à la mitrailleuse. Les enlève­ments, les assassinats, le pillage étaient la règle du jeu.

Un des adjoints principaux de Koltchak, un ancien officier tzariste devenu le général Rozanov donna à ses troupes les instructions suivantes :
1° En occupant les villages précédemment occupés par les bandits (partisans soviétiques) insister pour mettre la main sur les chefs du mouvement, et si vous ne pou­vez pas l'obtenir et que vous ayez des preuves suffi­santes de la présence de ces chefs, fusillez alors un -homme sur dix de la population.

2° Si, lorsqu'un détachement traverse une ville, la population ne donne pas de renseignements, alors qu'elle est' censée en posséder, sur la présence de l'ennemi, im­poser à tous, sans distinction, une contribution monétaire,

3. Les villages dont la population s'oppose par les armes au passage de nos troupes seront brûlés et tous les adultes mâles fusillés ; les propriétés, les maisons, les voitures seront confisquées pour les besoins de l'armée.

Parlant de l'officier qui avait donné ces ordres, le géné­ral Knox dit au général Graves : « Rozanov est un sacré lascar ! ».

En même temps que les troupes de Koltchak, des bandes de terroristes payées par les japonais, ravageaient la campagne. Leurs principaux chefs étaient l'ataman Semyonov et Kalmikov.

Le colonel Morrow, commandant les troupes américaines, du secteur transbaïkal, rapporta que dans un vil­lage occupé par les hommes de Semyonov, tous les hommes, les femmes et les enfants avaient été assassinés. La plupart des habitants, a-t-il dit, ont été abattu «comme des lapins» alors qu'ils s'enfuyaient de leurs maisons. Les hommes furent brûlés vifs.

«Les hommes de Semyonov et de Kalmikov, selon le général Graves, sous la protection des troupes japonaises, parcouraient le pays comme des animaux sauvages, tuant, pillant la population. Si on s'inquiétait de ces meurtres brutaux, on répondait que les assassinés étaient des Bolcheviks et cette explication apparemment satisfaisait le monde ».

Le général Graves exprima ouvertement son horreur des atrocités qui étaient commises par les unités antisovié­tiques en Sibérie. Son attitude souleva une grande hosti­lité parmi les chefs russes blancs, anglais, français et japonais.

Morris, l'ambassadeur des Etats-Unis au japon, qui faisait un voyage en Sibérie, vint dire au général Graves que le Département d'Etat Iui avait télégraphié que la politique américaine en Sibérie exigeait qu'on soutint Koltchak : « Maintenant, général, dit Morris, il vous faudra soutenir Koltchak ».

Graves répliqua qu'il n'avait reçu aucun ordre du ministère de la Guerre, lui enjoignant de soutenir Koltchak

- C'est le Département d'Etat et non le ministère de la guerre, qui commande, dit Morris.

- Ce n'est pas le Département d'Etat qui me com­mande, répondit Graves.
Les agents de Koltchak « lancèrent une campagne de propagande » contre la réputation de Graves et pour obte­nir son rappel de Sibérie. Des mensonges et dés rumeurs circulèrent généreusement, dans lesquels on disait que le général était devenu bolchévik et comment ses soldats aidaient les « communistes ». La plus grande partie de cette campagne était de caractère antisémite. Dans un document typique de ce genre on lisait : « Les soldats américains sont infectés de bolchevisme: La plupart d'entre eux sont des juifs des quartiers de l'est de New-York, constamment en état d'émeute ».

Le colonel John Ward, un membre du parlement bri­tannique qui était un des conseillers politiques de Kolt­chak, déclara publiquement que lorsqu'il avait rendu visite au quartier général du corps expéditionnaire amé­ricain, il avait remarqué que «sur 60 des officiers de liaison et interprètes, plus de 50 étaient des juifs russes ».

