Leçon 1 15 janvier 1964 Leçon 2 22 janvier








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92 a introduit avec tant de « fraîcheur »

du terme de « grandeur négative ».
La fraîcheur a ici son importance bien sûr, parce que :


  • entre forcer les philosophes à réfléchir

sur le fait que –1 n’est pas 0,


  • et à ce qu’un pareil discours, les oreilles après tout rede­viennent sourdes en pensant qu’on s’en fout et que c’est tout à fait ailleurs qu’on use de –1,


…là évidemment, il y a une distance.
Il n’en reste pas moins, et c’est cela uniquement l’utilité de la référence à l’ar­ticulation philosophique, c’est de nous montrer…

puisqu’après tout, les hommes ne survivent

qu’à être à chaque instant si oublieux de toutes leurs conquêtes — je parle de leurs conquêtes subjectives

…au moins nous rappeler le moment où, de ces conquêtes, ils se sont aper­çus.
Bien sûr, à partir du moment où ils les oublient, elles n’en restent pas moins conquises, mais c’est plutôt eux qui sont conquis par les effets de ces conquêtes.

Et d’être conquis par quelque chose qu’on ne connaît pas, ça a quelquefois de redoutables conséquences

dont la pre­mière est la confusion.
Grandeur négative donc, c’est là que nous trouverons à désigner l’un des supports de ce qu’on appelle

« le complexe de castration », à savoir l’in­cidence négative dans lequel y entre l’objet phallus. Ceci n’est qu’une pré–indication, mais je crois – à donner – utile.
Il nous faut cependant progresser, concernant ce qui nous agite, à savoir : le transfert.

Comment ici en reprendre le propos ?
Je vous l’ai dit la dernière fois, le transfert est impensable, sinon, à prendre son départ dans le sujet supposé savoir,

vous voyez mieux aujourd’hui, quoi.
Mais après tout, nous serrons là de plus près ce qu’il en est, non point seulement du point de vue phénoménologique, mais au point de vue de l’efficace, de l’action, de l’expérience.
Il est supposé savoir ce à quoi nul ne saurait échapper, dès lors qu’il la formule :

purement et simplement la signification.
Cette signification implique, bien sûr…

et c’est pourquoi d’abord, j’ai fait

surgir la dimension de son désir

…qu’il ne puisse s’y refuser.
Qu’en un certain sens, ce point privilégié ait ce caractère…

le seul auquel nous puissions reconnaître un tel caractère

…d’un point absolu sans aucun savoir.

Il est absolu, justement, de n’être nul savoir,

mais ce point d’attache qui lie son désir même

à la résolution de ce qu’il s’agit de révéler.
Le sujet entre dans ce jeu de ce support fondamental : de ce que le sujet est supposé savoir,

de seulement être sujet du désir.

Or, que se passe–t–il ? Il se passe…

dans son apparition la plus commune

…ce qu’on appelle effet de transfert, au sens où cet effet c’est l’amour.

Il est clair que cet amour n’est repérable…

comme FREUD nous l’in­dique, comme tout amour

…que dans le champ du narcissisme :

l’amour c’est essentiellement vouloir être aimé.
Ce qui surgit dans l’effet de transfert est indiqué dans l’expérience comme étant ce qui s’oppose à la révélation dont il s’agit, dans ce sens que l’amour intervient dans sa fonction

ici révélée comme essentielle – dans sa fonction de tromperie.

L’amour sans doute est un effet de transfert, mais aussi bien

nous savons tous, et c’est articulé :


  • que c’en est la face de résistance,




  • qu’à la fois nous sommes liés à attendre cet effet de transfert pour pouvoir interpréter,




  • et qu’en même temps nous savons que c’est ce qui ferme le sujet à l’effet de notre interprétation.


L’effet d’aliénation, où s’articule essentiellement l’effet que nous sommes dans le champ du rapport

du sujet à l’Autre, est ici absolument manifeste.

Mais alors, il convient ici de pointer ce qui est toujours éludé, à savoir ce que FREUD articule…

non pas excuse mais raison du transfert

…que rien ne saurait être atteint in absentia, in effigie93.

