Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn








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I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn



A. Histoire universelle et économie générale




  1. Economie et rationalité


Historien, philosophe, homme politique, Ibn Khaldûn est une figure majeure de la pensée islamique classique. Né à Tunis en 1332, mort au Caire en 1406, il a laissé une œuvre fondamentale, la seule qu’il mentionnera dans son autobiographie : le Kitab al-Ibar, le « Livre des enseignements et traité d’histoire ancienne et moderne sur la geste des Arabes, des Persans, des Berbères et des souverains de leur temps », plus connu sous le nom d’ « Histoire Universelle ». Cette œuvre gigantesque, dont la seule introduction en trois volume (la Muqaddima) compte près de 1500 pages, doit moins sa postérité à la masse considérable des données recensées par son auteur, que par la méthodologie qui préside à leur recherche, leur sélection et leur organisation. Cette méthode est ce qui vaudra à Ibn Khaldun d’être parfois considéré comme le « père de l’histoire », s’inscrivant dans une démarche résolument rationaliste, excluant toute considération d’ordre métaphysique au profit d’une investigation proprement scientifique orientée vers l’explicitation des relations causales entre les phénomènes. Le recensement des données disponibles n’est rien, pour Ibn Khaldûn, sans le travail critique de la raison qui en examine la validité, la cohérence interne et externe.
Il est souvent arrivé que les historiens, les commenta­teurs et les hommes les plus versés dans la connaissance des traditions historiques, ont commis de graves méprises en racontant les événe­ments du passé ; et cela parce qu’ils se sont bornés à rapporter indis­tinctement toute espèce de récits, sans les contrôler par les principes généraux qui s’y appliquent, sans les comparer avec des récits analogues, ou leur faire subir l’épreuve des règles que fournissent la philosophie et la connaissance de la nature des êtres, sans enfin les soumettre à un examen attentif et à une critique intelligente ; aussi se sont ils écartés de la vérité pour s’égarer dans le champ de l’erreur et de l’imagination.9
Cet examen rationnel, appliqué aux récits des historiens qui le précèdent, n’a pas seulement pour effet de rectifier des données statistiques ou d’écarter des interprétations douteuses. Elle mène également à une démythification de l’Histoire, sommée de se confronter continuellement à ce qui est logiquement possible ou impossible, vraisemblable ou invraisemblable. Le prosaïsme avec lequel Ibn Khaldun passe au crible de sa méthode les enseignements de ses devanciers conduit à ce que l’on pourrait considérer comme un désenchantement de l’histoire du monde, défaisant l’héroïsme des campagnes militaires à grands renforts de cartes, déconstruisant le lyrisme des épopées arabes à coups de considérations quantitatives sur le fourrage et le ravitaillement. Le caractère parfois humoristique que revêt cette entreprise aux yeux du lecteur contemporain manifeste tout simplement le heurt de deux conceptions de la narration historique : pour Ibn Khaldûn, l’historien n’a pas pour tâche de glorifier, de célébrer ou de chanter les louanges des figures de l’histoire ; il n’a pas de vocation apologétique, il ne doit pas constituer des manifestes susceptibles de vivifier l’adhésion et l’enthousiasme du public. Bref, la finalité de son travail n’est pas politique, mais scientifique.
On rapporte aussi qu’Asâd Abou Kerib […] s’empara de Mosul et de l’Aderbeïdjan ; qu’il attaqua les Turcs, les mit en déroute et en tua un grand nombre ; qu’il entreprit contre ce peuple une seconde et une troisième expédition ; qu’ensuite il chargea trois de ses fils de porter la guerre dans la Perse […] ; que le premier de ces princes con­quit tout le pays qui s’étend jusqu’à Samarkand ; qu’ayant traversé le désert et atteint le pays de Sîn (la Chine), il rencontra son second frère, qui, après avoir envahi la Soghdiane, était arrivé en Chine avant lui ; qu’ils dévastèrent cette contrée et revinrent sur leurs pas, chargés de butin, et qu’ils laissèrent dans le Tibet plusieurs tribus d’Himyerites, qui s’y trouvent encore de nos jours. Le troisième frère pénétra jusqu’à Constantinople, mit le siège devant cette ville, et re­vint sur ses pas après avoir soumis les provinces appartenant aux Roum (les Grecs).

