Littérature québécoise








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IX



L’occiput


Le Domino dit :

– Tu vas aller chez l’honorable.

– Didier Pimnon ?

– Lui-même. Tu lui demanderas s’il a fait un cours classique où s’il n’en a pas suivi. Tu lui dû-nu textuellement : Voulez-vous vous libérer l’occiput de ce qui le recouvre.

L’occiput...

Réellement Antoine était incompréhensible.

Benoît remarqua en riant :

– Je ne comprends rien.

– Je le sais, à ton retour je t’expliquerai.

*

Le journaliste du Midi était revenu.

Le Domino lui dit :

– Tu as prononcé textuellement la phrase que je t’avais dite ?

– Oui, j’ai déclaré :

– Monsieur Pimnon, voulez-vous libérer l’occiput de ce qui le recouvre ?

Il a répondu en éclatant de rire :

– C’est du latin pour moi ; ah, vous autres, diables de journalistes...

Je lui ai alors demandé :

– Vous n’avez pas fait de cours classique, monsieur Pimnon ?

– Non, je n’ai qu’un cours commercial à mon crédit.

– Bien, bonjour, monsieur Pimnon.

Benoît dit à Simon :

– Bien, je t’assure, mon vieux, que l’Honorable était royalement ébahi quand je l’ai quitté sur ces dernières paroles.

Le Domino se frotta l’index contre le majeur :

– Et de un, dit-il.

– Je ne comprends encore rien.

– Pimnon est innocent.

– Tu en es sûr ?

– Mais oui, puisqu’il n’a pas fait de cours classique.

– Ça parle au diable.

– Et qu’il ne sait pas ce que c’est que l’occiput.

– Serais-tu assez aimable d’éclairer tes déductions qui demeurent pour moi d’une obscurité totale ?

– Volontiers, béotien.

Il expliqua :

– Le scieur de têtes a écrit dans son avant-dernière lettre, celle qui était adressée au chef, qu’il avait scié l’occiput de Miette Jutras. Si Pimnon ignore que l’occiput c’est la tête il ne peut donc pas avoir écrit ce mot, et conséquemment il n’est point notre assassin.

Augé s’écria :

– Merveilleux... Tu me surprends toujours, cher Antoine, par tes raisonnements géniaux.

– Passe et ne me jette pas tant de fleurs, mon mine.

Suivant son habitude quand il réfléchissait il se mit à se promener de long en large dans la pièce.

Cela dura cinq bonnes minutes.

Puis il dit :

– Il nous reste trois suspects :

Georgette Jutras.

Hilaire Chartrand.

Le ministre du culte Chiniquy.

– L’une de ces trois personnes, la garde-malade, le prêtre ou le journaliste a commis le crime, selon toi ? demanda Benoît.

– Oui, il est rationnellement impossible qu’il en soit autrement.

Le Domino ajouta :

– Ma théorie re : l’occiput va à ces trois suspects comme un gant de kid.

– Comment ça ?

– Ayant fait un cours classique et étudié le latin et le grec, Hilaire Chartrand sait ce que c’est que l’occiput.

– Évidemment.

– Il en est de même de Chiniquy.

– Tu as raison, Domino.

À ce moment le journaliste du Midi objecta :

– Mais Georgette Jutras, elle, n’a pas fait de cours classique ; car je ne sache pas que le latin et le grec fassent partie du cours des gardes-malades.

– Non, mais les gardes-malades apprennent la médecine.

– Et qu’est-ce que ça fait ?

– Occiput est un terme usuel en médecine.

– C’est pourtant vrai.

Le Domino résuma :

– Donc, dit-il, Chartrand, Georgette Jutras et Chiniquy peuvent avoir commis le meurtre. Il s’agit maintenant de rétrécir notre champ d’actions jusqu’à ce que nous arrivions à l’unité, c’est-à-dire au seul et unique scieur de têtes.

– Mais comment ?

Le Domino rumina :

– Par qui dois-je commencer ?

Il se répondit à lui-même :

– Les dames ont préséance.

À Augé il demanda :

– Va voir le médecin légiste qui a fait l’examen du cadavre de Pit Lemelin ; fais-toi spécifier l’heure de la mort de cette dernière victime ; puis va voir Georgette Jutras et questionne-la pour savoir si elle a un bon et imperméable alibi.

– Très bien, boss.

X



Le révérend Chiniquy


L’alibi de Georgette Jutras était non seulement imperméable et bon, mais il était parfait.

La garde-malade avait assisté, à l’heure du crime, un chirurgien dans une opération qui avait duré près de 120 minutes.

Simon Antoine dit à Benoît :

– Tu connais Antoinette Giraud ?

– La célèbre actrice de Montréal, mais certainement.

– Alors je ne prends pas de chances ; je la fais venir.

Il corrigea :

– Ou plutôt tu vas lui téléphoner de prendre l’avion et de venir ici immédiatement ; c’est très pressé.

– Tu te fais de plus en plus mystérieux, Simon.

