Le cas clinique de la belgique (introduction á la recherche)








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HABITAT 1945-75 ET PROJET TERRITORIAL: UNE ENQUÊTE PROSPECTIVE.

LE CAS CLINIQUE DE LA BELGIQUE (INTRODUCTION Á LA RECHERCHE)




Fin des " trente glorieuses". Modernes et postmodernes face au chaos


En 1968, l'architecte Renaat Braem (1) publie un pamphlet, sous le titre Le pays le plus laid du monde, dans lequel il dénonce, en l'opposant au caractère ordonné des territoires nationaux qui l'entourent, le caractère hétéroclite de la Belgique, qu'il voit comme "une couverture en patchwork assemblée par un fou, composée de dieu sait quelles vieilles loques, et parsemée de bazars entiers de cubes hétéroclites, jetés à terre avec mépris par un géant enragé" (2).

Trois ans plus tard, Geert Bekaert s'empare du flambeau. Il écrit : "nous vivons en Belgique dans une bande dessinée. (…) Dans une bande dessinée, il y a de la vie, il se passe des choses importantes. On ne peut en dire autant de ce qui reste de l'architecture moderne dans les schémas mesquins des grands ensembles et dans les villes et faubourgs nouveaux des pays voisins. (…) La Belgique ne suit pas aussi docilement les points de vue théoriques. (…) si l'architecture a encore un avenir, elle devra partir de situations comme celles de la Belgique pour progresser.(…) La complexité et la contradiction en architecture dont parle Venturi (3), se retrouvent encore partout dans ce pays et cela peut constituer une solide base de départ pour une architecture nouvelle : une architecture qui ne partirait pas d'un principe directeur préétabli, mais du chaos de la vie même." (4)

Braem et Bekaert partagent le verdict. Telle qu'ils la voient, au terme des presque trente ans d'intense activité édilitaire qui ont suivi la Seconde Guerre Mondiale, la Belgique est un chaos.

Ils partagent le verdict, quoique leurs regards se tournent dans deux directions opposées.

Braem est, au cours d'une longue carrière de constructeur (de la fin des années '20 jusqu'au début des années '80), un des protagonistes de l'aventure du logement public au XXème siècle. Son "chaos" est anathème : c'est le verdict d'une génération qui s'est nourrie de l'ambition (5) d'une complète refondation territoriale : d'une refondation capable de substituer purement et simplement aux structures territoriales d'initiative pré-socialiste un territoire définitivement neuf : un territoire supra-national, tout à la fois collectiviste et réconcilié avec cette Nature que l'ordre bourgeois avait, à ses yeux, si détestablement pervertie. Le chaos territorial belge est, pour lui, le résultat le plus clair de l'échec de ce projet.

Bekaert, pour sa part, invite au contraire à se pencher avec curiosité sur le chaos, et à le considérer comme la base la plus réelle à partir de laquelle recommencer à penser le projet de l'architecture, le projet d'une architecture complexe.
40 ans après. De la complexité à la confusion
Qu'en est-il aujourd'hui, quarante ans après, de cette recherche de complexité ?

Les modifications qui ont affecté le territoire de la Belgique au cours de ces quarante dernières années ne semblent pas - c'est un euphémisme - avoir aidé vraiment à approfondir la connaissance de ce territoire. Ces modifications ont, au contraire, contribué surtout à porter à un degré d'affirmation supplémentaire un grand processus de confusion. L'appel au "chaos de la vie même" s'est traduit, bien plus que par la redécouverte et la réélaboration d'un territoire complexe, plutôt par la reprise d'un processus d'homogénéisation, masqué parfois derrière le paravent de légitimité que lui ont fourni, ici, quelques anciennes normes architecturales très approximativement ressuscitées, là-bas, l'ouverture à un expérimentalisme - fut-il stylistique ou "structurel" - sur l'édifice. Le plus souvent, la complexité et la contradiction qui résultent de l'affirmation de ce processus se révèlent surtout étroitement limitées à la généralisation d'une tendance à la singularisation de l'objet (l'objet neuf ou l'objet ancien, peu importe) ainsi qu'à la juxtaposition de ces objets singuliers suivant la règle du strip : une règle de distribution territoriale caractérisée par l'assujettissement direct de l'objet singularisé à l'ordre routier (plug-in), où la complexité se résume finalement à la pure diversité des artifices aptes à assurer l'expression de la singularité de l'objet plugé. Le strip apparaît, à ce point, comme le principe physique directeur de ce processus tendu à l'homogénéisation complète de tout le territoire issu de l'élaboration historique.

En définitive, et probablement aussi contre sa propre attente, Bekaert - par l'appel au "chaos de la vie même" - s'est fait l'avant-courrier d'une nouvelle phase d'homogénéisation de la morphologie du territoire de la Belgique, celle qui devait en associer toutes les structures en un algemeen beschaafd stripverhaal-territorium (6), mais en une bande dessinée qui serait juxtaposition hétéroclite d'autant d'images extraites d'autant d'autres bandes dessinées.

