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inter pocula aurea restauranti, qui vulgò dicitur Rupes Cancali. D’après ce début, chacun peut imaginer la belle page qui fut ajoutée sur ce Livre d’or des déjeuners basochiens.

Godeschal disparut après avoir signé, laissant les onze convives, stimulés par l’ancien capitaine de la Garde Impériale, se livrer aux vins, aux toasts et aux liqueurs d’un dessert dont les pyramides de fruits et de primeurs ressemblaient aux obélisques de Thèbes. À dix heures et demie, le petit clerc de l’étude fut dans un état qui ne lui permit plus de rester, Georges l’emballa dans un fiacre en donnant l’adresse de la mère et payant la course. Les dix convives, tous gris comme Pitt et Dundas, parlèrent alors d’aller à pied par les boulevards, vu la beauté du temps, chez la marquise de Las Florentinas y Cabirolos, où, vers minuit, ils devaient trouver la plus brillante société. Tous avaient soif de respirer l’air à pleins poumons ; mais, excepté Georges, Giroudeau, Du Bruel et Finot, habitués aux orgies parisiennes, personne ne put marcher ; Georges envoya chercher trois calèches chez un loueur de voitures, et promena son monde pendant une heure sur les boulevards extérieurs, depuis Montmartre jusqu’à la barrière du Trône. On revint par Bercy, les quais et les boulevards, jusqu’à la rue de Vendôme.

Les clercs voletaient encore dans le ciel meublé de fantaisies où l’ivresse enlève les jeunes gens, quand leur amphitryon les introduisit au milieu des salons de Florentine. Là, scintillaient des princesses de théâtre qui, sans doute instruites de la plaisanterie de Frédéric, s’amusaient à singer les femmes comme il faut. On prenait alors des glaces. Les bougies allumées faisaient flamber les candélabres. Les laquais de Tullia, de madame du Val-Noble et de Florine, tous en grande livrée, servaient des friandises sur des plateaux d’argent. Les tentures, chefs-d’œuvre de l’industrie lyonnaise, rattachées par des cordelières d’or, étourdissaient les regards. Les fleurs des tapis ressemblaient à un parterre. Les plus riches babioles, des curiosités papillotaient aux yeux. Dans le premier moment et dans l’état où Georges les avait mis, les clercs et surtout Oscar crurent à la marquise de Las Florentinas y Cabirolos. L’or reluisait sur quatre tables de jeu dressées dans la chambre à coucher. Dans le salon, les femmes s’adonnaient à un vingt-et-un tenu par Nathan, le célèbre auteur. Après avoir erré, gris et presque endormis, sur les sombres boulevards extérieurs, les clercs se réveillaient donc dans un vrai palais d’Armide. Oscar, présenté par Georges à la prétendue marquise, resta tout hébété, ne reconnaissant pas la danseuse de la Gaîté dans cette femme aristocratiquement décolletée, enrichie de dentelles, presque semblable à une vignette de Keepsake, et qui le reçut avec des grâces et des façons sans analogie dans le souvenir ou dans l’imagination d’un clerc tenu si sévèrement. Après avoir admiré toutes les richesses de cet appartement, les belles femmes qui s’y gaudissaient, et qui toutes avaient fait assaut de toilette entre elles pour l’inauguration de cette splendeur, Oscar fut pris par la main et conduit par Florentine à la table du vingt-et-un.

– Venez, que je vous présente à la belle marquise d’Anglade, une de mes amies...

Et elle mena le pauvre Oscar à la jolie Fanny-Beaupré qui remplaçait depuis deux ans feu Coralie dans les affections de Camusot. Cette jeune actrice venait de se faire une réputation dans un rôle de marquise d’un mélodrame de la Porte-Saint-Martin, intitulé : la Famille d’Anglade, un succès du temps.

– Tiens, ma chère, dit Florentine, je te présente un charmant enfant que tu peux associer à ton jeu.

– Ah ! voilà qui sera gentil, répondit avec un charmant sourire l’actrice en toisant Oscar, je perds, nous allons être de moitié, n’est-ce pas ?

– Madame la marquise, je suis à vos ordres, dit Oscar en s’asseyant auprès de la jolie actrice.

– Mettez l’argent, dit-elle, je le jouerai, vous me porterez bonheur ! Tenez, voilà mes derniers cent francs...

Et la fausse marquise sortit d’une bourse, dont les coulants étaient ornés de diamants, cinq pièces d’or. Oscar tira ses cent francs en pièces de cent sous, honteux déjà de mêler d’ignobles écus à des pièces d’or. En dix tours l’actrice perdit les deux cents francs.

– Allons, c’est bête, s’écria-t-elle, je vais faire la banque, moi. Nous restons ensemble, n’est-ce pas ? dit-elle à Oscar.

Fanny-Beaupré s’était levée, et le jeune clerc, qui se vit comme elle l’objet de l’attention de toute la table, n’osa pas se retirer en disant que sa bourse logeait le diable. Oscar se trouva sans voix, sa langue devenue lourde resta collée à son palais.

– Prête-moi cinq cents francs ? dit l’actrice à la danseuse.

Florentine apporta cinq cents francs qu’elle alla prendre à Georges qui venait de passer huit fois à l’écarté.

– Nathan a gagné douze cents francs, dit l’actrice au clerc, les banquiers gagnent toujours, ne nous laissons pas embêter, lui souffla-t-elle dans l’oreille.

Les gens qui ont du cœur, de l’imagination et de l’entraînement, comprendront comment le pauvre Oscar ouvrit son portefeuille, et en sortit le billet de cinq cents francs. Il regardait Nathan, le célèbre auteur, qui se remit avec Florine à jouer gros jeu contre la banque.

– Allons, mon petit, empoignez, lui cria Fanny-Beaupré en faisant signe à Oscar de ramasser deux cents francs que Florine et Nathan avaient pontés.

L’actrice ne ménageait pas les plaisanteries et les railleries à ceux qui perdaient. Elle animait le jeu par des lazzis qu’Oscar trouvait bien singuliers ; mais la joie étouffa ces réflexions, car les deux premiers tours produisirent un gain de deux mille francs. Oscar avait envie de feindre une indisposition et de s’enfuir en laissant là sa partenaire, mais l’honneur le clouait là. Trois autres tours enlevèrent les bénéfices. Oscar se sentit une sueur froide dans le dos, il se dégrisa complètement. Les deux derniers tours enlevèrent les mille francs de la mise en commun, Oscar eut soif et avala coup sur coup trois verres de punch glacé. L’actrice emmena le pauvre clerc dans la chambre à coucher en lui débitant des fariboles. Mais là le sentiment de sa faute accabla tellement Oscar, à qui la figure de Desroches apparut comme en songe, qu’il alla s’asseoir sur une magnifique ottomane, dans un coin sombre ; il se mit un mouchoir sur les yeux : il pleurait ! Florentine aperçut cette pose de la douleur qui possède un caractère sincère et qui devait frapper une mime ; elle courut à Oscar, lui ôta son bandeau, vit les larmes, et l’emmena dans un boudoir.