Ce qui veut dire que le transfert n’est pas – de sa nature – l’ombre de quelque chose qui eût été auparavant vécu.
Bien au contraire, à ce temps essentiel qui est

le temps de l’amour trompeur, du sujet qui, en tant qu’assujetti au désir de l’analyste, désire le tromper de cet assujettissement en se faisant aimer de lui et en lui proposant de lui cette fausseté même essentielle qu’est l’amour, ceci montre que cet effet de transfert en tant qu’il se répè­te présentement ici et maintenant,

c’est effet de tromperie.
Il n’est répétition de ce qui s’est passé de tel,

que pour être de la même forme :

  • il n’est pas ectopie94,

  • il n’est pas ombre de ses anciennes trompe­ries de l’amour,

  • il est isolation dans l’actuel de son fonctionnement pur de tromperie.


C’est pourquoi derrière l’amour dit de transfert,

nous pouvons dire que le réel, ce qu’il y a,

c’est l’affirmation de ce lien, du désir de l’analyste

au désir du patient lui–même.
Mais c’est ce que FREUD a traduit en une espèce

de rapide escamotage, miroir aux alouettes, en disant, qu’après tout, ce n’est que le désir du patient, histoire de ras­surer les confrères !
C’est le désir du patient, dans sa rencontre avec le désir de l’analyste !
Ce désir de l’analyste, dont je ne dirais point que je ne l’ai point enco­re nommé, car comment nommer un désir ?
Un désir on le cerne, mais c’est justement de le cerner dans sa fonction par rapport au désir de l’Autre qu’il s’agit. Beaucoup de choses, bien sûr, dans l’histoire, nous donnent ici piste et trace.
N’est–il point singulier cet écho que nous trouvons…

pour peu que nous allions bien sûr y mettre le nez

de l’éthique de l’analyse avec l’éthique stoïcienne.
Qu’est–ce que l’éthique stoïcienne dans son fond…
et bien sûr, aurai–je jamais

le temps de vous le démontrer



  • sinon cette reconnaissance de la régence absolue du désir de l’Autre,




  • sinon ce « Que ta volonté soit faite », repri­s dans un certain registre chrétien.

Bien sûr, nous sommes sollicités d’une articulation plus radicale, et si je vous ai opposé, dans le choix aliénant, le rapport du maître à l’esclave,

la question peut se poser assurément…

elle est dans HEGEL – indiquée comme résolue : elle ne l’est, strictement, à aucun degré

…du rapport du désir du maître et de l’esclave.
Ici après tout – mon Dieu – près de vous faire

pour cette année mes adieux…

puisque ce sera, la prochaine fois, mon dernier cours

…vous me permettrez bien de jeter quelques pointes qui vous indiqueront dans quel sens nous progresserons dans la suite.
Le maître, dans le statut que lui donne HEGEL,

et s’il est vrai qu’il ne se situe que d’un rapport originel à l’assomption de la mort, je crois qu’il est bien difficile, dans ce pur statut, de lui donner une relation saisissable au désir.

Je parle du maître dans HEGEL, non pas du maître antique, dont nous avons quelque portrait et nommément

celui de la dernière fois, que j’ai introduit

sous la figure d’ALCIBIADE, dont le rapport au désir est jus­tement assez visible.
Il vient demander à SOCRATE quelque chose dont il ne sait pas ce que c’est, mais qu’il appelle ἄγαλμα [ agalma ]

chacun sait l’usage que dans un temps

j’en ai fait, je le reprendrai

…cet ἄγαλμα, ce mystère qui, sans doute, dans la brume qui entoure le regard d’ALCIBIADE, représente quelque chose d’au–delà de tous les biens.
Comment voir autrement qu’une première ébauche de

la technique du repérage du transfert,

dans le fait que SOCRATE lui réponde…

non pas, là dans l’âge adulte, ce qu’il lui disait quand il était jeune : « Occupe–toi de ton âme », mais devant l’homme floride et endurci :
« Occupe–toi de ton désir, occupe–toi de tes oignons ».
Tes oignons dans l’occasion et c’est un comble d’ironie de la part de PLATON, de les avoir désignés par un homme à la fois futile et absurde, bouffon.
Je crois avoir été le premier à remarquer que

