I la mort d’un héros








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Terrible apparition


La porte venait à peine de se refermer sur M. le secrétaire perpétuel que Mme Lalouette se précipitait vers son mari :

– Eh bien, Gaspard ? implora-t-elle.

– Eh bien, ça y est. Il m’a dit : « À bientôt, mon cher collègue. »

– Et... il sait tout ?

– Il sait tout !

– Ça vaut mieux !... Comme ça, si un jour on apprend quelque chose... il n’y aura pas de surprise... Tu auras fait ton devoir... c’est lui qui n’aura pas fait le sien !

Ils s’embrassèrent. Ils étaient radieux.

Mme Lalouette dit :

– Bonjour, monsieur l’Académicien !

– C’est bien pour toi... fit Lalouette.

Et c’est vrai que c’était pour elle qu’il jouait cette étrange partie. Mme Lalouette, qui avait épousé M. Lalouette parce qu’il avait écrit des livres, n’avait jamais pardonné à son mari de lui avoir caché qu’il ne savait pas lire. Quand l’aveu en fut fait, il y eut dans le ménage des scènes déchirantes. Après quoi, Mme Lalouette avait essayé d’apprendre à lire à M. Lalouette. Ce fut peine perdue. Il y avait là comme un sortilège. L’alphabet alla encore (les grosses lettres), mais jamais M. Lalouette ne put arriver aux syllabes b a ba, b i bi, b o bo, b u bu. Il s’y était pris trop tard ; elles ne lui entrèrent point dans la tête. C’était dommage, car M. Lalouette était un artiste et il aimait les belles choses. Mme Lalouette en fit une maladie. Elle ne consentit à guérir que du jour où M. Lalouette fut nommé officier de l’Académie. Alors, elle lui rendit un peu de son amour.

Mais, bien que les années se fussent écoulées et que M. Gaspard Lalouette affectât de s’intéresser par-dessus tout, par l’entremise de son épouse, aux belles-lettres, il y avait toujours « entre les deux conjoints » ce secret formidable qui empoisonnait leur existence : M. Lalouette ne savait pas lire !

Sur ces entrefaites était arrivée cette affaire de l’Académie. Par le plus grand des hasards, M. Lalouette avait assisté à la mort de Maxime d’Aulnay. M. Gaspard Lalouette n’était ni superstitieux ni sot. Il jugea naturelle la mort chez un homme qui avait une maladie de cœur et que le décès tragique de son prédécesseur devait hanter par-dessus tout. Il s’étonna de l’émotion générale et sourit de toutes les stupidités qui furent répandues à l’occasion de la vengeance d’un certain sorcier qui avait disparu. Et il fut bien étonné d’apprendre que ce double événement avait à ce point bouleversé les esprits qu’aucun nouveau postulant ne se présentait à la succession de Mgr d’Abbeville. Seul Martin Latouche restait qui n’avait pas encore retiré sa candidature. M. Lalouette, un beau jour, s’était dit : « C’est tout de même rigolo ! Mais s’ils n’en veulent pas, du fauteuil, il ne me fait pas peur, à moi !... c’est ça qui épaterait Eulalie ! »

Eulalie était le petit nom de Mme Gaspard Lalouette. Mais il fut déçu quand il apprit que Martin Latouche acceptait le plus tranquillement du monde d’être élu au fauteuil fatal. Tout de même, il voulut assister à la séance de réception de Martin Latouche. On n’eût pu dire exactement quelle était alors sa pensée. M. Lalouette avait-il, tout au fond de lui-même, l’espoir (qu’il ne pouvait, en honnête homme, s’avouer) que le destin, parfois si baroque, allait encore faire de ses coups ?... On ne saurait, sans être injuste, l’affirmer. Tant est que M. Lalouette assista à la scène où la vieille Babette, échevelée, vint annoncer la mort de son maître.

Tout fort, tout solide que l’on est, il y a des choses qui impressionnent. M. Lalouette sortit de cette cohue, fort impressionné.

