Livre premier révolution et contre-révolution








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CHAPITRE V


LA PAIX ET LA GUERRE

1. Paix à l'ouest.



La première guerre mondiale s'était terminée soudai­nement. Comme l'a dit un officier allemand, le capitaine Ernest Toehm : «La paix éclata ». On formait des soviets à Berlin, à Hambourg et en Bavière. Des démons­trations ouvrières en faveur de la paix et de la démocratie se produisaient à Paris, Londres et Rome. La Révolution s'emparait de la Hongrie. Dans les Balkans, le mécontentement des paysans bouillonnait. Après les 'quatre' ter­ribles années de la guerre, des vœux passionnés étaient sur toutes les lèvres : No more war! Nie wieder Krieg! Jamais plus de guerre ! Never again !

Lloyd George devait dire à la Conférence de. la paix de Paris, dans son mémorandum confidentiel de mars 1919: « Toute l'Europe est pleine de l'esprit de la Révo­lution. Il y a un profond sentiment non seulement de mécontentement, mais de colère et de révolte parmi les travailleurs contre les conditions d'avant guerre. L'ordre existant tout entier, sous ses aspects politique, social et économique, est mis en question par les masses populaires d'un bout de l'Europe à l'autre ».

Deux noms résumaient les aspirations des masses et les craintes des minorités : Lénine et Wilson. A l'est, la Révolution de Lénine avait balayé le tzarisme et ouvert une nouvelle ère aux millions d'opprimés de la vieille Russie impériale. A l'ouest, les 14 points sèchement formulés de Wilson avait soulevé un ferment d'espérance et d'attente démocratique.

Quand le président des Etats-Unis avait débarqué sur le sol imbibé de sang de l'Europe en décembre 1918, des foules heureuses se précipitèrent pour lui baiser les mains et semer des fleurs sous ses pas. Le président des Etats-­Unis était salué par les peuples du vieux monde comme le « roi de l'Humanité », le « sauveur », le « prince de la paix ». Il pensait que le grand et maigre professeur de Princeton était le messie venu pour annoncer un nouvel âge.

Des millions d'hommes étaient morts au combat, vingt millions étaient blessés ou estropiés ; treize millions de civils étaient morts de faim et de misère, d'autres millions erraient dénués de tout, sans foyer dans les ruines fumantes de l'Europe. Mais maintenant enfin la guerre était finie et le monde attendait des paroles de paix.

« Ma conception de la Société des Nations consiste en ceci, qu'elle devra agir comme la force morale organisée des hommes dans le monde entier », disait Wilson14.

Au début de janvier 1909, les quatre Grands, Wilson, Lloyd Georges, Clémenceau et Orlando, s'asseyaient dans une des salles de conférence du Quai d'Orsay, à Paris. pour discuter de la paix mondiale.
Mais un sixième du globe n'était pas représenté à la Conférence de la paix.

Pendant même que les « faiseurs de paix » parlaient, des dizaines de milliers de soldats alliés étaient en train de soutenir une guerre sanglante, non déclarée contre la Russie soviétique. Côte à côte avec les armées blanches contre-révolutionnaires commandées par Koltchak et Dé­nikine, les armées alliées combattaient la jeune Armée Rouge sur un immense front s'étendant des régions arctiques désertes à la mer Noire, et des champs de blé de l'Ukraine aux 'montagnes et aux steppes de Sibérie.

En ce printemps dé 1919, une violente et fantastique campagne de propagande antisoviétique se déployait en Europe et en Amérique. Le London Darily Telegraph publiait le récit d'un « régime de terreur » à Odessa, accompagné d'une « semaine d'amour libre ». Le New York Sun mettait en manchette : « Des soldats américains blessés et mutilés à coup de hache par les Rouges ». Le New York Times écrivait: « La Russie sous la domi­nation des Rouges... un gigantesque asile d'aliénés... Des victimes ayant pu s'échapper disent que les fous en délire rôdent dans les rues de Moscou... Des cadavres disputés aux chiens... », etc. La presse du monde entier, celle des Alliés comme celle de l'Allemagne, publiaient de « documents authentiques », montrant qu'en Russie « des jeunes femmes et de jeunes filles de la bourgeoisie étaient « livrées sur ordre aux casernes... pour les besoins des régiments d'artillerie ! ».

