I les projets de William Boltyn








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Olivier Coronal


Derrière le Luxembourg, dans la petite maison, entourée de hauts murs, et qu’abritaient de beaux arbres, Tom Punch coulait des jours heureux, acceptant tous les événements en véritable sage.

Sans avoir connaissance de la doctrine épicurienne, il la pratiquait de point en point.

Absolument indifférent à tout ce qui ne touchait pas les joies de la table, il augmentait consciencieusement, chaque jour, le volume de son énorme bedaine.

Les discussions philosophiques ou politiques se réduisaient, pour lui, à décider s’il valait mieux prendre le champagne après le claret, ou le claret après le champagne.

Désillusionné du patriotisme militant, après son haut fait du Luxembourg, où l’affirmation de ses principes lui avait valu de longues heures de détention, désabusé des fumées vaines de la gloire, depuis qu’ayant essayé de régénérer le monde par le sirop de tortue, il avait vu ses rêves échouer piteusement, et sa cargaison de reptiles enrichir la collection du Jardin d’Acclimatation, il avait renoncé à de nouvelles entreprises, et, sur les conseils de son maître, avait mis un frein à ses lumineuses inspirations.

Parfois, abandonnant ses recherches gastronomiques, il drapait son gros ventre dans une majestueuse redingote, couvrait son chef d’un minuscule chapeau de feutre qui, dominant sa large figure rubiconde, lui donnait de faux airs de clown ; et, le cigare aux lèvres, les mains dans les poches, il s’en allait par la ville, de brasserie en brasserie, se faisant des amis partout.

Souriant, bonhomme, il avait l’abord facile, et payait, avec une paternelle indifférence, les piles de soucoupes, vestiges des somptueuses libations qu’il dirigeait avec art.

D’un bout à l’autre du quartier Latin, et même sur la rive droite, où quelquefois il avait montré sa prestance mirifique, ses souliers rouges à triple semelle étaient connus de tous les garçons de café, qui ne marchandaient pas leurs sourires et leurs complaisances à ce client, ponctuel comme une horloge, qui arrivait à six heures, prenait gravement son absinthe et, lorsque sonnaient sept heures, s’en allait, abandonnant royalement sa monnaie.

– Somme toute, les Français ont du bon, disait parfois le Yankee du ton d’un maître d’hôtel appréciant un menu. Ils sont gais, aiment la bonne chère ; et, décidément, leur vin n’a pas son pareil. Fi ! des lacryma-christi, des johannisberg ! Aussi vrai que William Boltyn est le roi des milliardaires, le champagne est le roi des vins.

Et, de fait, ce jour-là, cette profession de foi ne manquait pas de sincérité.

Tom Punch venait de terminer un dîner plantureux autant que succulent, dont le menu aurait obtenu l’approbation de Brillat-Savarin lui-même.

Plusieurs bouteilles à col d’or, entièrement vides, témoignaient qu’il avait fait honneur à son vin favori.

Selon son habitude distinguée, les pieds juchés sur la table, tandis que le reste du corps disparaissait dans les bras d’un fauteuil moelleux, le ventre surnageant comme une bouée, il grattait furieusement du banjo, lorsque la sonnette de la porte donnant sur la rue se mit à tinter.

Tout en pestant contre le malotru qui troublait, sans remords, son travail digestif, il alla ouvrir.

C’était le facteur qui apportait une lettre pour Ned Hattison.

L’ingénieur était dans son laboratoire. Il se promenait de long en large, et réfléchissait à la conversation qu’il avait eue, la veille au soir, avec Olivier Coronal.

Sortis ensemble de chez M. Golbert, ils avaient fait, au lieu d’aller dormir, une longue promenade nocturne, en continuant l’entretien commencé huit jours avant, dans la même maison.

Les paroles d’Olivier, vibrantes et convaincues, son amour de l’humanité, ses généreuses théories et ses croyances philosophiques avaient, malgré lui, troublé Ned Hattison, étaient allés remuer, derrière son éducation et ses opinions américaines, les fibres sensibles de son intelligence, l’avaient émotionné étrangement.

Pendant toute la nuit, il avait en vain cherché le sommeil.

C’était, dans son cerveau, une lutte sourde, une transformation insensible de toutes ses opinions.