C’est à ce moment qu’il commença de s’intéresser réellement à la singulière et mystérieuse figure d’Éliphas. Qu’est-ce que c’était que ce bonhomme-là ? Il interrogea les gens compétents sur la sorcellerie. Il interviewa quelques membres influents du club des « Pneumatiques ». Il vit M. Raymond de la Beyssière. Il connut le secret de Toth. Et il demanda à visiter l’orgue de Barbarie. Il prit ensuite le train pour La Varenne-Saint-Hilaire et s’il en revint un peu effaré de l’étrange réception qui lui avait été faite, il ne doutait plus en revanche de l’inanité de toutes les formules égyptiaques.

Il n’avait encore rien dit à Mme Lalouette. Il jugea le moment opportun de lui dévoiler ses projets. Eulalie en fut « médusée ». Mais c’était une forte tête et elle l’approuva avec transport. Seulement, comme elle était la prudence même, elle lui conseilla d’agir à coup sûr. Ce M. Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox devait être quelque part. Il fallait le trouver ou tout au moins avoir de ses nouvelles.

Quelques mois encore se passèrent dans ces recherches. M. Lalouette devenait impatient. Ayant appris qu’Éliphas s’appelait encore Borigo du Careï, en raison de ce qu’il était originaire de la vallée du Careï, il partit pour la Provence et là, tout au bout d’une vallée profonde, derrière un rideau d’oliviers qui abritaient une modeste maisonnette, il dénicha une bonne vieille qui n’était ni plus ni moins que la respectable mère de l’illustre mage. Celle-ci qui ignorait tout des batailles de la vie ne fit aucune difficulté pour lui apprendre que depuis des mois son fils, fatigué, lui dit-elle, de Paris et des Parisiens, après avoir passé quelques semaines tranquille près d’elle, était parti pour le Canada. Éliphas lui avait écrit. Elle montra des lettres. M. Lalouette compara les dates. Il n’y avait plus à douter. L’Éliphas s’intéressait maintenant autant au fauteuil de Mgr d’Abbeville qu’à sa première chemise.

M. Lalouette revint triomphant et il lança sa lettre de candidature.

Le seul point sombre de l’aventure était que M. Gaspard Lalouette, candidat à l’Académie française, ne savait point lire. Forts de la situation qui leur était faite par tous ceux qui savaient lire et qui ne se présentaient point, M. et Mme Lalouette avaient honnêtement résolu de s’en remettre à M. le secrétaire perpétuel. C’était agir en braves gens. Or, nous avons vu que M. le secrétaire perpétuel avait passé par-dessus ce léger détail.

La joie était donc immense dans le ménage. Ils s’embrassaient. La boutique, autour d’eux, rayonnait.

– Demain, dit Mme Lalouette, les yeux brillants de plaisir, ta candidature sera dans tous les journaux ; ça va en faire un tapage ! Monsieur Lalouette, vous êtes célèbre !...

– Grâce à qui, fifille ? Grâce à toi qui es intelligente et brave ! Une autre femme aurait eu peur ! Toi, tu m’as soutenu, tu m’as encouragé ; tu m’as dit : « Va, Gaspard !... »

– Et puis, nous sommes bien tranquilles, constata la prudente Mme Gaspard, depuis que nous savons que cette espèce d’Éliphas, que l’on charge à Paris de tous les crimes, est tranquillement à se promener au Canada.

– Madame Lalouette, je vous avoue qu’après la troisième mort, malgré tout ce qu’avait pu me dire cet original de grand Loustalot, j’avais besoin d’être rassuré du côté de l’Éliphas. Si j’avais su qu’il rôdait dans les environs, j’aurais réfléchi deux fois avant de lancer ma candidature. Un sorcier, c’est toujours un homme. Il peut assassiner comme tout le monde.

– Et même mieux que tout le monde, déclara, avec un bon sourire, aussi rassurant que sceptique, l’excellente Mme Lalouette... surtout s’il commande, comme on le dit, au passé, au présent et à l’avenir et aux quatre points cardinaux !...