Les reportages objectifs sur le véritable état de la Russie, qu'ils provinssent de journalistes, d'agents secrets, de diplomates ou même de généraux comme Judson et Graves, étaient censurés ou ignorés. Quiconque osait poser une question sur cette campagne antisoviétique était auto­matiquement' dénoncé comme un « Bolchévik ».

Deux mois à peine après l'armistice, les chefs alliés semblaient déjà avoir oublié le but pour lequel on s'était battu. La « menace du bolchévisme » balayait toute autre considération. Elle dominait la Conférence de la paix à Paris.
Le maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées, se rendit à une séance secrète de la Conférence de la paix pour demander que la question de l'Allemagne soit rapidement réglée, afin de permettre aux Alliés de lancer leurs ressources combinées contre la Russie sovié­tique.. Le maréchal français plaidait la. cause de l'ennemi mortel de la France, l'Allemagne..,

« On connaît bien la situation difficile dans laquelle se trouve présentement le gouvernement allemand » dit Foch. « A Mannheim, à Carlsruhe, à Baden et à Düsseldorf, le mouvement soviétique s'étend rapidement. Dans les circonstances actuelles, l'Allemagne acceptera donc toutes les conditions que lui imposeront les Alliés. Le gouvernement allemand ne demande que la paix. C'est la seule chose qui donnera satisfaction à la population et permettra au gouvernement de maîtriser la situation ».

Pour abattre la Révolution allemande, on permit au Haut-Commandement allemand de conserver une armée de 100.000 hommes, ainsi que ce qu'on appelait « la Reichs­wehr noire », composée des soldats les mieux exercés et mieux éduqués de l'Allemagne. En outre, on l'autorisa à subventionner "des ligues nationalistes secrètes et des organisations terroristes qui intimidaient, torturaient et assassinaient les démocrates allemands insurgés. Tout ceci fut fait au nom de la « Protection de !'Allemagne contre le bolchévisme15,

Le général Hoffmann, l'ancien commandant des armées allemandes sur le front occidental, le « héros » de Brest-­Litovsk, proposa à son récent ennemi, le maréchal Foch, le plan d'une offensive de l'armée allemande sur Moscou afin d'anéantir le bolchévisme « à sa source ». Foch ap­prouva ce plan, mais estima que c'était à l'armée française et non à l'allemande de diriger cette offensive. Foch vou­lait mobiliser contre la Russie soviétique toute l'Europe orientale.

« En Russie, actuellement, le bolchévisme et l'anarchie complète règnent, dit Foch à la Conférence de la paix. Mon plan serait de régler toutes les questions importantes du front occidental afin de permettre aux Alliés d'utiliser les ressources devenues ainsi disponibles pour résoudre la question orientale... Les troupes polonaises seraient, tout à fait capables de faire face aux Russes, à condition qu'elles soient renforcées par la fourniture de matériel et d'engins de guerre modernes. Il faut des effectifs importants que l'on pourra obtenir en mobilisant les Fin­landais, les Polonais, les Tchèques, les Roumains et les Grecs, aussi bien que les éléments russes pro-alliés qui existent encore. Si on fait tout cela, 19l9, verra la fin du bolchevisme ! ».

Wilson voulait qu'on se comportât loyalement envers la Russie. Le président des Etats-Unis reconnaissait l'absur­dité de parler de la paix mondiale, quand un sixième du globe était exclu de la conversation. Aussi pressa-t-il la Conférence de la paix d'inviter des délégués sovié­tiques à venir s'asseoir aux côtés dés Alliés pour essayer d'arriver à une compréhension mutuelle pacifique. Encore et encore, Wilson revint sur cette idée, en s'efforçant de chasser le spectre du bolchévisme de l'esprit des « fai­seurs de paix ».

