Discours de Rectorat








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Führerprincip » d’une part, et d’autre part d’être « populaire ». Le « Führerprincip » – dans la nudité de sa définition historique – consiste en ce que chaque détenteur du pouvoir d’État à tel ou tel échelon le reçoive directement, entièrement et personnellement, de son supérieur immédiat. C’est un pouvoir de « chefs ». Disant cela, nous ne voulons pas nous embarquer dans une « psychanalyse du national-socialisme », même s’il est vrai que la forme nationale-socialiste, ou fasciste, du pouvoir relève aussi d’une analyse des égarements de la psychè (qu’on se souvienne de Salo, de Cabaret, des Damnés, etc.). Car s’il existe bien un aspect psychologique, et particulièrement psycho-pathologique, il est lui-même produit avec tous les autres aspects qu’elle comporte (institutionnel, économique, etc.) par l’irruption de cette société dans l’histoire. Une telle irruption n’est jamais référable à son tour à une détermination psychologique, aucune société, ni l’histoire qui les engendre, les use et les remplace toutes, ne pouvant être saisies à partir d’un fondement anthropologique (et pas davantage « sociologique » que « psychologique »). Société et Histoire sont de ce point de vue dans la même situation que la Langue.

Le principe du pouvoir comme pouvoir du chef est exorbitant de la conception moderne classique du pouvoir d’État. Il est en revanche spécifique de l’action de guerre. La différence ente l’agir politique et l’action de guerre consiste en ce que le premier est supposé s’accomplir dans les limites de la loi, laquelle, selon la leçon du chapitre VI du Livre II du Contrat Social, ne peut être l’expression de la « volonté générale » (c’est-à-dire de l’auto-nomie comme principe moderne de l’existence politique) qu’à la condition « que la loi considère les sujets en corps et les actions comme abstraites, jamais un homme comme individu ni une action particulière ». Le savoir qu’engendre la guerre est d’un type exactement opposé : que l’action est toujours particulière et qu’elle suppose la mobilisation totale de l’individu.

Qu’elle soit toujours particulière n’exclut pas qu’on en fasse l’analyse taxinomique, ni même qu’on en recherche la logique générale – par exemple que, si l’on doit gagner du temps, il faut pouvoir perdre de l’espace. Mais cette généralité est celle des déterminations essentielles d’une matière particulière, dont elle épouse chaque fois les limites. Dire qu’une matière est « particulière » devrait être une redondance, puisqu’il n’existe pas de « matière générale ». C’est justement cet obstacle que la théorie politique moderne du pouvoir-de-la-loi est contrainte de lever : il lui faut, pour pouvoir commencer, avoir d’abord achevé l’invention d’une matière générale : « Mais quand tout le peuple statue sur tout le peuple, il ne considère que lui-même, et s’il se forme alors un rapport, c’est de l’objet entier sous un point de vue à l’objet entier sous un autre point de vue, sans aucune division du tout. Alors la matière sur laquelle on statue est générale comme la volonté qui statue » (Ibid.).

Comme cependant le dieu qui créa l’Univers, s’il était assez galiléen pour avoir écrit la nature in lingua matematica, a toujours omis, dans son humour, d’écrire aussi l’histoire, les langues et les femmes dans le même style, il n’y a et il n’y aura jamais de « véritable Homère », pour parler comme Vico. Aussi la métaphysique moderne, telle que la représente le frontispice de la Scienza Nuova – juchée sur la seule physique dans un coin de l’autel du Tout-Puissant et aspirant à rétablir la symétrie en s’appuyant de l’autre côté sur une poétique et une politique modernes – aurait attendu longtemps la réalisation de son désir, si « quelque chose » n’était venu suppléer le manque divin. Ce quelque chose n’est ni plus ni moins que l’apparition du « guide » : « Les particuliers voient le bien qu’ils rejettent, le public veut le bien qu’il ne voit pas. Tous ont également besoin de guides ».

Certes ces « guides » ne sont pas encore des « Führer ». Ils prennent successivement dans l’œuvre de Rousseau des figures plus bénignes : celle du Législateur dans le Contrat, celle du bon Maître et modérateur de la production (Monsieur de Wolmar) et même celle de la ravissante Julie – organisatrice du leurre idéologique de la fête des vendanges – dans La Nouvelle Héloïse. Mais quel qu’en soit le visage, la fonction du guide est toujours la même. Elle consiste à accomplir dans la matière sociale, en tant qu’elle n’est pas générale mais constituée de diverses particularités que détermine en elle la propriété privée et /ou division du travail, ce que l’action par la forme transcendantale (la Loi), qui devrait être constitutive pourtant du corps social, est incapable d’y produire : l’existence du sujet moderne comme liberté. « Libéral » est peut-être grammaticalement un dérivé de « libre », il est historiquement, et pour des raisons historiales, l’essence même de la liberté politique moderne.