– Qu’as-tu, mon petit ? lui demanda-t-elle.

À cette voix, à ce mot, à l’accent, Oscar, qui reconnut une bonté maternelle dans la bonté des filles, répondit :

– J’ai perdu cinq cents francs que mon patron m’a remis pour retirer demain un jugement, je n’ai plus qu’à me jeter à l’eau, je suis déshonoré...

– Êtes-vous bête ? dit Florentine, restez là, je vais vous apporter mille francs, vous tâcherez de tout regagner mais ne risquez que cinq cents francs, afin de conserver l’argent de votre patron. Georges joue crânement bien l’écarté, pariez pour lui...

Dans la cruelle position où se trouvait Oscar, il accepta la proposition de la maîtresse de la maison.

– Ah ! se dit-il, il n’y a que des marquises capables de ces traits-là... Belle, noble et richissime, est-il heureux, ce Georges !

Il reçut de Florentine les mille francs en or, et vint parier pour son mystificateur. Georges avait déjà passé quatre fois, quand Oscar vint se mettre de son côté. Les joueurs virent arriver ce nouveau parieur avec plaisir, car tous, avec l’instinct des joueurs, se rangèrent du côté de Giroudeau, le vieil officier de l’Empire.

– Messieurs, dit Georges, vous serez punis de votre défection, je me sens en veine, allons, Oscar, nous les enfoncerons !

Georges et son partenaire perdirent cinq parties de suite. Après avoir dissipé ses mille francs, Oscar, que la rage du jeu saisit, voulut prendre les cartes. Par l’effet d’un hasard assez commun à ceux qui jouent pour la première fois, il gagna ; mais Georges lui fit tourner la tête par des conseils, il lui disait de jeter des cartes et les lui arrachait souvent des mains, en sorte que la lutte de ces deux volontés, de ces deux inspirations, nuisit au jet de la veine. Aussi, vers trois heures du matin, après des retours de fortune et des gains inespérés, en buvant toujours du punch, Oscar arriva-t-il à ne plus avoir que cent francs. Il se leva la tête lourde et perdue, fit quelques pas et tomba dans le boudoir sur un sofa, les yeux fermés par un sommeil de plomb.

– Mariette, disait Fanny-Beaupré à la sœur de Godeschal qui était arrivée à deux heures après minuit, veux-tu dîner ici demain, mon Camusot y sera avec le père Cardot, nous les ferons enrager ?...

– Comment ? s’écria Florentine, mais mon vieux chinois ne m’a pas prévenue.

– Il doit venir ce matin te prévenir qu’il chante la Mère Godichon, reprit Fanny-Beaupré, c’est bien le moins qu’il étrenne son appartement, ce pauvre homme.

– Que le diable l’emporte avec ses orgies ! s’écria Florentine. Lui et son gendre, ils sont pires que des magistrats ou que des directeurs de théâtre. Après tout, on dîne très bien ici, Mariette, dit-elle au premier sujet de l’Opéra, Cardot commande toujours le menu chez Chevet, viens avec ton duc de Maufrigneuse, nous rirons, nous les ferons danser en Tritons !

En entendant les noms de Cardot et de Camusot, Oscar fit un effort pour vaincre le sommeil ; mais il ne put que balbutier un mot qui ne fut pas entendu, et retomba sur le coussin de soie.

– Tiens, tu as des provisions pour ta nuit, dit en riant à Florentine Fanny-Beaupré.

– Oh ! le pauvre garçon ! il est ivre de punch et de désespoir, c’est le second clerc de l’étude où est ton frère, dit Florentine à Mariette, il a perdu l’argent que son patron lui a remis pour les affaires de l’étude. Il voulait se tuer, et je lui ai prêté mille francs que ces brigands de Finot et de Giroudeau lui ont gagnés. Pauvre innocent !

– Mais il faut le réveiller, dit Mariette, mon frère ne badine pas, ni son patron non plus.

– Oh ! réveille-le si tu peux, et emmène-le, dit Florentine en retournant dans ses salons pour recevoir les adieux de ceux qui s’en allaient.

On se mit à danser des danses dites de caractère, et quand vint le jour, Florentine se coucha, fatiguée, en oubliant Oscar à qui personne ne songea, mais qui dormait du plus profond sommeil.

Vers onze heures du matin, une voix terrible éveilla le clerc qui, reconnaissant son oncle Cardot, crut se tirer d’embarras en feignant de dormir et se tenant la face dans les beaux coussins de velours jaune sur lesquels il avait passé la nuit.

– Vraiment, ma petite Florentine, disait le respectable vieillard, ce n’est ni sage ni gentil, tu as dansé hier dans les Ruines, et tu as passé la nuit à une orgie ? Mais c’est vouloir perdre ta fraîcheur, sans compter qu’il y a vraiment de l’ingratitude à inaugurer ces magnifiques appartements sans moi, avec des étrangers, à mon insu !... Qui sait ce qui est arrivé ?

– Vieux monstre ! s’écria Florentine, n’avez-vous pas une clef pour entrer à toute heure et à tout moment chez moi ? Le bal a fini à cinq heures et demie, et vous avez la cruauté de me réveiller à onze heures !...

– Onze heures et demie, Titine, fit humblement observer Cardot, je me suis levé de bonne heure pour commander à Chevet un dîner d’archevêque... Ils ont abîmé tes tapis, quel monde as-tu donc reçu ?...

– Vous ne devriez pas vous en plaindre, car Fanny-Beaupré m’a dit que vous veniez avec Camusot, et pour vous faire plaisir j’ai invité Tullia, du Bruel, Mariette, le duc de Maufrigneuse, Florine et Nathan. Ainsi, vous aurez les cinq plus belles créatures qui jamais aient été vues à la lumière d’une rampe ! et l’on vous dansera des pas de Zéphyr.

– C’est se tuer que de mener une pareille vie ! s’écria le père Cardot, combien de verres cassés ! Quel pillage ! l’antichambre fait frémir...

En ce moment l’agréable vieillard resta stupide et comme charmé, semblable à un oiseau qu’un reptile attire. Il apercevait le profil d’un jeune corps habillé de drap noir.

– Ah ! mademoiselle Cabirolle !... dit-il enfin.

– Eh ! bien, quoi ? demanda-t-elle.

Le regard de la danseuse prit la direction de celui du petit père Cardot ; et, quand elle eut reconnu le second clerc, elle fut prise d’un fou rire qui non seulement interloqua le vieillard, mais qui contraignit Oscar à se montrer, car Florentine le prit par le bras et pouffa de rire en voyant les deux mines contrites de l’oncle et du neveu.

– Vous ici, mon neveu ?...