– Et s’il possède le secret de Toth ! surenchérit M. Lalouette, en éclatant de rire et en se frappant joyeusement les cuisses de la paume de ses mains... Mais faut-il, madame Lalouette, que les gens soient bêtes !...

– C’est tout bénéfice pour les autres, monsieur Lalouette.

– Moi, quand j’ai eu vu sa figure dans les « illustrés » et sa photographie aux devantures, je me suis dit tout de suite : Voilà une tête qui n’a jamais assassiné personne !

– C’est comme moi !... Sa tête est plutôt rassurante ; elle est belle et noble et les yeux sont très doux...

– Avec un peu de malice, madame Lalouette... oui, il y a un peu de malice dans les yeux.

– Je ne dis pas non.

– Quand il apprendra qu’il a tué trois personnes, il rira bien !...

– Mais qui donc le lui apprendrait, madame Lalouette ? Il ne correspond qu’avec sa mère qui, seule, a son adresse, m’a-t-elle dit. Sa mère, dont l’existence est ignorée même de la police, ne sait rien de ce qui se passe à Paris et je n’ai eu garde de le lui apprendre. Enfin, Éliphas est retiré du monde, au fond, tout au fond du Canada.

Mme Lalouette répéta, comme un écho :

« Au fond, tout au fond du Canada... »

Dans leur bonheur, ils s’étaient pris les mains qui étaient chaudes de la douce fièvre du succès... Tout à coup, comme ils répétaient en souriant tous les deux : « Au fond, tout au fond du Canada », leurs mains se crispèrent, et, de chaudes qu’elles étaient, devinrent glacées.

M. et Mme Gaspard Lalouette venaient d’apercevoir derrière leur vitrine, arrêtée sur le trottoir et regardant dans leur boutique, une figure...

Cette figure était à la fois belle et noble et les yeux, très doux, en étaient spirituels. Un double cri d’horreur s’échappa de la gorge de M. et Mme Lalouette. Ils ne pouvaient se tromper. Ils reconnaissaient cette figure-là... cette figure qui les regardait, à travers les vitres... qui les fascinait... C’était Éliphas ! Éliphas, lui-même... Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox !

L’homme, sur le trottoir, ne remuait pas plus qu’une statue. Il était élégamment vêtu d’un complet jaquette sombre ; il avait une canne à la main ; un pardessus beige replié flottait négligemment sur son bras. Un nœud de cravate, dit lavallière, agrémentait le plastron de sa chemise ; un chapeau rond, de feutre mou, était posé sur ses cheveux blonds, qui bouclaient un peu, et jetait une ombre douce sur un profil digne des fils de Pallas Athênê.

M. et Mme Lalouette sentaient trembler leurs genoux. Ils ne se soutenaient plus. Tout à coup, l’homme bougea. Il s’en fut d’un pas paisible à la porte de la boutique et appuya sur le bec-de-cane.

La porte s’ouvrit ; il entra.

Mme Lalouette tomba comme un paquet sur un fauteuil. Quant à M. Gaspard Lalouette, il se jeta carrément à genoux, et il cria :

– Grâce !... Grâce !...

C’est tout ce qu’il put dire, dans le moment.

– M. Gaspard Lalouette, c’est bien ici ? demanda l’homme sans paraître nullement étonné de l’effet que produisait son apparition.

– Non ! non ! ça n’est pas ici ! répondit spontanément M. Lalouette, toujours prosterné.

Et il mit à son mensonge un tel accent de vérité qu’il s’y fût trompé lui-même, tant il était sincère !

L’homme eut un tranquille sourire et referma, toujours avec son calme suprême, la porte. Puis, il s’avança jusqu’au milieu du magasin.

– Allons ! monsieur Lalouette ! relevez-vous ! fit-il, et remettez-vous !... et présentez-moi à Mme Lalouette. Que diable ! Je ne vais pas vous manger !

Mme Lalouette jeta à la dérobée sur le visiteur un rapide et désespéré regard. Elle eut une seconde l’espoir qu’une affreuse ressemblance les avait trompés, elle et son mari. Et, domptant sa terreur, elle parvint à dire, la voix chevrotante :

– Monsieur ! Il faut nous excuser... Vous ressemblez... comme deux gouttes d’eau... à un de nos parents qui est mort l’an dernier...

