Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn








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ex post un ensemble de pratiques existantes. Contrairement à ses successeurs, al-Sadr n’avait pas à établir en quoi les pratiques bancaires existantes étaient bien « islamiques » — comment on pouvait les raccorder aux principes dont elles devaient constituer l’émanation — mais bien à trouver à quoi pouvait ressembler une institution bancaire islamique. Or pour ce faire, il fallait tout d’abord faire apparaître les principes susceptibles de donner un fondement doctrinal à la notion de finance islamique.

En ce sens, l’explication théorique et l’explication historique du statut des pratiques bancaires islamiques dans la pensée de al-Sadr se rejoignent, le condamnant au triste sort de l’inventeur-théoricien, lequel doit construire son système pas à pas, par la seule force de l’enquête et du raisonnement, sans pouvoir goûter les joies de la rationalisation a posteriori.


  1. La monnaie et la régulation monétaire


Il existe un second point d’articulation entre l’interdiction de l’usure et la nature de l’activité commerciale, que traduit l’analyse d’un autre concept de la théorie économique : la monnaie. On pourrait dire de la théorie monétaire de al-Sadr qu’elle est une construction qui, à partir d’une conception classique (aristotélicienne) des échanges, élabore une critique marxiste de la thésaurisation, débouchant sur une conception islamique de la circulation.

On retrouve chez al-Sadr l’idée — largement répandue chez les théoriciens de la monnaie — selon laquelle le questionnement portant sur la fonction de la monnaie au sein de la production-distribution est indissociable de l’élucidation des causes de son émergence. A cet égard, la reconstruction du processus d’institutionnalisation de la monnaie par al-Sadr n’a guère de quoi réjouir les tenants d’une approche de type hétérodoxe : le penseur irakien suit scrupuleusement les enseignements de la théorie monétaire classique, fondée sur une analyse aristotélicienne des échanges. Pour al-Sadr, la monnaie n’est pas une institution sociale originaire : elle se construit, d’une part, sur le mécanisme de la division sociale du travail et, d’autre part, sur cette modalité prémonétaire de l’échange que constitue le troc. La division du travail, justifiée comme nous l’avons vu par la loi « scientifique » selon laquelle la spécialisation des productions mène à un accroissement quantitatif et qualitatif de la richesse produite,197 implique en effet que les producteurs cessent d’être les consommateurs de leur production ; les productions individuelles doivent donc s’inscrire dans un système d’échanges. La modalité la plus simple de l’échange est évidemment le troc, par lequel les individus échangent leurs produits (biens ou services) contre d’autres produits.

Le problème est alors que le mécanisme du troc fait apparaître ce que les économistes actuels appellent des « frictions », c'est-à-dire des difficultés techniques liées aux conditions auxquelles l’échange peut permettre une satisfaction optimale des participants. Pour qu’un système d’échanges puisse être considéré comme optimal, il faut qu’aucun producteur ne se trouve dans l’incapacité de trouver un acquéreur pour sa marchandise, quand celle-ci est demandée par au moins un consommateur. Or un raisonnement simple montre que le troc est incapable d’atteindre cet état du système, dans la mesure notamment où il repose sur l’exigence de « double coïncidence des besoins » : l’échange ne peut avoir lieu que si chacun des producteurs désire ce que l’autre producteur veut. Or, pour prendre un exemple simple, ce n’est pas parce qu’un producteur de blé a besoin de chaussures que le producteur de chaussures a besoin de blé. Cette « friction » nous indique l’utilité d’un bien qui pourrait être désiré par tous les individus, c'est-à-dire accepté dans tous les échanges : un instrument général des transactions. Par ailleurs, le troc pose la question de savoir comment l’on peut évaluer la valeur relative des biens : combien de paires de chaussures « vaut » un quintal de blé ? Appliqué à l’ensemble des relations d’échanges qui peuvent s’établir entre les biens et services, cette difficulté nous indique la nécessité d’établir un bien de référence, auquel pourrait être rapportée la valeur de chaque bien : un équivalent général. Lequel permettra également d’établir l’évaluation comptable du patrimoine d’un individu, le bien de référence jouant ici le rôle d’unité de compte. Enfin, la production de biens périssables indique que certains producteurs ne pourront constituer de « réserves » que si se trouve en circulation un bien dont ils savent qu’ils pourront l’échanger plus tard, mais qui n’est pas lui-même susceptible de se détériorer avec le temps : une réserve de valeur.