– Ah ! c’est votre neveu ? s’écria Florentine dont le fou rire recommença. Vous ne m’aviez jamais parlé de ce neveu-là. Mariette ne vous a donc pas emmené ? dit-elle à Oscar qui resta pétrifié. Que va-t-il devenir, ce pauvre garçon ?

– Ce qu’il voudra, répliqua sèchement le bonhomme Cardot qui marcha vers la porte pour s’en aller.

– Un instant, papa Cardot, vous allez tirer votre neveu du mauvais pas où il est par ma faute, car il a joué l’argent de son patron, cinq cents francs, qu’il a perdus, outre mille francs à moi que je lui ai donnés pour se rattraper.

– Malheureux, tu as perdu quinze cents francs au jeu ? à ton âge !

– Oh ! mon oncle, mon oncle, s’écria le pauvre Oscar que ces paroles plongèrent à fond dans l’horreur de sa position et qui se jeta devant son oncle à genoux, les mains jointes. Il est midi, je suis perdu, déshonoré... Monsieur Desroches sera sans pitié ! Il s’agit d’une affaire importante à laquelle il met son amour-propre. Je devais aller chercher ce matin au Greffe le jugement Vandenesse contre Vandenesse ! Qu’est-il arrivé ?... Que vais-je devenir ?... Sauvez-moi, par le souvenir de mon père et de ma tante !... Venez avec moi chez monsieur Desroches, expliquez-lui cela, trouvez des prétextes !...

Ces phrases étaient jetées à travers des pleurs et des sanglots qui eussent attendri les sphinx du désert de Louqsor.

– Eh ! bien, vieux grigou, s’écria la danseuse qui pleurait, laisserez-vous déshonorer votre propre neveu, le fils de l’homme à qui vous devez votre fortune, car il se nomme Oscar Husson ! sauvez-le, ou Titine te renie pour son milord !

– Mais comment se trouve-t-il ici ? demanda le vieillard.

– Hé ! pour avoir oublié l’heure d’aller chercher le jugement dont il parle, ne voyez-vous pas qu’il s’est grisé, qu’il est tombé là de sommeil et de fatigue ? Georges et son cousin Frédéric ont régalé les clercs de Desroches au Rocher-de-Cancale, hier.

Le père Cardot regardait la danseuse en hésitant.

– Allons donc, vieux singe, est-ce que je ne l’aurais pas mieux caché s’il en était autrement ? s’écria-t-elle.

– Tiens, voilà cinq cents francs, drôle ! dit Cardot à son neveu, c’est tout ce que tu auras de moi jamais ! Va t’arranger avec ton patron si tu peux. Je rendrai les mille francs que mademoiselle t’a prêtés ; mais je ne veux plus entendre parler de toi.

Oscar se sauva sans vouloir en entendre davantage ; mais, une fois dans la rue, il ne sut plus où aller.

Le hasard qui perd les gens et le hasard qui les sauve firent des efforts égaux pour et contre Oscar dans cette terrible matinée ; mais il devait succomber avec un patron qui ne démordait pas d’une affaire une fois entamée. En rentrant chez elle, Mariette, épouvantée de ce qui pouvait arriver au pupille de son frère, avait écrit à Godeschal un mot dans lequel elle mit un billet de cinq cents francs, en prévenant son frère de la griserie et des malheurs advenus à Oscar. Cette bonne fille s’endormit en recommandant à sa femme de chambre d’aller porter ce petit paquet chez Desroches avant sept heures. De son côté, Godeschal, en se levant à six heures, ne trouva point Oscar. Il devina tout. Il prit cinq cents francs sur ses économies, et courut chez le greffier chercher le jugement, afin de présenter la signification à la signature de Desroches à huit heures. Desroches, toujours levé dès quatre heures, entra dans son étude à sept heures. La femme de chambre de Mariette, ne trouvant point le frère de sa maîtresse à sa mansarde, descendit à l’étude, et y fut reçue par Desroches à qui naturellement elle présenta le paquet. – « Est-ce pour affaire d’étude ? demanda le patron, je suis monsieur Desroches. – Voyez, monsieur », dit la femme de chambre. Desroches ouvrit la lettre et la lut. En y voyant un billet de cinq cents francs, il rentra dans son cabinet, furieux contre son second clerc. Il entendit, à sept heures et demie, Godeschal qui dictait la signification du jugement au deuxième premier clerc, et quelques instants après le bon Godeschal entra triomphant chez son patron.

– Est-ce Oscar Husson qui est allé ce matin chez Simon ? demanda Desroches.

– Oui, monsieur, répondit Godeschal.

– Qui donc lui a donné l’argent ? fit l’avoué.

– Vous, dit Godeschal, samedi.

– Il pleut donc des billets de cinq cents francs ? s’écria Desroches. Tenez, Godeschal, vous êtes un brave garçon ; mais le petit Husson ne mérite pas tant de générosité. Je hais les imbéciles, mais je hais encore davantage les gens qui font des fautes malgré les soins paternels dont on les entoure. Il remit à Godeschal la lettre de Mariette et le billet de cinq cents francs qu’elle envoyait. – Vous m’excuserez de l’avoir ouverte, reprit-il, la soubrette de votre sœur m’a dit que c’était pour affaire d’étude. Vous congédierez Oscar.

– Le pauvre petit malheureux m’a-t-il donné du mal ? dit Godeschal. Ce grand vaurien de Georges Marest est son mauvais génie, il faut qu’il le fuie comme la peste ; car je ne sais pas ce dont il serait cause à une troisième rencontre.

– Comment cela ? dit Desroches.

Godeschal raconta sommairement la mystification du voyage à Presles.

– Ah ! dit l’avoué, dans le temps Joseph Bridau m’a parlé de cette farce, c’est à cette rencontre que nous avons dû la faveur du comte de Sérisy pour monsieur son frère.

En ce moment Moreau se montra, car il se trouvait une affaire importante pour lui dans cette succession Vandenesse. Le marquis voulait vendre en détail la terre de Vandenesse, et le comte son frère s’y opposait. Le marchand de biens essuya donc le premier feu des justes plaintes, des sinistres prophéties que Desroches fulmina contre son ex-second clerc, et il en résulta chez le plus ardent protecteur de ce malheureux enfant cette opinion que la vanité d’Oscar était incorrigible.

– Faites-en un avocat, dit Desroches, il n’a plus que sa thèse à passer ; et, dans ce métier-là, ses défauts deviendront peut-être des qualités.

En ce moment Clapart tombé malade, était gardé par sa femme, tâche pénible, devoir sans aucune récompense. L’employé tourmentait cette pauvre créature, qui jusqu’alors ignorait les atroces ennuis et les taquineries venimeuses que se permet, dans le tête-à-tête de toute une journée, un homme imbécile à demi et que la misère rendait sournoisement furieux. Enchanté de fourrer une pointe acérée dans le coin sensible de ce cœur de mère, il avait en quelque sorte deviné les appréhensions que l’avenir, la conduite et les défauts d’Oscar inspiraient à la pauvre femme. En effet, quand une mère a reçu de son enfant un assaut semblable à celui de l’affaire de Presles, elle est en des transes continuelles ; et, à la manière dont sa femme vantait Oscar toutes les fois qu’il obtenait un succès, Clapart reconnaissait l’étendue des inquiétudes secrètes de la mère, et il les réveillait à tout propos.