Et elle gémit, accablée de l’effort...

– J’ai oublié de me présenter, fit l’homme, de sa voix claire et bien posée. Je suis M. Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox.

– Ah ! mon Dieu ! s’écrièrent les deux Lalouette en fermant les yeux.

– J’ai appris que M. Lalouette se présentait au fauteuil de Mgr d’Abbeville...

Le couple sursauta.

– Ça n’est pas vrai ! pleurnicha M. Lalouette, qui est-ce qui vous a dit ça ?

Et, dans son âme épouvantée, il se disait : « C’est un véritable sorcier ! Il sait tout ! »

L’homme sans s’émouvoir de toutes ces dénégations continuait :

– J’ai tenu à l’en venir féliciter moi-même.

– C’était pas la peine de vous déranger ! affirma M. Lalouette. On vous a menti !

Mais Éliphas promena son regard souverain dans tous les coins de la pièce.

– En même temps, dit-il, je n’aurais pas été fâché de dire un petit mot à M. Hippolyte Patard... Où est-il, M. Hippolyte Patard ?

M. Gaspard Lalouette se releva livide : devant la situation nouvelle, il avait pris son parti... son parti de vivre puisqu’il n’était pas encore mort.

– Ne tremblez pas, Eulalie, mon épouse... Nous allons nous expliquer avec monsieur, dit-il en s’essuyant le front d’une main tremblante... M. Hippolyte Patard, connais pas !

– Alors, on m’a trompé à l’Académie ?

– Oui, oui, on vous a trompé à l’Académie, déclara M. Lalouette d’une voix péremptoire. On vous a tout à fait trompé. « Il n’y a rien de fait ! » Ah ! ils auraient été bien contents que je me présente !... que je m’asseye dans leur fauteuil !... que je prononce leur discours !... et puis quoi encore ?... Moi, ça ne me regarde pas ! je suis un marchand de tableaux... moi !... je gagne honnêtement ma vie, moi !... Tel que vous me voyez, M. Éliphas, je n’ai jamais rien pris à personne...

– À personne ! appuya Mme Lalouette...

– ... Et ce n’est pas aujourd’hui que je commencerai !... Ce fauteuil est à vous, M. Éliphas... vous seul en êtes digne... Gardez-le, je n’en veux pas !

– Mais moi non plus, je n’en veux pas ! fit Éliphas de son air supérieurement négligent, et vous pouvez bien le prendre si ça vous fait plaisir !...

M. et Mme Lalouette se regardèrent. Ils examinèrent le visiteur. Il paraissait sincère. Il souriait. Mais il se moquait peut-être encore d’eux.

– Vous parlez sérieusement, monsieur ? demanda Mme Lalouette.

– Je parle toujours sérieusement, fit Éliphas.

M. Lalouette sursauta.

– Nous vous croyions au Canada, monsieur !... dit-il en recouvrant un peu de sang-froid, madame votre mère...

– Vous connaissez ma mère, monsieur ?

– Monsieur, avant de me présenter à l’Académie...

– Vous vous présentez donc ?

– C’est-à-dire qu’ayant l’intention de me présenter, je voulais être bien sûr que cela ne vous dérangerait pas. Je vous ai cherché partout. Et, ainsi, j’ai eu l’honneur de me trouver un jour en face de madame votre mère qui m’a appris que vous étiez au Canada...

– C’est exact ! J’en arrive...

– Ah !... vraiment... Et quand, monsieur Éliphas, êtes-vous arrivé du Canada ? demanda Mme Lalouette, qui recommençait à prendre goût à la vie.

– Mais ce matin, madame Lalouette... ce matin, même... j’ai débarqué au Havre. Il faut vous dire que je vivais là-bas comme un sauvage et que j’ai parfaitement ignoré toutes les âneries qui se sont débitées en mon absence à propos du fauteuil de Mgr d’Abbeville.