Même certains compatriotes du général Graves aidè­rent à répandre cette propagande. « Le consul américain à Vladivostock, a révélé le général Graves, câblait tous les jours au Département d'Etat, sans commentaires, les calomnies, les mensonges et les grossièretés que. les journaux de Vladivostock imprimaient contre l'armée amé­ricaine. Ces articles et les critiques du corps expédition­naire américain aux Etats-Unis tournaient autour de l'accusation que l'on portait sur nous d'être des Bolchéviks. Cette accusation pourtant ne saurait avoir été basée sur aucun acte des troupes américaines.. mais c'était la même que celle que portaient les amis de Koltchak, y compris le consul général Morris, contre quiconque en Sibérie n'aidait pas Koltchak ».

Quand la campagne de calomnies eut atteint son comble, un messager particulier se présenta au quartier général du général Graves de la part du général Ivanov­ Rinov, commandant des forces de Koltchak en Sibérie orientale. Ce messager dit au général Graves que s'il voulait verser une contribution mensuelle de 20.000 dollars à l'armée de Koltchak, le général Ivanov Rinov s'arran­gerait pour que la campagne contre Graves et ses troupes cessât.

Le général Ivanov Rinov était un des plus sauvages et des plus sadiques des adjoints de Koltchak. Ses soldats massacraient toute la population mâle des villages de la Sibérie orientale soupçonnés d'avoir donné asile à des « Bolchéviks ». Ils pratiquaient communément le rapt des femmes qu'ils fouettaient avec des verges. Ils assassinaient les vieillards, les femmes, les enfants.

Un jeune officier américain qu'on avait envoyé en­quêter sur les atrocités commises par Ivanov Rinov, avait été si ému par ce qu'il avait vu qu'après avoir terminé son rapport au général Graves, il s'écria : « Au nom de Dieu, mon général, ne me renvoyez jamais faire une autre expédition de ce genre ! J'ai été bien près d'enlever mon uniforme pour me mettre avec ces pauvres gens et les aider de mon mieux ! ».

Quand le général. Ivanov Rinov fut menacé par un sou­lèvement populaire. Sir Charles Eliot, le haut-commis­saire britannique, vint en hâte trouver le général Graves pour lui dire ses craintes quant à la sécurité du général.

- Pour ce qui est de moi, dit en souriant le général Graves à Sir Charles, la population peut amener Ivanov Rinov devant le quartier général américain et le pendre à ce poteau télégraphique jusqu'à ce que mort s'ensuive, ni moi, ni aucun Américain ne lèvera le petit doigt !

Pendant que s'étendait la guerre civile et l'intervention en Sibérie et en Russie soviétique, des événements sen­sationnels avaient lieu en Europe. Le 9 novembre 1918, des marins allemands se révoltaient à Kiel, tuaient leurs officiers et hissaient le drapeau rouge. Des démonstrations monstres en faveur de la paix se produisaient en Alle­magne. Sur le front occidental, les soldats alliés et alle­mands fraternisaient. Le Haut-Commandement allemand sollicitait un armistice. L'empereur Guillaume II fuyait en Hollande, rendant son épée impériale à un jeune garde­ frontière hollandais étonné.

Le 11 novembre, l'armistice était signé.

La première guerre mondiale était terminée.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Le matériel qui a servi de base au récit de l'expédi­tion américaine -en Sibérie est le livre du général GRAVES,

American Siberian Adventure (1918-1920) (L'aventure américaine en Sibérie). Aucun autre ouvrage ne donne un tableau plus vivant de cette phase de la guerre d'inter­vention contre l'U.R.S.S. La préface de ce livre, due à l'ancien ministre de la Guerre Newtckn Baker, est d'un intérêt considérable. On trouvera des documents complémentaires sur l'expédition en Sibérie dans Papers relating to the Foreign Relations of the U.S., 1918;

DAVIS FRANCIS, Russia from the American Embassy ;

LANSING's Papers (1914-1920);

GEORGE STEWAR T , The White Armies of Russia. (Les armées blanches de Russie).

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