I les projets de William Boltyn








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Une découverte de Tom Punch


Quoique occupé de sujets moins élevés que son savant patron Ned Hattison, Tom Punch ne perdait pas une minute de son temps.

Il se signalait à sa manière par un déploiement d’ardeur, une dépense d’activité tout américaines. Il était maintenant populaire dans les diverses académies culinaires de Paris. Sa bonne humeur intarissable, la facilité avec laquelle il organisait, de ses deniers, de vastes agapes gastronomiques, lui avaient gagné tous les cœurs. Il commençait à devenir ce qu’on appelle « bien parisien ».

L’Oncle Tom, comme on l’appelait en petit comité – avec sa face de jour en jour plus rubiconde, et sa bedaine que n’eût pas désavouée Gargantua – était partout excellemment accueilli.

Des volumes ne suffiraient pas pour énumérer les plats inédits, les pâtés extravagants et les tourtes originales dont il régalait ses fidèles. Lucullus, le plus gourmet des Romains, n’eût été auprès de lui qu’un petit garçon ; et il éclipsait Vatel, Carême et Brillat-Savarin. William Boltyn aurait pu se faire une bibliothèque avec les recettes que lui adressait chaque semaine son fidèle majordome.

Assez philosophe dans presque toutes les choses de la vie, Tom Punch devenait, en matière de cuisine, enthousiaste et presque illuminé.

Alors, comme tous les prophètes, depuis Mahomet jusqu’au zouave Jacob, il se révélait insupportablement tyrannique.

Il ne fallait pas, par exemple, lui parler de sauce verte pour un saumon, si, dans sa sagesse, il avait décrété de l’arroser de madère et de le saupoudrer de ravensara1 et de gingembre râpé. Il se campait alors un poing sur la hanche, et foudroyait son interlocuteur confondu d’un regard de mépris digne du roi Louis XIV lui-même. Au demeurant, le meilleur fils du monde.

Il était si comique, lorsque, à grand renfort de gestes qui secouaient son gros ventre de bon vivant, il expliquait ses théories que, même les professeurs en bonnet blanc qu’il prenait plaisir à contrecarrer, ne lui gardaient aucune rancune de son arrogance et de son parti pris dans les discussions.

D’ailleurs, les plus terribles altercations finissaient toujours par un banquet où se discutaient, au milieu des toasts, les mérites respectifs des concurrents qui avaient élaboré chacun leur plat.

En peu de temps, il fut à la tête de plusieurs diplômes de maître-cuisinier, qu’en dépit des remontrances de Ned Hattison, il fit encadrer de baguettes dorées trois fois trop larges.

Cependant Tom Punch était entré dans une voie toute nouvelle, et il avait fait part de ses projets aux commensaux habituels des cours de cuisine.

Un matin, il était arrivé, la mine réjouie et l’air tout glorieux.

– Je viens d’avoir une idée véritablement extraordinaire, s’était-il écrié, sans même prendre le temps de s’asseoir.

– Voyons, moussu Tom, dit Kara-Boubou – maître coq nègre à la denture éclatante, en mission à Paris pour le compte d’un souverain de l’Afrique centrale, au service duquel il avait contracté un goût néfaste pour l’alcool à brûler – qu’avez-vous découvert ? Depuis votre pâté de homard au cari, je ne m’étonne plus de rien. Serait-ce par hasard le moyen de convertir l’eau en gin ? Parlez, vous nous faites languir.

– Non, fit Tom Punch, ce que j’ai projeté est plus simple. J’ai là, dit-il en s’appliquant sur le front une forte claque, une idée philanthropique et, ce qui ne gâte rien, une fortune.

– Coquin de Dious ! interrompit un Marseillais pur sang, frisé comme un caniche et qui roulait les r avec une maestria furibonde, une fortune ! Mais si vous avez découvert quelque chose, fit-il en levant les yeux extatiquement, parlez-moi de Marseille pour y faire sa fortune, coquin de sort !

Les assistants étaient assez tentés de demander à l’enthousiaste méridional pourquoi, s’il était si facile de s’enrichir à Marseille, il n’y était pas resté, au lieu de venir tenter la chance à Paris, cette ville déshéritée qui ne serait encore qu’un petit Marseille si elle possédait une Canebière.