Sous ses apparences socialistes, cette réorientation du processus de modification du territoire de la Belgique s'est appuyée, dans le champ pratique, sur une politique de plus en plus ouvertement néo-libérale, dont le résultat le plus décisif est l'abandon de toute forme véritable de maîtrise publique de l'aménagement du territoire (et donc aussi du logement). Dans le champ théorique, cette réorientation s'est appuyée sur une campagne systématique de dénigrement de toute étude rigoureuse de morphologie territoriale. Les choix qui relèvent de la configuration du territoire aux échelles supra-parcellaires ont été abandonnés à des urbanistes, généralement indifférents à la dimension configurative - c'est-à-dire culturelle - du façonnement territorial. Les architectes se sont repliés à l'intérieur de la parcelle. L'architecture, pour les architectes d'aujourd'hui, est un recueil d'images complètement déterritorialisé (7). La configuration territoriale, dans ses échelles supra-parcellaires, est actuellement la grande absente de la pensée de l'aménagement. Voilà comment le strip s'est imposé, superposant son écriture hégémonique sur un texte que plus personne n'avait appris à lire.
Lire la complexité du territoire

Si nous souhaitons aujourd'hui ne pas nous satisfaire de jugements à l'emporte pièce sur la réalité du territoire de cette Belgique, de ces jugements qui sont peut-être l'expression la plus claire de l'analphabétisme nos prédécesseurs, il est nécessaire, d'abord, que nous réussissions à adopter une attitude, puis à forger des outils qui nous rendent capable de recommencer à lire le territoire, et à le lire dans sa complexité.

Cette complexité ne peut se réduire à la contradiction des faits, de même qu'elle ne peut se résumer en une diversité d'expressions syntaxiques d'échelle individuelle sur fond d'homogénéisation structurelle.

En vue d'une recherche sur l'habitat collectif construit au XXème siècle qui ne laisse pas enfermer dans les seuls délices de l'enquête érudite (éventuellement finalisée au classement de quelques highlights au titre de biens patrimoniaux), mais qui puisse servir la reconstruction d'un projet territorial, nous voudrions ici indiquer quelques pistes, encore toutes à explorer et à mettre à l'épreuve.
Attitude et outils
Le verdict prononcé, au détour des trente glorieuses, par Braem et Bekaert sur la réalité du territoire de la Belgique - que nous avons qualifié de jugement "à l'emporte pièce" - relève - malgré les options théoriques diamétralement opposées - d'une attitude commune : d'une tendance, plus ou moins voulue, plus ou moins assumée, à l'homogénéisation structurelle du territoire. Cette ambition n'est pas particulière à nos deux juges : elle caractérise toute la pensée de l'aménagement depuis la première grande crise de la nation bourgeoise, au début de la deuxième moitié du XIXème siècle. Carlo Aymonino (8) a dénoncé le caractère profondément nostalgique de cette tendance, en particulier dans sa discussion du plan Haussmann pour Paris, un plan dont l'objectif principal, jamais avoué, et derrière toutes sortes de justifications hygiénistes et efficientistes, lui paraît bien être la négation de la condition structurellement hétérogène du territoire national en formation. Dans la réalisation de leur projet puissamment restructurateur, les planificateurs de la nation sont embarrassés par l'immense résultat de toute l'élaboration territoriale d'Ancien Régime. L'urbanisme, comme discipline, naît précisément au milieu du XIXème siècle pour accompagner un processus d'homogénéisation qui s'emploie à nier toute forme de composition entre la structure territoriale de la Nation et celles des anciennes "provinces". Dès cette époque mais encore durant tout le XXème siècle - et ceci en dépit des politesses que lui impose un courant "culturaliste" qui n'en critique cependant pas les présupposés -, l'urbanisme fournit à l'administrateur territorial - qu'il agisse au service d'un pouvoir libéral ou d'un pouvoir socialiste autoritaire - les outils gestionnaires de stratégies toujours structurellement destructrices - qu'elles soient massives ou plus capillaires.

Á cette ambition refondatrice, homogénéisatrice, qui fonde l'urbanisme, nous voulons ici opposer une autre attitude, transformatrice, fondée sur la reconnaissance de l'hétérogénéité du territoire. Cette autre attitude a pour trait caractéristique l'exigence d'une cohabitation distincte, lisible et équilibrée des structures foncières d'appartenance collective, c'est-à-dire des structures territoriales constitutives du territoire. Elle implique la reconnaissance et la réaffirmation des caractères distinctifs de ces structures, mais aussi de leur égale légitimité, de leur pleine actualité et existence, quelle que soit l'ancienneté de leur première initiative. Elle implique l'abandon de la définition évolutionniste courante de l'aménagement du territoire, l'abandon de la croyance en la vertu qu'aurait le projet territorial le plus récent d'anéantir les projets territoriaux d'initiative plus ancienne - quitte à n'en conserver que quelques reliques - le "patrimoine". Elle suppose donc la réinscription des éléments du "patrimoine" à titre d'éléments d'une structure territoriale dont ils sont indissociables et la considération de tout le territoire comme patrimoine. Elle implique, donc, la lecture - et l'écriture - du territoire comme composition sédimentaire de territoires aux architectures distinctes. Elle implique, aussi, logiquement, que "la recherche" en architecture - si obsédée aujourd'hui par l'invention de nouveaux artifices de langage aptes à satisfaire l'appétit d'un insatiable système de la mode - ne trouve sens que comme moment nécessaire de l'identification et de l'approfondissement des procédés, règles, modèles et hypothèses aptes à participer à la reprise de la construction d'un territoire sédimentaire partagé. Cet effort implique un réinvestissement volontaire dans l'étude des territoires d'ancienne initiative (provinciaux, infra-nationaux), dont le haut degré de définition et de lisibilité continue de fonder aujourd'hui des formes d'appartenance collective réelles, comme dans l'étude de territoires d'initiative plus récente (supra-nationaux), dont les structures, fragmentaires, expérimentales, sont aujourd'hui d'habitude confondues aux résultats d'autres scénarios et stratégies plus ou moins socialement déterminés, ou plus ou moins hégémoniques, d'occupation territoriale. Cet effort implique enfin la recherche des moyens théoriques et des conditions pratiques d'une superposition équilibrée de ces constructions territoriales.
Belgique : les trois sédiments territoriaux
L'identification des sédiments territoriaux est, dans l'optique tout à la fois analytique et prospective que nous venons de résumer, de la toute première importance.