Toutes ces histoires sont bien éloignées de la vérité ; fondées uniquement sur l’imagination et l’erreur, elles ressemblent parfaitement aux fables composées par les conteurs de profession. En effet l’em­pire des Tobbâ était renfermé dans la presqu’île des Arabes, et leur capitale, le siège de leur puissance, était Sanâ, ville du Yémen. Or la presqu’île des Arabes est, de trois côtés, environnée par la mer […]. On peut vérifier cela à l’inspection d’une carte géographique. Celui qui veut se rendre du Yémen au Maghreb n’a d’autre route à prendre que celle de Suez, et la dis­tance entre la mer de cette ville et celle de la Syrie est, tout au plus, de deux journées de marche. Or il est invraisemblable qu’un roi puissant, à la tête d’une armée nombreuse, puisse suivre une pareille route, à moins que le pays ne lui appartienne. Dans la règle ordinaire, un fait de ce genre n’est guère possible. Qu’on se rappelle aussi qu’à cette époque les Amalécites habitaient ce territoire, que les Cananéens occupaient la Syrie, et les Coptes l’Égypte. Plus tard, les Amalécites s’emparèrent de l’Égypte, et les enfants d’Israël firent la conquête de la Syrie. Or aucune tradition ne nous dit que les Tobbâ aient fait la guerre à l’un ou à l’autre de ces peuples, ni pos­sédé aucune portion de ces contrées. De plus, la distance qui sépare le Yémen du Maghreb est très considérable, et il faut, pour des trou­pes, une quantité énorme de vivres et de fourrages. Lorsque l’on marche à travers un territoire dont on n’est pas le maître, on est obligé d’enlever les grains et les troupeaux, de piller toutes les lo­calités par où l’on passe ; et encore, d’ordinaire, on ne peut se pro­curer ainsi une quantité suffisante de provisions et de fourrage. Si l’on veut emporter avec soi, de son pays, ces objets essentiels, on ne peut trouver assez de bêtes de somme. Il faut donc, pour se procurer des vivres, traverser des pays que l’on possède, ou dont on vient de faire la conquête. Si l’on prétend que les armées passaient au milieu de ces peuples sans les irriter par aucune hostilité, et se faisaient, par des voies pacifiques, donner des provisions, certes un pareil fait serait encore plus étrange et plus invraisemblable. Cela démontre que ces histoires sont fausses et supposées. Quant à cette rivière de sable qu’il était impossible de franchir, jamais dans le Maghreb on n’en a entendu parler, malgré le grand nombre de caravanes et d’armées qui, dans tous les temps et dans toutes les directions, ont parcouru ce pays et en ont exploré les che­mins. Voilà cependant une histoire qui, malgré son extravagance, est une de celles que l’on met le plus d’empressement à raconter.10
Cette approche rationnelle et prosaïque justifie le fait de considérer avant tout Ibn Khaldûn comme un penseur musulman, et non comme le promoteur d’une pensée spécifiquement islamique ; pour Ibn Khaldûn, l’élaboration du discours de l’historien obéit aux règles du savoir en général, celles de la pensée et de la raison, de l’enquête et du raisonnement, dont il n’a y a pas lieu de considérer qu’elles revêtiraient un caractère spécifique dès lors qu’elles s’appliquent à l’esprit d’un musulman. En ce sens, c’est l’universalisme même de la méthode de l’Histoire Universelle qui conduit à vider de son contenu la notion d’une pensée proprement « islamique » chez Ibn Khaldûn : l’histoire ne porte pas davantage la trace d’un dessein divin que la logique n’est déterminée par les principes issus de la charî’ah.

Cette neutralité religieuse du discours rationnel est décisive, dès lors qu’Ibn Khaldûn prétend étendre sa méthode d’interprétation à l’exégèse coranique elle-même, là où les textes font référence à des événements historiques. La critique exégétique de la sourate dite de l’Aurore 11 montre que, pour Ibn Khaldûn, la validité absolue du Message implique sa cohérence avec les lois naturelles qui régissent les phénomènes ; en ce sens, s’il est bien sûr illégitime de vouloir réviser le Coran à la lumière des enseignements de la géographie, on ne doit pas non plus tenter de soutenir ce qui est rationnellement inacceptable afin de complaire à une interprétation particulière du sens de ses versets.
Loin du livre de Dieu la profanation d’être expliqué au moyen de contes où il n’y a pas l’ombre de la vérité !12

C’est en gardant à l’esprit la méthodologie scientifique de Ibn Khaldûn qu’il faut aborder les textes de la Muqaddima relatifs à la nature et à l’histoire des phénomènes économiques. Car cette méthodologie implique que, pour Ibn Khaldûn, la réflexion sur ces phénomènes doit s’effectuer conformément aux exigences de la science elle-même, et non à partir d’un ensemble de principes coraniques fondamentaux. Ceci ne signifie évidemment pas que l’enquête soit susceptible de mener à des conclusions allant à l’encontre d’une exégèse coranique adéquate ; bien au contraire, l’accord manifeste de la parole du Prophète et des produits de l’investigation rationnelle est un signe de la validité de l’enquête et de l’interprétation, dès lors que celles-ci portent sur une même réalité.