Mais on était encore bien plus pressé de savoir quelle nouvelle idée fantasque avait pu traverser la cervelle de l’Américain.

Enfin, Tom Punch consentit à s’expliquer.

– Je veux, commença-t-il d’un ton doctoral, initier les peuples du Vieux Continent à la dégustation de la tortue ; je rêve de démocratiser ce reptile, de faire pour lui ce qu’un de vos présidents, Harry IV je crois, voulait faire pour la poule au pot.

« Aliment, friandise, médicament, la tortue est un résumé, une synthèse. Grâce à moi, les marécages, les étangs, les mares, et jusqu’aux rivages stériles de l’Océan, rapporteront des sommes énormes ; et le bien-être pénétrera dans les classes sociales jusqu’ici déshéritées.

« Mais je viens au fait. Vous connaissez tous cet animal ; vous savez que sa chair, après des préparations convenables, n’est pas indigne de figurer sur la table d’un prince, que dis-je ? sur celle d’un milliardaire américain.

« Depuis fort longtemps, la tortue était devenue le sujet de mes observations.

« Sans être farci de ces idiomes barbares qu’on appelle le grec et le latin, j’ai certaines connaissances scientifiques qui m’ont permis de découvrir, chez les tortues, des propriétés nutritives et médicales que personne n’avait soupçonnées.

« Ces propriétés, toutes les possèdent, depuis la gigantesque tortue éléphantine, jusqu’à la petite tortue des marais que les dames portent quelquefois en bijou, en passant par la tortue marine ordinaire si savoureuse dans les potages, et le caret qui fournit la blonde écaille de leurs peignes aux élégantes mondaines.

« Partant de mon idée, je vais organiser en grand l’élevage de la tortue. Je vais entreprendre la fabrication des conserves et surtout celle d’un certain sirop qui guérira la plupart des maladies et dont le goût sera délicieux.

« J’en veux voir avant six mois chez tous les épiciers et dans toutes les pharmacies.

– Du coup, personne n’aura plus besoin de médecin, fit naïvement le nègre Boubou qui ne comprenait pas très bien. Ce sera comme chez nous, où les sorciers guérissent toutes les maladies avec leurs « gris-gris ».

– Pourquoi pas, dit un autre en riant, du sirop de crapaud et de l’élixir de chauve-souris, comme au Moyen Âge ?

– Le crapaud, la chauve-souris ? fit Tom Punch, sans même s’apercevoir de la raillerie. Eh ! mais il y a peut-être quelque chose à faire. Je verrai cela plus tard.

Et il ajouta orgueilleusement :

– Il y avait une science nouvelle à créer, et je l’ai trouvée. Mon nom restera attaché à la gastronomie médicale.

Et, sur ces mots, l’enthousiaste majordome sortit précipitamment, comme s’il n’eût pas eu le moyen de perdre une seule minute pour la réalisation de ses beaux projets.

Il laissa ses auditeurs atterrés et bien près de croire qu’il était subitement devenu fou.

Quant à Kara-Boubou, qui tenait « moussu » Tom Punch en haute estime, il était absolument convaincu.

Pour commencer, Tom Punch avait acheté une vingtaine de tortues aux halles ; et les malheureuses bêtes, dépouillées de leurs carapaces, étaient allées bouillir dans de vastes marmites. Elles avaient été hachées, découpées, pressurées, passées au mortier, pour se retrouver finalement en bouteille, sous forme de liquides diversement colorés.

Le majordome exultait. Il était maintenant convaincu de l’importance de sa découverte ; et il se proposait de l’offrir généreusement au gouvernement américain, pour la nourriture, hygiénique et à bon marché, des soldats et des marins.

Baptisés de noms pompeux, ces extraits de tortue avaient fort bonne mine dans d’élégantes fioles de verre ouvragé que Tom Punch avait disposées symétriquement sur des rayons.

La nouvelle manie de son intendant avait fait sourire Ned Hattison, sans qu’il attachât d’autre importance à cette médication amphibienne.