De cette situation Rousseau tirait déjà les conséquences – prodromes d’un désespoir dont il ne sera saisi que bien plus tard – concernant les chances de réalisation historique de l’idée moderne en politique dans l’article qu’il donna – et qui déplut au point de se voir doublé par un autre dans les éditions suivantes – à l’Encyclopédie de ce parisien de Diderot : l’article Economie Politique où les chances du projet politique moderne-métaphysique – les chances de la « Volonté Générale » – sont clairement comprises comme dépendant de la question de savoir si le « gouvernement » (en principe un simple corollaire du règne de la Loi) est « tyrannique » ou s’il est « populaire ».

La réponse est qu’il est « tyrannique », qu’il n’a jamais cessé de l’être et que la tangence sans fin que les « guides » – les chefs réels – des sociétés modernes étaient supposés imprimer à la marche de ces sociétés vers la réalisation de leur idéal formel, s’est toujours inversée en son contraire, c’est-à-dire dans le libre développement de l’infinité du marché, dont les institutions politiques de la Volonté Générale n’ont jamais fait qu’assurer la couverture idéologique. Le rôle des « chefs », à chaque nœud du tissu social, consiste alors à la fois à accomplir et à maquiller cette inversion.

À quoi a concouru la définition même du peuple. Car celle-ci est tout ce qu’on veut dans la philosophie – et la réalité – politique moderne-bourgeoise, sauf populaire. Populaire, le peuple lui-même ne l’est qu’à l’usine ou dans la rue, c’est-à-dire là où la production ignore ou récupère la loi, et là où éclate un besoin d’existence incompatible avec les conditions de la subsistance, besoin qui ne trouve plus à s’insérer d’aucune façon dans la polis, mais simplement à se briser sur la Police.

La signification de la nouveauté nationale-socialiste en matière de politique moderne apparaît beaucoup plus clairement telle qu’elle se détache sur un tel fond que si l’on continue à s’indigner de sa monstruosité, sans s’interroger sur ce que montre le monstrum. Il ne s’agit pas là de l’irruption, sans base historiale, de ce « pouvoir » pur et simple, de ce pouvoir-comme-tel, qui fascine idéologiquement les philosophes de la chose politique aussi éloignés l’un de l’autre que Deleuze et Claude Lefort. Il s’agit de la mutation de l’État moderne, concomitante à la mutation de la société civile, à laquelle l’une et l’autre doivent de pouvoir continuer – il est vrai au prix d’un chambardement complet de leurs formes anciennes de réalisation. Le pouvoir national-socialiste ne doit à sa brutalité immédiate – physique et idéologique – qu’une seule chose : l’inconscience avec laquelle il est monté à l’assaut de la République de Weimar. Il ne lui doit pas d’avoir réussi, si réussir veut dire se maintenir, et se maintenir par ses œuvres. Un tel maintien n’advient jamais comme le fruit d’une simple « folie », mais par un nouveau cours de la rationalité – fût-ce une rationalité folle, et dût justement la folie de cette rationalité apparaître dans un tel mode de réalisation.

Ce que le pouvoir nazi, armé de son « Führerprincip », réalise pour la première fois au beau milieu de la vieille Europe démocratique, est la mobilisation totale de l’individu, au service de la production infinie. L’essentiel n’est pas que le caractère infini de cette production ait été masqué par son illusoire finalité « allemande », voire « aryenne », ni que le fruit en ait été immédiatement détourné vers une guerre-contre-tout (la première guerre totale étant en effet aussi la première guerre totalement symbolique, celle qui n’est dédiée qu’à ce qu’elle accomplit et à quoi elle s’expose : la mort), l’essentiel est que, sous cette croisade suicidaire, la mutation de la technique moderne en son essence ait trouvé la forme politique de sa réalisation. En d’autres termes, l’essentiel du national-socialisme n’est aucunement superposable à ce qui était – in sensu vulgari – l’ « essentiel » pour l’idéologie nazie. Il n’est pas davantage dans la sortie de l’Allemagne du gouffre économique et de la paralysie politique où elle était plongée. L’essentiel est dans ce qui fait communiquer en lui cette démence et cette efficience, et qui tient dans une nouvelle détermination du « peuple » et du « travailleur ».

Le « peuple » au sens national-socialiste est enfin reconnu sous l’aspect même où la politique de la Loi l’avait toujours exclu : sous son aspect « populaire » – et de fait le nazisme comme le fascisme ont eu et gardé longtemps une « base populaire ». Si cependant le « populaire » est désormais reconnu, c’est qu’est apparu le moyen de lui ôter ce qui le rendait inassimilable en manifestant l’excès de l’existence sur la subsistance. Ce quelque chose est une mutation dans l’essence du travail, entraînée par la mutation dans l’essence de la technique moderne. Non pas que le travail ait cessé de consister en une pure dépense de force de travail : mais cette réduction à l’abstraction a cessé désormais de la séparer par une ligne de feu des fonctions bourgeoises et de leur fondement dans le savoir. Une sorte de continuité de forme entre la technicisation professionnelle, qui descend de plus en plus bas dans l’échelle des tâches pour les « élever » à l’apparence du savoir, et la technicisation de la science, qui s’élève de plus en plus haut dans l’accomplissement des « travaux scientifiques » pour abaisser en effet la science à la réalité d’un simple travail. Et de fait, le national-socialisme fut aussi, comme le fascisme, un mouvement foncièrement petit-bourgeois (ou plutôt néo-petit-bourgeois).
(texte inachevé)