« A travers le monde il y a un sentiment de révolte contre les grands intérêts investis qui influencent le monde dans les sphères économiques et politiques », avertit Wil­son à l'une des séances secrètes de Paris du Conseil des Dix. « Le moyen d'échapper à cette domination réside, à mon avis, dans une discussion, constante et une marche lente vers les réformes, mais le monde dans son ensemble est impatient. Il y a des hommes aux Etats-Unis du meil­leur caractère, quand ce n'est pas du meilleur jugement, qui éprouve de la sympathie pour le bolchévisme, parce qu'il leur apparaît être ce régime qui donne sa chance à l'homme qu'ils désirent eux-mêmes ».

Mais Wilson était entouré d'hommes déterminés à tout prix à préserver le statu quo. Lié par des traités impé­rialistes secrets et des pactes commerciaux, ces hommes cherchaient à jouer, à déjouer, à trahir Wilson à chaque pas. Il y eut des moments où Wilson se révolta et menaça de s'adresser au peuple par dessus la tête des politiciens et des militaristes.

Wilson avait projeté de prononcer un discours sensa­tionnel du balcon du Palais de Venise à Rome, de ce même balcon où deux ans plus tard, Mussolini devait haranguer ses Chemises noires. Les monarchistes italiens, craignant l'effet des paroles de Wilson sur le peuple de Rome, empêchèrent la foule de se rendre sur la place et firent échouer la manifestation en disant qu'il était ins­piré par les « Bolchéviks ». La même chose se produisit à Paris, où Wilson attendit toute une matinée à la fenêtre de son hôte espérant pouvoir prononcer un discours au ouvriers parisiens. Il ne savais pas que la police française et l'armée avait été appelées pour empêcher les ouvriers d'arriver jusqu'à son hôtel...

Quel que fut l'endroit où Wilson se rendait en Europe, il était entouré d'agents secrets et de propagandistes; dans son dos, des intrigues sans fin se nouaient.

Chacune des puissances alliées avait organisé son propre appareil d'espionnage à la Conférence de la paix. Au 4 de la place de la Concorde, à Paris, l'Intelligence Service militaire des Etats-Unis installa une section spé­ciale du Code, où des officiers hautement qualifiés et des employés 'soigneusement choisis travaillaient nuit et jour à intercepter et déchiffrer les messages secrets des (autres puissances. Ce service du Code était dirigé par le major Herbert Yardley, qui a révélé plus tard dans son livre The American Black Chamber (la Chambre noire américaine) comment des rapports de témoins oculaires américains en Europe, décrivaient le véritable état des affaires, étaient délibérément soustraits aux yeux de Wilson, dans les oreilles de qui on cornait sans cesse une propagande anti-bolchévique absurde et fantastique.

Fréquemment, le major Yardley interceptait et déchif­frait des messages concernant des complots pour saboter la politique de Wilson. Une fois, même, il déchiffra un message d'un caractère encore plus sinistre.

« ... Le lecteur pourra, apprécier le choc que je reçus lorsque je déchiffrai un télégramme qui nous informait d'un complot de l'Entente pour assassiner le président Wilson, soit en lui administrant un poison lent, soit en lui faisant attraper une grippe pernicieuse. Notre informateur, en qui nous avions la plus grande confiance, demandait aux autorités d'avertir le président. Je n'ai aucun moyen de savoir si ce. complot était véridique en fait, et s'il l'était, s'il a réussi. Mais ce qui est indéniable, c'est que les pre­miers signes de maladie `du président Wilson se manifes­tèrent à Paris et qu'il devait mourir bientôt d'une maladie de langueur ».

2. A la Conférence de la paix.


Aux premières sessions de la Conférence de la paix, le président Wilson trouva un allié imprévu dans son combat en faveur d'une attitude correcte envers la Russie. Le premier ministre de la Grande-Bretagne. Lloyd George, vint à l'aide de Wilson en déclenchant des attaques acé­rées contre les plans antisoviétiques de Foch et du prési­dent du Conseil français Clémenceau.

