Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn








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minimale de tout projet de production.
Dans un système d’intérêts, les hommes d’affaires ne prennent pas le risque d’emprunter aux capitalistes pour investir dans un projet industriel et commercial si la conjoncture ne leur permet pas la réalisation d’un gain supérieur au montant de l’intérêt exigé par le capitaliste. Ceci les empêche donc d’exercer un tas d’activités dans beaucoup de circonstances, et conduit les capitaux à dormir dans les caisses des capitalistes, les privant de participer au circuit économique et les empêchant de servir dans aucune sorte de dépense productive ou de consommation.239
Il est amusant de voir ici al-Sadr construire un raisonnement fort similaire à celui que suivit Alan Greenspan240 pour justifier sa politique de taux d’intérêts « planchers » aux Etats-Unis — et celui que tiennent aujourd’hui les ennemis de la BCE.241 Les taux d’intérêts non négligeables découragent l’investissement productif, et l’orientent vers des investissements plus ou moins spéculatifs (immobilier, etc.) qui ne dynamisent pas le secteur réel de la production. Ce qui peut aboutir à des processus de récession cyclique, dans la mesure où le manque d’investissement débouche sur une baisse de la consommation :
ce qui rend difficile l’écoulement de tous les produits, conduit au marasme du marché, à l’apparition de crises, à l’ébranlement de la vie économique.242
Remarquons également que, pour al-Sadr, la logique du capitalisme usuraire tend à contredire les exigences de la production dès qu’on la corrèle à un marché des capitaux régi par l’offre et la demande : elle rend en effet les facilités d’accès aux capitaux inversement proportionnelles aux besoins des entreprises. Lorsque les entreprises ont besoin de financement, les taux d’intérêts montent ; quand elles n’en ont pas besoin, ils descendent. Supprimer l’usure, c’est donc orienter les capitaux vers les entreprises quand celles-ci font face à des perspectives d’investissement rentables (du fait, par exemple, de l’ouverture de nouveaux marchés), et les détourner vers la consommation quand elles font face à des marchés insuffisants.243 Pour logique qu’il soit, il faut remarquer que cet argument ne vaut qu’à la condition que le marché des capitaux soit lui-même intégralement dérégulé ; en ce sens, il constitue davantage un avertissement lancé en direction de la libéralisation financière qu’une critique des méfaits du capitalisme usuraire. Mais surtout, cet argument fait bon marché des processus spéculatifs (bulles, etc.) par lesquels les perspectives de croissance peuvent alimenter un afflux de capitaux non pas inférieur, mais supérieur aux besoins « raisonnables » des entreprises en période de croissance, et inférieur en période de récession. A cet égard, les crises financières de la fin du XX° siècle illustrent bien une inadéquation de l’accès au crédit aux besoins réels des entreprises, mais d’une façon inverse à celle que al-Sadr envisage. La crise financière du Sud-Est asiatique fait en effet apparaître une situation où : a) en période d’expansion, les fonds d’investissement empruntent massivement à des fins spéculatives en s’appuyant sur les facilités offertes par des marchés financiers peu régulés, b) les Banques centrales ne prennent pas note du désaccord croissant entre les flux de capitaux et les perspectives économiques réelles, et ne relèvent donc les taux qu’une fois que la course à la liquidité a commencé, et c) les Institutions monétaires internationales adoptent une stratégie de gestion de crise qui ne parvient pas à endiguer le retrait massif des capitaux et la propagation de la crise. En réalité, l’argument de al-Sadr vaut donc surtout pour un système économique local fondé sur le financement bancaire de petites entreprises familiales, au sein duquel on peut effectivement envisager un rationnement du crédit dans les périodes de hausse de la demande.

Cette mise à l’écart, dont on pourrait d’ailleurs interroger les raisons, des instances de régulation financière se retrouve dans le fait que, parmi les préjudices que l’on peut porter au passif du capitalisme usuraire, al-Sadr ne mentionne pas les effets des prêts octroyés sous condition aux Etats par les Fonds internationaux. Rappelons qu’à l’époque où l’Iqtisaduna est rédigée, le FMI est créé depuis 15 ans ; de plus, le rôle pernicieux des instances de régulation, nationales où internationales, n’avait pas échappé à d’autres contempteurs du capitalisme usuraire, comme Sayyed Qutb.244

Quoiqu’il en soit, on doit retenir la conclusion majeure que tire al-Sadr de la triple analyse de la propriété, de l’interdiction du riba et de la zakat concernant le type d’investissement promu par l’Islam : il s’agit avant tout d’une orientation des capitaux vers l’investissement productif.245