1 Outre le fait que la répétition (au sens heideggerien strict) d’une possibilité « grecque » de « la science », liée elle-même à la question d’un peuple de travailleurs à la recherche de « son » Etat, soit manifestement le thème (même pas central, mais unique) de la Rektoratsrede, il y a également les précisions des Réponses et questions. Ces deux-ci entre autres :

– « Le motif [c’est nous qui soulignons le singulier] qui m’a décidé à assumer le rectorat est déjà énoncé dans ma conférence inaugurale de Fribourg en 1929 (Qu’est-ce que la Métaphysique ?) : « Les domaines des sciences sont séparés les uns des autre, etc. (…) » (p. 14).

– « Nous avons souvent parlé [avec von Möllendorf] pendant le semestre d’hiver 1932-1933 de la situation politique, mais particulièrement aussi de celle des universités, de la situation à certains égards sans issue des étudiants » (p.10).

C’est nous qui soulignons ce « mais particulièrement aussi », qui n’a rien de clair : en lui la question politique se concentre, semble-t-il, dans ce qui n’en est pourtant qu’une partie : la situation de l’Université, elle-même appréhendée en outre à partir de celle des étudiants (pas un mot sur les professeurs). Pourquoi tout cela ? Si tout ce que nous avons vécu en France depuis 68, et particulièrement l’hiver 76-77, ne nous permettait pas de déchiffrer de tels signes, nous serions décidément incapables de rien penser.

2 Citons, pour nous en tenir aux plus récentes publications : Rejouer la politique, qui contient une longue étude de Philippe Lacoue-Labarthe consacrée à Heidegger sous le titre : La transcendance finit dans le politique (Galilée, quatrième trimestre 81), Exercices de la patience, n° 3-4, printemps 82 (Obsidiane), numéro entièrement dédié à Heidegger (254 pages), Lectures de Heidegger, thème central du n° 37, printemps 82, de Nouvelle Ecole.

3 Outre l’étude nommée plus haut de Lacoue-Labarthe, mentionnons le texte de A. David (in Exercices de la patience) intitulé : « Pardonner à Heidegger ? »

4 « Je n’ai pas seulement parlé pour faire semblant ; je voyais cette possibilité-là. » (Réponses et questions, p. 22).

5 Terme de marine, le mirement, explique le Littré, est « cet effet de réfraction qui fait paraître un objet plus élevé qu’il n’est réellement. »

6 Réponses et questions, pp. 18-19.

7 « Lorsque j’acceptai le rectorat, je savais clairement que je ne m’en tirerais pas sans compromis » (Réponses et questions, p. 21).

8 Réponses et questions, p. 34.

9 Voir le récit que donne Heidegger de sa démission du rectorat dans Réponses et questions, p. 32.

10 C’est cependant dans cette nébuleuse littéraire et politique que Heidegger, selon une indication de Réponses et questions, se range lui-même : « Je ne voyais pas d’autre alternative à l’époque. (…) Il s’agissait de trouver une position nationale, et surtout sociale, dans le sens général de la tentative de F. Naumann ». Il nomme aussi E. Sprangler. Et curieusement il ne site ni le nom ni l’œuvre de celui avec qui il établira plus tard le dialogue que l’on sait sur l’essence du nihilisme, mais dont il connaissait sans aucun doute en 1933 Orages d’acier et Le Travailleur. Curieusement, ou significativement : car E. Jünger entretient déjà, comme Heidegger, avec son époque un rapport essentiellement plus radical que tous les mouvements à la recherche d’un nationalisme social.

11 On sait qu’un autre recteur, effectivement nazi celui-là, le recteur de Frankfort, le fameux Kriek, développa bientôt, et contre Heidegger, l’idéologie propre au national-socialisme.

12 L’auto-affirmation de l’Université allemande, pp. 12-13.

13 Réponses et questions, p. 32.

14 L’auto-affirmation de l’Université allemande, p. 21.

15 L’Auto-affirmation de l’Université allemande, pp. 19-20.

16 Introduction à la métaphysique, Gallimard, Paris, 1957, pp. 21-22.

17 Il faut remarquer que Heidegger mentionne que dans la période qui précéda immédiatement la prise en charge du rectorat (« entre janvier et mars 1933 ») son travail était « consacré à une vaste interprétation de la pensée présocratique », c’est-à-dire de celle où, comme dans la tragédie, l’interrogation de la Dikè, l’affrontement du divin, suppose et produit un savoir qui n’a rien à voir, et pour cause, avec la philosophie, même si celle-ci par la suite aura tout à voir avec lui (comme sa réalisation-détournement). C’est là selon nous le « commencement grec » à l’ « injonction » auquel la Rektoratsrede appelle à se soumettre.

18 On notera les guillemets en cet endroit.

19 C’est pourquoi l’être-au-travail –
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