  1. Réserve de valeur, épargne et thésaurisation


Instrument général des transactions, équivalent général, unité de compte, réserve de valeur : il va de soi que le bien dont nous venons d’établir les caractéristiques fondamentales n’est autre que la monnaie. Comprendre la nature de la monnaie, c’est donc à la fois saisir son origine et sa finalité : ceci, comme tout ce qui précède, correspond à une approche aristotélicienne de la nature de la monnaie. C’est cette approche que l’on retrouve chez al-Sadr, à deux différences près ; la première est qu’il n’établit pas de différence formelle entre équivalent général et unité de compte, ce qui ne pose ici aucun problème théorique.198 La seconde est la manière dont il envisage la monnaie en tant que réserve de valeur, qui n’apparaît pas dans la définition que al-Sadr donne de la monnaie :
Nous apprenons de ce qui précède que le rôle originel pour lequel la monnaie a été inventée est celui de critère général de la valeur et d'instrument général de la circulation.199
Cette « omission » de la réserve de valeur n’a rien d’accidentel chez al-Sadr ; au contraire, elle manifeste le fait que, selon lui, cette fonction de la monnaie n’a rien d’originaire — elle n’appartient donc pas à la « nature » de la monnaie ; la fonction de réserve de valeur est une innovation technique qui ne correspond à aucune nécessité, qui ne répond pas à une « friction » résultant du troc. Pour al-Sadr, si la monnaie est, comme nous allons le voir, source de problèmes, elle ne constitue pas elle-même une réponse à un problème préexistant.
Par la suite, le rôle de la monnaie ne se limita plus à cette fonction consistant à résoudre les difficultés et les problèmes du troc, mais il a été utilisé pour jouer un autre rôle, accidentel et sans rapport avec la résolution desdits problèmes et difficultés, à savoir le rôle de la thésaurisation et de l'épargne.200
On doit ici remarquer la différence qu’établit al-Sadr entre thésaurisation et épargne ; car quoique toutes deux se trouvent ici reléguées dans le registre des opérations superflues, c’est bien la thésaurisation qui constitue l’innovation pratique (et perturbatrice) rendue possible par la monnaie. En effet, la spécificité de la monnaie découle d’une caractéristique négative de tous les autres biens, qui les rend impropres, non au stockage provisoire visant à temporiser l’écoulement de la production, mais à leur retrait du domaine de la circulation :
Car l'argent, et par argent nous entendons surtout l'argent en pièces métalliques et en billets de banque, se distingue de tous les autres articles, puisqu'il était inutile de thésauriser tout autre article, étant donné que :

a) la valeur de la plupart des articles baisse à la longue ;

b) la conservation de l'article et son maintien en bon état nécessiteraient de nombreuses dépenses ;

c) le propriétaire de l'article thésaurisé pourrait ne pas trouver, au moment voulu, un autre article dont il aurait besoin ; donc sa thésaurisation ne garantit pas l'obtention de tout ce dont on a besoin à tout moment.
Cette analyse des raisons pour lesquelles la thésaurisation des biens non monétaires est contradictoire nous indique que cette invalidité se fonde d’abord sur le caractère économiquement néfaste de la rétention de la production. En ce sens, al-Sadr valide bien l’idée selon laquelle les marchandises du secteur réel de l’économie ne constituent pas de bonnes réserves de valeur ; tant que l’on reste dans le domaine de la production réelle, le stockage des marchandises est rendu coûteux par l’usure et l’entretien, de même qu’il n’accroît pas les chances du producteur de trouver un acquéreur pour sa production ; sauf, ce qui est symptomatique, si le producteur ne trouve pas d’acquéreur immédiat. Dans cette mesure, l’analyse ne rend pas absurde le stockage en tant que tel, dans la mesure par exemple où le producteur peut ne pas trouver, à l’issue de la production, tous les acquéreurs désirés ; en revanche, cela disqualifie la rétention de la production en tant que stratégie économique. Le stockage peut avoir un sens quand le producteur ne peut pas vendre, ou ne veut résolument pas vendre pour des raisons diverses (se prémunir en cas de mauvaises récoltes, garantir sa vieillesse, etc.) ; en revanche, il ne fournit aucune incitation économique à la rétention, qu’il décourage au contraire par les coûts qu’il implique. En l’absence de monnaie, si le stockage peut être rationnel dans la mesure où il est contraint par l’absence de marché ou par des motivations étrangères au profit, il apparaît incompatible avec la recherche de bénéfices.