La détermination des sédiments territoriaux - donc le nom que nous donnons à chacun de sédiments - ne peut faire l'objet d'une constante expérimentation ludique. Il y a, dans ce travail d'identification des sédiments, un enjeu institutionnel, un enjeu fondateur collectif, au sens le plus ample du terme. La classification que nous proposons ici est le fruit de quinze années de travaux de description menés sur les parties du territoire de la Belgique. Nous ne prétendons pas imposer cette classification. Nous l'adoptons ici néanmoins, surtout parce que nous voyons qu'elle rend assez bien compte de la réalité configurative du territoire à l'étude, celui de la Belgique.

Pour décrire le territoire de la Belgique, nous adoptons une structuration à trois sédiments principaux, qui correspondent à trois niveaux d'appartenance collective consacrée :

- sédiment 1 : un sédiment infra-national, d'initiative féodale, structuré aujourd'hui en provinces et communes

- sédiment 2 : un sédiment national, dont le premier essor a accompagné initialement celui de l'état-nation belge au cours de la première moitié du XIXème siècle

- sédiment 3 : un sédiment supra-national, dont les premiers essais datent du début du XXème siècle, à l'initiative du Roi Léopold II, dans le contexte de l'inscription de la Belgique au titre de métropole coloniale dans les conditions d'une économie de libre échange généralisé qui force, à terme, à l'avènement d'une citoyenneté planétaire.

Nous laisserons ici de côté la question de savoir à quel point les niveaux "fédéral" et "régional" peuvent être inscrits au titre de sédiments, ou de sédiments en projet. Au point de confusion où nous en sommes, nous voyons qu'aucune hypothèse ne se dégage en ce sens, qui puisse nous aider à clarifier sur le terrain une architecture sédimentaire. Nous renvoyons, au moins pour le moment, à notre constat préliminaire, certes pas trop enthousiasmant. Nous proposons de considérer État fédéral et Région non comme sédiments mais - tout au moins dans les champs de compétence de l'aménagement du territoire - comme instances administratives de la réaffirmation des sédiments national et provinciaux.
Les grandes questions irrésolues de l'architecture du territoire de la Belgique
Les questions de l'architecture du territoire de la Belgique peuvent se grouper en :

- questions intra-sédimentaires : qui relèvent de la logique interne du sédiment

- questions inter-sédimentaires : qui relèvent de l'équilibre entre les sédiments, des modalités d'interaction figurative entre les sédiments.

Nous allons signaler maintenant dans toute leur généralité les questions les plus irrésolues.

Les questions intra-sédimentaires relatives aux sédiments 1 et 2 sont principalement d'ordre analytique (elles ont trait à l'apprentissage de la lecture et de l'écriture de sédiments consacrés) : les sédiments 1 et 2 - relégués pendant longtemps à n'apparaître plus comme tels et résumés à quelques "highlights patrimoniaux" - ont été façonnées in illo tempore comme structures territoriales définitives à doivent recommencer à être lus comme telles. Ce sont pour la plupart des questions d'équilibre interne, et donc de rééquilibrage. Les déséquilibres de ces deux sédiments d'ancienne initiative sont dus soit aux conditions mêmes de leur énonciation (je pense par exemple ici à l'architecture de Bruxelles-capitale et à la distribution géographique déséquilibrée de ses grands équipements civiques, qui renvoie aux conditions sociales, elles-mêmes inéquitables, de l'essor du projet national au XIXème siècle), soit à la disparition de parties entières de leurs dispositifs du fait des destructions liées au processus révolutionnaire décrit plus haut (et, notamment, à deux guerres de destruction massive, considérées comme moments-clé de ce processus), soit encore, plus généralement, à cette tendance à l'oblitération, voire à la substitution plus capillaire, des leurs éléments.

Les questions relatives au sédiment 3 sont les plus irrésolues des questions intra-sédimentaires. Contrairement aux sédiments 1 et 2 qui ont définitivement généralisé à toutes les échelles de leur composition physique leur syntaxe architecturale reconnaissable, le sédiment n°3 s'est énoncé jusqu'à présent sous la forme de "scénarios" partiaux, tous plus ou moins expérimentaux, tous plus ou moins privés d'une pleine et légitime reconnaissance, tous plus ou moins rapidement imposés alors même que leurs objectifs théoriques et que leurs implications générales restaient amplement privées de débat, et peut-être même largement inaperçus aux yeux mêmes de leurs promoteurs.
Le sédiment supra-national : les quatre hypothèses mises en œuvre, successives et partielles
A l'heure actuelle, et probablement en partie à cause de la complète séparation qui s'est installée au cours des quarante dernières années entre les champs "disciplinaires" de l'urbanisme et de l'architecture, aucun projet ne se profile, qui affronte, en Belgique, avec la hauteur de vue mais aussi avec la préparation théorique nécessaire, la question de l'architecture du sédiment supra-national.

Les principales questions du projet territorial belge qui relèvent de l'interaction de ses sédiments (les questions inter-sédimentaires principales, donc) ont trait aux implications (pas seulement pratiques mais aussi théoriques) sur les sédiments 1 et 2 de l'application des divers scénarios déjà mis en œuvre pour le sédiment 3. Pour tenter d'éclaircir ce point capital, nous donnons ici quelques indications.