– Enfin, Oscar va mieux que je ne l’espérais ; je me le disais bien, son voyage à Presles n’était qu’une inconséquence de jeunesse. Quels sont les jeunes gens qui ne commettent pas de fautes ? Ce pauvre enfant ! il supporte héroïquement des privations qu’il n’eût pas connues si son pauvre père avait vécu. Dieu veuille qu’il sache contenir ses passions ! etc., etc.

Or, pendant que tant de catastrophes se passaient rue de Vendôme et rue de Béthisy, Clapart assis au coin du feu, enveloppé dans une méchante robe de chambre, regardait sa femme, occupée à faire à la cheminée de la chambre à coucher tout ensemble le bouillon, la tisane de Clapart et son déjeuner à elle.

– Mon Dieu, je voudrais bien savoir comment a fini la journée d’hier ! Oscar devait déjeuner au Rocher-de-Cancale et aller le soir chez une marquise...

– Oh ! soyez tranquille, tôt ou tard le pot aux roses se découvrira, lui dit son mari. Est-ce que vous croyez à cette marquise ? Allez ! un jeune homme qui a des sens, après tout, et des goûts de dépense, comme Oscar, trouve des marquises en Espagne, à prix d’or ? Il vous tombera quelque matin sur les bras avec des dettes...

– Vous ne savez qu’inventer pour me désespérer ! s’écria madame Clapart. Vous vous êtes plaint que mon fils mangeait vos appointements, et jamais il ne vous a rien coûté. Voici deux ans que vous n’avez aucun prétexte pour dire du mal d’Oscar, le voilà maintenant second clerc, son oncle et monsieur Moreau pourvoient à tout, et il a d’ailleurs huit cents francs d’appointements. Si nous avons du pain durant nos vieux jours, nous le devrons à ce cher enfant. En vérité, vous êtes d’une injustice...

– Vous appelez mes prévisions de l’injustice, répondit aigrement le malade.

En ce moment on sonna vivement. Madame Clapart courut ouvrir et resta dans la première pièce avec Moreau, qui venait adoucir le coup que la nouvelle légèreté d’Oscar devait porter à sa pauvre mère.

– Comment, il a perdu l’argent de l’étude ! s’écria madame Clapart en pleurant.

– Hein ! quand je vous le disais ? s’écria Clapart qui se montra comme un spectre à la porte du salon où la curiosité l’avait attiré.

– Mais qu’allons-nous faire de lui ? demanda madame Clapart que la douleur rendit insensible à cette piqûre de Clapart.

– S’il portait mon nom, répondit Moreau, je le verrais tranquillement tirer à la conscription ; et, s’il amenait un mauvais numéro, je ne lui paierais pas un homme pour le remplacer. Voici la seconde fois que votre fils commet des sottises par vanité. Eh ! bien, la vanité lui inspirera peut-être des actions d’éclat, qui le recommanderont dans cette carrière. D’ailleurs, six ans de service militaire lui mettront du plomb dans la tête ; et, comme il n’a que sa thèse à passer, il ne sera pas si malheureux de se trouver avocat à vingt-six ans, s’il veut continuer le métier du barreau après avoir payé, comme on dit, l’impôt du sang. Cette fois, du moins, il aura été puni sévèrement, il aura pris de l’expérience, et contracté l’habitude de la subordination. Avant de faire son stage au Palais, il aura fait son stage dans la vie.

– Si c’est là votre arrêt pour un fils, dit madame Clapart, je vois que le cœur d’un père ne ressemble en rien à celui d’une mère. Mon pauvre Oscar, soldat ?...

– Aimez-vous mieux le voir se jeter la tête la première dans la Seine après avoir commis une action déshonorante ? Il ne peut plus être avoué, le trouvez-vous assez sage pour le mettre avocat ?... En attendant l’âge de raison, que deviendra-t-il ? un mauvais sujet ; au moins la discipline vous le conservera...

– Ne peut-il aller dans une autre étude ? son oncle Cardot lui paiera certainement son remplaçant, il lui dédiera sa thèse.

En ce moment, le bruit d’un fiacre, dans lequel tenait tout le mobilier d’Oscar, annonça le malheureux jeune homme qui ne tarda pas à se montrer.

– Ah ! te voilà, monsieur Joli-Cœur ? s’écria Clapart.

Oscar embrassa sa mère et tendit à monsieur Moreau une main que celui-ci refusa de serrer, Oscar répondit à ce mépris par un regard auquel le reproche donna une hardiesse qu’on ne lui connaissait pas.

– Écoutez, monsieur Clapart, dit l’enfant devenu homme, vous ennuyez diablement ma pauvre mère, et c’est votre droit ; elle est, pour son malheur, votre femme. Mais moi, c’est autre chose ! Me voilà majeur dans quelques mois ; or, vous n’avez aucun droit sur moi, quand même je serais mineur. On ne vous a jamais rien demandé ! Grâce à monsieur que voici, je ne vous ai pas coûté deux liards, je ne vous dois aucune espèce de reconnaissance ; ainsi, laissez-moi tranquille.

Clapart, en entendant cette apostrophe, regagna sa bergère au coin du feu. Le raisonnement du second clerc et la fureur intérieure du jeune homme de vingt ans, qui venait de recevoir une leçon de son ami Godeschal, imposèrent pour toujours silence à l’imbécillité du malade.

– Un entraînement auquel vous eussiez succombé tout comme moi quand vous aviez mon âge, dit Oscar à Moreau, m’a fait commettre une faute que Desroches trouve grave et qui n’est qu’une peccadille. Je m’en veux bien plus d’avoir pris Florentine de la Gaîté pour une marquise, et des actrices pour des femmes comme il faut, que d’avoir perdu quinze cents francs au milieu d’une petite débauche où tout le monde, même Godeschal, était dans les vignes du seigneur. Cette fois, du moins, je n’ai nui qu’à moi. Me voici corrigé. Si vous voulez m’aider, monsieur Moreau, je vous jure que les six ans, pendant lesquels je dois rester clerc avant de pouvoir traiter, se passeront sans...

– Halte-là, dit Moreau, j’ai trois enfants, et je ne peux m’engager à rien...

– Bien, bien, dit à son fils madame Clapart en jetant un regard de reproche à Moreau, ton oncle Cardot...

– Il n’y a plus d’oncle Cardot, répondit Oscar qui raconta la scène de la rue de Vendôme.