En revanche, l’apparition de la monnaie fait du stockage (de monnaie) une stratégie efficace dans la recherche du profit ; d’abord parce qu’elle élimine les coûts du stockage lui-même : « son épargne ne demande pas de dépenses ».201 Ensuite parce qu’il garantit au stockeur de pouvoir se procurer à tout moment ce qu’il stocke contre ce dont il a besoin : l’argent « garantit au thésauriseur son pouvoir d’achat à tout moment. »202 En ce sens, le stockage de monnaie devient économiquement valide. Telle est la rupture majeure introduite selon al-Sadr par l’émergence de la monnaie : l’épargne devient une stratégie économique : le stockage devient thésaurisation.
De cette façon sont nées les motivations de la thésaurisation dans les sociétés où l’échange commençait à être fondé sur l’argent et notamment sur la monnaie en or et argent.203
L’épargne devient thésaurisation, pour al-Sadr, dès qu’elle devient une finalité économique ; la question est alors de savoir en quoi ce passage à la thésaurisation constitue un processus nuisible. Pour al-Sadr, il faut ici (comme toujours) lier l’approche microéconomique et l’approche macroéconomique ; d’un point de vue microéconomique, la thésaurisation est une stratégie économiquement efficace (du moins à court terme) pour l’individu, sans quoi il ne l’adopterait pas. Le thésauriseur peut ainsi satisfaire son désir de réserves sans coûts de stockage, il peut également garantir le pouvoir d’achat lié à son patrimoine ; mais il peut aussi commencer à spéculer, c'est-à-dire jouer sur les fluctuations des prix en n’intervenant sur le marché que lorsque le prix des marchandises qu’il convoite est au plus bas. Or ce bénéfice économique change de visage dès qu’on envisage ses effets sur le fonctionnement global de l’économie.