Les hypothèses sur le sédiment supra-national (sédiment 3) mises en œuvre en Belgique au cours du XXème siècle peuvent se grouper 2 classes principales :

- les hypothèses libérales : trois scénarios structurellement destructeurs des sédiments 1 et 2

- l'hypothèse socialiste : un scénario complémentaire aux sédiments 1 et 2
Sédiment supra-national : les trois hypothèses libérales
Ces trois hypothèses sont, fallait-il le préciser, celles qui, jusqu'à présent, ont reçu l'application la plus volontaire sur le terrain. Elles ont été formulées successivement, et se sont chaque fois substituées l'une à l'autre, suivant la logique quasi-darwinienne à laquelle nous avons déjà fait allusion :

1. Le scénario Belgique-parksystem pitttoresque léopoldien, ou scénario Belgique-métropole coloniale

2. Le scénario Belgique-euro-atlantiste, ou Belgique expo '58

3. Le scénario Belgique-euro-continentale, ou Belgique "reconstruction de la ville européenne"

Les deux premiers scénarios procèdent dans l'emphase, par substitution massive, le premier s'appliquant surtout au territoire rural (dont il s'emploie à remodeler jusqu'au relief), le second s'appliquant surtout à la "métamorphose" de la capitale nationale en métropole internationale (groszstadt). Le troisième scénario procède dans la discrétion, par substitution capillaire, en s'appliquant indistinctement sur les deux niveaux sédimentaires déjà consacrés (les niveaux national et provinciaux).

Sédiment supra-national : une hypothèse socialiste
Au cours du XXème siècle, en réponse à la tendance très destructrice qui s'impose, une filière d'études, minoritaire, s'applique à la recherche des lignes de force d'un projet pour le territoire supra-national dont les modèles et les modalités d'application permettent d'éviter dans toute la mesure du possible le recours au principe de substitution. C'est la voie que paraît avoir emprunté l'architecte-urbaniste Victor Bourgeois, fondateur, en 1927, avec Henry Van de Velde, de l'école nationale supérieure des arts visuels La Cambre. La contribution de Victor Bourgeois à la question méthodique générale de l'aménagement du territoire, qui n'a pas encore fait l'objet d'une étude approfondie, pourrait révéler toute son originalité à partir du cadre interprétatif que nous venons d'énoncer. Nous ne sommes pas encore en mesure, à l'heure actuelle, d'évaluer la correspondance des réflexions et des travaux de Victor Bourgeois sur l'organisation formelle du territoire de la Belgique avec notre projet sédimentaire.

L'enquête, dont nous avons livré ailleurs de premiers éléments, mérite d'être poursuivie (9). Le rôle de l'habitat pour la détermination de cette hypothèse est capital. Nous y reviendrons ci-dessous, en tâchant de faire un petit pas en avant, tout au moins dans la formulation de la question.
Habitat et territoire : contribution de la résidence à la construction du territoire sédimentaire de la Belgique