Le couple reprenait des couleurs. Ensemble, M. et Mme Lalouette dirent :

– Ah ! oui...

– J’ai appris les tristes événements qui ont accompagné les dernières élections chez un ami qui m’avait offert à déjeuner ce matin ; j’ai su que l’on m’avait cherché partout... et j’ai résolu immédiatement de tranquilliser tout le monde en allant voir cet excellent M. Hippolyte Patard.

– Oui ! Oui !

– Je me suis donc rendu cet après-midi à l’Académie et, en prenant soin de rester dans l’ombre pour n’être pas reconnu, j’ai demandé au concierge si M. Patard était là. Le concierge m’a répondu qu’il venait de partir avec quelques-uns de ces messieurs... J’affirmai au concierge que la commission pressait... Il me répliqua que je trouverais certainement M. le secrétaire perpétuel chez M. Gaspard Lalouette, 32 bis, rue Laffitte, lequel venait de poser sa candidature à la succession de Mgr d’Abbeville et chez lequel ces messieurs s’étaient rendus en voiture pour le féliciter sans retard !... Mais il paraît que je me suis trompé, puisque vous ne connaissez pas M. Patard !... ajouta avec son fin sourire M. Éliphas de la Nox.

– Monsieur ! Il sort d’ici !... déclara M. Lalouette ; je ne veux pas vous tromper plus longtemps. Tout ce que vous nous dites est trop naturel pour que nous jouions au plus fin avec vous !... Eh bien, oui ! j’ai posé ma candidature à ce fauteuil, persuadé qu’un homme comme vous ne saurait être un assassin et sûr que tous les autres étaient des imbéciles.

– Bravo ! Lalouette ! approuva Mme Gaspard. Je te retrouve. Tu parles comme un homme ! Du reste, si monsieur regrette son fauteuil, il sera toujours temps de le lui rendre ! Il n’a qu’à dire un mot et il est à lui !...

M. Éliphas s’avança vers M. Lalouette et lui prit la main.

– Soyez académicien, monsieur Lalouette ! Soyez-le en toute tranquillité ! en toute sûreté !... quant à moi, je ne suis, soyez-en persuadé, qu’un pauvre homme comme tous les autres... Je me suis cru un moment au-dessus de l’humanité, parce que j’avais beaucoup étudié... et beaucoup pénétré... La triste humiliation que j’ai subie, lors de mon échec à l’Académie, m’a ouvert les yeux. Et j’ai résolu de me châtier, de m’abaisser... je me suis condamné à la retraite... j’ai suivi en cela la règle de ces admirables religieux qui astreignent les plus intelligents d’entre eux aux plus rudes travaux manuels... Au fond des forêts du Canada, j’ai travaillé de mes mains comme le plus vulgaire des trappeurs... et je reviens aujourd’hui en Europe pour placer ma marchandise...

– Qu’est-ce que vous faites donc ? demanda M. Lalouette qui était remué de la plus douce émotion de sa vie, car la parole de celui que l’on avait appelé l’Homme de lumière était des plus captivantes et coulait comme un miel dans les artères battantes de ceux qui avaient le bonheur de l’entendre.

– Qui, qu’est-ce que vous faites donc, mon cher monsieur ? implora Mme Gaspard qui roulait des yeux blancs.

L’Homme de lumière dit simplement sans fausse honte :

– Je suis marchand de peaux de lapin !

– Marchand de peaux de lapin ! s’exclama M. Lalouette.

– Marchand de peaux de lapin ! soupira Mme Lalouette.

– Marchand de peaux de lapin ! répéta l’Homme de lumière en s’inclinant posément et prêt à prendre congé.

Mais M. Lalouette le retint.

– Où allez-vous donc comme ça, cher monsieur Éliphas ? demanda-t-il. Vous n’allez pas nous quitter ainsi ! Vous nous permettrez bien de vous offrir un petit quelque chose ?...

– Merci, monsieur, je ne prends jamais rien entre les repas, répondit Éliphas.