Madame Clapart, qui sentit ses jambes se dérober sous le poids de son corps, alla tomber sur une chaise de la salle à manger, comme foudroyée.

– Tous les malheurs ensemble !... dit-elle en s’évanouissant.

Moreau prit la pauvre mère dans ses bras et la porta sur le lit dans la chambre à coucher. Oscar demeurait immobile et comme foudroyé.

– Tu n’as plus qu’à te faire soldat, dit le marchand de biens en revenant à Oscar. Ce niais de Clapart ne me paraît pas avoir trois mois à vivre, ta mère restera sans un sou de rente, ne dois-je pas réserver pour elle le peu d’argent dont je puis disposer ? Voilà ce qu’il m’était impossible de te dire devant ta mère. Soldat, tu mangeras du pain, et tu réfléchiras à la vie comme elle est pour les enfants sans fortune.

– Je puis tirer un bon numéro, dit Oscar.

– Après ? Ta mère a bien rempli ses devoirs de mère envers toi : elle t’a donné de l’éducation, elle t’avait mis dans le bon chemin, tu viens d’en sortir, que tenterais-tu ? Sans argent, on ne peut rien, tu le sais aujourd’hui ; et tu n’es pas homme à commencer une carrière en mettant habit bas et prenant la veste du manœuvre ou de l’ouvrier. D’ailleurs, ta mère t’aime, veux-tu la tuer ? Elle mourrait en te voyant tombé si bas.

Oscar s’assit et ne retint plus ses larmes qui coulèrent en abondance. Il comprenait aujourd’hui ce langage, si complètement inintelligible pour lui lors de sa première faute.

– Les gens sans fortune doivent être parfaits ! dit Moreau sans soupçonner la profondeur de cette cruelle sentence.

– Mon sort ne sera pas longtemps indécis, je tire après demain, répondit Oscar. D’ici là je résoudrai mon avenir.

Moreau, désolé malgré son maintien sévère, laissa le ménage de la rue de la Cerisaie dans le désespoir. Trois jours après, Oscar amena le numéro vingt-sept. Dans l’intérêt de ce pauvre garçon, l’ancien régisseur de Presles eut le courage d’aller demander à monsieur le comte de Sérisy sa protection pour faire appeler Oscar dans la cavalerie. Or, le fils du ministre d’État ayant été classé dans les derniers en sortant de l’École polytechnique, était entré par faveur sous-lieutenant dans le régiment de cavalerie du duc de Maufrigneuse. Oscar eut donc, dans son malheur, le petit bonheur d’être, sur la recommandation du comte de Sérisy, incorporé dans ce beau régiment avec la promesse d’être promu fourrier au bout d’un an. Ainsi le hasard mit l’ex-clerc sous les ordres du fils de monsieur de Sérisy.

Après avoir langui pendant quelques jours, tant elle fut vivement atteinte par ces catastrophes, madame Clapart se laissa dévorer par certains remords qui saisissent les mères dont la conduite a été jadis légère et qui dans leur vieillesse inclinent au repentir. Elle se considéra comme une créature maudite. Elle attribua les misères de son second mariage et les malheurs de son fils à une vengeance de Dieu qui lui faisait expier les fautes et les plaisirs de sa jeunesse. Cette opinion fut bientôt une certitude pour elle. La pauvre mère alla se confesser, pour la première fois depuis quarante ans, au vicaire de Saint-Paul, l’abbé Gaudron, qui la jeta dans les pratiques de la dévotion. Mais une âme aussi maltraitée et aussi aimante que celle de madame Clapart devait devenir simplement pieuse. L’ancienne Aspasie du Directoire voulut racheter ses péchés pour attirer les bénédictions de Dieu sur la tête de son pauvre Oscar, elle se voua donc bientôt aux exercices et aux œuvres de la piété la plus vive. Elle crut avoir attiré l’attention du Ciel après avoir réussi à sauver monsieur Clapart, qui, grâce à ses soins, vécut pour la tourmenter ; mais elle voulut voir, dans les tyrannies de cet esprit faible, des épreuves infligées par la Main qui caresse en châtiant. Oscar, d’ailleurs, se conduisit si parfaitement, qu’en 1830 il était maréchal des logis-chef dans la compagnie du vicomte de Sérisy, ce qui lui donnait le grade de sous-lieutenant dans la ligne, le régiment du duc de Maufrigneuse appartenant à la garde royale. Oscar Husson avait alors vingt-cinq ans. Comme la garde royale tenait toujours garnison à Paris ou dans un rayon de trente lieues autour de la capitale, il venait voir sa mère de temps en temps, et lui confiait ses douleurs, car il avait assez d’esprit pour comprendre qu’il ne serait jamais officier. À cette époque, les grades dans la cavalerie étaient à peu près dévolus aux fils cadets des familles nobles, et les gens sans particule à leur nom avançaient difficilement. Toute l’ambition d’Oscar était de quitter la garde et d’être nommé sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie de la ligne. Au mois de février 1830, madame Clapart obtint par l’abbé Gaudron, devenu curé de Saint-Paul, la protection de madame la Dauphine, et Oscar fut promu sous-lieutenant.

Quoique au dehors l’ambitieux Oscar parût être excessivement dévoué aux Bourbons, au fond du cœur il était libéral. Aussi, dans la bataille de 1830, passa-t-il au peuple. Cette défection, qui eut une importance due au point sur lequel elle s’opéra, valut à Oscar l’attention publique. Dans l’exaltation du triomphe, au mois d’août, Oscar, nommé lieutenant, eut la croix de la Légion d’honneur, et obtint d’être attaché comme aide de camp à La Fayette qui lui fit avoir le grade de capitaine en 1832. Quand on destitua l’amateur de la meilleure des républiques de son commandement en chef des gardes nationales du royaume, Oscar Husson, dont le dévouement à la nouvelle dynastie tenait du fanatisme, fut placé comme chef d’escadron dans un régiment envoyé en Afrique, lors de la première expédition entreprise par le prince royal. Le vicomte de Sérisy se trouvait être lieutenant-colonel de ce régiment. À l’affaire de la Macta, où il fallut laisser le champ aux Arabes, monsieur de Sérisy resta blessé sous son cheval mort. Oscar dit alors à son escadron : – Messieurs, c’est aller à la mort, mais nous ne devons pas abandonner notre colonel... Il fondit le premier sur les Arabes, et ses gens électrisés le suivirent. Les Arabes, dans le premier étonnement que leur causa ce retour offensif et furieux, permirent à Oscar de s’emparer du vicomte qu’il prit sur son cheval en s’enfuyant au grand galop, quoique dans cette opération, tentée au milieu d’une horrible mêlée, il eût reçu deux coups de yatagan sur le bras gauche. La belle conduite d’Oscar fut récompensée par la croix d’officier de la Légion d’honneur et par sa promotion au grade de lieutenant-colonel. Il prodigua les soins les plus affectueux au vicomte de Sérisy que sa mère vint chercher et qui mourut, comme on sait, à Toulon, des suites de ses blessures. La comtesse de Sérisy n’avait point séparé son fils de celui qui, après l’avoir arraché aux Arabes, le soignait encore avec tant de dévouement. Oscar était si grièvement blessé que l’amputation du bras gauche fut jugée nécessaire par le chirurgien que la comtesse amenait à son fils. Le comte de Sérisy pardonna donc à Oscar ses sottises du voyage à Presles, et se regarda même comme son débiteur quand il eut enterré ce fils, devenu fils unique, dans la chapelle du château de Sérisy.