C'est dans cette optique - l'approfondissement d'une méthode transformatrice du territoire fondée principalement sur la reconnaissance de la nature prioritairement sédimentaire, c'est-à-dire structurellement formelle, de sa complexité, sur la reconnaissance donc de la dimension historique et collective de cette complexité - qu'une redécouverte des faits issus de l'expérience de l'habitat (et, en particulier, de l'habitat public construit entre 1945 et 1975, qui est ici notre sujet) nous paraît aujourd'hui nécessaire. Les faits de l'architecture n'atteignent à une véritable existence que par leur inscription dans un projet territorial, dans un projet liant une collectivité et une aire géographique dans un projet d'établissement commun. C'est le travail du chercheur en architecture - soit-il historien, géographe, architecte, paysagiste ou urbaniste -, du moins s'il accepte de considérer dans toute son ampleur la portée de sa recherche, et celle de ce vocable architecture, qui signifie "structure formelle".
L'habitat comme élément de construction d'un territoire supra-national : sauver le grand ensemble de l'interprétation fonctionnaliste
En termes opératoires, la question la plus irrésolue que puisse investiguer la recherche sur l'habitation collective promue au cours des "trente glorieuses" en Belgique est celle de la participation de l'habitation - telle qu'elle se distribue et se configure dans le processus d'urbanisation méthodique progressivement mis au point et promu par les Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (CIAM) -, à l'identification d'un sédiment architectonique supra-national (sédiment 3). Ces dernières années, des géographes ont rouvert la réflexion sur le sujet (10). Ces derniers tendent cependant à limiter l'horizon de sens des expériences assignables au projet CIAM à celui, assez strictement économique, du fordisme. Cette interprétation, qui dénonce en bloc la rationalité de l'entreprise supra-nationale du XXème siècle comme fonctionnaliste, se prend elle-même, à mon avis, dans les rets du fonctionnalisme qu'elle dénonce. Elle ne cherche pas à saisir plus à fond ce qui, du projet supra-national, ne se laisse pas purement et simplement circonvenir par la machine de guerre capitaliste. Elle ne cherche pas à en comprendre, ni a fortiori à en ressaisir la portée constructive, symbolique. Je me demande donc si cette interprétation ne contribue pas assez nettement à confirmer l'attitude dédaigneuse qui avait présidé il y a 40 ans au refus en bloc de l'expérience dont les CIAM tentaient de coordonner l'essor. Je me demande donc si cette interprétation n'en vient pas, finalement, à interdire a priori - dans la relégation de toute cette expérience au rang d'une folie collective passagère - la reconnaissance de la validité de certains de ses objectifs fondamentaux : se doter collectivement, par exemple, des moyens de répondre quantitativement au besoin de logement (cet objectif quantitatif est aujourd'hui largement sous-estimé par les intellectuels de l'aménagement); ou encore chercher à donner forme à une nouvelle sphère d'appartenance collective, qui puisse compléter les sphères d'initiative précédente, sans pourtant les détruire. Je me demande aussi si cette attitude de dédain envers l'immense effort fait par l'humain au sortir de la seconde guerre mondiale pour répondre avec les outils de l'industrie de masse aux conditions élémentaires du séjour sur la Terre de la masse humaine pour une large part née de l'industrie mécanisée, ne contribue pas à interdire aussi toute approche discriminante de cette expérience, toute approche qui permettrait d'apprécier plus clairement - à travers leurs fragments in situ - les différences, parfois radicales, qui séparent des hypothèses générales de planification contradictoires, même si elles recourent à certains éléments de syntaxe similaires à première vue.
Le refus de la grande hauteur comme indice d'une démission plus générale sur la question de la configuration du sédiment supra-fédéral
Un vrai travail de clarification reste entièrement à faire sur ce point. Car, dans le refus indiscriminé de la "grande hauteur", qui s'est imposé après 1968, c'est, plus généralement, la recherche sur la morphologie d'un sédiment supra-national qui a été abandonnée et, avec elle, la possibilité de penser la relation de ce sédiment d'initiative nouvelle avec les sédiments d'initiative antérieure. Nous payons aujourd'hui le prix de cet abandon : nous détruisons à petit feu les caractères distinctifs des sédiments d'initiative antérieure - ceux-là même que nous prétendons maintenir et réparer - en leur substituant les faits confus que finit par imposer une industrie de la construction, qui - dans sa logique de masse, opposée à l'expérimentalisme individualiste le plus parfaitement décomplexé - c'est-à-dire désinvolte ! - où se complaisent les architectes - cherche partout, et dans chacune de ses opérations parcellaires, tout à la fois à tirer parti de la manière la plus commercialement profitable des conditions de cette modernisation privée de lignes culturelles directrices, mais aussi, en même temps, à compenser la peur de perdre la richesse d'expérience des sédiments d'ancienne initiative en en reproposant, à titre décoratif, l'image fantasmée. C'est le bilan consternant de 40 ans d'une "régionalisation" dans laquelle se confondent, et s'annihilent mutuellement, en Belgique, les institutions territoriales.
Outre la "loi historique" de croissance radio-concentrique
Pour chercher à sortir de cette confusion - qui est physiquement structurelle - , il y a - à l'échelle macro - une piste digne d'être explorée : c'est celle qui consiste à se dégager de l'a priori - théorisé pendant la première guerre mondiale par Louis Vander Swaelmen, qui fut peut-être le plus influent des urbanistes belges - d'après lequel le territoire, loin de se déterminer comme projet, est une sorte de plante, qui s'adapte aux conditions changeantes de sa croissance par l'affirmation progressive, naturelle et spontanée, d'un même schéma formel : le schéma radio-concentrique (11). Si l'on y regarde d'un peu plus près, cette idée a priori, qui préside à la distribution des quartiers-jardins autour de Bruxelles pendant tout l'entre deux-guerres, provoque dès le départ l'amorce de la confusion de la cité supra-nationale, désirée par les socialistes, à une ville-capitale qui, pensée déjà au XIXème siècle comme hypertrophie d'une métropole provinciale, était désormais en train de poursuivre une croissance aux mobiles hégémoniques au titre de métropole internationale (groszstadt).

L'expérience des quartiers-jardins, assez rapidement déchargée de sa dimension coopérative et récupérée par l'idéologie de la petite propriété terrienne (12), a cependant largement continué à légitimer, après la seconde guerre mondiale, la radicalisation de ce schéma métropolitain libéral, zonificateur certes, mais surtout radioconcentrique, expansionniste et substitutif aux villes des sédiments provinciaux et national. Elle légitime en effet, au milieu des années '50, l'adoption du "scénario atlantiste", caractérisé physiquement par la substitution violente à la capitale nationale d'un cluster administratif et commercial supra-national et par l'oblitération de larges pans des territoires national et provinciaux sous une résidence pavillonnaire diffuse (sprawl).
Au-delà de la confusion grande hauteur/métropole libérale
Il nous faut chercher à comprendre aujourd'hui comment dépasser l'erreur faite par la militance urbaine de la fin des années '60, l'erreur qui a consisté à confondre la critique d'une tendance générale de la métropole libérale - cette tendance nostalgique à l'hypertrophie caricaturale de la ville de pierre - à celle d'une option relative à une caractéristique, celle de la "grande hauteur", susceptible d'implications territoriales fort différentes. Dans quelle mesure, à cette époque, la critique de la "grande hauteur" n'aurait-elle pas dû se limiter avant tout celle des immeubles à destination tertiaire et administrative concentrés au cœur de la ville, qui se sont massivement substitués aux structures urbaines d'initiative antérieure, aux normes architecturales bien différentes et aux rôles consolidés et nécessaires ? Dans quelle mesure cette critique n'a-t-elle pas emporté avec elle, comme le bébé avec l'eau du bain, d'autres expériences de construction en hauteur, basées sur d'autres principes, légitimes ceux-là, d'élaboration territoriale ?

Il y aurait alors aujourd'hui à redécouvrir dans quelle mesure certains ensembles de grande hauteur, qui ressortissent à l'expérience de l'habitation collective, participent, de manière partielle, même embryonnaire, du projet d'une architecture territoriale supra-nationale qui se dégagerait de l'a priori radioconcentrique substitutif, et de son indéfectible incapacité à permettre l'épanouissement, en superposition lisible, de territoires aux rôles distincts.
D'autres lignes de force pour un schéma formel du territoire supra-national
Une hypothèse, à ce point, est qu'il existe, au moins chez quelques uns des architectes belges qui rejoignent les CIAM dès la fin des années '20 - chez Braem, chez Willy Vandermeeren, chez Victor Bourgeois, par exemple - l'exigence de la nécessité de lignes de force alternatives à l'apriori libéral pour la construction du territoire supra-national. Si cette hypothèse reçoit quelque confirmation, même partielle ou velléitaire, ceci pourrait bien suggérer que les recherches sur la cellule habitative qui s'énoncent à la fin des années '20 au cours des congrès de Francfort et de Bruxelles, ne sont pas fin en soi mais doivent être lues comme moment de la mise à l'épreuve d'autres morphologies résidentielles, dégagées de l'idée de la ville radioconcentrique libérale.