les vers qu’il lui met dans la bouche concernant

la nature de l’amour, sont l’indication même de cette futilité confinant à une sorte d’allure bouffonne

qui fait de cet AGATHON l’objet sans doute

le moins propre à retenir le désir d’un maître.
Et aussi bien qu’il s’appelle AGATHON, c’est–à–dire du nom auquel PLATON a donné la valeur souveraine, est là une note – peut–être involontaire mais incontes­table – d’ironie qui se surajoute.
Ainsi, le désir du maître n’en paraît être, dès son entrée en jeu dans l’histoire, le terme de par nature le plus égaré.

Par contre, je ne saurais ne pas m’arrêter au fait que quand SOCRATE désire obtenir sa propre réponse, c’est à celui qui n’a aucun droit de faire valoir

son désir, à l’es­clave, qu’il s’adresse, et dont

cette réponse – il est assuré toujours de l’ob­tenir.
« La voix de la raison est basse

dit quelque part FREUD95

mais elle dit toujours la même chose. »
Ce qu’on ne fait pas comme rapproche­ment, c’est que FREUD dit exactement la même chose du désir incons­cient.
À lui aussi sa voix est basse,

mais son insistance est indestructible.
C’est peut–être qu’il y a de l’un à l’autre un rapport et que c’est, dans le sens de quelque parenté sans doute transformée, mais à situer dans des coordonnées plus exactes, qu’il nous faudra diriger notre regard vers l’esclave, quand il s’agira

de repérer qu’est–ce que c’est que le désir de l’analyste.
Je ne voudrais pas vous quitter aujourd’hui pourtant, sans avoir, pour la prochaine fois, amorcé deux remarques, deux remarques qui sont fondées dans le repérage

que fait FREUD de la fonction de l’identification.
Il y a des énigmes dans l’ identification et il y en a

pour FREUD lui–même puisqu’il paraît s’étonner

que la régression de l’amour se fasse si aisément dans les termes de l’identification.
Ceci, à côté des textes mêmes où il articule :



  • qu’amour et identification ont, dans un certain registre, à proprement parler, équivalence,



  • que la face narcissique de l’amour et la surestimation de l’objet, la Verliebheit, dans l’amour, c’est exactement la même chose.


Je crois que si FREUD ici s’est arrêté…

et je vous prie d’en trouver, d’en retrouver ici, dans les textes, les divers « dues » – comme disent

les Anglais – les traces, les marques, laissées sur la piste

…c’est faute d’avoir suffi­samment distingué…
Dans le chapitre L’identification de Massen­psychologie und Ich–Analyse, j’ai mis l’accent sur la deuxième forme d’identification pour vous

y repérer, mettre en valeur et détacher l’einzi­ger Zug :

le trait unaire, le fondement, le noyau de l’idéal du moi.
Qu’est–ce, ce trait unaire ?
Est–ce un objet privilégié dans le champ de la Lust ?
Non, ça n’est pas dans ce champ premier de l’identification narcis­sique auquel FREUD rapporte la première forme d’identification

que très curieusement d’ailleurs, il incarne, dans une sorte de fonction, de modèle primitif que prend le père, antérieur à l’investissement libidineux lui–même sur la mère

temps mythique assurément, significatif, car FREUD désigne ainsi lui–même que c’est le temps de l’iden­tification, la Lust.