«Les Allemands, déclara Lloyd George, aux temps où ils avaient besoin de chaque homme disponible pour soutenir leurs offensives sur le front occidental, durent garder environ un million d'hommes dans les quelques provinces russes qu'ils occupaient et qui ne constituaient qu'une étroite bande de territoire. Et même un plus grand nombre aux temps où le bolclévisme était faible et chao­tique. Maintenant il est fort et dispose d'une formidable armée. Y a-t-il une seule des puissances alliées occiden­tales qui veuille envoyer un millions d'hommes en Russie ? Si je proposais d'envoyer en Russie six mille soldats anglais de plus dans ce but, l'armée se mutinerait ! Ceci s'applique également aux troupes américaines en Sibérie ; aussi bien qu' aux Canadiens et aux Français. L'idée d'abattre le bolchévisme par des moyens militaires est une pure folie. Même en admettant qu'on y réussisse, qui occuperait la Russie? »

A la différence de Wilson, le premier ministre anglais n'était pas mû par des considérations- idéalistes. Il redou­tait la révolution en Europe et en Asie ; mais ce vieux politicien, ce « renard » gallois était très sensible à l'hu­meur populaire de Grande-Bretagne, qui était formelle­ment opposée au développement de l'intervention en Russie. Il avait encore une autre puissante raison pour s'opposer aux plans du maréchal Foch. Sir Henry Wilson, chef d'état-major britannique dans un récent rapport secret au cabinet de guerre, avait souligné que « la seule politique pour l'Angleterre était de retirer ses troupes d'Europe et de Russie et de concentrer toutes ses forces sur ses points névralgiques futurs : l'Angleterre, l'Irlande, I'Egypte, les Indes ». Lloyd George craignait que Foch et Clémenceau n'essayassent d'établir l'hégémonie de la France en Russie tan-dis que la Grande-Bretagne serait occupée ailleurs.

Ainsi l'astucieux premier ministre anglais, croyant qu'il pourrait obtenir ce qu'il voulait en évacuant seulement la Russie pendant un certain temps, soutint le président des Etats-Unis qui demandait qu'on eut envers les Bolchéviks une attitude correcte. Aux sessions secrètes de la Confé­rence de la paix, Lloyd George ne mâcha pas ses mots :

« Les paysans russes ont accepté le bolchévisme pour la même raison que les paysans français ont accepté la Révo­lution française, à savoir qu'on leur a donné la terre. Le Gouvernement bolchévik est le gouvernement de fait. Nous avons reconnu autrefois le gouvernement impérial, bien qu'à l'époque, nous savions qu'il était complètement pourri. Nous avions raison parce qu'il était le gouverne­ment de fait... ; mais nous refusons de reconnaître les Bolchéviks ! Dire que nous devrions supprimer nous-mêmes les représentants d'un grand peuple est contraire à tous les principes pour lesquels nous avons combattu ».

Le président Wilson déclara qu'il ne voyait pas com­ment quelqu'un pourrait contredire ce que Lloyd George venait d'exposer; et il proposa de convoquer une confé­rence spéciale dans l'île de Prinkipo, ou dans tout autre endroit « d'accès convenable » pour examiner les possi­bilités de paix avec la Russie. Dans l'intérêt de l'impar­tialité, des délégués du Gouvernement soviétique et des groupes blancs antisoviétiques devraient être invités..

Le « Tigre », le premier ministre français Clémenceau, porte-parole des porteurs français des emprunts russes et de l'état-major général, se dressa pour répondre au nom des partisans de l'intervention. Clémenceau savait que la politique subtile de Lloyd George n'aurait pas l'appui des milieux dirigeants anglais et que les militaires et le Service secret anglais participaient déjà à la guerre anti­soviétique. En même temps Clémenceau se rendit compte qu'il fallait, pour convaincre Wilson, démolir les argu­ments de Lloyd George en utilisant avec force la menace du bolchévisme.

