I la mort d’un héros








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Le calvaire


À ces derniers mots, M. le secrétaire perpétuel bondit comme s’il avait reçu un coup de fouet dans les jambes.

– Ça n’est pas possible ! s’écria-t-il.

Et il regarda M. Gaspard Lalouette, pensant que celui-ci se moquait de lui. Mais M. Lalouette se taisait maintenant, les yeux baissés, lui montrant une mine plutôt triste.

– Ah ! ça, vous voulez rire, s’exclama M. Patard en tirant la manche de M. Lalouette.

– Non, non, fit M. Lalouette en secouant la tête comme un enfant malheureux, je ne ris pas !...

Mais M. le secrétaire perpétuel, que semblait gagner une sorte de délire, reprit :

– Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ? Voyons ?... Répondez-moi !... Regardez-moi un peu !...

M. Lalouette leva sur M. Patard un regard humble et douloureux, un de ces regards qui ne trompent pas.

Cette fois, M. le secrétaire perpétuel sentit un véritable frisson lui parcourir le corps de la tête aux pieds : Le candidat à l’Académie ne savait pas lire !

M. Patard eut un « oh ! » qui en disait long sur son état d’âme.

Et puis, il se laissa tomber sur un siège, avec un gros soupir :

– Ça, c’est embêtant ! fit-il.

Et il y eut un triste silence entre les deux hommes.

Ce fut M. Gaspard Lalouette qui osa, le premier, reprendre la parole :

– Je vous l’aurais bien caché, comme aux autres, mais vous, qui êtes au secrétariat perpétuel, qui recevrez ma correspondance, qui aurez certainement l’occasion de me soumettre vos écritures (me soumettre vos écritures ! M. Hippolyte Patard leva les yeux au ciel), j’ai bien pensé que vous vous en apercevriez tout de suite... et je me suis dit qu’il valait mieux s’arranger avec vous de façon à ce que personne n’en sache rien jamais... jamais !... Vous ne répondez pas ? Est-ce l’affaire du discours qui vous gêne ? Eh bien, vous ne le ferez pas trop long et vous me l’apprendrez par cœur... Je ferai tout ce que vous voudrez... mais dites quelque chose.

M. Hippolyte Patard n’en revenait pas...

Il en restait comme assommé. Il avait vu bien des choses depuis quelques mois, mais ça c’était le plus fort de tout. Un candidat à l’Académie qui ne savait pas lire !

Enfin, il se décida à manifester les sentiments contradictoires qui l’agitaient.

– Mon Dieu, que c’est embêtant ! Ah ! que c’est embêtant ! Voilà enfin un candidat et il ne sait pas lire ! Il fait l’affaire, il fait tout à fait l’affaire, mais il ne sait pas lire !... Ah ! mon Dieu, que c’est embêtant ! embêtant ! embêtant ! embêtant !

Et il alla, furieux, à M. Lalouette.

– Comment se fait-il que vous ne sachiez pas lire ?... cela dépasse toute imagination !

M. Gaspard Lalouette, gravement, répondit :

– Cela se fait que je n’ai jamais été à l’école... que mon père me faisait travailler comme un ouvrier dans son magasin, dès l’âge de six ans. Il jugea inutile de me faire apprendre une science qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait pas besoin pour réussir dans ses affaires. Il se borna à m’apprendre son métier qui était, comme le mien, celui d’antiquaire. Je ne savais point ce que c’était qu’une lettre, mais on ne m’aurait pas trompé à dix ans sur la signature d’un tableau et, à sept, je savais distinguer un point de Cluny d’un point d’Alençon !... C’est ainsi que, bien que ne sachant pas lire, j’ai pu dicter des ouvrages qui font l’admiration de Mgr le prince de Condé.

Cette phrase finale était fort adroite, et elle impressionna vivement M. le secrétaire perpétuel.

Il se leva, marcha rageusement de long en large... M. Lalouette, qui l’observait du coin de l’œil, l’entendait mâchonner des mots, ou plutôt devinait qu’il mâchonnait des : « Pas lire ! Pas lire ! Il ne sait pas lire ! »

Enfin, rageusement, M. Hippolyte Patard revint à M. Gaspard Lalouette.

– Pourquoi m’avez-vous dit cela ?... Il ne fallait pas me le dire !

– J’ai cru plus honnête et plus habile...