C’était maintenant, rue d’Assas, une continuelle allée et venue de courtiers, que Tom Punch s’était attachés pour lancer et propager le nouveau médicament.

Ceux-ci flattaient naturellement ses idées. Ils n’émettraient jamais de doutes sur la réussite de l’affaire. Le succès, la célébrité et la fortune apparaissaient au majordome, dans ses rêves, émergeant des fourneaux et des alambics.

Il voulut entreprendre l’industrie en grand, sans prévenir personne, et commanda de suite, en Afrique, un chargement de dix mille tortues.

Un beau matin, justement le jour où s’était produit son altercation avec Olivier Coronal, Ned Hattison, en rentrant chez lui, aperçut devant sa maison plusieurs voitures de la compagnie PLM1 qui stationnaient. D’immenses caisses à claire-voie, empilées les unes sur les autres, montaient jusqu’à la hauteur du premier étage.

Tom Punch semblait fort occupé à discuter avec les camionneurs.

Les bras au ciel, il s’évertuait à les convaincre.

Mais ceux-ci, leurs feuilles de livraison à la main, ne semblaient rien entendre.

– Ah çà ! voyons, Tom Punch, qu’y a-t-il donc ? est-ce un nouvel envoi de mon père ?

– Mais non, gémit piteusement le majordome ; j’ai eu l’imprudence de commander quelques tortues en Afrique ; et voilà que l’on prétend m’obliger à les installer ici ; mais je me trouve pris au dépourvu. Je ne peux cependant pas les mettre dans ma chambre. Il y a bien encore le jardin ; mais j’ai peur qu’elles n’y fassent des ravages. Je ne sais pas du tout que faire.

La surprise de Ned Hattison était telle qu’il ne put tout d’abord proférer une parole.

– Comment, fit-il après avoir embrassé d’un coup d’œil l’échafaudage de caisses, tu appelles cela quelques tortues ? Combien donc y en a-t-il ?

– Dix mille, monsieur, fit l’employé du chemin de fer.

– Dix mille tortues ! Tu as commandé dix mille tortues ! Mais es-tu devenu fou, par hasard ? Et tu crois que je vais ouvrir ma maison à cette armée qui va tout saccager, et ne laisser subsister ni une fleur ni un brin d’herbe.

– Mais non, mais non, fit Tom Punch. Je sais bien que cela ne se peut pas. D’autre part, les laisser plus longtemps empilées comme des harengs, c’est les exposer à une mort certaine. Ce serait pourtant dommage, fit-il en se frappant le front de désespoir. En vérité, je ne sais quel parti prendre.

– Mais voyons, qu’en veux-tu faire ?

– Ce que j’en veux faire ?...

Et devant les camionneurs ahuris, Tom Punch se mit à faire l’éloge de ses sirops et à vanter sa découverte.

Du coup, Ned Hattison, quoique la scène du matin ne l’eût guère mis en joie, ne put retenir un large éclat de rire.

– Alors, te voilà devenu pharmacien ? Mon pauvre Tom, je crois que l’air de Paris te tourne la tête. Sais-tu ce qui va t’arriver ?... Dix mille tortues ! Quelle folie !

– Pourtant il faut prendre une décision, fit Tom qui s’arrachait presque les cheveux de désespoir.

– Eh bien, veux-tu que je te donne mon idée ? Ce serait tout simplement, puisque tu as eu la folie de te mettre sur les bras cette cargaison d’un nouveau genre, de l’offrir au Jardin d’Acclimatation.

– Et mes sirops ? Et mes découvertes ? protesta le majordome. Croyez-vous que je puisse abandonner tout cela ?

– Certes non, fit Ned railleur, il vaut bien mieux te remettre dans les griffes de la police, d’où j’ai eu toutes les peines du monde à te retirer, le jour où la lumineuse idée d’orner des couleurs américaines la fontaine du Luxembourg te traversa le cerveau.

– La police ! s’écria Tom, qui, au seul souvenir de ces heures de captivité, se mit à trembler de tous ses membres.