Celui-ci ignora la remarque et dit :

– Tu diras à la belle et capiteuse Antoinette qui est très forte en maquillages et en déguisements de toutes sortes, de se faire une tête et un corps de garçonnet.

– De petit gas ?

– Oui, c’est très important.

– As-tu autre chose ?

– Tu me l’amèneras ici en ayant soin de m’avertir de me cacher afin que je ne lui révèle pas mon identité. De ma cachette je lui donnerai verbalement mes dernières instructions.

Deux heures plus tard les instructions du Domino avaient été exécutées à la lettre.

Simon dit alors à son lieutenant :

– Va me chercher Chiniquy et je le questionnerai de ma cachette.

Ici nous extrayons de l’article de Benoît Augé dans le Midi le texte de l’interrogatoire.

Interrogation de Chiniquy par le Domino Noir

Le Domino – Vous êtes le descendant de Chiniquy l’apostat ?

Le pasteur – L’apostat, non ; le fondateur de la seule véritable religion, oui.

– Votre ancêtre, n’est-ce pas, avait incorporé dans les rites de son culte une imitation de sacrifice humain ?

– Oui.

– En quoi consistait ce simulacre ?

– À assassiner un poulet et à boire son sang en guise de vin sacré.

– M. Chiniquy, vous avez été persécuté ici ?

– Oh, oui.

– Par qui ?

– Le maire Décary a voulu me chasser de la ville.

– Et... ?

– Et mon troupeau s’est révolté.

– Avec comme résultat ?

– Que je suis resté ?

– En voulez-vous au maire ?

– Il n’y a de place en mon cœur que pour la miséricorde.

– Chiniquy, avez-vous tué Hubert Décary ?

– Ciel, non.

– Où étiez-vous au moment de la mort du jeune Hubert ?

– Je... je... je ne sais pas.

– Ainsi vous n’avez même pas d’alibi ?

– Si vous voulez dire que j’étais sur la scène du crime et non ailleurs vous vous trompez, monsieur.

– Où étiez-vous quand Arcade Charrier s’est fait scier la tête ?

– Mais, monsieur, je ne tiens pas un compte aussi serré de mes allées et venues.

– C’est là un manquement, un manquement qui vous mènera peut-être à l’échafaud... Où étiez-vous quand Georgette Jutras a perdu la vie ?

– Je ne le sais pas non plus.

– Vous ne savez rien, vous ne savez rien... Et c’est, je suppose, par le plus grand des hasards que vous avez découvert le cadavre du jeune Lemelin ?

– Je vous assure que oui. :

*

Soudain le clergyman poussa un petit cri :

– Mais, dit-il, j’oubliais, si je ne peux établir d’alibis pour les autres, il m’est facile d’en établir un pour le cas du fils de mon supposé mortel ennemi le jeune Décary.

– Ah.

– Oui, je me rappelle maintenant, j’étais parti ce soir-là vers 9 heures pour aller secourir spirituellement une de mes brebis malades. J’ai passé la soirée entière et la nuit dans la maison de la patiente pour ne revenir chez moi que le matin suivant.

– Avez-vous des témoins qui sont prêts à corroborer cet alibi ?

– Certainement une bonne demi-douzaine. Le Domino s’adressa au journaliste :

– Va vérifier, dit-il.

Benoît demanda :

– Le nom de cette famille de brebis ?

– Lalancette.

Le révérend donna l’adresse.

Le reporter sortit.

*

Une demi-heure plus tard il revenait :

– Chiniquiy a dit la vérité, affirma-t-il.

Le Domino commenta :

– Alors il n’a pas pu tuer le jeune Hubert.

Il ajouta :

– D’où il découle en toute logique qu’il n’a pas tué les autres non plus, car évidemment il n’y a qu’un seul scieur de têtes.

– De toute nécessité, oui.

Simon dit :

– Je m’excuse, mon révérend, de mes accusations non fondées ; vous pouvez vous retirer.

– J’aurais affaires à m’absenter de la ville.

– Vous pouvez le faire, allez.

Quand ils furent seuls le domino dit :

– Benoît, tu as donné mes instructions complètes à Julien Charrier, au directeur de la sûreté, à un des cameramen avec rayons infrarouges et enfin à Antoinette Giraud ?

– Oui.

– Alors dis-leur de les exécuter.

– Immédiatement ?

– Oui, sur l’heure.

XI



Antoinette Giraud


Personne n’aurait reconnu la célèbre actrice montréalaise dont la vogue était devenue délirante depuis sa récente innovation de l’Aiglon, dans l’humble petit garçonnet qui traversa timidement le hall allumé de l’hôtel de Damierville.

Antoinette était vêtu d’une paire de culottes courtes, d’un garibaldi et d’un béret.

Au dehors l’obscurité régnait, légèrement tempérée par les lampadaires des rues.

À petits pas courts et rapides, l’actrice traversa la rue et s’arrêta devant une porte vitrée sur laquelle étaient lettrés les mos suivants :

Le journal de Damierville

Hebdomadaire paraissant tous les jeudis.