« En principe, commença Clémenceau, je ne suis pas partisan de conversations avec les Bolchéviks, non parce que ce sont des criminels, mais parce que nous les élèverions à notre niveau en disant qu'ils mé­ritent de discuter avec nous.. » . Le Premier anglais et le président des Etats-Unis, si l'on permettait au premier ministre français de parler ainsi, adoptaient une attitude trop académique et trop doctrinaire dans -la question du bol­chévisme... « Le danger bolchévik est très grand à l'heure présente, le bolchévisme s'étend. Il a gagné les provinces baltes et la Pologne ; et ce matin nous avons reçu de très mauvaises nouvelles, car il s'étend à Budapest et Vienne. L'Italie aussi est en danger : le danger est pro­bablement plus grand là qu'en France. Si le bolchévisme après s'être étendu à l'Allemagne devait traverser l'Au­triche et la Hongrie et gagner l'Italie, l'Europe aurait a faire face à un très grand danger. C'est pourquoi il faut faire quelque chose contre le bolchévisme ! ».

Clémenceau ne se reposait pas seulement sur son élo­quence. Il demanda la permission de faire venir des « té­moins qualifiés en matière de bolchévisme. Le premier était l'ambassadeur Noulens, qui avait été l'ami de l'am­bassadeur Francis à Pétrograd et l'animateur des intrigues antisoviétiques dans le corps diplomatique. Noulens fut présenté à Lloyd George et à Wilson.

« Je me limiterai à des faits » dit l'ambassadeur, et, immédiatement, il se mit à débiter un effrayant chape­let d' « atrocités bolchéviques » :

- Non seulement, des hommes, mais des femmes ont été fusillées. Partout des atrocités : noyades, nez et lan­gues coupés, mutilations, enterrements vivants, exécutions publiques, enlèvements, pillage.

Noulens répétait les racontars excités des diplomates antisoviétiques et des émigrés tzaristes :

Une bande de tortionnaires professionnels occupe maintenant la forteresse Pierre et Paul... L'Armée Rouge est plus une cohue qu'une armée... Et puis, il y a l'affaire du capitaine Cromie, l'attaché naval britannique, qui fut tué dans la défense de l'ambassade d'Angleterre. et dont le corps fut exposé pendant trois jours à une fenêtre de l'ambassade ! La terreur, l'assassinat collectif, la dégéné­rescence, la corruption, un mépris total des Alliés, tels étaient les traits distinctifs du régime des Soviets.. Enfin, je désire souligner que le gouvernement bolchévik est résolument impérialiste. IL a l'intention de conquérir le monde et ne fera la paix avec aucun gouvernement.

Mais en dépit des efforts de Noulens, le président des Etats-Unis ne fut pas grandement impressionné. Quelques jours auparavant, un agent spécial américain W. H Buc­kler ; à la demande de Wilson, avait eu un entretien confi­dentiel avec un membre du Gouvernement soviétique, Maxime Litvinov. Dans un rapport en date du 18 janvier 1919, Buckler informait Wilson que « Litvinov avait déclaré que le Gouvernement soviétique désirait ardem­ment une paix permanente... Ils ont en horreur les prépa­ratifs militaires et les campagnes onéreuses auxquels ils sont contraints après quatre années d'une guerre épuisante, et désirent s'assurer que les Etats-Unis et les Alliés dési­rent la paix. Si tel est le cas, la paix peut être facilement négociée, car, selon Litvinov, le gouvernement soviétique est disposé à des compromis sur tous les points, y compris la protect,ion des entreprises étrangères existantes, l'accord de nouvelles concessions en Russie et la reconnaissance des dettes russes à l'étranger.. L’attitude conciliante du Gouvernement soviétique est indubitable. Dans la me­sure où la Société des Nations peut empêcher la guerre sans encourager la réaction, elle peut compter sur l'appui du Gouvernement soviétique ».

Buckler ajoutait que parmi les Bolchéviks il y avait certains éléments qui étaient fortement opposées à la po­litique de paix du Gouvernement soviétique. Ces éléments de l'opposition «espéraient que l'intervention alliée serait plus active» et, prévenait Buckler, «conti­nuer l'intervention, c'est faire le jeu de ces extrémistes ».