– Mais, certainement. Crois-tu qu’on va te laisser, à ton aise, entretenir dans une ville civilisée une pareille armée de tortues ! De plus, tu seras certainement poursuivi pour exercice illégal de la pharmacie. Tu vois que de tous côtés ta situation n’est pas rose. Des ennuis de tout genre vont fondre sur toi ; et, cette fois-ci, je te certifie que je n’y pourrai rien faire.

Le pauvre Tom était abasourdi. Les camionneurs commençaient à perdre patience, d’autant plus que, comme les deux hommes s’exprimaient en anglais depuis quelques instants, ils ne comprenaient rien à cette scène.

– Eh bien, te décides-tu à suivre mes conseils ? fit Ned, et à te débarrasser de tes tortues en faveur du Jardin d’Acclimatation ?

Mais l’émotion du majordome était trop forte pour qu’il pût répondre. Sans mot dire, il abandonna tout, son sirop futur, les camionneurs, Ned, et franchit à grands pas la grille de la maison, où la tête dans ses mains, il s’abîma dans sa douleur.

Quelques jours après, les journaux apprenaient au public que grâce à la générosité d’un savant naturaliste américain, le Jardin d’Acclimatation s’était enrichi d’une merveilleuse collection de tortues de tous les types, de toutes les grandeurs.

Bien que son nom, orné d’épithètes pompeuses, figurât à côté de la désignation latine des tortues sur des plaques de tôle émaillée renseignant les visiteurs, Tom Punch fut longtemps à se consoler.

Depuis lors, chaque fois qu’il confectionnait un bouillon de tortues, il devenait mélancolique, en songeant à ses beaux projets si piteusement avortés.

– Bah ! disait Ned en matière de consolation, tu aurais peut-être eu en un jour ta statue !... Pour un sage comme toi, cela ne vaut pas la satisfaction d’avoir assuré l’existence paisible à ces bestioles, que tu destinais à l’alambic.

Malgré ses nombreux défauts et ses exploits malencontreux, le majordome avait conquis, peu à peu, la sympathie et la confiance de l’ingénieur. Il était, en effet, à son égard, d’un dévouement à toute épreuve.

Volontiers, maintenant, Ned lui confiait ses inquiétudes, et se laissait aller avec lui au besoin d’expansion qui s’empare, à certains moments, des âmes les plus fortes.

Il lui avait confié son amour pour Lucienne, cette passion qui, chaque jour, augmentait d’intensité à mesure qu’il connaissait mieux, qu’il pouvait apprécier davantage la jeune fille.

Il sortait souvent de chez M. Golbert, les yeux humides, en proie à un trouble indescriptible. Il faisait alors, sans but, de longues promenades dans les rues de la ville endormie.

Avouer à Lucienne l’amour qui le possédait tout entier lui semblait une chose impossible. Ses sentiments ne trouvaient pas de mots pour s’exprimer.

Lui, le rigide jeune homme au geste froid, à la parole brève, le savant à l’esprit audacieux, se sentait tout à coup rougir lorsque son regard rencontrait celui de Lucienne.

Tout autre que lui se fût vite aperçu que, de son côté, au cours de leurs entretiens, la jeune fille ne dissimulait pas sa sympathie.

Souvent, pour cacher son émotion, elle se mettait à discourir, à tort et à travers, sur le premier sujet venu. Elle devenait capricieuse, tantôt plongée, des heures entières dans une rêverie, tantôt riant aux éclats, sans plus de raisons apparentes.

Incapable de s’analyser lui-même, Ned ne soupçonnait nullement les sentiments de la jeune fille à son égard.

Pourtant, M. Golbert suivait, d’un sourire malicieux, cet amour naissant qu’il devinait de part et d’autre.

Le changement évident des manières de sa fille, coïncidant avec les visites assidues du jeune homme, ne lui avait pas échappé, non plus que le goût surprenant qu’elle s’était découvert tout à coup pour les choses d’Amérique. Mais il semblait n’avoir rien vu, et attendait qu’elle s’en ouvrit à lui.

Le soir même de sa visite à Enghien, aux ateliers de la torpille terrestre, encore agité par la violence de son altercation avec Olivier Coronal, Ned Hattison s’était rendu chez M. Golbert.