Schéma linéaire d'urbanisation et solidarité du relief artificiel au relief naturel
La recherche sur les "lignes de force" devrait à mon avis se diriger dans deux directions complémentaires : le schéma linéaire d'urbanisation et l'adhésion à l'échelle et aux lignes directrices du relief naturel. Les suggestions que Victor Bourgeois fait pour Bruxelles méritent à ce point une attention toute spéciale. Si Bourgeois adhère au principe du zoning, son zoning pour Bruxelles (un schéma qu'il publie en 1933) se déploie en bandes parallèles, et non pas concentriques. Son schéma d'urbanisation pour Bruxelles rompt pour la première fois explicitement avec la tendance "spontanée" au radio-concentrisme à laquelle était asservie la planification de cette ville au moins depuis le début de la seconde moitié du XIXème siècle. Et il a, de plus, une qualité évidente de solidarité au socle oro-hydrographique, la donnée la plus permanente de l'aménagement. Dans quelle mesure les hauts immeubles d'habitation qui s'alignent sur les crêtes de la vallée de la Senne - peu importe ici de savoir s'ils sont d'initiative publique ou non - peuvent-ils être entrevus comme moments de la construction d'un territoire supra-fédéral en devenir ? Dans quelle mesure rompent-ils avec la logique d'agglomération qui préside au devenir du phénomène urbain libéral ? La même question mérite d'être posée au regard de l'expérience de l'urbanisation de la vallée de la Woluwe et de certains de ses affluents (le Watermael) (une succession d'ensembles de grands immeubles lamellaires d'habitation développée par la société ETRIMO à l'initiative de l'architecte Jean Florian Collin), au regard de certaines expériences de logements de masse menées à Liège (la cité de la plaine de Droixhe conçue par le groupe EGAU entre 1951 et 1961), toutes expériences dont l'architecture n'est pas à rechercher exclusivement dans le bâtiment mais dans le rapport du bâtiment et de l'espace libre que le bâtiment institue.
Grands ensembles civiques supra-nationaux
La relecture de l'expérience du Mouvement Moderne qui s'amorcerait - une relecture dégagée de l'indifférence que bien des urbanistes en sont venus à afficher envers les questions formelles-symboliques de la construction territoriale (13) - permettrait peut-être alors de reconsidérer aussi la possibilité de grands ensembles civiques nouveaux, d'imaginer des centres civiques à l'échelle d'un projet territorial supra-national, complémentaires aux centres civiques plus anciens, si évidemment liés aux rôles provinciaux et national. Ces grands ensembles civiques, Vander Swaelmen les appelait de tous ses vœux mais sa croyance en l'a priori radioconcentrique en rendait logiquement assez impossibles la réalisation : une réalisation qui impliquait quasi forcément la disparition des centre civiques des territoires de plus ancienne initiative. Ces centres civiques, les CIAM en avaient ensuite réaffirmé la nécessité lors de leur huitième congrès (14) en 1952. Mais on avait vu germer

dès cette rencontre la crise du projet supra-national et les premiers signes d'un repli sur la vieille ville qui allait trouver, avec l'essor du postmodernisme, en '73, sa pleine affirmation au grand jour et solder le processus de confusion dont nous avons déjà décrit ici mobiles et conséquences. Comment donc penser l'ensemble civique supra-national hors de l'asservissement à la logique du radioconcentrisme ?
La cité-parc : l'expérience de la haute ligne résidentielle, malgré la perte des objectifs territoriaux et le repli groupal
La configuration des derniers grands ensembles conçus par Renaat Braem pour Bruxelles (Cité Moderne 1957-63), Louvain (woonwijk Sint-Maartensdal 1961-67) ou Deurne (Arenaplein 1960-65, 1967-71) - qu'il désigne sous l'appellation de cités-parc mais qui finissent elles-aussi en quartiers-parc - est comparable à celle d'un de ces gigantesques éléments singuliers si typiques du territoire de la féodalité héroïque, le château-fort : de grandes tours entourées d'une courtine, plus basse. Quant à l'extraordinaire ensemble de logements sociaux construits par Vandermeeren à Evere, son gigantesque "immeuble" (15) de logements, tient la fois de la porte de ville - à l'image d'une porta nigra qui aurait été réhabilitée en logements plutôt qu'en église - et de la cathédrale romane, avec sa longue nef - mais nef unique - à nombre pair de travées (douze), ses deux transepts et ses deux cœurs opposés. Il entretient avec les lignes résidentielles basses qui l'accompagnent, auquel il donne accès, la même relation d'extrême différence de hauteur que celle qui lie éléments singuliers et éléments réguliers dans la ville gothique nord-européenne.

Ces hautes lignes résidentielles, conçues dans l'optique coopérative, hors de toute aspiration au profit individuel, témoignent d'une tendance - probablement assumée autant que choisie, et en réponse à la raréfaction de plus en plus prononcée du mouvement coopératif autour de quelques noyaux de résistance active - au repli forcé du grand ensemble résidentiel, à sa rétraction sur des terrains quasi-résiduaires qui l'obligent à assurer une transition entre leurs hauts éléments et les éléments plus bas des quartiers d'inspiration plus nationale qui les entourent.