Le plan de paix de Wilson, soutenu par Lloyd George, semblait près de triompher malgré Foch et Clémenceau. Wilson rédigea une note dans le sens de sa proposition et il l'envoya au Gouvernement soviétique et aux divers groupes russes-blancs. Le Gouvernement soviétique ac­cepta rapidement le plan de Wilson et se disposa à envoyer des délégués à Prinkipo. Mais, comme Winston Churchill l'a dit plus tard, « le moment n'était pas propice » pour la paix en Russie. La majorité des dirigeants alliés était convaincue que le régime des Soviets serait bientôt ren­versé. Sur le conseil secret de leurs supporters alliés, les groupes blancs refusèrent de se rencontrer à Prinkipo avec les délégués soviétiques.

L'atmosphère de la Conférence de la paix changea. Lloyd George, comprenant qu'il n'allait nulle part, retourna soudainement à Londres. Et à sa place, Churchill, le juvénile ministre de la Guerre et de l'aviation britan­nique, se hâta de venir à Paris apportez son concours aux extrémistes antibolchéviks16.

Le 14 février 1919 était la veille du départ du pré­sident Wilson pour l'Amérique, où il devait combattre le bloc isolationniste au Congrès, dirigé par le sénateur Lodge qui avait miné tous ses efforts pour créer un système de coopération et de sécurité mondiales. Wilson se rendait compte de son échec en Europe et craignait d'échouer aussi en Amérique. Il était déçu, fatigué et profondé­ment découragé.

Winston Churchill fut présenté au président Wilson par le Ministre des Affaires étrangères anglais, A.J. Bal­four qui annonça que le ministre de la Guerre était venu à Paris pour exposer la position du gouvernement anglais sur la question russe. Churchill se lança immédiatement dans une attaque contre le plan de paix de Prinkipo.

« Il y a eu hier une réunion ministérielle à Londres, dit-il, au cours de laquelle s'est manifesté une grande anxiété au sujet de la situation en Russie... Si les Bol­chéviks seuls assistent à la conférence de Prinkipo, on pense qu'il n'en résultera que peu de bien. Il faut consi­dérer le côté militaire de la question. La Grande-Bretagne a des soldats en Russie qui meurent dans la lutte ».

Wilson répondit : « Puisque M. Churchill est venu spécialement de Londres pour me voir avant mon départ, je pense devoir exprimer mon opinion personnelle sur cette affaire. Au milieu de toutes les incertitudes concernant a Russie, j'ai toutefois une opinion très claire sur deux points. Le premier est que les troupes des puissances alliées et associées ne font rien de bien en Russie. Elles ne savent pas pourquoi ou pour qui elles se battent. Elles ne soutiennent pas un effort valable de rétablir l'ordre en Russie. Elles soutiennent des mouvements locaux, comme, par exemple, celui des cosaques qui ne saurait dépasser le cadre de leur région. J'en conclus donc que les puis­sances alliées et associées devraient retirer leurs troupes de tous les secteurs du territoire russe. Le deuxième point est relatif à Prinkipo. Ce que nous recherchons, ce n'est pas un rapprochement, mais des renseignements clairs. Les rapports que nous recevons de Russie de diverses sources, officielles ou non, sont si contradictoires qu'il est impos­sible de se former un tableau cohérent de l'état de ce pays. On pourrait obtenir quelques lumières sur la situation en rencontrant des délégués russes ».

Lorsque le président des Etats-Unis eut fini de parler, Churchill répondit

- Le retrait total de toutes les troupes alliées est une politique logique et claire, mais il aurait pour con­séquence la destruction de toutes les armées non-bolché­viques en Russie. Elles totalisent présentement environ 500.000 hommes, et bien que leur qualité ne soit pas des meilleures, leurs effectifs s'accroissent néanmoins. Une telle politique équivaudrait à retirer l'axe de la machine. Il n'y aurait plus désormais de résistance armée aux Bol­chéviks en Russie et un interminable avenir de violence et de misère serait tout ce qui demeurerait pour l'ensemble de la Russie.