Les paroles d’Olivier Coronal résonnaient encore à ses oreilles, dans leur logique et persuasive simplicité.

« L’humanité est supérieure aux peuples ; la paix est supérieure à la guerre. »

Une révolte grondait, en lui, contre son père, qui lui avait imposé une mission indigne.

Non, l’argent n’était pas tout dans le monde. Il y avait encore des sentiments généreux, des hommes enthousiastes et indépendants. Le veau d’or n’était pas le maître absolu, et ne le serait jamais.

Lorsqu’il évoquait la figure inflexible de son père, ses gestes cassants, ses paroles haineuses contre les Européens, et sa compréhension industrielle de l’existence, il sentait bien quelle transformation s’était faite en lui-même, et combien il était différent, maintenant, de l’illustre ingénieur.

À travers le prisme des paroles d’Olivier Coronal, il entrevoyait, à présent, l’œuvre gigantesque de Mercury’s Park comme une chose mauvaise ; et un repentir le prenait d’avoir mis son intelligence et son énergie au service de la conspiration des milliardaires.

Et, lorsque par hasard, il évoquait, dans le décor inélégant de l’hôtel de la Septième Avenue de Chicago, la physionomie hautaine et froide de miss Aurora, il se réjouissait de n’avoir pas accepté, pour compagne de sa vie, la jeune fille au cœur sec que son père avait voulu lui imposer pour servir son ambition.

Maintenant, il aimait, avec toute la fougue réfléchie de son tempérament. La douceur, la grâce de Lucienne Golbert, son intelligence ouverte, son charme de parisienne l’avaient conquis.

Pour rien au monde, il ne sacrifierait cet amour qui, dans son existence morne, froide et mathématique, avait fait surgir la rêverie, la compréhension vraiment humaine de la vie, et le charme inexprimable d’une passion sincère.

– En épousant miss Aurora, pensait-il, mon avenir eût été certainement borné par les dogmes inflexibles, les théories impassibles des manieurs d’argent et des actionnaires d’ambition que sont mes compatriotes, William Boltyn en tête. Eh quoi ! ce que je sais, ce que je comprends, ce que je rêve, sacrifier tout cela au service d’une œuvre de haine et de lucre, au culte du dieu Dollar ! Combien je suis heureux de m’être affranchi ! La vie, vraiment bonne et généreuse, me tend à présent les bras. J’ai conquis le droit d’aimer, que ne donnent ni les bank-notes, ni la tyrannie creuse et factice du commerce et de la science.

On frappa discrètement à la porte. Tom Punch entra, apportant la lettre qui venait d’arriver.

Du premier coup d’œil, Ned reconnut l’écriture de son père.

En voyant la figure et les gestes irrités de son maître, Tom Punch avait réprimé son ordinaire loquacité ; et, peu tenté de compromettre sa béate digestion par la rebuffade qu’il n’aurait pas manqué de s’attirer, il s’était éloigné, refermant sans bruit la porte du laboratoire.

– Bon ! murmura l’ingénieur entre ses dents, une lettre de mon père. Que me veut-il encore ?

D’un geste sec, il rompit le cachet de la missive.

Une appréhension le prit ; une angoisse lui serra l’estomac. Son pouls battit violemment.

Il lut :

De Mercurys’Park.

Mon cher Ned,

Voici bientôt un an que tu nous as quittés, ou plus exactement, que, pour des motifs que tu connais, j’ai été forcé de me séparer de toi, de te faire charger, par William Boltyn, le président de notre société, d’une mission confidentielle en Europe.

Malgré ta mauvaise volonté, et ton refus d’assurer ton avenir et notre gloire commune, en épousant mes projets, je suis enfin presque parvenu à mon but.

De folles idées, de mesquines préoccupations t’ont fait dédaigner l’amour de miss Aurora Boltyn, et te poser en obstacle devant ma noble ambition de savant et d’Américain. Bien que chargé de nous fournir des renseignements sur les dernières inventions européennes, la torpille terrestre en particulier, tu parais avoir oublié le but de ta mission. Malgré ta conduite déplorable à mon égard, Mercury’s Park est à présent, je puis le dire, le premier arsenal de l’univers.

La société des milliardaires y a engouffré plus d’un milliard de dollars, et les secrets qui y sont enfouis nous assureront, à bref délai, une complète réussite.