Longtemps après l’affaire de la Macta, une vieille dame vêtue de noir, donnant le bras à un homme de trente-quatre ans, et dans lequel les passants pouvaient d’autant mieux reconnaître un officier retraité qu’il avait un bras de moins et la rosette de la Légion d’honneur à sa boutonnière, stationnaient, à huit heures du matin, au mois de mai, sous la porte cochère de l’hôtel du Lion-d’Argent, rue du faubourg Saint-Denis, en attendant sans doute le départ d’une diligence. Certes, Pierrotin, l’entrepreneur des services de la vallée de l’Oise, et qui la desservait en passant par Saint-Leu-Taverny et l’Isle-Adam jusqu’à Beaumont, devait difficilement retrouver dans cet officier au teint bronzé le petit Oscar Husson qu’il avait mené jadis à Presles. Madame Clapart, enfin veuve, était tout aussi méconnaissable que son fils. Clapart, l’une des victimes de l’attentat de Fieschi, avait plus servi sa femme par sa mort que par toute sa vie. Naturellement, l’inoccupé, le flâneur Clapart s’était campé sur son boulevard du Temple à regarder sa légion passée en revue. La pauvre dévote avait donc été portée pour quinze cents francs de pension viagère dans la loi rendue à propos de cette machine infernale en faveur des victimes.

La voiture, à laquelle on attelait quatre chevaux gris pommelé qui eussent fait honneur aux Messageries-Royales, était divisée en coupé, intérieur, rotonde et impériale. Elle ressemblait parfaitement aux diligences appelées « gondoles » qui soutiennent aujourd’hui sur la route de Versailles la concurrence avec les deux chemins de fer. À la fois solide et légère, bien peinte et bien tenue, doublée de fin drap bleu, garnie de stores à dessins mauresques et de coussins en maroquin rouge, l’Hirondelle de l’Oise contenait dix-neuf voyageurs. Pierrotin, quoiqu’âgé de cinquante-six ans, avait peu changé. Toujours vêtu de sa blouse, sous laquelle il portait un habit noir, il fumait son brûle-gueule en surveillant deux facteurs en livrée qui chargeaient de nombreux paquets sur la vaste impériale de sa voiture.

– Vos places sont-elles retenues ? dit-il à madame Clapart et à Oscar en les examinant comme un homme qui demande des ressemblances à son souvenir.

– Oui, deux places d’intérieur au nom de Belle-Jambe, mon domestique, répondit Oscar, il a dû les prendre en partant hier au soir.

– Ah ! monsieur est le nouveau percepteur de Beaumont, dit Pierrotin, vous remplacez le neveu de monsieur Margueron...

– Oui, dit Oscar en serrant le bras de sa mère qui allait parler.

À son tour, l’officier voulait rester inconnu pendant quelque temps.

En ce moment, Oscar tressaillit en entendant la voix de Georges Marest qui cria de la rue :

– Pierrotin, avez-vous encore une place ?

– Il me semble que vous pourriez bien me dire monsieur sans vous déchirer la gueule, répondit vivement l’entrepreneur des Services de la vallée de l’Oise.

Sans le son de voix, Oscar n’aurait pu reconnaître le mystificateur qui déjà deux fois lui avait été si fatal. Georges, presque chauve, ne conservait plus que trois ou quatre mèches de cheveux au-dessus des oreilles, et soigneusement ébouriffées pour déguiser le plus possible la nudité du crâne. Un embonpoint mal placé, un ventre pyriforme altéraient les proportions autrefois si élégantes de l’ex-beau jeune homme. Devenu presque ignoble de tournure et de maintien, Georges annonçait bien des désastres en amour et une vie de débauches continuelles par un teint couperosé, par des traits grossis et comme vineux. Les yeux avaient perdu ce brillant, cette vivacité de la jeunesse que les habitudes sages ou studieuses ont le pouvoir de maintenir. Georges, vêtu comme un homme insouciant de sa mise, portait un pantalon à sous-pieds, mais flétri, dont la façon voulait des bottes vernies. Ses bottes à semelles épaisses, mal cirées, étaient âgées de plus de trois trimestres ; ce qui, à Paris, équivaut à trois ans ailleurs. Un gilet fané, une cravate nouée avec prétention, quoique ce fût un vieux foulard, accusaient l’espèce de détresse cachée à laquelle un ancien élégant peut se trouver en proie. Enfin Georges se montrait à cette heure matinale en habit au lieu d’être en redingote, diagnostic d’une réelle misère ! Cet habit, qui devait avoir vu plus d’un bal, avait passé, comme son maître, de l’opulence qu’il représentait jadis, à un travail journalier. Les coutures du drap noir offraient des lignes blanchâtres, le col était graisseux, l’usure avait découpé les bouts de manche en dents de loup. Et Georges osait attirer l’attention par des gants jaunes, un peu salis à la vérité, sur l’un desquels une bague à la chevalière se dessinait en noir. Autour de la cravate, passée dans un anneau d’or prétentieux, se tortillait une chaîne de soie figurant des cheveux et à laquelle tenait sans doute une montre. Son chapeau, quoique mis assez crânement, révélait plus que tous ces symptômes la misère de l’homme hors d’état de donner seize francs à un chapelier, quand il est forcé de vivre au jour le jour. L’ancien amant de cœur de Florentine agitait une canne à pomme de vermeil ciselée, mais horriblement bossuée. Le pantalon bleu, le gilet en étoffe dite écossaise, la cravate en soie bleu de ciel, et la chemise en calicot rayé de bandes roses exprimaient au milieu de tant de ruines un tel désir de paraître, que ce contraste formait non seulement un spectacle, mais encore un enseignement.

– Et c’est là Georges ?... se dit intérieurement Oscar, un homme que j’ai laissé riche de trente mille livres de rentes.

– Monsieur de Pierrotin a-t-il encore une place dans le coupé ? répondit ironiquement Georges.

– Non, mon coupé est pris par un pair de France, le gendre de monsieur Moreau, monsieur le baron de Canalis, sa femme et sa belle-mère. Il ne me reste qu’une place d’intérieur.

– Diable ! il paraît que sous tous les gouvernements les pairs de France voyagent par les voitures à Pierrotin. Je prends la place d’intérieur, répondit Georges qui se rappelait l’aventure de monsieur de Sérisy.