- Mais dans quelques régions, ces troupes et ce maté­riel soutiennent certainement des réactionnaires, objecta Wilson. Par conséquent, si on demande aux Alliés ce qu'ils font en Russie, ils devront reconnaître qu'ils n'en savent rien !

Churchill écouta poliment.

- Je voudrais savoir, dit-il, si le Conseil. approuvera le soutien des forces antibolchéviques en Russie, si la conférence de Prinkipo fait échec ?

Découragé, malade abandonné par Lloyd George, Wilson comprit qu'il était isolé au milieu d'un groupe d'hommes décidés à agir comme il leur plairait.

- J'ai expliqué au Conseil comment j agirais si j’étais seul, dit le président des Etats-Unis. Je m'en remets au sort pour le reste.

Wilson retourna aux Etats-Unis pour entreprendre son tragique combat perdu d'avance, contre la réaction amé­ricaine.17

Le secrétaire d'Etat Lansing prit sa place à la Confé­rence de la paix et le ton des discussions subit un chan­gement notable. Les représentants des Alliés ne senti­rent plus désormais le besoin de cacher leurs intentions.

Clémenceau recommanda sans détours que la Confé­rence de la paix « devait résoudre set difficultés aussi discrètement et aussi simplement que possible ». La question de Prinkipo devait être complètement enterrée, et on n'en fit plus jamais mention. «Les Alliés ont été entraînés dans cette histoire de Prinkipo, dit-il, et main­tenant ils s'emploient à en sortir ».

Le ministre britannique des Affaires étrangères, Bal­four, appuya sur les commentaires de Clémenceau. «Il est indispensable,, déclara-t-il, de prendre des dispositions pour mettre les -Bolchéviks dans leur tort, non seule­ment devant l'opinion publique, mais devant ceux qui soutiennent que le bolchévisme est. une forme de démo­cratie quelque peu égarée, mais qui contient une bonne partie de bons éléments».

Sur quoi, la Conférence décida de consacrer une dis­cussion approfondie aux moyens les plus efficaces d'aider les armées russes-blanches contre le Gouvernement sovié­tique.

Churchill qui avait remplacé Lloyd George à la table de la Conférence proposa d'instituer immédiatement un Conseil suprême interallié pour les affaires russes avec des départements politique, économique et militaire. Le département militaire devait « se mettre de suite au tra­vail » pour mettre au point tous les détails d'un vaste programme d intervention armée.

3. La mission Golovine.


Churchill devenant le commandant en chef reconnu mais non officiel des armées antisoviétiques, le centre se déplaça à Londres où, pendant ce printemps et cet été, des émissaires spéciaux russes-blancs se succédèrent dans les bureaux du gouvernement britannique, à Whitehall. C'étaient des représentants de l'amiral Koltchak, du gé­néral Dénikine et d'autres chefs russes-blancs, et ils venaient pour prendre les dispositions finales d'une offen­sive définitive contre les Soviets. Leurs négociations par­ticulièrement secrètes se faisaient surtout avec Churchill et Sir Samuel Hoare. Churchill, en qualité de ministre de la Guerre, se chargeait d'équiper les armées russes­-blanches avec du matériel pris sur les excédents des stocks de guerre anglais. Hoare ,supervisait ces intrigues diplo­matiques compliquées…Parmi ces délégués russes-blancs, il y avait des « dé­mocrates russes n, comme le célèbre terroriste socialiste­-révolutionnaire Boris Savinkov, ainsi que le prince tzariste Lvov et Serge Sazonov, ancien ministre des Affaires étrangère du tzar, qui était le représentant de Koltchak et de Dénikine à Paris. Le 27 mai 1919, le Times de Londres écrivait :

«M. Sazonov a rencontré cette nuit à la Chambre des Communes un certain nombre de mem­bres du Parlement... M. Sazonov en a gardé une impres­sion favorable quant aux perspectives d'un renversement prochain du régime bolchévique et a déclaré que la recon­naissance du gouvernement Koltchak ferait beaucoup pour hâter cet événement. Il a exprimé la profonde gratitude des Russes, non seulement pour l'aide matérielle qui leur a été accordée par la Grande-Bretagne, mais aussi pour les services que la marine britannique leur a rendus en sau­vant un grand nombre de réfugiés».