Un véritable combat s’était engagé dans son cerveau, une lutte se livrait tenace et terrible entre ses convictions d’hier et ses sentiments d’aujourd’hui.

Seul dans son laboratoire, il avait, le jour même, relu toutes les lettres de son père. Une révolte contre la mission qu’on lui avait imposée, était montée en lui.

Espion !... Tel était le nom dont l’avait qualifié Coronal, cet homme que, malgré tout, il considérait en lui-même comme un véritable savant, comme un exemple d’honnêteté.

Était-ce là le titre qu’il avait mérité ? Il s’interrogeait secrètement, avec angoisse.

Trois mois auparavant, il avait trouvé tout naturel de mettre au service des milliardaires américains sa science et son intelligence, et d’aller observer, en Europe, à quel point en étaient les nouvelles découvertes, pour en faire profiter la gigantesque conspiration qui se tramait à Mercury’s Park.

Aujourd’hui, il constatait qu’à cet égard ses sentiments s’étaient modifiés, qu’il avait perdu en partie son assurance d’Américain, et que son rigorisme mathématique se fondait au contact de la société française.

Tout y avait contribué : son amour pour Lucienne, l’estime dans laquelle il tenait M. Golbert, et surtout cette scène d’Enghien, où, pour la première fois, il s’était senti comme honteux de lui-même en face d’Olivier Coronal. La violence de ses paroles avait surtout été une façade pour cacher ce sentiment.

Lorsque le domestique l’introduisit, M. Golbert, allongé dans un fauteuil, écoutait la lecture d’un article scientifique que lui faisait Lucienne. À l’entrée du jeune homme, elle s’interrompit.

M. Golbert lui tendit la main.

– Continuez donc votre lecture, fit Ned ; je ne veux pas vous déranger.

– Oh ! ça n’a pas d’importance ; nous avons tout notre temps... Mais au fait, cela vous intéressera peut-être. C’est le compte rendu d’une communication que M. Olivier Coronal vient de faire à l’Académie des sciences.

Le jeune homme se sentit pâlir.

– Olivier Coronal, fit-il, la voix altérée, l’inventeur de la torpille ?

– Mais oui, lui-même. Cela vous étonne ?

– Mais non, pas du tout. Et de quoi s’agit-il ?

– D’une chose fort intéressante ; d’un nouveau téléphone grâce auquel la lumière transmettra les sons.

– Vraiment, s’écria Ned, chez qui s’effaça tout à coup la mauvaise impression causée par le nom de l’inventeur, et qui, savant avant tout, se laissa prendre tout entier à l’intérêt de ce nouveau principe scientifique. Mais alors, si la chose est exacte, c’est la communication interplanétaire à bref délai.

– Comme vous allez vite, fit Lucienne en riant. Décidément vous serez toujours américain, au moins dans vos déductions.

– Vous croyez ? fit Ned pour dire quelque chose.

Son esprit était ailleurs.

Pendant quelques instants il resta silencieux.

Sur ce nouveau principe de transmission du son, son imagination brodait déjà d’innombrables conséquences qui venaient l’une après l’autre se classer dans son esprit.

Comme son père, comme tous les Américains en général, il était plus apte aux applications pratiques qu’aux découvertes théoriques.

Une réflexion lui vint :

– Cependant, fit-il, le son, qui de lui-même ne parcourt que trois cent quarante mètres à la seconde, peut-il être transporté par la lumière qui, dans le même temps, parcourt des milliers de lieues ?...

La porte du salon s’ouvrit.

– M. Olivier Coronal vous expliquera peut-être lui-même, son idée ; car le voici justement.

En effet, l’inventeur pénétrait dans le salon.

Sans remarquer le trouble de Ned, dont la figure s’était subitement décomposée, M. Golbert et sa fille s’avancèrent à la rencontre du visiteur.

Les deux hommes échangèrent une vigoureuse poignée de main.

Pendant ce temps, Ned avait reconquis son calme.

En apercevant le jeune homme, Olivier Coronal, plus maître de lui, était resté impassible.