– Tatata !... Je m’en serais bien aperçu, mais après, et ça n’avait plus la même importance !... Écoutez !... Imaginez que vous ne m’avez rien dit : voulez-vous ?... Moi, je ne sais rien ! Je suis un peu dur d’oreille, je n’ai rien entendu !

– Mais c’est comme vous voulez !... Je ne vous ai rien dit, monsieur le secrétaire perpétuel, et vous n’avez rien entendu.

M. Patard respira.

– C’est incroyable ! fit-il, jamais on n’aurait pensé cela de vous... à vous voir... à vous entendre...

Nouveau soupir de M. le secrétaire perpétuel.

– Et ce qui est tout à fait inouï, c’est que vous parlez comme un savant !... Je puis bien vous le dire, maintenant, monsieur Lalouette... nous n’étions pas fiers en pénétrant dans votre boutique... mais vous nous avez conquis, littérairement conquis, par votre érudition !... et voilà que vous ne savez pas lire !

– Je croyais, monsieur le secrétaire perpétuel, que vous n’en saviez plus rien !...

– Ah ! oui, pardon !... Mais c’est plus fort que moi... je ne vais plus penser qu’à ça toute ma vie... un académicien qui ne sait pas lire !

– Encore ! fit M. Lalouette en souriant.

M. Patard sourit aussi, cette fois, mais son sourire était bien pitoyable.

– C’est tout de même raide !... dit-il à mi-voix.

M. Lalouette émit timidement cette opinion qu’il faut s’habituer à tout dans la vie et il ajouta :

– Tout de même, s’il s’agit d’être un savant pour être académicien, j’ai prouvé à quelques-uns de ces messieurs que j’en savais plus long qu’eux.

– Mais oui ! vous nous avez parlé des Grecs et des Romains, et de l’abajoue, et de l’abaque, et de Vitruve. Où avez-vous donc appris tout ce que vous nous avez raconté ?

– Dans le dictionnaire Larousse, monsieur le secrétaire perpétuel.

– Dans le dictionnaire Larousse ?

– Dans le dictionnaire Larousse illustré !

– Pourquoi : illustré ? s’exclama ce pauvre M. Patard dont l’étonnement devenait de l’ahurissement.

– À cause des images qui, dans l’ignorance où je suis de la signification de ces petits signes bizarres appelés lettres, me sont d’un grand secours.

– Et qui est-ce qui vous fait apprendre par cœur le dictionnaire Larousse ?

– Mais Mme Lalouette elle-même ! C’est une résolution que nous avons prise tous deux, du jour où j’ai eu l’intention de poser ma candidature à l’Académie.

– À ce compte, vous auriez mieux fait, monsieur Lalouette, d’apprendre par cœur le dictionnaire de l’Académie.

– J’y ai bien pensé, acquiesça en riant M. Lalouette, mais vous l’auriez reconnu.

M. Hippolyte Patard fit :

– Ah ! oui !

Et il resta un instant rêveur.

Tant d’intelligence, de perspicacité et de courage lui donnèrent à penser. Il connaissait des gens à l’Académie qui savaient lire et qui ne valaient certainement pas M. Gaspard Lalouette.

Celui-ci l’interrompit dans ses réflexions.

– Je n’en suis encore qu’à la lettre A, dit-il, mais je l’aurai bientôt terminée.

– Ah ! ah ! vous en êtes encore à A !

– C’est au signe À qu’appartiennent les mots abajoue et abaque, monsieur le secrétaire perpétuel !... grâce auxquels j’ai eu l’honneur de vous conquérir...

– Oui ! oui ! oui ! oui ! oui ! oui ! oui ! oui !

M. Hippolyte Patard se leva ; il ouvrit la porte qui donnait sur la rue, sa poitrine se souleva comme si elle voulait emprisonner une bonne fois, tout l’air respirable de la capitale, puis il regarda la rue, les passants, les maisons, le ciel, le Sacré-Cœur qui portait tout là-haut sa croix dans la nue, et par une liaison d’idées assez compréhensible, il pensa à tous ceux qui portaient leur croix sur la terre, sans la montrer. La situation n’avait jamais été plus terrible pour un secrétaire perpétuel. Héroïquement, il prit sa résolution. Il se retourna vers l’homme qui ne savait pas lire :

– À bientôt, mon cher collègue, dit-il.

Et il descendit sur le trottoir, ouvrant son parapluie, bien qu’il ne plût point. Mais il n’en pouvait plus, il se cachait comme il pouvait. Il s’en alla par les rues, cahin-caha.

XI



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