Le trait unaire

en tant que le sujet s’y accroche

…c’est dans le champ du désir, à condition de comprendre que ce champ du désir ne saurait de toute façon se constituer que dans le règne du signi­fiant,

qu’au niveau où il y a rapport du sujet à l’Autre,

et où c’est le signi­fiant de l’Autre qui le détermine.
La fonction du trait unaire

en tant que de lui s’inaugure un temps majeur

de l’identification dans la topique alors développée

par FREUD, à savoir l’idéalisation, l’idéal du moi

…c’est pour autant qu’un signifiant…

un signifiant de cette classe, de cette origi­ne, signifiant N°1

…le premier signifiant en tant qu’il fonctionne…

je vous en ai montré les traces, sur l’os primitif où le chasseur met une coche,

compte le nombre de fois qu’il a fait mouche

le signifiant pro­prement unaire

en tant qu’il vient fonctionner ici dans le champ de la Lust, c’est–à–dire dans le champ de l’identification primaire

…c’est là, c’est dans cet entrecroisement

qu’est le ressort, le ressort premier, essentiel,

de l’incidence de l’idéal du moi.
Et c’est de la visée en miroir, de l’idéal du moi,

de cet être qu’il a vu le premier apparaître,

sous la forme du parent qui devant le miroir le porte,

c’est de pouvoir s’accro­cher à ce point de repère, celui qui

le regarde dans un miroir et fait appa­raître,

non pas son idéal du moi mais son moi idéal.
Ce point où il dési­re se complaire en lui–même,

c’est là qu’est la fonction, le ressort, l’ins­trument efficace, que constitue l’idéal du moi.
Pour tout dire, il n’y a pas si longtemps qu’une petite fille me disait gentiment qu’il était bien grand temps que quelqu’un s’occupe d’elle, pour qu’elle s’apparaisse aimable à elle–même.

Elle donnait là l’aveu simple, innocent, du ressort qui est jus­tement celui qui entre en jeu

dans le premier temps du transfert.
Le sujet a cette relation à son analyste dont

le centre est au niveau de ce signifiant privilégié qui s’appelle idéal du moi, pour autant que de là

il se sentira aussi satisfaisant qu’aimé.
Mais il est une autre fonction différente, et qui, elle, joue toute entière au niveau de l’aliénation, celle par où y est introduite une identification d’une nature singulièrement différente, celle qui est constituée par ce que j’ai institué, du sujet,

le procès de sépa­ration.



  • Cet objet privilégié, découverte de l’analyse,

objet dont je vous dirai, en fin de compte que

sa réalité même n’est que purement topologique.



  • Cet objet dont le mouvement de la pulsion, en tant qu’il est lié dans ce rapport du sujet à l’Autre…

je pense vous l’avoir suffisamment articulé

…en fait le tour.



  • Cet objet qui fait bosse, si je puis dire, comme l’œuf de bois, dans le tissu que vous êtes – dans l’analyse – en train de repriser.



  • Cet objet(a) et sa fonction essentielle, cet objet(a) en tant qu’il supporte ce qui dans la pulsion, est défini et spécifié de ce que l’entrée en jeu dans la vie de l’homme, du signifiant, lui permet de faire surgir ce qui est le sens du sexe.


À savoir que pour lui, pour l’homme, et parce qu’il connaît les signifiants, le sexe, ce qui exprime les significations du sexe, sont sus­ceptibles, toujours, de présentifier, pour lui, ce qu’il aurait d’inhérent : la présence de la mort.
La distinction entre pulsion de vie et pulsion de mort est vraie pour autant qu’elle manifeste deux aspects de la pulsion,

mais à condition de concevoir ce qu’il en est

de ces deux faces.
Et si vous le voulez, pour pointer aujourd’hui, devant vous, une formule que je vous ai ici écrite, je dirais que c’est ici, au niveau des significations,

dans l’inconscient, que toutes les pulsions sexuelles s’articulent, mais pour autant qu’en tant que pulsions, ce qu’elles font surgir comme signifiant bien sûr,

et rien que comme signifiant

car peut–on dire sans précaution

qu’il y a un « être–pour–la–mort »

…comme signifiant à proprement parler : la mort.
Dans quelle condition, dans quel déterminisme,

ce signifiant peut–il s’intro­duire efficacement

et jaillir, si l’on peut dire, tout armé dans la cure, c’est justement ce qui ne peut être compris

que de cette façon d’articuler les rapports.
La fonction de cet objet(a)

pour autant que c’est là que le sujet se sépa­re, qu’il n’est pas lié à cette vacillation de l’être au sens, qui fait l’essen­tiel de l’aliénation

…nous est suffisamment indiquée par suffisamment de traces.
J’ai montré en son temps qu’il est impossible

de concevoir la phé­noménologie de l’hallucination verbale,

si nous ne comprenons pas ce que veut dire le terme même que nous employons pour le désigner,

c’est–à–dire : des voix.
C’est en tant que l’objet de la voix y est présent,

qu’aussi y est présent, à proprement parler le percipiens.