Le sillon profond qui barrait en deux son front traduisait seul son émotion intime.

Il s’inclina froidement devant l’ingénieur, à qui M. Golbert le présentait.

Le savant ne connaissait naturellement pas le résultat de la visite de Ned aux ateliers d’Enghien. Aussi fut-il étonné de la froideur des deux hommes.

Plus instinctive, Lucienne avait remarqué de suite, ou plutôt, avait ressenti l’hostilité sourde qui, malgré tout, perçait dans leurs regards.

Voulant combattre la gêne que tout le monde ressentait, ce fut d’un ton enjoué qu’elle s’écria :

– Vous nous surprenez au milieu d’une conversation plutôt... comment dirai-je ?... Voyons, aidez-moi donc, messieurs. Enfin, M. Ned Hattison, à qui nous venons d’apprendre votre découverte, le téléphone lumineux, n’en était rien moins qu’à nous prédire, à bref délai, la communication interplanétaire.

– Mais oui, fit M. Golbert, après ma locomotive sous-marine qui, je l’espère, résoudra bientôt le problème de la communication entre les continents, il n’y aura pas de gens mieux informés que nous.

Le savant faisait appel à sa bonhomie sans parvenir à dérider personne.

Assis en face l’un de l’autre, Olivier Coronal et Ned Hattison, dont les violentes invectives échangées le matin bourdonnaient encore dans le cerveau, s’observaient à la dérobée.

M. Golbert reprit cependant :

– Au sujet de votre découverte, M. Ned Hattison nous demandait même comment vous aviez pu arriver à concilier les vitesses différentes du son et de la lumière.

Sans qu’un muscle de son visage, ni qu’une inflexion de sa voix trahît le sens caché de ses paroles, Olivier Coronal répondit :

– Je ne crois pas de mon devoir de rien divulguer sur cette découverte ; et je serai fort heureux si je réussis à la garder secrète, du moins pendant un certain temps.

L’inventeur, dont l’humeur était d’ordinaire assez enjouée, était tellement grave en prononçant ces paroles, on sentait en lui tant de tristesse, que le silence se fit dans le salon.

Les yeux de Lucienne cherchaient ceux de Ned, comme pour lui demander une explication. Mais le jeune homme semblait absorbé dans une rêverie intérieure ; ses traits exprimaient une souffrance intime.

Une atmosphère d’ennui et de mélancolie semblait avoir pénétré dans le salon avec l’inventeur.

Ni la jovialité de M. Golbert ni la grâce mutine de Lucienne, n’avaient réussi à la dissiper.

Cela se sentait si bien que la jeune fille s’écria :

– Nous auriez-vous donc apporté le spleen, monsieur Coronal ?

L’inventeur leva sur elle ses yeux ravagés par une flamme ardente.

– Mais non, mademoiselle. Vous devez savoir qu’il est des heures dans la vie où la tristesse domine tout, même la haine, même l’orgueil, même l’intérêt. Les bras tombent de lassitude parfois devant la vengeance ; on souhaite d’être meilleur, on reconnaît l’inutilité des crimes.

En entendant ces mélancoliques paroles, Ned Hattison sursauta d’étonnement. Il s’attendait à des allusions directes, à des paroles courroucées ; et voici que seulement l’inventeur laissait voir une philosophique tristesse, avec le dédain des hommes, de leurs œuvres et de leurs vanités.

Alors qu’il eût été prêt à combattre, à se défendre d’une attaque personnelle, il restait sans force devant cet altier dédain.

– Voyons, messieurs, une tasse de thé ? un cigare ? fit Lucienne qui rentrait avec un plateau chargé.

Pour la première fois depuis qu’ils étaient en présence, Olivier et Ned se regardèrent en face.

Leur mutuelle pensée de prendre congé de M. Golbert et de sa fille, pour ne pas prolonger cet entretien, ne dura qu’une seconde.

Malgré leur discorde et l’abîme profond qui les séparaient, ils se devinèrent hommes supérieurs dans ce regard, et faits pour s’entendre sur beaucoup de questions.

– Volontiers, mademoiselle, dit Olivier Coronal en se tournant vers Lucienne.

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