Le «représentant officiel des armées russes-blanches» auprès du ministère de la Guerre britannique était le lieu­tenant général Golovine. Il était arrivé à Londres au début de ce printemps avec une lettre d'introduction adres­sée personnellement à Winston Churchill. Peu après son arrivée, il conférait avec Sir Samuel Hoare. Parmi les sujets qu'ils discutèrent, il y avait la question du Caucase et en particulier, ses importantes régions pétrolifères de Grozny et de Bakou.

Le 5 mai, accompagné par Hoare, Golovine se rendit pour la première fois au ministère de la Guerre. Sur le conseil de Hoare, l'officier russe était en grand uniforme. Il fut reçu avec une grande cordialité par les officiers an­glais qui écoutèrent avec attention son récit des progrès des diverses armées russes-blanches.

Le même jour, à 5 h. de l'après-midi, Golovine voyait Churchill. Le ministre de la Guerre parla avec colère de l'opposition des libéraux et des travailleurs anglais à l'aide militaire aux armées blanches antisoviétiques. Et il ex­prima l'espoir qu'en dépit de cet obstacle, il pourrait envoyer un corps supplémentaire de 10.000 « volon­taires sur le front du, nord. Il savait qu'il fallait d'ur­gence des renforts dans cette région, par suite de la sérieuse démoralisation qui avait gagné les troupes an­glaises et américaines.

Churchill marqua aussi sa volonté d'aider autant qu'il le 'pourrait le général Dénikine. Quoi qu'il en fut, Déni­kine pouvait compter sur 2500 «volontaires » qui pour­raient servir d'instructeurs militaires et d'experts tech­niques. En ce qui concernait l'aide matérielle immédiate, Churchill dit à Golovine qu'une somme de 4 millions de livres sterling serait allouée aux divers fronts antiso­viétiques et qu'il recevrait les équipements et les armes nécessaires aux 10000 hommes de Youdénitch pour mar­cher sur Pétograd. Des dispositions furent prises pour que 500 officiers tzaristes qui étaient prisonniers de guerre en Allemagne fussent transférés à Arkhangelsk aux frais de l'Angleterre.

« Les résultats de cette entrevue dépassèrent toute mon attente », dit Golovine dans le rapport qu'il soumit â ses chefs à son retour en Russie. « Churchill n'est pas seulement un sympathisant, c'est un ami énergique et actif. La plus grande aide possible nous est assurée. Main­tenant, nous devons montrer aux Anglais que nous sommes prêts à transformer nos paroles en actes » 18.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
Les journaux et périodiques de l'époque offrent une documentation précieuse sur le sentiment public et l'état d'esprit général en Europe et aux Etats-Unis lors du traité de Versailles. Les auteurs ont consulté spécialement le New-York Times, la Nation, la New Republic et le Literary Digest. Le supplément au n° du 4 août 1920 de la New Republic, rédigé par WALTER LIPPMAN et CH.MARTZ, est d'un intérêt particulier. Parmi les autres sources utiles, citons :

GEORGE SELLES, World Panorama, 1918-1935 (Pano­rama mondial) ;

R. BURLINGTON ET ALDENS STEVENS, Victory Without Peace (Victoire sans paix)

The Bullitt Mission to Russia (La mission Bullitt en Russie).

On trouvera une remarquable description des diverses intrigues interalliées à Paris pendant la Conférence de la paix dans HERBERT YARDLEY, The American Black Chamber (La Chambre noire américaine).

Pour les discussions à la Conférence de la paix, les auteurs ont largement utilisé Papers relating to the Foreign Relations of the U.S. : The Paris Peace Conférence, 1919. Vol. HI et IV.

La biographie populaire de Winston Churchill par R. KRAUS, contient des renseignements intéressants sur son rôle à la Conférence.
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