Mais, pour Ibn Khaldûn, l’enquête n’est en rien contrainte de partir du message coranique pour ne pas s’écarter de la vérité : elle n’a qu’à suivre avec probité les règles de l’investigation rationnelle ; si le penseur peut être musulman, la pensée scientifique reste toujours universelle. En ce sens, la valeur éthique, la légitimité islamique de la démarche de l’historien doit être mesurée par la façon dont il remplit ses obligations en tant que scientifique :
L’homme qui connaît un fait ou qui en acquiert la certitude est tenu, par devoir, de le publier. Dieu est véridique et nous dirige dans la bonne voie (Coran, sour. XXXIII, vers. 4.)13

2. Economie, science et contextualisation
On aurait tort de considérer que la dimension économique de la Muqaddima se limite aux seules analyses de la cinquième section, intitulée « Sur les moyens de se procurer la subsistance ; sur l’acquisition, les arts et de tout ce qui s’y rattache ; examen des questions auxquelles ce sujet donne lieu. »14 En vérité, les considérations économiques jalonnent le texte de la Muqaddima pour une raison qui tient à la méthode suivie par l’auteur ; selon Ibn Khaldûn, la juste interprétation des phénomènes historiques et leur interprétation causale implique que ces événements soient resitués dans le contexte économique, social et politique au sein duquel ils s’inscrivent. A cet égard, il est intéressant de noter les avertissements qu’Ibn Khaldûn adresse, dès le chapitre introductif de la Muqaddima, aux adeptes d’un usage irréfléchi de l’analogie, un mécanisme clé de l’ijtihad. La démarche analogique, tendant à transposer un contenu ou une structure événementielle d’une période à une autre, peut mener à des erreurs si l’analogie fait abstraction des éléments contextuels qui leur donnent sens. Pour Ibn Khaldûn, qui suit en cela les enseignements d’Aristote, la démarche scientifique intègre nécessairement des notions et des lois générales, dont la validité peut être soustraite à l’emprise du temps ; mais le matériau même de l’histoire, ce qui dans l’analyse n’est ni concept ni loi, doit impérativement être situé dans le réseau des données et des processus qui caractérisent un espace historique déterminé.
Dans cette classe d’erreurs il faut ranger les idées que se font certaines gens, lorsque, feuilletant les livres d’histoire, ils appren­nent qu’autrefois les cadis se mettaient à la tête des armées et exer­çaient le commandement dans les expéditions militaires. Aveuglés par l’ambition, ils aspirent à un rang pareil, parce qu’ils s’imaginent que l’office de cadi est encore aujourd’hui ce qu’il était dans ces temps là. Ils pensent toujours au chambellan Ibn Abi Amer , qui exerça l’autorité suprême au nom du khalife Hicham, et ils n’oublient pas Ibn Abbad, de Séville, l’un des chefs qui se partagèrent les pro­vinces de l’Espagne (musulmane). Ayant entendu raconter que ces deux personnages avaient pour pères des cadis, ils s’imaginent que les cadis de cette époque étaient comme ceux de nos jours, et ne se doutent pas que, dans l’emploi de cadi, il est survenu des usages très opposés à ceux des temps anciens.15
Eviter les analogies trompeuses, c’est donc fournir au lecteur les données contextuelles nécessaires à une juste appréhension des événements restitués par l’historien ; pour Ibn Khaldûn, il s’agit à la fois de données politiques, juridiques, géographiques, sociales — et économiques.
L’histoire est proprement le récit des faits qui ont rapport à une époque ou à un peuple ; mais l’historien doit d’abord nous donner des notions générales sur chaque pays, sur chaque peuple et sur chaque siècle, s’il veut appuyer sur une base solide les ma­tières dont il traite, et rendre intelligibles les renseignements qu’il va fournir.16
L’économie n’est donc pas seulement un champ d’investigation pour l’historien, c’est aussi l’une des composantes de l’être-social des individus humains, à partir duquel la logique causale des événements doit, pour Ibn Khaldûn, être ressaisie.
B. Les concepts fondamentaux de l’économie
1. La propriété
L’économie comme telle se fonde sur une donnée première de la nature des hommes : le besoin de se procurer les moyens de leur subsistance. De cette donnée naturelle découle un droit, celui de l’homme à prendre activement possession des choses de la nature, que Dieu a créés pour lui et dont il lui a fait don. Il ne s’agit pas ici de choses passives ou inertes, mais du produit d’un travail de la nature sur elle-même et de l’homme sur la nature, incluant ce que le monde génère et ce que l’homme produit.
Dieu, qu’il soit glorifié et exalté ! a créé pour l’homme tout ce qu’il y a dans le monde et lui en a fait don, ainsi qu’il l’a déclaré dans plus d’un verset de son livre. Il a créé pour vous, dit il, tout ce qu’il y a dans les cieux et sur la terre. Et, encore : Il a fait travailler pour vous le soleil et la lune, et il vous a soumis la mer, et il vous a soumis les navires et les bestiaux.17

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