Il est à cet égard intéressant de voir la manière dont al-Sadr utilise ici les lois les plus classiques de la théorie monétaire, celles de l’approche quantitative,204 pour démontrer les effets macroéconomiques pervers de la thésaurisation ; l’analyse à laquelle il procède s’effectue ainsi dans le cadre d’une économie de marché sans régulation institutionnelle. Pour al-Sadr, dans une économie sans monnaie (sans thésaurisation), ce ne sont pas seulement les prix qui s’adaptent à la demande, mais la production elle-même ; plus précisément, la valeur relative des biens s’adapte au rapport entre offre et demande, mais après que l’offre se soit adaptée à cette demande. Dans une économie de troc, un individu ne produit que s’il sait (ou suppose) que sa production trouvera acquéreur : c’est donc la demande qui détermine l’offre. La valeur relative des biens résulte donc du rapport offre/demande, mais dans la mesure où la régulation de l’offre par la demande implique que ce rapport est stable, la valeur relative des biens reste elle-même stable.
L’offre et la demande tendaient à l’équilibre à l’ère du troc, étant donné que le producteur produisait pour satisfaire ses besoins et échanger le surplus de sa production contre d’autres articles — dont il avait lui-même besoin dans la vie — différents de celui qu’il produisait lui-même. Le produit équivalait donc toujours à son besoin, c'est-à-dire que l’offre faisait face, toujours, à une demande équivalente.205
On peut cependant se demander par quoi sont déterminés les « prix » (relatifs) des biens. En premier lieu, dire que l’offre est régie par la demande ne signifie pas que tous les besoins sont satisfaits : un producteur ne produira de chaussures que s’il sait que la demande en chaussures est suffisamment forte pour qu’il puisse écouler sa production en l’échangeant contre des biens qui ne sont pas insignifiants. En ce sens, l’offre d’un bien est ici déterminée par la mesure de ce que les individus sont prêts à sacrifier pour obtenir ce bien. Le prix relatif du bien est donc lié à l’utilité du bien lui-même. Mais cela ne suffit évidemment pas : si le prix (ce contre quoi s’échange un bien) était uniquement déterminé par l’utilité, tous les producteurs se mettraient à produire les biens de première nécessité, ce qui aboutirait évidemment à une surcharge de l’offre — et donc à une baisse des prix. Il faut donc que la valeur relative exprime également les coûts que représentent la production elle-même, liés à la matière, aux outils, à l’apprentissage, au temps de travail nécessaire, etc. qui constituent la valeur « intrinsèque » de l’objet. Par conséquent, pour al-Sadr, dans une économie de marché non monétaire, les prix relatifs sont déterminés par le rapport entre l’utilité de l’objet et cette valeur intrinsèque.
C’est pourquoi les prix du marché tendaient vers leur niveau naturel, qui traduisait la valeur réelle des articles, et leur importance effective dans la vie des consommateurs.206
En quoi la thésaurisation permise par l’argent vient-elle rompre ce bel équilibre ? Tout simplement en ce qu’elle établit une rupture entre l’offre et la demande : celui qui thésaurise vend sa production, mais n’achète rien en retour : il est un vendeur qui ne consomme pas, un vendeur qui retire de la circulation le bien qu’il a obtenu en échange de sa production. Ce qui provoque un double déséquilibre : d’une part le vendeur virtuel auquel le thésauriseur n’a pas acheté sa production se trouve sans le nombre « naturel » d’acheteurs ; mais plus encore, dans la mesure où le but des thésauriseurs est d’accumuler les espèces monétaires, ils ne vont plus chercher à produire ce dont ont besoin ceux qui produisent ce dont eux-mêmes ont besoin, mais à produire ce que désirent ceux qui possèdent de fortes dotations monétaires. En outre, le but n’étant plus de se procurer des biens mais de la monnaie, le producteur peut être amené à adopter des stratégies dont le seul effet sera d’augmenter artificiellement les prix des biens : le stockage de la monnaie comme fin débouche alors sur le stockage artificiel des biens en tant que stratégie.207  Ce qui encore une fois vient perturber l’adéquation de l’offre à la demande, l’offre étant détournée par des accapareurs. Les prix ne reflètent plus dès lors ni l’utilité des biens pour les besoins des individus en général, ni leur valeur intrinsèque, mais le jeu spéculatif d’une demande et d’une offre liées aux désirs des nantis et aux prévisions des accapareurs.
Lorsque l’ère de l’argent a commencé, et que l’argent a dominé sur le commerce, et que la production et la vente ont pris une nouvelle orientation, au point que leur raison d’être est devenue la thésaurisation de l’argent et le développement de la possession, et non plus la satisfaction des besoins, il était naturel que l’équilibre entre l’offre et la demande bascule, et que les motivations de l’accaparement jouent leur rôle important dans l’accentuation de cette contradiction entre l’offre et la demande, à tel point que l’accapareur pouvait provoquer une fausse demande en achetant toutes les quantités disponibles de l’article sur le marché, non pas parce qu’il, en aurait besoin, mais pour en faire monter le prix ; ou encore il offrait l’article à un prix inférieur à son coût pour obliger les autres vendeurs et acheteurs à se retirer de la concurrence et à se déclarer en faillite.208
L’analyse de la thésaurisation fait donc apparaître les causes pour lesquelles le passage à une économie monétaire implique des déséquilibres macroéconomiques majeurs, déconnectant l’offre de la demande, la demande des besoins, les prix de leur niveau « naturel ». Bien évidemment, ces déséquilibres économiques aboutissent à des déséquilibres
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