Ces caractères sont selon nous les symptômes des plus évidents d'une position de repli "groupal", dans laquelle finit par disparaître l'objectif général, collectif au sens plein du terme, qui présidait au projet socialiste. Mais les ensembles d'habitation conçus sous l'impulsion de Renaat Braem et de Willy Vandermeeren témoignent aussi de l'assiduité avec laquelle - contre une théorie du zoning très étroitement entendue (pour des motifs de profit ou pour des motifs de cloisonnement administratif ou idéologique), et contre la tendance dominante à la privatisation de la vie quotidienne - ces architectes promeuvent l'idée de la résidence collective, à la suite du meilleur Le Corbusier, celui que le mirage de la métropole libérale n'avait pas complètement acquis à son pouvoir concentrateur.

Les expérimentations menées par ces architectes - sur le thème de la haute ligne résidentielle - méritent d'être plus généralement méditées et approfondies, au-delà de la réflexion sur les modalités de la nécessaire réhabilitation de leurs résultats historiques. Malgré la tendance au repli sur soi de la cité-parc, ses hautes lignes édifiées possèdent des qualités dimensionnelles et distributives, et donc relationnelles, que les opérations menées parallèlement et ensuite dans les conditions du marché ne possèdent généralement pas. Leurs corps minces s'élèvent magnifiquement, comme de hautes murailles, traversés de rues intérieures et d'appartements à nombre d'étages variable, pendant que les immeubles de promotion immobilière s'astreignent à l'épaisseur du large corps, à la banalité de l'appartement de plain-pied et aux subdivisions rigides qu'impose l'exclusive de la desserte verticale.
Au-delà du quartier-jardin : la cité-jardin, détachée de l'a priori radioconcentrique
Au cours des "trente glorieuses", dans le logement public, l'appartement gagne en popularité, mais l'habitation unifamiliale, souvent associée en courtes rangées, reste la solution la plus habituelle (16). Le quartier-jardin reste, du point de vue de l'opérateur public, une solution formelle de choix. Il représente une solution éprouvée. Mais, comme très généralement d'ailleurs pour la cité-parc, il se replie sur soi, s'entoure de massifs d'arbres, sur une terrain souvent enclavé, de plus en plus souvent délié de toute schéma d'aménagement plus ample. Il s'assimile au lotissement pavillonnaire spéculatif. Tout lieu de vie collective - hors la rue, les jardinets et placettes de convenance visuelle - est proscrit. Il est réponse ponctuelle et partielle à de stricts "besoins de logement". Le quartier-jardin, privé structurellement de toute participation à la construction d'un relief territorial lisible, devient, livré au plaisir solitaire de l'architecte, le lieu d'un expérimentalisme vain. Cela achève de le résumer en une petite hétérotopie-minimum, coupée du reste du monde.

Le succès du quartier-jardin ne s'est démenti qu'après 1973, lorsque ses coûts d'exploitation se sont avérés nettement plus élevés que ceux de l'habitat plus dense, et que priorité a été accordée aux programmes de rénovation ou de construction à l'intérieur ou en extension de la ville de pierre.

L'expérience du quartier-jardin d'après 1945 reste encore largement exclue de tout mouvement d'études. L'expérience de la cité-jardin est-elle condamnée à son repli dans le quartier-jardin ?

Dès la fin des années '20, le quartier-jardin n'est plus seulement lié à la réforme de la grande-ville. A Zelzate, il s'impose comme solution résidentielle liée à l'essor d'un immense site industriel extra-urbain (17), le port maritime de Gand. Dès la fin des années '30, il en va de même en Campine, autour des charbonnages (18). Puis, après 1945, le quartier-jardin s'impose en Wallonie, dans les bassins miniers du Centre et du Borinage. Alors que les capitaux se désistent, la classe ouvrière, politiquement organisée et dotée du soutien d'institutions nationales, consolide les lieux de sa résidence. Nous retrouvons ici Victor Bourgeois, natif de Charleroi, mais aussi Roger Bastin et l'excellent Jacques Dupuis. Dans quelle mesure leurs projets - encore méconnus dans leurs implications territoriales - offrent-ils aujourd'hui des suggestions bienvenues pour penser un habitat supra-fédéral en accord avec les conditions de nature, distinct mais en accord avec les structures tant du territoire provincial que du territoire national, et en particulier avec celles née de l'industrialisation au XIXème siècle ? Dans quelle mesure ces projets nous aideraient-ils à penser un habitat supra-national dégagé du principe d'illimitation qui préside à la fois de la colonisation pavillonnaire comme à l'actuelle tendance à la surdensification et à l'extension des noyaux provinciaux, à penser un habitat capable, entre autres choses, de tracer des limites déterminées entre aires libres et aires édifiées ? (19)
L'habitat national et les habitats provinciaux
Avec l'abandon des objectifs généraux d'émancipation collective qui avaient donné son souffle à la politique publique du logement, la redécouverte de la "ville de l'histoire", au début des années '70, semblait si prometteuse. Elle semble, jusqu'à présent, s'être limitée le plus souvent à un exercice graphique de façade, et le logement public s'être peu à peu confondu aux standards déjà en vigueur dans la sphère de la promotion immobilière : de petits immeubles, un peu voire beaucoup trop gonflés, suscitant de proche en proche la destruction du bâti ancien et la perte de vue de ses normes architecturales.