Tu peux voir clairement où nous en sommes. J’ai tout dirigé, tout prévu. Par mes soins, ta réputation n’a fait que grandir auprès de William Boltyn et de ses associés.

Quant à miss Aurora, elle attend avec impatience ton retour ; et ses sentiments à ton égard n’ont fait aussi qu’augmenter d’intensité.

Elle t’aime, et ne s’est pas doutée une minute de ton hésitation à l’épouser.

Pendant toute cette année, respectant nos conventions, je ne t’ai fait aucune question à ce sujet.

Mais, d’un entretien que je viens d’avoir avec le père de ta fiancée, il résulte que ton absence ne saurait se prolonger plus longtemps.

En conséquence, il te faut liquider ta situation à Paris, et t’arranger de façon à prendre le City of New York qui part, dans trois jours, du Havre.

On te ménage une réception enthousiaste. Ton mariage avec miss Aurora ne sera plus qu’une question de jours, et tu reprendras, auprès de moi, à Skytown, le cours de tes travaux. C’est pour toi, en même temps que le succès de nos grandioses et patriotiques projets, la fortune et la gloire à brève échéance.

Ton père,

HATTISON.

Ned s’attendait presque à cette lettre.

Son père comptait toujours sur lui pour servir son ambition, cela ne le surprenait pas ; mais, arrivant au moment précis où, hanté d’idées nouvelles, et possédé tout entier par un amour sans bornes, il sentait s’opérer en lui un changement complet.

Le rappel de son père, son ordre formel de regagner l’Amérique le contrariaient vivement.

Pendant toute cette année, il avait eu, au moins, l’illusion de la liberté. Seul à diriger sa vie, d’instinct il l’avait orientée d’une façon nouvelle.

Sa conversation de la veille avec Olivier Coronal avait déchaîné en lui une véritable crise, avait fait éclore mille germes d’indépendance et de rébellion. Maintenant, il se sentait un autre homme.

Et voici qu’il lui faudrait quitter tout cela, fuir la perspective du bonheur entrevu, son amour pour Lucienne, son estime pour les hommes loyaux qui lui avaient fait connaître la sagesse et la vérité.

La lettre froissée, dans un mouvement nerveux qu’il ne put réprimer, Ned s’était remis à marcher de long en large, dans son laboratoire, tâchant de démêler ses sentiments, parmi le trouble où l’avait jeté cette lecture.

Mais lui qui, six mois auparavant, ignorait l’émotion et ne comprenait pas l’indécision, manquait aujourd’hui de calme pour examiner sa situation.

Que faire ? pensait-il. Certes, jamais il ne consentirait à sacrifier, d’un coup, toutes ses espérances de bonheur, pour aller reprendre, auprès de son père, l’œuvre de haine et de ruine.

Non, il romprait avec tous ces affamés d’or et de puissance ; il renierait son passé et tenterait, tout seul, de conquérir sa place au soleil.

Il se sentait assez fort pour cela.

Quant à miss Aurora et à ses millions, qu’il n’en entendît plus parler, sinon pour apprendre qu’elle avait fait le bonheur d’un quelconque marchand de jambons.

Sur ce point, sa décision était bien arrêtée. De cette façon, exilé d’un pays qui n’avait plus sa sympathie, il aurait la joie, si quelque jour l’avenir le faisait victorieux, de ne devoir son succès qu’à lui seul, et d’avoir agi selon sa conscience, en dehors des lois meurtrières et des principes d’une fausse civilisation.

Mais où l’angoisse le prenait, c’est lorsqu’il pensait à Lucienne. Il s’avouait enfin que son rêve caché était d’en faire sa compagne.

Pouvait-il, dans l’état actuel des choses, parler à cœur ouvert ?

Un scrupule lui venait, maintenant qu’ayant rompu avec son père, il allait être réduit aux seules ressources de son travail, d’offrir à la jeune fille de l’associer à la vie de luttes et de labeurs qui allait être maintenant la sienne.

Autre chose encore l’inquiétait. Certes, Lucienne s’était montrée toujours, à son égard, charmante et de bon accueil ; il pouvait croire que l’amour qu’il avait pour elle était partagé.

Réservée lorsqu’il le fallait, sans cesser d’être familière, elle avait toujours accepté les hommages discrets de Ned.

