Littérature québécoise








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III



Hilaire Chartrand


Il était 10 heures du matin.

Le chef Charrier avait mal dormi.

Après avoir pris son bain quotidien il s’était rendu à son bureau du poste central de police.

À peine venait-il d’y entrer que Hilaire Chartrand, l’éditeur du journal de Damierville pénétra dans la pièce.

Y pénétra en coup de vent.

– J’ai du nouveau, s’écria-t-il.

– Du nouveau ? fit le chef.

– Oui, et comment ? ? ?

– De quoi s’agit-il ?

– Mais du meurtre du jeune Hubert.

Charrier tressaillit.

– Vite, dit-il, expliquez.

– L’assassin m’a écrit.

– L’assassin vous a... oh...

– Tenez, lisez la lettre.

Le chef lut :

À l’éditeur du journal de Damierville :

Monsieur,

Seriez-vous assez aimable d’annoncer dans votre estimable publication que le sciage de la tête du jeune Hubert Décary n’est pas un cas isolé.

Non, ce meurtre n’est que le premier d’une série ; ma scie a même à l’heure actuelle fait une seconde victime dans la personne du jeune Arcade Charrier, le fils du chef de la police locale.

Le cadavre git en ce moment dans la vieille bicoque abandonnée qui servait de bureaux à la compagnie d’immeuble de Damierville dans les premiers temps de la construction de la cité.

Première victime, Hubert Décary.

Seconde : Arcade Charrier.

Quelle sera la troisième ?

Mystère...

Mystère affolant, n’est-ce pas ?

Je vous conseille, cher éditeur, de lancer un concours et de donner des prix substantiels à ceux qui devineront les noms des prochaines victimes.

Bien à vous,

Le scieur de têtes

P.S.– Si je manque de scies je pourrai aller en chercher quelques-unes au moulin à scie d’Ernestine D. L.S.D.T.

Quelques instants plus tard le chef était rendu dans la bicoque de la compagnie d’immeuble et il contemplait hébété par la trop grande douleur le cadavre scié de son fils Arcade.

Chartrand s’écria :

– Il est incroyable qu’il y ait sur terre un tel monstre qui semble jouir à assassiner de pauvres petits êtres sans défense... Incroyable et incompréhensible.

Charrier murmura :

– Le fils du maire, le mien, pourquoi, grands dieux, pourquoi, quel motif peut avoir l’assassin ?

– C’est peut-être un dégénéré.

– Cette explication est bien vague.

Le chef ajouta :

– Heureusement que le directeur de la sûreté et Benoît Augé s’en viennent.

Le journaliste remarqua :

– Tiens, mais c’est une bonne nouvelle pour mon journal, ça, je cours l’écrire.

Avant de sortir Chartrand demanda :

– Est-ce que le Domino noir viendra, lui aussi ? Je comprends que Benoît Augé est son premier lieutenant...

– Oui, il viendra probablement.

IV



Le directeur et Benoît


Il était plus de midi quand le directeur de la sûreté arriva.

Il se rendit immédiatement au bureau du chef de police et se fit raconter l’affaire dans tous ses détails.

– Cette double cause, dit à la fin le directeur, pourrait s’appeler les deux crimes sans mobile.

Charrier répondit :

– En effet on ne conçoit pas de motif possible à la tuerie de deux pauvres petits êtres innocents. C’est fou.

– Vous avez le mot, remarqua le directeur.

– Le mot ?

– Oui, fou. Ce crime a peut-être été commis par un aliéné.

– Peut-être.

– Les fous lucides et criminels sont parfois d’autant plus dangereux que leur folie n’est pas apparente, qu’elle se dissimule derrière un écran de pseudo-raison...

Il y eut un silence.

Le directeur le rompit :

– Un fou suit une ligne de conduite invariable, toute tracée d’avance par sa maladie mentale. Il a un mobile, un mobile insensé si vous voulez, mais un mobile tout de même. C’est ce mobile qu’il nous faudrait découvrir.

Charrier tressaillit :

– Un motif qui n’a pas de bon sens, s’écria-t-il, mais j’en ai un.

– Lequel ?

– Hubert Décary avait fondé une société secrète enfantine qu’il avait appelé la Bande des Fils à Papas.

– Votre fils en faisait-il partie ?

– Oui.

– Arcade et Hubert n’étaient pas les deux seuls membres de cette bande ?

– Non.

– Quels étaient les autres ?

– Miette Jutras, la nièce de la principale garde-malade de Damierville.

– Et... ?

– Et Tit-Pit Lemelin, un pauvre orphelin.

– C’est tout ?

– Oui.

À ce moment Benoît Augé pénétra dans le bureau :

– Tiens, bonjour, monsieur le directeur, dit-il en souriant. Vous arrivez avant moi.

– Bonjour, Jean Baptiste.

– Jean Baptiste ?

– Oui, le précurseur, le précurseur du Domino noir.

Le directeur ajouta :

– Je serai d’ailleurs heureux d’avoir le concours bénévole du Domino dans cette affaire embrouillée.

– Vous promettez comme d’habitude de ne pas chercher à pénétrer le secret de son identité ?

– Oui, oui.

– Alors il viendra. Mais en l’attendant, comme j’ai mon article à écrire pour le Midi, voulez-vous me donner les principaux développements.

– Avec plaisir.

Le directeur venait de terminer les explications quand quelqu’un frappa à la porte.

– Entrez, dit Charrier.

Un fort étrange personnage pénétra alors dans la pièce.