Il jeta sur Oscar et sur la veuve un regard d’examen et ne reconnut ni le fils ni la mère. Oscar avait le teint bronzé par le soleil d’Afrique, ses moustaches étaient excessivement fournies et ses favoris très amples ; sa figure creusée et ses traits prononcés s’accordaient avec son attitude militaire. La rosette d’officier, le bras de moins, la sévérité du costume, tout aurait égaré les souvenirs de Georges, s’il avait eu quelque souvenir de son ancienne victime. Quant à madame Clapart, que Georges avait à peine jadis vue, dix ans consacrés aux exercices de la piété la plus sévère l’avaient transformée. Personne n’eût imaginé que cette espèce de Sœur Grise cachait une des Aspasies de 1797.

Un énorme vieillard, vêtu simplement, mais d’une façon cossue, et dans lequel Oscar reconnut le père Léger, arriva lentement et lourdement ; il salua familièrement Pierrotin qui parut lui porter le respect dû, par tous pays, aux millionnaires.

– Hé ! c’est le père Léger ! toujours de plus en plus prépondérant, s’écria Georges.

– À qui ai-je l’honneur de parler ? demanda le père Léger d’un ton sec.

– Comment ? vous ne reconnaissez pas le colonel Georges, l’ami d’Ali-Pacha ? Nous avons fait route ensemble un jour, avec le comte de Sérisy qui gardait l’incognito.

Une des sottises les plus habituelles aux gens tombés est de vouloir reconnaître les gens et de vouloir s’en faire reconnaître.

– Vous êtes bien changé, répondit le vieux marchand de biens, devenu deux fois millionnaire.

– Tout change, dit Georges. Voyez si l’auberge du Lion-d’Argent et si la voiture de Pierrotin ressemblent à ce qu’elles étaient il y a quatorze ans.

– Pierrotin a maintenant à lui seul les messageries de la vallée de l’Oise, et il fait rouler de belles voitures, répondit monsieur Léger. C’est un bourgeois de Beaumont, il y tient un hôtel où descendent les diligences, il a une femme et une fille qui ne sont pas maladroites...

Un vieillard d’environ soixante-dix ans descendit de l’hôtel et se joignit aux voyageurs qui attendaient le moment de monter en voiture.

– Allons donc, papa Reybert, dit Léger, nous n’attendons plus que votre grand homme.

– Le voici, dit l’intendant du comte de Sérisy en montrant Joseph Bridau.

Ni Georges ni Oscar ne purent reconnaître le peintre illustre, car il offrait cette figure ravagée si célèbre et son maintien accusait l’assurance que donne le succès. Sa redingote noire était ornée d’un ruban de la Légion d’honneur. Sa mise, excessivement recherchée, indiquait une invitation à quelque fête campagnarde.

En ce moment, un commis, tenant une feuille à la main, sortit d’un bureau construit dans l’ancienne cuisine du Lion-d’Argent, et se plaça devant le coupé vide.

– Monsieur et madame de Canalis, trois places ! cria-t-il. Il passa à l’intérieur et nomma successivement : – Monsieur Belle-jambe, deux places. – Monsieur de Reybert, trois places. – Monsieur... votre nom ? dit-il à Georges.

– Georges Marest, répondit tout bas l’homme déchu.

Le commis alla vers la rotonde devant laquelle s’attroupaient des nourrices, des gens de la campagne et de petits boutiquiers qui se disaient adieu ; après avoir empilé les six voyageurs, le commis appela par leurs noms quatre jeunes gens qui montèrent sur la banquette de l’impériale, et dit : – Roulez !... pour tout ordre de départ. Pierrotin se mit à côté de son conducteur, un jeune homme en blouse qui, de son côté, cria : – Tirez ! à ses chevaux.

La voiture, enlevée par les quatre chevaux achetés à Roye, gravit au petit trot la montée du faubourg Saint-Denis ; mais une fois arrivée au-dessus de Saint-Laurent, elle fila comme une malle-poste jusqu’à Saint-Denis, en quarante minutes. On ne s’arrêta point à l’auberge aux talmouses, et l’on prit à gauche de Saint-Denis la route de la vallée de Montmorency.

Ce fut en tournant là que Georges rompit le silence que les voyageurs avaient gardé jusqu’alors, en s’observant les uns les autres.

– On marche un peu mieux qu’il y a quinze ans, dit-il en tirant une montre d’argent, hein ! père Léger.

– On a la condescendance de me nommer monsieur Léger, répondit le millionnaire.

– Mais c’est notre blagueur de mon premier voyage à Presles, s’écria Joseph Bridau. Eh ! bien, avez-vous fait de nouvelles campagnes en Asie, en Afrique, en Amérique ? dit le grand peintre.

– Sacrebleu ! j’ai fait la Révolution de Juillet, et c’est bien assez, car elle m’a ruiné...

– Ah ! vous avez fait la Révolution de Juillet, dit le peintre. Ça ne m’étonne pas, car je n’ai jamais voulu croire, comme on me le disait, qu’elle s’était faite toute seule.

– Comme on se retrouve, dit monsieur Léger en regardant monsieur de Reybert. Tenez, papa Reybert, voilà le clerc de notaire à qui vous avez dû sans doute l’intendance des biens de la maison de Sérisy...

– Il nous manque Mistigris, maintenant illustre sous le nom de Léon de Lora, et ce petit jeune homme assez bête pour avoir parlé au comte des maladies de peau qu’il a fini par guérir, et de sa femme qu’il a fini par quitter pour mourir en paix, dit Joseph Bridau.

– Il manque aussi monsieur le comte, dit Reybert.

– Oh ! je crois, dit avec mélancolie Joseph Bridau, que le dernier voyage qu’il fera sera celui de Presles à l’Isle-Adam pour assister à la cérémonie de mon mariage.

– Il se promène encore en voiture dans son parc, répondit le vieux Reybert.

– Sa femme vient-elle souvent le voir ? demanda Léger.

– Une fois par mois, dit Reybert. Elle affectionne toujours Paris, elle a marié, le mois de septembre dernier, sa nièce, mademoiselle du Rouvre, sur laquelle elle a reporté toutes ses affections, à un jeune Polonais fort riche, le comte Laginski...

– Et à qui, demanda madame Clapart, iront les biens de monsieur de Sérisy ?

– À sa femme qui l’enterrera, répondit Georges. La comtesse est encore très bien pour une femme de cinquante-quatre ans, elle est toujours élégante ; et, à distance, elle fait encore illusion...

– Elle vous fera longtemps illusion, dit alors Léger qui paraissait vouloir se venger de son mystificateur.

– Je la respecte, répondit Georges au père Léger. Mais, à propos, qu’est devenu ce régisseur qui, dans le temps, a été renvoyé ?

– Moreau ? reprit Léger ; mais il est député de l’Oise.

– Ah ! c’est le fameux centrier ! Moreau de l’Oise, dit Georges.