Mais si sa liberté d’allures pouvait être interprétée, par un fat, comme un assentiment, la distinction native, dont elle soulignait ses moindres actes, ne permettait pas à Ned cette supposition.

Du reste, sa conduite était la même avec Olivier Coronal qui, reçu au même titre que lui chez M. Golbert, entourait la jeune fille de prévenances et d’amitié.

Plus d’une fois, dans les yeux noirs de l’inventeur, Ned avait vu passer des flammes, vite éteintes il est vrai, mais qui ne l’avaient pas trompé.

Aujourd’hui, libre, au seuil d’un avenir dont il ne pouvait qu’esquisser les grandes lignes, abîmé dans ses réflexions, le jeune homme eût tout donné pour connaître la pensée de Lucienne.

L’idée qu’elle pouvait aimer Olivier Coronal lui faisait passer des frissons.

Avec elle, pourtant, il aurait l’énergie qui triomphe de tout, ne connaît pas d’obstacle.

Mais s’il allait se tromper ! Si le cœur de Lucienne était à un autre ! Il ne voulait pas y songer, pris d’avance d’une grande lassitude, d’un accablement qui ne raisonnait plus.

Bientôt, cependant, maugréant contre la faiblesse qui l’affalait, brisé, sur sa chaise, Ned réagit brusquement.

Il se retrouva debout, las comme après une nuit d’insomnie, les tempes tenaillées de lancinements douloureux.

Devant une glace, ses yeux fixes et brillants de fièvre l’effrayèrent presque.

Il est de ces angoisses où la pensée halète, s’essouffle, impuissante à prendre corps, se heurte, se cogne, comme aux voûtes des ruines le vol des oiseaux nocturnes.

Ned toucha du doigt le timbre électrique. Il venait de prendre une décision.

– Vite, Tom, mes gants, mon chapeau.

Il serra dans son portefeuille la lettre de son père toute froissée.

Dehors, sur le trottoir, il s’aperçut que, pour la première fois de sa vie, il mettait ses gants en chemin.

Au premier cocher rencontré, il donna l’adresse d’Olivier Coronal.

Maintenant il se sentait plus calme, plus maître de lui. Mais sa pâleur était telle que l’automédon le regarda par deux fois avant de pousser le traditionnel : « Hue ! Cocotte ! »

Il lui trouvait sans doute une mine peu rassurante, la mine de ces clients indélicats qui, d’un coup de revolver, se brûlent la cervelle en voiture, à moins que, maladroits, ils ne cassent les vitres.

Ces histoires-là sont toujours ennuyeuses et onéreuses. Ce fut donc avec un réel soupir de soulagement, qu’arrivé à destination, le cocher vit descendre son bourgeois sain et sauf.

Derrière le Sacré-Cœur, tout en haut de la butte Montmartre, Olivier Coronal habitait une petite rue paisible.

Les maisons à six étages n’ont point encore tout à fait répandu, dans ces parages, l’ineffable laideur de leur style de cage à mouches.

Çà et là, à côté de coquets pavillons entourés de jardins, de chancelantes et dégradées maisonnettes subsistent encore, vestiges d’une époque qui n’a pas connu la beauté des bâtisses en carton comprimé.

Depuis plus d’un an, la sonnette de la porte d’entrée n’avait retenti qu’à de rares intervalles.

Retenu presque tout le temps à Enghien, où il dirigeait la fabrication de la torpille terrestre, Olivier Coronal avait dû délaisser sa maisonnette qu’un jardin touffu, seulement clos de mauvaises palissades, entourait.

Depuis quelques mois, disposant de plus de loisirs, il avait repris, à l’ombre des vieux arbres, son labeur minutieux, et ne l’interrompait qu’à regret.

Son domestique, Léon Goupit, dont nous avons déjà fait la connaissance, n’était pas non plus fâché de ce retour, qui lui permettait de reprendre, le soir, en compagnie des garçons épiciers du voisinage, les parties de manille, où, paresseusement, assis sur ses talons, comme un bouddha, son éternelle cigarette collée à la lèvre, il trônait aussi sérieusement qu’un guerrier apache fumant le calumet de paix.

C’était bien le vrai type d’un gamin de Paris que ce Léon.