L’hallucination verbale n’est pas un faux perceptum,

c’est un percipiens dévié.
Le sujet est immanent à son hallucination verbale.
Cette possibilité est là, ce qui nous doit faire poser la question de ce que nous essayons d’obtenir dans l’analyse, concernant l’accommodation du percipiens.
Jusqu’à l’analyse le chemin de la connaissance

a toujours été tracé dans celui d’une purification

du sujet, du percipiens.
Eh bien nous, nous disons que nous fondons l’assurance du sujet dans sa rencontre avec la saloperie qui peut le supporter, avec le (a) dont il est aussi peu illégitime de dire que sa présence est nécessaire que – pensez à SOCRATE – SOCRATE et sa pureté inflexible et son άτοπία [atopia] sont corrélatifs.
À tout instant, intervenant, c’est la voix démonique.
Allez–vous dire que la voix qui guide SOCRATE

n’est pas SOCRATE lui­–même ?
Le rapport de SOCRATE à sa voix, énigme sans doute, qui à plu­sieurs reprises a tenté les psychographes

du début du XIXème siècle, et c’est déjà de leur part grand mérite d’avoir osé, puisque maintenant,

aussi bien on ne s’y frotterait plus.
C’est où est désigné pour nous une fois de plus

la trace, d’interroger, de savoir, ce que nous voulons dire en parlant du sujet de la perception.
Mais bien sûr ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, ce n’est pas là pour vous dire que l’analyste doit entendre des voix.
Mais quand même, si vous lisez un bon analyste,

un analyste du bon cru, un Théodore REIK,

élève direct et familier de FREUD, son livre

Listening with the third ear, Écouter avec la troisième oreille

dont je n’approuve pas, à vrai dire,

la formule, comme si on n’en avait pas

déjà assez de deux pour être sourd

…cette troisième oreille, il l’indique, lui aussi, c’est à

je ne sais quelle voix qui lui parle pour lui désigner…

selon bien sûr une dialectique encore demeurée primitive, il est de la bonne époque, de l’époque héroïque où l’on savait entendre ce qui parle, derrière la tromperie du patient.
Et avec quoi l’entend–il ?

Avec toujours, nous dit–il, une voix qui l’avertit.
Ce n’est pas parce que nous avons fait mieux depuis, parce que nous savons quelque part nous reconnaître dans ces biais, dans ces clivages, et désigner

les points qui s’appellent l’objet(a), assurément encore

à peine émergé, dont assurément beaucoup a été appris, a été connu depuis.
Ce n’est point ce qui nous dispense d’interroger

ce qu’il en est de cette fonction du (a).
C’est là–dessus que je pense la prochaine fois

com­pléter mon discours.
Discussion

Pierre KAUFMANN

On sent qu’il y a quelque espèce de rapport entre ce que vous avez redit à propos de Booz endormi et

Théodore REIK, et ce que vous avez dit par ailleurs

à propos du père, au début du chapitre VII de La science des rêves.

LACAN

C’est tout à fait clair, il est endormi, quoi.

Il n’y a pas moyen d’y insister, il est endormi

pour que nous le soyons aussi avec lui, c’est–à–dire que nous n’y comprenions que ce qui est à comprendre.

Pierre KAUFMANN

Il y a plus à dire…

LACAN


Mais oui, bien sûr, il y a plus à dire, naturellement. Il y a infiniment à dire sur ce BOOZ.