– Oui, reprit Léger, monsieur Moreau de l’Oise. Il a un peu plus travaillé que vous à la Révolution de Juillet et il a fini par acheter la magnifique terre de Pointel, entre Presles et Beaumont.

– Oh ! à côté de celle qu’il régissait, auprès de son ancien maître, c’est de bien mauvais goût, dit Georges.

– Ne parlez pas si haut, dit monsieur de Reybert, car madame Moreau et sa fille, la baronne de Canalis, sont, ainsi que son gendre, l’ancien ministre, dans le coupé.

– Quelle dot a-t-il donc donnée pour faire épouser sa fille à notre grand orateur ?

– Mais quelque chose comme deux millions, dit le père Léger.

– Il avait du goût pour les millions, dit Georges en souriant et à voix basse, il commençait sa pelote à Presles...

– Ne dites rien de plus sur monsieur Moreau, s’écria vivement Oscar. Il me semble que vous devriez avoir appris à vous taire dans les voitures publiques.

Joseph Bridau regarda l’officier manchot pendant quelques secondes, et s’écria : – Monsieur n’est pas ambassadeur, mais sa rosette nous dit assez qu’il a fait du chemin, et noblement, car mon frère et le général Giroudeau vous ont souvent cité dans leurs rapports..

– Oscar Husson ? s’écria Georges. Ma foi ! sans votre voix, je ne vous aurais pas reconnu.

– Ah ! c’est monsieur qui a si courageusement arraché le vicomte Jules de Sérisy aux Arabes ? demanda Reybert, et à qui monsieur le comte a fait avoir la perception de Beaumont en attendant la recette de Pontoise ?...

– Oui, monsieur, dit Oscar.

– Hé ! bien, dit le grand peintre, vous me ferez, monsieur, le plaisir d’assister à mon mariage à l’Isle-Adam.

– Qui épousez-vous ? demanda Oscar.

– Mademoiselle Léger, répondit le peintre, la petite-fille de monsieur de Reybert. C’est un mariage que monsieur le comte de Sérisy a bien voulu préparer pour moi, je lui devais déjà beaucoup comme artiste ; et, avant de mourir, il a voulu s’occuper de ma fortune, à laquelle je ne songeais point...

– Le père Léger a donc épousé... dit Georges.

– Ma fille, répondit monsieur de Reybert et sans dot.

– Il a eu des enfants ?

– Une fille. C’est bien assez pour un homme qui s’est trouvé veuf et sans enfants, répondit le père Léger. Tout comme Moreau, mon associé, j’aurai pour gendre un homme célèbre.

– Et, dit Georges en prenant un air presque respectueux avec le père Léger vous habitez toujours l’Isle-Adam ?

– Oui, j’ai acheté Cassan.

– Eh ! bien, je suis heureux d’avoir pris ce jour-ci pour faire la vallée de l’Oise, dit Georges. Vous pouvez m’être utiles, messieurs.

– En quoi ? dit monsieur Léger.

– Ah ! voici, dit Georges. Je suis employé de l’Espérance, une Compagnie qui vient de se former, et dont les statuts vont être approuvés par une ordonnance du roi. Cette institution donne au bout de dix ans des dots aux jeunes filles, des rentes viagères aux vieillards ; elle paye l’éducation des enfants ; elle se charge enfin de la fortune de tout le monde...

– Je le crois, dit le père Léger en souriant. En un mot, vous êtes courtier d’assurances.

– Non, monsieur. Je suis inspecteur-général, chargé d’établir les correspondants et les agents de la Compagnie dans toute la France et j’opère en attendant que les agents soient choisis, car c’est chose aussi délicate que difficile que de trouver d’honnêtes agents...

– Mais comment donc avez-vous perdu vos trente mille livres de rentes ? dit Oscar à Georges.

– Comme vous avez perdu votre bras, répondit sèchement l’ancien clerc de notaire à l’ancien clerc d’avoué.

– Vous avez donc fait quelque action d’éclat avec votre fortune ? dit Oscar avec une ironie mêlée d’aigreur.

– Parbleu ! j’en ai malheureusement fait beaucoup trop... d’actions, j’en ai à vendre.

On était arrivé à Saint-Leu-Taverny où tous les voyageurs descendirent pendant qu’on relayait. Oscar admira la vivacité que Pierrotin déployait en décrochant les traits des palonniers pendant que son conducteur défaisait les guides des chevaux de volée.

– Ce pauvre Pierrotin, pensa-t-il, il est resté, comme moi, pas très avancé dans la vie. Georges est tombé dans la misère. Tous les autres, grâce à la spéculation et au talent, ont fait fortune... Déjeunons-nous là, Pierrotin ? dit à haute voix Oscar en frappant sur l’épaule du messager.

– Je ne suis pas le conducteur, dit Pierrotin.

– Qu’êtes-vous donc ? demanda le colonel Husson.

– L’entrepreneur, répondit Pierrotin.

– Allons, ne vous fâchez pas avec de vieilles connaissances, dit Oscar en montrant sa mère et sans quitter son protecteur. Ne reconnaissez-vous pas madame Clapart ?

Ce fut d’autant plus beau à Oscar de présenter sa mère à Pierrotin qu’en ce moment madame Moreau de l’Oise descendue du coupé regarda dédaigneusement Oscar et sa mère en entendant ce nom.

– Ma foi ! madame, je ne vous aurais jamais reconnue, ni vous, monsieur. Il paraît que ça chauffe dur en Afrique ?...

L’espèce de pitié que Pierrotin inspirait à Oscar fut la dernière faute que la vanité fit commettre au héros de cette scène, et il en fut encore puni mais assez doucement. Voici comment.

Deux mois après son installation à Beaumont-sur-Oise, Oscar faisait la cour à mademoiselle Georgette Pierrotin, dont la dot était de cent cinquante mille francs et il épousa la fille de l’entrepreneur des Messageries de l’Oise vers la fin de l’hiver 1838.

L’aventure du voyage à Presles avait donné de la discrétion à Oscar, la soirée de Florentine avait raffermi sa probité, les duretés de la carrière militaire lui avaient appris la hiérarchie sociale et l’obéissance au sort. Devenu sage et capable, il fut heureux. Avant sa mort le comte de Sérisy obtint pour Oscar la recette de Pontoise. La protection de monsieur Moreau de l’Oise, celle de la comtesse de Sérisy et de monsieur le baron de Canalis qui, tôt ou tard redeviendra ministre, assurent une Recette Générale à monsieur Husson en qui la famille Camusot reconnaît maintenant un parent.

Oscar est un homme ordinaire, doux, sans prétention, modeste et se tenant toujours, comme son gouvernement, dans un juste milieu. Il n’excite ni l’envie ni le dédain. C’est enfin le bourgeois moderne.

Paris, février 1842.

Cet ouvrage est le 1068e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

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Jean-Yves Dupuis.

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