Les programmes publics d'habitat ne pourraient-ils pas se démontrer pourtant de puissants outils de réaffirmation des normes architecturales qui président à l'équilibre des sédiments d'ancienne initiative, dont les qualités d'habitabilité sont aujourd'hui de nouveau reconnues, et dont les structures, souvent malmenées, parfois déséquilibrées et privées des compléments nécessaires à une vie collective plus dynamique, pourraient être clarifiées, complétées et enrichies ?
La ville-nouvelle
En Belgique, après de premières enquêtes réalisée par le groupe Alpha en 1958 (20), au moins quatre projets de villes-nouvelles ont été répertoriés, tous les quatre imaginés au cours de la décennie '60 : Sledderlo près de Genk (1963) (21), une cité linéaire idéale (1964) (22), la cité de la Lasne (1968) (23) et Louvain-la-Neuve près de Bruxelles (1968-73) (24). Seule Louvain-la-Neuve a trouvé une forme de réalisation, à partir du début de la décennie '70. Le cheminement du projet de cette ville universitaire - en trois étapes principales - participe de manière on ne peut plus manifeste au tournant qu'amorce au cours de ces années la pensée du projet territorial : d'une hypothèse radioconcentrique clairement métropolitaine (consultation Victor Gruen-1968) à une hypothèse linéaire plus supra-nationale fondée sur l'exemple de la new town idéale anglaise de Hook (groupe UA-1969), pour finir sur une hypothèse radio-concentrique à prétentions provinciales (groupe UA-1973), où domine la tendance à une homologation de la ville-nouvelle à la métropole provinciale, sous l'influence de l'historien de l'art Raymond Lemaire, qui s'était pourtant illustré de la manière la plus exemplaire dans la réhabilitation d'un ancien ensemble résidentiel provincial : le béguinage de Louvain. Louvain-la-Neuve amorce le processus de confusion territoriale dont nous avons parlé, par l'abandon de la recherche sur la structure du territoire supra-national et la prétention à une assimilation de la ville-nouvelle à un système urbain provincial dont l'architecture, largement ignorée, sert la ville-nouvelle à titre de faire valoir idéologique, mais subit en réalité de manière assez négative l'insertion de ce corps étranger. La structure linéaire de Louvain-la-Neuve (une ville pensée, à l'étape 2, sur une route de traverse, la spine road, que la recentralisation du plan à l'étape 3 n'anéantit pas complètement), la coupe à deux niveaux superposés (doubledeck) de son cardo, les hypothèses étudiées à l'étape 2 sur la compacité de sa résidence, mais aussi sur le relief général cratériforme de la ville et la recherche d'une adéquation de ce relief artificiel au relief naturel de la vallée sur lequel il s'installe suggèrent cependant d'intéressantes pistes de recherche sur le thème de la ville-nouvelle, à condition sans doute d'oser ici encore détacher la ville-nouvelle de l'allégeance à la force d'attraction du modèle radio-concentrique métropolitain (25), et de la tentation de la confondre avec l'expérience de la métropole provinciale.

En conclusion de cette introduction
Nous avons proposé dans ce compte-rendu, en vue de recherches à venir, de rouvrir la réflexion sur l'expérience de l'habitat collectif en Belgique au cours des "trente glorieuses" d'un point de vue prospectif, en considérant l'habitat comme élément d'un projet à plus grande échelle, comme élément de construction d'un territoire sédimentaire.

Nous avons aperçu que des pistes intéressantes de recherche s'ouvrent si le grand ensemble d'habitation - cité-parc, cité-jardin, ville-nouvelle - est dégagé de la tendance, dominante depuis le début de la seconde moitié du XIXème siècle, qui porte, par la mobilisation cyclique de la grande masse du patrimoine édifié, à l'homogénéisation structurelle du résultat de l'élaboration territoriale.

Nous avons donc proposé d'approcher le grand ensemble d'habitation dans le contexte plus général de l'essor d'une pensée de l'aménagement qui ne soit pas d'abord tendue à l'uniformisation structurelle du territoire - et à l'exacerbation de la stricte singularité de ses objets construits, qui accompagne cette uniformisation -, mais portée au contraire à la reconnaissance et à la clarification de la multiplicité des sédiments, multiplicité sur laquelle repose, structurellement, la complexité du territoire. Ceci suppose une attention prioritairement dévolue à la dimension esthétique-symbolique-collective-formelle de chaque sédiment territorial. La reconnaissance des sédiments nécessite l'identification des éléments et des règles configuratives sur lesquels repose leurs caractères reconnaissables, et ceci à toutes les échelles. Cette reconnaissance se fait dans l'association étroite du moment de la description et de celui de l'inscription (du projet). Elle nécessite une recherche outillée et un débat bien entretenu. Notre approche du grand ensemble ne peut donc plus se satisfaire non plus du pur et simple mythe corbuséen d'une "immersion dans la nature". La nature ne se présente pas comme plan indifférencié. Elle est topographie : structure de vallées et plateaux, elle offre des lignes d'orientation et, à ce titre, apparaît comme la plus permanente des suggestions configuratrices du territoire. C'est peut-être elle, la topographie, la base la plus sûre pour penser l'architecture du territoire supra-fédéral, et aussi pour penser l'équilibre, la coexistence des couches territoriales dont la Belgique se compose. Depuis la fin des années '60 - et c'est l'acquis le plus essentiel de la critique de la "modernité" qui s'est accomplie alors -, le projet public de l'habitation ne peut plus s'identifier exclusivement à celui de la construction d'un sédiment supra-national. Il peut aussi participer au rééquilibrage, au perfectionnement des territoires provinciaux et fédéral. Il peut donc participer à la redécouverte et à l'approfondissement de formes très différentes.

Nous ne pouvons ici qu'indiquer la nécessité d'approfondir cette réflexion, à un moment où le débat sur l'habitat revient au devant de la scène en Belgique, mais où la participation de l'habitat à la construction du territoire semble aussi généralement absente de ses enjeux reconnus.

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