  1. Secteur public et politique économique


Le second point de convergence concerne les institutions susceptibles de produire le financement. Ici encore, si l’analyse de la propriété nous a conduit à délégitimer toutes les formes d’oligopoles capitalistes fondés sur l’exploitation monopolistique de sites naturels (énergétiques, miniers, agricoles, etc.), l’élucidation des justifications théoriques du riba et de la zakât a quant à elle démontré la nécessité du démantèlement de toutes les grandes institutions bancaires et financières responsables d’une concentration indue du capital, intrinsèquement contraire aux exigences de circulation et de partage du capital, et aboutissant à l’hégémonie socio-économique d’une classe dominante. On pourrait donc dire que la société islamique repose sur le rejet de toutes les formes de concentration privée du capital.
Essayer d’empêcher la richesse de se concentrer, conformément au texte coranique :

« afin que ne soit pas attribué à ceux d’entre vous qui sont riches » (Sourate al-Hachr, 59 : 7)246
Rappelons que pour al-Sadr, si cette interdiction découle directement des principes islamiques régissant la distribution, elle est également liée à la production dans la mesure où son développement est lui-même incompatible avec la concentration privée du capital :
[…] étant donné que lorsque la richesse se concentre entre les mains d’une poignée d’individus, la misère se généralise, le besoin grandit pour la majorité des gens, et par voie de conséquence le public se trouve dans l’incapacité de satisfaire ses besoins en marchandises en raison de la baisse de son pouvoir d’achat. Il s’ensuit que les produits s’accumulent et ne s’écoulent pas, le marasme prévaut dans l’industrie et le commerce, et la production s’arrête.247
Le problème qui se pose alors est celui du financement des grands projets, agricoles et industriels, nécessaires au développement économique et au progrès social. La réponse découle de l’analyse du transfert de richesses auquel donne lieu le démantèlement des oligopoles capitalistes : la propriété des ressources naturelles revient soit à la Communauté, soit à l’Etat. De même, l’absorption de la thésaurisation privée opérée par la zakât aboutit à un transfert des richesses monétaires vers les caisses de l’Etat.248 Enfin, on doit remarquer que la nécessité de garantir l’équilibre économique en empêchant son contrôle par des oligopoles privés débouche sur l’attribution d’un fort pouvoir de régulation du Tuteur dans le domaine de la circulation :
L’Islam a accordé au Tuteur (le gouvernant légal) les pouvoirs qui lui donnent le droit d’exercer un contrôle total sur le déroulement de la circulation et la supervision des marchés, afin d’empêcher toute attitude de nature à ébranler la vie économique et à lui porter atteinte, ou bien à ouvrir la voie à un contrôle individuel illégal du marché de la circulation.249
Par conséquent, on peut déduire que le transfert de richesses et de pouvoir auquel conduit le démantèlement des oligopoles capitalistes mène à reporter la responsabilité du financement des grands projets sur la propriété publique et à la propriété d’Etat :
La société islamique peut compter sur les domaines de la propriété publique et de la propriété de l'Etat pour la réalisation des grands projets, laissant aux propriétés privées les domaines que peuvent contenir leurs possibilités.250
Pour al-Sadr, il est donc indéniable que le basculement de la propriété des ressources naturelles et des fonds de thésaurisation dans le domaine public, accompagné des mesures législatives auxquelles elles sont liées, aboutit à un contrôle de l’Etat sur la direction des principaux secteurs de la production. On doit cependant noter la façon dont s’opère chez lui la distinction entre Etat-directeur et Etat-gestionnaire ; d’une part, si les grands projets doivent être laissés à l’Etat, celui-ci doit en retour laisser à la propriété privée le soin de régir les espaces qui lui sont propres. En ce sens, l’Etat ne doit jamais chercher à se substituer, chez al-Sadr, au secteur privé, et l’on pourrait même dire que le démantèlement des oligopoles s’inscrit (aussi) dans une stratégie d’émancipation des entreprises. Pour al-Sadr, retirer aux oligopoles le contrôle des ressources naturelles et financières ne revient donc en aucun cas à nationaliser le secteur de la production.

D’autre part, la manière dont doit s’opérer la gestion par l’Etat des grands projets dont il a la charge met en lumière la fonction de guide qui lui est propre : si les projets qu’ils réalisent sont ceux qui instituent les conditions du progrès économique et social, la dimension expérimentale que revêt cette gestion pour al-Sadr indique clairement la manière dont il convient d’appréhender la « guidance » économique.
L'Islam a donné à l'Etat la possibilité de diriger tous les secteurs de la production à travers le secteur public. Il est évident que le fait de mettre un grand domaine de la propriété de l'Etat et la propriété publique à la disposition d'une expérience menée par l'Etat, transforme cette expérience en une force directrice et dirigeante des autres domaines et permet aux projets de production similaires de s'inspirer de ladite expérience et d'adopter les meilleurs moyens d'améliorer la production et de développer la richesse.251
La direction économique exercée par l’Etat — dans le domaine de la production — prend donc davantage le sens d’une orientation que celui d’un contrôle : l’Etat établit les conditions du développement (par la construction des infrastructures, des centres de formation, etc.) et indique la voie en faisant du secteur de la propriété publique un champ d’expérimentation favorable au progrès des sciences et des techniques économiques. Le Tuteur n’a en rien le monopole de la « gérance » : il doit permettre à la société d’approfondir les connaissances et les méthodes par lesquelles la gérance elle-même croît en justice et en efficacité.