Mais enfin, j’en ai dit un bout aujourd’hui.
C’est une petite compensation, non pas que je me suis donnée, mais que je vous ai donnée de l’absence de ce… avec tout de même une indication.
Je voulais faire intervenir la tradition juive,

pour essayer de reprendre les choses…

il faut bien le dire

…de reprendre les choses où FREUD les a laissées, parce que ce n’est quand même pas pour rien,

dans une œuvre aussi rigoureuse que celle de FREUD, si on pense que la plume lui est tombée des mains sur la division du sujet, mais que ce qu’il avait fait juste avant, c’était avec Moïse et le monothéisme, une mise en cause des plus radi­cales, et quels qu’en soient les caractères contestables historiquement…

on peut toujours contester, bien sûr, naturellement, le propre de l’his­toire étant que, si on n’a pas de fil conducteur, il faut construire les choses n’importe comment

…mais quel que soit le contestable de ses appuis ou même de ses cheminements, il reste que d’introduire, au cœur de l’histoire juive, la distinction radicale, d’ailleurs absolument évidente, de la tradition prophétique par rapport à un autre message,

c’est tout à fait porter au cœur…

comme il en avait conscience, comme il l’écrit, il l’ar­ticule de toutes les façons

…de mettre au cœur de la fonction si on peut dire,

la collusion à la vérité comme absolument essentielle

à notre opération, en tant qu’analyste.
Et justement nous ne pouvons nous y fier,

nous y consacrer que dans la mesure où nous

nous détournons de toute collusion avec la vérité.
Il y a quelque chose tout de même d’amusant

puisque nous sommes là un petit peu entre familiers

et qu’après tout, il y a plus d’une per­sonne ici

qui n’est pas sans être au courant du travail

qui se produit au cœur de la communauté analytique.
Je réfléchissais ce matin…

à entendre quelqu’un qui venait m’exposer sa vie, disons, voire ses déboires

…à ce que peut avoir d’encombrant dans une carrière scientifique normale, d’être disons le maître d’études ou le chargé de recherches ou le chef de laboratoire d’un agrégé dont il faut bien que vous teniez compte des idées pour l’avenir de votre avancement.

Ce qui, naturellement, est une chose des plus encombrantes, au point de vue du développement

de la pensée scientifique. Bon.
Eh bien, il y a un champ, celui de l’analyse,

où en somme, sis quelque part, le sujet n’est là que pour chercher son habilitation à la recherche libre,

dans le sens d’une exigence véridique, et ne pouvoir à proprement parler s’y considérer comme autorisé qu’à par­tir du moment où il y opère librement.
Eh bien, par une sorte de singu­lier effet de vertige, c’est là qu’ils vont tenter de reconstituer au maxi­mum la hiérarchie de l’habilitation universitaire et faire dépendre leur agrégation d’un autre déjà agrégé.
Ça va même plus loin.
Quand ils auront trouvé leur chemin, leur mode de pensée, leur façon même de se déplacer dans le champ analytique,

à partir de l’enseignement, disons d’une certaine personne, c’est par d’autres…

qu’ils considèrent comme des imbéciles

…qu’ils essaieront de trouver l’autorisation, l’expresse qualifica­tion, qu’ils sont bien capables de pratiquer l’analyse.
Je trouve que c’est là encore une illustration,

une illustration de plus, de la différence à la fois,

et des conjonctions et des ambiguïtés,

pour tout dire, entre ces deux champs.
Si l’on dit que l’analyste lui–même…

dans ses fonctions présentes, non seulement collectives, « collective » ça veut rien dire,

ça veut dire : comme des êtres de chair

qu’ils sont plongés dans un bain social

…si l’on dit que les analystes eux–mêmes font partie du problème de l’inconscient, est–ce qu’il ne vous semble pas qu’une fois de plus :



  • en voilà ici une belle illustration,




  • et ici une belle occasion à analyser.


24 juin 1964 Table des séances


Il me reste à conclure, cette année, le discours que j’ai été amené à tenir ici, en raison des circonstances qui, en somme, ont présentifié dans la suite de mon enseignement quelque chose dont après tout rend compte une des notions fondamentales que j’ai été amené à avancer ici :

  • celle de la δυστυχία [dustuchia] ou de la malencontre,

  • de ce quelque chose, néces­sité dans tout être, à porter la manifestation du sujet, qu’il se dérobe, qu’il évite ce qu’il y a à rencontrer.


