La Bibliothèque électronique du Québec








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La comtesse


Mon ami, voici les enfants de la femme Lipp. Petit Pierre a un secret à te confier, mais il consent à ce que je connaisse aussi ce secret.

Le comte était en robe de chambre, il était entouré de gros livres : il y en avait partout, sur le bureau, sur les chaises. Il s’interrompit en ouvrant sa tabatière et la prise ayant disparu d’entre ses doigts, « voyons ! » dit-il avec un air plein d’intérêt qui fut pour Petit Pierre un grand encouragement à prendre la parole.

Pierre


Monsieur le comte, je suis trop jeune pour aller en Amérique comme le fils de Constant Winkel, mais il faut que je gagne pour soutenir ma mère, car je suis l’aîné de la famille. Alors voici ce que j’ai pensé : puisque l’Amérique est très loin, je peux me faire marchand ambulant. Monsieur Hoffman de Hagueneau l’a bien été, et aujourd’hui il a une belle boutique dans la grande rue.

Le comte


Mais, mon ami, tu auras bien du mal à courir les chemins par tous les temps.

Pierre


Ça ne fait rien, monsieur, je suis fort et je sais bien qu’on n’a rien sans peine. Je commencerai par faire de petites tournées.

Le comte


Et que veux-tu vendre ?

Pierre


Je ne sais pas trop.

Et il se tourna vers la comtesse pour interroger son regard.

La comtesse


Je t’aiderai de mes conseils, si tu pars.

Le comte


Est-ce là ton secret, Petit Pierre ?

Pierre


Ça n’est que la moitié, monsieur le comte, l’autre moitié, c’est que vous seriez bien bon de me prêter de l’argent pour acheter ma première balle. Je vous rendrai à mesure que je gagnerai. Je vous le promets, sur la mémoire de mon père.

Le comte


Nous verrons. Mais quand voudrais-tu partir ? La saison n’est pas favorable au commerce.

Pierre


Oh que si ! je vendrai du chaud en hiver et du léger en été. Si monsieur voulait avoir confiance en moi, je serais joliment content !

Le comte


Qui t’a donné l’idée de venir me trouver, mon petit homme ?

Pierre


Tout le monde sait, et encore bien loin d’ici, que monsieur et madame sont toujours à chercher des malheureux ; alors, comme je ne suis pas riche, j’ai dit mon idée à ma mère, et voilà.

Le comte


Petit Pierre, je te prêterai de l’argent pour acheter la première balle de marchandises ; mais tu seras exact à me rendre. Tu tiendras tes comptes en ordre ; tu ne feras pas la contrebande et si j’apprends que tu fais le colportage des mauvais livres, je te retirerai mon estime et ma protection. As-tu bien compris ?

Pierre


Parfaitement. Monsieur le comte peut être tranquille ; je ne vendrai que ce qu’il me dira de vendre.

La comtesse


Sais-tu compter ?

Pierre


Pour ça, oui, madame.

Le comte


Voyons, additionne ces chiffres.

Petit-Pierre prit la plume des mains de son protecteur, additionna une demi-colonne de chiffres assez compliqués, et dit d’un air triomphant : « Monsieur veut-il que je fasse la preuve ? »

Le comte


Non, c’est bien, je suis content de toi. Ma femme s’occupera de tes affaires, et puisque l’approche de l’hiver ne t’effraye pas, procure-toi un passeport bien en règle et tu partiras dès que ta mère le jugera à propos. Mais, Petit Pierre, souviens-toi bien de mes recommandations.

Christine avait plus ou moins suivi la conversation, elle était bouche béante devant une belle sainte Vierge qui faisait partie de la fenêtre. Jamais la petite fille n’avait vu de si beaux tableaux, tant de gros livres et un monsieur travailler à de l’écriture. Il fallut que la comtesse lui prît la main et l’emmenât à l’office où elle servit elle-même un bon goûter au frère et à la sœur. Petit Pierre était rouge de bonheur et Christine ouvrait les yeux sans dire un mot, mais elle mordait à belles dents dans un morceau de gâteau où se montraient à sa grande satisfaction de petits grains de raisin.

Hâtons-nous de rendre justice à Petit Pierre : Il avait eu une bien bonne idée. C’est ce qu’il dit à Christine, dès qu’ils furent sortis de la cour du château.

Je vous laisse à penser quels longs et beaux récits les enfants firent à leur mère en arrivant. Ils ne se possédaient pas de joie. Pierre frissonnait en songeant qu’il aurait pu entrer à la papeterie ou à la forge et passer des années sans rien gagner.

L’imagination du petit garçon battait la campagne. Dans son impatience il alla annoncer à ses amis son prochain départ ; il demandait des conseils principalement à Constant Winkel qui passait pour l’homme le plus sage. De quels transports de joie fut saisi Pierre en entendant le vieillard lui dire : « Tu réussiras parce que tu as du courage, sois toujours honnête, ne te presse pas de gagner, souviens-toi que les petits ruisseaux font les grandes rivières. »

Madeleine ne causa pas mal, aussi elle, avec ses voisines. La majorité des avis fut que le parti pris était bon, que plus d’un gros marchand avait commencé par vendre dans les campagnes avant d’avoir boutique en ville.