Il avait une physionomie que le regard rendait égarée, un chapeau noir de clergyman, et un collet romain indiquait qu’il était ministre d’un culte quelconque.

Il s’inclina onctueusement devant le chef et lui dit en lui présentant une enveloppe :

– Un inconnu m’a demandé de vous remettre cela. Alors en ma qualité de serviteur de Dieu et des hommes j’ai cru bon de rendre ce léger service.

Fébrilement le chef décacheta l’enveloppe et lut :

Cher M. Charrier :

Lorsque vous lirez ces lignes j’aurai terminé la coupe de l’occiput de Miette Jutras.

Vous retrouverez les deux morceaux derrière l’écurie de chevaux racés de Didier Pimnon.

J’ai encore un meurtre à faire.

Comme je désire coopérer davantage avec la police avant d’accomplir ce dernier assassinat, je vous préviendrai par lettre deux heures à l’avance. Votre dévoué serviteur,

Le scieur de têtes.

Le directeur de la sûreté dit :

– Je ne doute pas, M. Charrier, que la petite Miette soit bien morte ; alors je ne vous accompagnerai point pour faire les constatations d’usage.

Benoît déclara :

– Ni moi non plus. Je reste.

Le ministre allait sortir quand le directeur lui ordonna :

– Ah, mais non, ne partez pas.

– Si je puis vous être de service, dit le clergyman, je me commande de demeurer.

Charrier sortit.

Dans un geste significatif Benoît Augé sortit son carnet de reporter et son crayon.

Le directeur demanda à l’étranger :

– Votre nom ?

– Emmanuel Chiniquy.

– Êtes-vous de la lignée de Chiniquy, ce prêtre catholique de Saint-Denis de Kamouraska, cet apôtre de la tempérance, qui à la fin du siècle dernier fonda une nouvelle religion ?

– Oui, le grand, le noble Chiniquy est mon ancêtre.

– Et vous avez une petite église ici à Damierville ?

– Oui, le créateur a permis que je me compose un troupeau spirituel de 87 brebis croyantes.

Le journaliste et le policier se regardèrent...

Avaient-ils affaire à un craqué ?

Possible...

Le détective demanda au ministre :

– Racontez-moi donc les débuts de votre ministère ici ?

– Toutes les conversions, expliqua avec grandiloquence le pasteur Chiniquy, naissent dans le mécontentement des petits. Un prêtre catholique bâtit une église à un endroit qui ne convenait point à certains de ses paroissiens. Je bâtis mon église à la bonne place et les brebis vinrent à moi.

– Oui, 87, dit moqueusement Augé.

Le chef Charrier entrait.

– Et... ? demanda le directeur.

– Vous aviez raison.

– Miette Jutras est morte ?

– Elle a la tête coupée.

– Entièrement ?

– Oui.

– À quand remonte la mort ?

– À deux heures tout au plus, dit le médecin.

Se tournant vers Chiniquy, le directeur demanda :

– Où étiez-vous pendant les deux dernières heures ?

– J’étais plongé dans la contemplation divine.

Benoît railla :

– Je ne crois pas que Dieu se donne la peine de venir prouver en cour votre innocence.

Chiniquy tressaillit :

– Mon innocence, s’écria-t-il, de quoi suis-je accusé ?

Charrier dit :

– Vous allez me donner un échantillon de votre écriture.

– Mais pourquoi ?

– Pour savoir si c’est vous qui avez écrit la lettre.

– Quelle lettre ?

– Mais celle que vous venez de me remettre.

Se dressant dans toute sa dignité et redressant en même temps son collet romain, Chiniquy dit :

– Ne vous ai-je pas déclaré que cette missive m’avait été remise par un inconnu ? Je ne croyais point que l’on pouvait douter de la parole d’un ministre de Dieu.

Augé remarqua :

– Le douzième apôtre était un mouton noir.

– Avez-vous sur votre personne, demanda Charrier, un papier écrit de votre main ?

– Oui..

– Coffoppe...

– Cuf up ?

– Oui, donnez.

Le directeur de la sûreté et Charrier examinèrent à la loupe les deux échantillons d’écriture.

Indubitablement la lettre du scieur de têtes n’avait pas été écrite par le ministre du culte.

Le chef de police de Damierville demanda :

– Ainsi vous ne pouvez pas nous rendre compte de vos mouvements au cours des deux dernières heures ?

– Mais certainement, ne vous ai-je pas dit que... ?

– Oui, oui, que vous étiez en contemplation divine...

– Évidemment puisque je récitais mon bréviaire.

– Quelqu’un vous a-t-il vu réciter votre bréviaire ?

– Quand je suis plongé dans ma lecture pieuse je ne conçois et ne perçois rien de ce qui se passe autour de moi.

– Où étiez-vous pendant cette lecture ?

– À mon presbytère.

– Vous devez avoir une servante qui pourra corroborer votre témoignage.

Chiniquy dit :

– Pardon, monsieur, mes 87 brebis sont trop pauvres pour que me soit permise l’opulence d’une servante.

Le directeur remarqua :

– Alors vous n’avez pas de témoins pour confirmer votre alibi ?

– Est-ce bien nécessaire ?

Charrier dit sarcastiquement :

– Oui, et il est aussi nécessaire que vous ne quittiez point la ville sans avoir au préalable obtenu mon autorisation.

– Ah.

Le révérend Chiniquy questionna, suave :

– Ai-je votre permission de me retirer présentement ?

Apparemment dégoûté le chef renifla et dit :

– Oui, vous pouvez scrammer.
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