Ainsi, ai–je dû suspendre ce pas que je m’apprêtais à faire franchir à ceux qui suivaient mon enseignement concernant Les Noms–du–Père, pour ici avoir à reprendre, devant un auditoire autrement composé, ce dont

il s’agit depuis le départ de cet enseignement, le mien,

à savoir qu’est–ce qu’il en est de notre praxis ?
Celle–ci jugée, non pas mise dans les balances d’une vérité éternelle, mais interrogée sur ce point de savoir : quel peut être l’ordre de vérité qu’elle – cette praxis engendre ?
Ce qui peut nous assurer…

au sens proprement de ce

que j’ai appelé la certitude

…de ce qu’il en est de notre praxis, c’est ce dont

je crois vous avoir donné ici les concepts de base sous les quatre rubriques :

de l’in­conscient, de la répétition, du transfert et de la pulsion

dont vous avez vu que j’ai été amené à inclure,

en quelque sorte l’esquisse, à l’intérieur

de mon exploration du transfert.
Le fond qui est bien celui–ci :

de savoir dans quel sens, par quel tracé,

nous sommes sur la piste de quelque chose qu’engendre notre praxis, qui a droit à se repérer des nécessités,

même implicatives de la visée de la vérité ?
C’est cela qui en fin de compte peut, si vous voulez, se transpo­ser de cette formule ésotérique,

nous assurer que nous ne sommes pas dans l’imposture.
Car ce n’est pas trop dire que dans la mise en question de l’analyse telle qu’elle est toujours en suspens…

non seulement dans l’opinion, mais bien plus encore, dans la vie intime de chaque psychanalyste

…l’impostu­re plane, comme présence à la fois contenue, exclue, ambiguë, contre laquelle le psychanalyste

se remparde, pourrions–nous dire, d’un certain nombre

de cérémonies, de formes, de rites, dont la liaison essentielle avec la question de l’imposture est quelque chose qui est à proprement parler à détecter.
Si je mets en avant ce terme dans mon exposé d’aujourd’hui, c’est qu’assurément c’est là la clé, l’amorce par où pourrait être abordé ce envers quoi, dans ma façon d’introduire la question que je ferai cette année concernant la psychanalyse, j’ai parlé de son rapport avec la scien­ce, mais que j’ai mise en question à ce propos, en référence à ce que

j’ap­pellerai une formule qui a eu sa valeur historique, de la religion au XVIIIème siècle quand l’homme des Lumières

qui était aussi l’homme du plaisir

…a mis en question la religion comme fondamentale imposture.
Inutile de souligner et de vous faire sentir quel chemin nous avons parcouru depuis.
Qui songerait, de nos jours, à prendre les choses concernant la religion sous cette parenthèse,

sous ces guillemets sim­plistes ?
On peut dire que jusqu’au fin fond du monde,

et là même où la lutte peut être menée contre elle,

la religion, de nos jours jouit d’un res­pect universel.
C’est aussi bien que la question de la croyance est, par nous, présenti­fiée en des termes sans doute moins simplistes.

La pratique que nous avons de fondamentale aliénation

dans laquelle se soutient toute croyan­ce,

c’est ce double terme subjectif qui fait qu’en somme, nous avons là pu réaliser que c’est au moment

où la croyance, dans sa signification, paraît le plus profondément s’évanouir que dans le sujet,

dans l’être de sujet, le sujet vient au jour

de ce qui était à proprement parler la réalité,

le garant de ses croyances.
Et il ne suffit pas de vaincre la superstition,

comme on dit, pour que ses effets dans l’être

soient pour autant tempérés.
C’est ce qui fait assurément pour nous la difficulté de reconnaître ce qu’a bien pu être, en un temps…

je parle au XVIème siècle

…le statut de ce qui fût, à proprement parler, l’incroyance.
Ici, nous savons bien que nous sommes incomparablement

comme présence de la fonction religieuse …incomparablement…

à notre époque

…incomparablement et paradoxale­ment désarmés.
Notre rempart…

le seul, et les religieux

l’ont admirable­ment senti 

…c’est cette indifférence…

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