Circulation : 3,500.

Hilaire Chartrand, directeur,

Hortense Chartrand, secrétaire de la rédaction.

Antoinette Giraud poussa la porte et entra.

Hortense était assise à un pupitre et jouait du clavigraphe.

Le bruit lui fit lever la tête.

Elle vit le pseudo-garçonnet et dit :

– Pour toi, mon petit ?

– Je voudrais parler à monsieur Chartrand, le directeur.

Hortense sourit :

– Peut-être pourrais-je faire la même chose, moi ?

Antoinette répondit sèchement :

– Non.

– Non.

– Mais pourquoi ?

Le pseudo-bambin dit avec un grand sérieux :

– Entre hommes on se comprend mieux.

La jeune femme éclata de rire :

– Entre hommes, s’écria-t-elle, elle est bonne celle-là...

– Oui, madame.

– Alors je fais venir mon mari.

Elle appela :

– Hilaire.

Bientôt le journaliste parut.

Sa femme lui dit :

– Ce garçonnet veut te parler, et personnellement s’il vous plaît.

– Ah, ah...

Antoinette demanda :

– Madame, voulez-vous être assez bonne de vous retirer ?

Hortense leva les bras au ciel :

– Ça c’est le comble par exemple... Hilaire lui dit :

– Ma chérie, on ne sait jamais, cet enfant peut avoir un scoop pour moi, laisse-nous veux-tu... ?

Elle obéit.

Ils étaient seuls.

Le journaliste dit :

– Bien, maintenant parle, mon petit.

– Volontiers.

– Pourquoi es-tu venu ?

– Quatre enfants ont été assassinés.

– Tu as quelque renseignement à me donner à ce sujet ?

Antoinette ne répondit pas. Elle dit :

– Je suis venue pour deux raisons.

– La première ?

– Je suis le dernier membre de la bande des fils à papas.

– Oh !

Les yeux de Chartrand brillèrent d’un éclat étrange.

L’actrice poursuivit :

– À titre de dernier membre, je vous demanderais d’exprimer par la voie de votre journal mes plus profondes sympathies aux familles affligées.

Hilaire s’écria :

– Ça parle au diable.

Il ajouta :

– C’est là ta première raison ?

– Oui.

– Et ta seconde ?

– C’est pour vous révéler le nom de l’assassin, le nom du scieur de têtes.

Le directeur du journal tressaillit.

Un éclair fauve perça son regard.

– Mais comment se fait-il que tu connaisses l’identité de l’assassin.

Tel que le lui avait recommandé le Domino, Antoinette mentit :

– C’est que je l’ai vu assassiner Miette Jutras.

– Oh...

À pas de loups il s’approchait de l’actrice.

Ses yeux étaient devenus ceux d’un dément.

D’un dément féroce.

Il dit d’une voix fausse et mielleuse :

– Dis-moi, mon petit, qui est le scieur de têtes ?

– C’est vous ! ! !

Chartrand s’élança sur Antoinette et l’empoigna à la gorge.

Mais au même moment la porte s’ouvrit avec fracas.

À leur tour le directeur de la sûreté et le chef de police Julien Charrier s’élancèrent.

Ils maîtrisèrent plutôt facilement le dément furieux.

Chartrand reprit vite possession de ses facultés.

Il déclama :

– À l’adresse du Domino noir je crie : Tu as vaincu, Galiléen...

Il ajouta :

– Comment se fait-il que le Domino ne soit pas ici ?

Benoît Augé venait d’entrer.

Il dit :

– Chartrand, tu devrais savoir que le Domino triomphe comme il travaille dans l’obscurité.

Le journaliste du Midi questionna :

– Mais pourquoi, Hilaire, as-tu commis cette série de crimes atroces ?

Chartrand eut un ricanement de fou :

– Mon père était menuisier ; or un menuisier ça scie, vieux, j’ai commencé par « scier » le maire et le chef de police dans mon journal, et j’ai décidé de scier ensuite cette bande de jeunes frais qui s’appelaient les fils à papas.

*

Ainsi se termine l’histoire des crimes du dément qu’était le scieur de têtes.

Chartrand est actuellement enfermé à la prison de Bordeaux dans l’aile des aliénés criminels de l’institution.

Étrange raisonnement que celui d’un fou : Père menuisier, fils qui scie figurativement ses ennemis dans son journal et scie ensuite réellement les enfants de ceux-ci pour transporter sa haine féroce contre la petite bande innocente des fils à papas...

Oui, logique de fou...

*

Comme ils revenaient vers Montréal, Benoît dit à Simon :

– Tu es un ascète.

– Comment ça ?

– Tu triomphes dans l’obscurité ; personne ne te connaît ; tu ne jouis point de ta célébrité, car Simon Antoine n’est qu’un riche désœuvré, qu’un play-boy aux yeux de tous...

Le Domino dit tout simplement et c’est là le mot de la fin :

– Mon plaisir est dans l’anonymat, l’humble anonymat.

Cet ouvrage est le 684e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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