Élevé à la diable, avec de gros baisers sonores et des taloches, courant les rues en compagnie de sa mère, brave marchande des quatre-saisons, il avait appris mieux que la langue de Virgile, ce parler imagé, narquois et irrévérencieux dont nos faubourgs parisiens ont la spécialité.

Rôdeur et querelleur, aimant mieux muser le long des boulevards que de rester à la maison, connu dans tout Belleville, à quinze ans il allait de pair avec des gaillards du double de son âge ; et, rusé comme un renard, n’avait pas son pareil pour assister, à la barbe des agents, au défilé d’un cortège, perché dans un arbre ou installé à la cime d’un bec de gaz.

– Eh bien, mame Goupit, et vot’garnement, quoi qu’y d’vient ? disaient les commères du quartier.

– Ah ! ne m’en parlez pas ! En v’là un qui m’en fait faire un mauvais sang !... Pas moyen d’le tenir, ma pauv’dame ; il est toujours par voie et par chemin. J’sais pas quoi qu’y d’viendra ; mais pour sûr, si y continue...

– Bah ! qu’est-c’que vous voulez ? Les uns, c’est ça ; les autres, c’est aut’chose. Au moins, l’vôtre, il n’a pas mauvais cœur.

– Oh ! pour ça non, c’est pas un méchant garçon, dans l’fond.

Quoique maugréant contre ce garnement qui lui faisait tourner le sang, la marchande des quatre-saisons finissait toujours par faire l’éloge de son petit homme, comme elle l’appelait.

Véritablement, malgré tous ses travers et ses habitudes indisciplinées, celui-ci n’était certes pas un mauvais fils.

Il aimait sa mère par-dessus tout ; et, tout en la faisant enrager, il ne manquait jamais, lorsqu’il rentrait à la maison, de crier à tue-tête :

– Bonjour, m’man ! et de l’embrasser vigoureusement.

C’était, entre eux, de continuels colloques.

– Comment, t’voilà encore à c’t’heure-ci. Une heure que j’attends, pendant qu’ma soupe se r’froidit.

Et toujours la même phrase :

– J’sais pas c’qu’tu d’viendras, toi !

– Ben, quoi ! disait Léon de sa voix gouailleuse ; v’là-t-il pas une affaire. Alors, si qu’on est à la minute comme des bourgeois, faut l’dire !... Quoi que j’deviendrai ? reprenait-il. Ben, ça m’regarde... Pis, pourquoi que j’deviendrais pas quéqu’chose. On aurait vu plus drôl’que çà.

En attendant de devenir quelque chose, il était entré au service d’Olivier Coronal, qui lui pardonnait beaucoup ses défauts en considération de son père, lequel, nous l’avons dit, était resté de longues années au service de la famille Coronal.

Le brave homme était mort, victime de son dévouement, en voulant sauver, dans un incendie, deux enfants oubliés dans leur berceau. Une modeste pension avait aidé la veuve à élever son fils.

Au service de l’inventeur, le gavroche Bellevillois avait bien dû un peu atténuer certaines libertés d’allures et de langage qui sentaient par trop le faubourg ; mais, en somme, sans toucher les appointements de notre vieille connaissance Tom Punch, il était loin d’être malheureux.

La plupart du temps, enfermé avec ses bouquins et ses plans, Olivier Coronal n’était pas un maître exigeant.

Toujours préoccupé par quelque idée neuve, d’une distraction allant parfois jusqu’au comique, il abandonnait la direction de son petit intérieur à Léon, toujours content, pourvu qu’il eût sa tranquillité.

Ayant renvoyé son fiacre, Ned Hattison, en face de la petite porte vermoulue qui donnait accès dans le jardin, restait immobile.

Il tâchait, mais en vain, de retrouver son habituelle décision.

Au moment de franchir cette porte, il hésitait.

Qu’allait-il dire à cet homme généreux et bon ?

Que pouvait-il lui demander ? Lui avouer qu’il aimait Lucienne ? À quel titre pouvait-il le faire ? N’allait-il pas encore le blesser dans son affection, après l’avoir blessé dans son orgueil de savant ?

Il eut une minute la pensée de fuir, de se soumettre, et d’oublier.

Mais non, c’était impossible. Son amour pour Lucienne était trop fort. Il sonna.

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