– Cependant, nous n’allons point nous quitter comme cela, reprit Mme Lalouette.

Et elle roucoula :

– Après tout ce qui s’est passé, nous avons bien des choses à nous dire...

– Je ne suis point curieux, répondit bonnement Éliphas. J’en sais assez pour ce que j’ai à faire ici... Aussitôt que j’aurai vu M. le secrétaire perpétuel, je prendrai le train de Leipzig où je suis attendu pour mon commerce de fourrures.

Mme Lalouette alla à la porte et en défendit bravement le passage.

– Pardon, monsieur Éliphas, dit-elle, la voix tremblante, mais qu’est-ce que vous allez lui dire, à M. le secrétaire perpétuel ?...

– C’est vrai ! s’écria Lalouette qui avait compris la nouvelle émotion de sa femme, qu’est-ce que vous allez lui dire, à M. Hippolyte Patard ?

– Mon Dieu ! Je vais lui dire que je n’ai assassiné personne ! déclara l’Homme de lumière.

M. Lalouette pâlit :

– C’est pas la peine, jura-t-il... Il ne l’a jamais cru ! Et c’est une démarche bien inutile, je vous assure !

– Mon devoir en tout cas, est de le rassurer comme je vous ai rassurés vous-mêmes... et aussi de dissiper une fois pour toutes les soupçons stupides qui pèsent sur ma personne...

M. Gaspard Lalouette, la figure tout à fait décomposée, regarda Mme Lalouette.

– Ah ! fifille ! gémit-il... c’était un trop beau rêve !...

Et il se laissa aller dans ses bras et, sans fausse honte, pleura sur son épaule.

Éliphas interrogea Mme Lalouette.

– M. Lalouette, dit-il, paraît avoir un grand chagrin... et je ne comprends rien à ce qu’il veut dire...

– Cela veut dire, pleura à son tour Mme Lalouette, que si l’on apprend avec certitude que vous êtes à Paris, que vous revenez du Canada et que vous n’êtes pour rien dans toute l’affaire des morts de l’Académie, jamais M. Lalouette ne sera académicien !

– Et pourquoi cela ?

– Eh ! On ne lui accorde ce fauteuil, sanglota-t-elle, c’est terrible à dire, que parce que personne n’en veut !... Attendez donc, mon cher monsieur Éliphas, pour faire connaître la vérité vraie, qui est votre innocence dont pas un homme sensé ne doute, vous entendez bien ! Attendez donc que mon mari soit élu !...

– Madame ! fit Éliphas... calmez-vous ! L’Académie ne sera pas assez injuste pour repousser votre mari qui, seul, est venu bravement à elle, dans les mauvais jours...

– Je vous dis qu’elle n’en voudra pas !

– Mais si !

– Mais non !...

– Mais si !...

– Gaspard !... J’ai confiance dans M. Éliphas. Dis donc à M. Éliphas pourquoi l’Académie ne voudra jamais de toi, si elle a le moyen d’en élire un autre... C’est un secret, monsieur Éliphas ! un affreux secret qu’il a fallu confier à M. le secrétaire perpétuel... Mais cela restera à jamais entre nous !... Alors ! parle, Gaspard !

M. Gaspard Lalouette s’arracha au giron de Mme Lalouette et, se penchant à l’oreille de M. Éliphas, tandis que de la main il masquait sa bouche, il murmura quelque chose si bas, si bas... que seule l’oreille de M. Éliphas pouvait l’entendre.

Alors, M. Éliphas de Saint-Elme de Taillebourg de la Nox se mit à rire franchement, lui qui ne riait jamais.

– C’est trop drôle ! fit-il... Non, mes amis, je ne dirai rien ! Soyez tranquilles.

Sur quoi il serra solennellement la main de M. et de Mme Lalouette, déclara qu’il était heureux d’avoir fait la connaissance d’aussi braves gens, jura qu’il n’aurait pas de plus grande joie dans sa vie que celle de voir M. Lalouette académicien, et, noblement, reprit le chemin de la rue où il disparut bientôt d’un pas paisible et harmonieux.

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