L’intérêt qu’inspirait la veuve Lipp était sincère. Partout elle reçut des encouragements. Le maire en délivrant un passeport au petit voyageur n’épargna pas les conseils et les recommandations. Il dit à l’enfant ce qu’un marchand peut gagner honnêtement, et ce qu’il serait malhonnête de gagner, quoiqu’il n’y ait point à vrai dire de tarif. Petit Pierre devait viser à se faire une clientèle, il devait passer ici et là à certaines époques de l’année. On lui donnerait la préférence une fois qu’il serait bien connu de ses pratiques.

Ces discours n’étaient pas seulement d’une douceur infinie aux oreilles de Pierre, il les méditait, se promettant bien d’être digne de la protection de ses bienfaiteurs.

Madeleine travaillait, veillait pour mettre en ordre le mince trousseau de son fils. Elle fit une brèche à sa petite réserve pour acheter deux bonnes paires de souliers au futur voyageur. Je crois bien que dans sa pensée le voyage de New-York n’était pas plus glorieux qu’une tournée en Alsace. En tout cas, disait-elle, j’aime mieux qu’il ne fasse pas une si grosse fortune et qu’il vienne m’embrasser de temps en temps. Avec leur Amérique qui est à des millions de lieues d’ici on ne sait pas ce que deviennent de pauvres enfants : il n’y a qu’une Alsace au monde !

Huit jours étaient à peine écoulés, lorsque le bruit d’une voiture éveilla l’attention des habitants de Wasembourg. Chacun se mit sur la porte de sa maison et constata que la voiture s’arrêtait chez les Lipp. Les plus curieux s’approchèrent un peu, mais personne n’osa entrer. Un domestique prit dans la voiture un assez gros paquet qu’il porta dans la maison.

C’était bien la comtesse en compagnie de ses filles, qui apportait les objets destinés à composer le ballot de Petit Pierre.

Plus heureux que les voisins nous allons assister à l’exposition des marchandises : bas de laine bleus et noirs, chaussons de lisières, pur Strasbourg, camisoles de laine, fichus d’indienne, plumes de fer, étuis et aiguilles, ciseaux et chaînes d’acier, lunettes, images et chapelets, etc. ; le tout renfermé dans une boîte de sapin recouverte d’une toile cirée avec de fortes bretelles de cuir pour en faciliter le transport.

Pierre se crut riche : on ne pouvait en douter à l’expression joyeuse de sa physionomie. Il touchait chaque objet en silence, puis regardait la comtesse tout aussi heureuse que lui. L’excellente femme renouvela toutes ses recommandations à Petit Pierre. Elle s’informa de l’état du trousseau, elle y ajouta quelques objets, entre autres une grande paire de guêtres en cuir, et remit à Madeleine ce qu’elle avait dépensé pour les deux paires de souliers.

Oh ! que Petit Pierre avait raison ! Pour le riche, il n’y a pas de joie comparable à celle qu’il éprouve en secourant le pauvre, en l’aidant à gagner sa vie. La comtesse et ses filles laissèrent comme un parfum de bonheur dans cette chaumière.

Il fut arrêté que le surlendemain Madeleine accompagnerait son fils au château, sa première étape, que Petit Pierre étalerait sa marchandise et qu’on verrait de quoi il était capable.

Vous le croirez sans peine, dès que la voiture eût disparu les marchandises furent de nouveau inspectées, estimées, quoiqu’on sût déjà qu’il y en avait pour soixante francs.

Christine voulait tout essayer. Malgré la résistance de Pierre, la petite fille parvint à s’emparer d’une paire de lunettes qu’elle mit sur son nez, et trouva grâce par ses espiègleries.

Petit Pierre s’était dit : nos amis vont m’étrenner. Personne ne vint et lorsque l’enfant en témoigna de l’étonnement à sa mère, celle-ci lui répondit : Mon fils, nul n’est prophète dans son pays.

Le soir, Madeleine et ses enfants, agenouillés devant le vieux crucifix de la famille, rendirent grâces à Dieu et après s’être dit bonsoir, ils s’endormirent pleins de confiance dans le lendemain.

III


Petit Pierre, malgré son courage et son enthousiasme pour les voyages, avait pourtant le cœur serré ; heureusement que le soleil perçant peu à peu les nuages vint éclairer la vallée et donner un air de fête aux préparatifs du départ. D’ailleurs sa mère et sa sœur l’accompagnaient.

Madeleine n’était pas la seule à présumer de la bonne fortune de son fils en le voyant partir bien équipé, la balle sur le dos, son bâton à la main. Les voisins auxquels il dit adieu lui prédirent un glorieux avenir.

Le fait est que l’heureuse physionomie de Pierre prévenait en sa faveur : un air d’honnêteté et d’intelligence, une allure décidée, tout cela plaisait à ses amis et devait inspirer la confiance aux chalands.

Ce fut une sorte d’événement lorsque le jeune colporteur arriva au château. Il fut reçu par la comtesse et ses filles. Les gens de la maison vinrent aussi.
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