On retrouve cette dimension « indirecte » de l’intervention de l’Etat au sein du domaine commercial. Si l’on peut concevoir que l’Etat se charge de l’encadrement de la production basée sur les ressources naturelles, il n’a pas à se charger de l’acheminement et de la distribution (au sens commercial) des marchandises issues des divers domaines de la production. En revanche, il peut intervenir législativement dans la régulation des échanges commerciaux en y faisant prévaloir les principes de la doctrine islamique — et en premier lieu celui selon lequel tout bénéfice doit être issu d’un travail. A cet égard, il est intéressant de voir les analogies qui apparaissent entre ses propres analyses et celles que mènent d’autres partisans — séculiers — d’une « éthicisation » des échanges commerciaux.252 Ainsi, si l’on adopte une définition capitaliste de la propriété, fondée sur un transfert contractuel, on peut justifier la multiplication des transferts de propriété à l’égard d’un bien qui ne subirait pas d’autre « transformation » qu’un changement formel de propriétaire. En revanche, si l’on donne à la propriété le sens que lui confère la doctrine islamique, on aboutit à deux conclusions : d’une part, on ne voit pas ce qui peut légitimer un transfert de propriété si le propriétaire ne participe pas lui-même à la gérance du bien (à son entretien ou sa mise en valeur) ; mais plus encore, on voit que ce transfert perd toute justification économique, dans la mesure où aucun vendeur ne peut produire de bénéfices sur la vente d’un bien s’il n’en a pas lui-même accru la valeur par son travail.
Donc le commerce est dans l'optique de l'Islam une sorte de production et de travail qui donne des fruits, et ses profits proviennent, à l'origine, de là, et non pas uniquement du cadre juridique de l'opération.253
Le type d’acteur commercial dont l’intervention apparaît ainsi intrinsèquement contraire à la doctrine islamique est celui de l’intermédiaire improductif, qui ne peut intervenir au sein de la circulation des biens que sous forme parasitaire. En revanche, une interprétation formelle de la propriété donne un statut « légal » à l’appropriation d’un bien par celui-ci qui n’en assume pas la gérance, ce qui lui confère par là-même un droit légal à en tirer bénéfice s’il cède lui-même son titre de propriété pour un montant supérieur à son prix d’acquisition. Par conséquent :
nous trouvons que dans le commerce capitaliste les opérations juridiques du transfert de la propriété pourraient se multiplier pour un seul bien, selon la multiplication des intermédiaires entre le producteur et le consommateur, rien que pour permettre au plus grand nombre de commerçants capitalistes d'obtenir les gains et les profits de ces opérations.254
Rattacher la circulation commerciale des biens au sens islamique de la propriété, c’est donc travailler à la suppression des intermédiaires improductifs ; pour cela, le système législatif possède une arme (islamique) dont il n’est pas sûr qu’elle soit moins efficace que ce que la fameuse « Taxe Tobin » pourrait réaliser pour les transferts de capitaux. Ce qu’exige en effet la doctrine islamique — et que le Tuteur se devra de faire appliquer — c’est que l’acheteur prenne effectivement possession de la marchandise qu’il achète, et ce, avant de pouvoir la revendre à un prix supérieur. Comment, en effet, apporter une valeur ajoutée à un bien que l’on ne possède pas ? En revanche, on peut le revendre au même prix avant la livraison effective — puisque alors il n’y a pas de bénéfice à justifier. On peut donc laisser à la propriété sa forme contractuelle — l’acheteur devient propriétaire légal de l’objet, par contrat, dès qu’il l’a effectivement payé — mais en la privant de certains droits qui lui sont associés.255
Selon l'avis d'un nombre de faqîh dont al-'Omânî, al-Çadûq, al-Chahîd al-Thânî, al-Châfi'î, etc., si un commerçant achète du blé par exemple, il n'a pas le droit de le revendre à un prix supérieur en vue de réaliser un gain, sans avoir tout d'abord reçu effectivement le blé en question. Il n'a le droit de le revendre qu'après qu'il est entré en sa possession, et ce bien que l'opération juridique de transfert s'effectue, selon la jurisprudence islamique, dans le même contrat, et qu'elle ne soit subordonnée à aucun travail positif par la suite. En effet, le commerçant devient le propriétaire du blé — même s'il ne lui a pas encore été livré — dès que le contrat est signé, mais malgré cela il ne lui est pas permis d'en faire un article de commerce et d'en réaliser du gain tant qu'il n'aura pas reçu la marchandise, et ce par souci de lier les profits commerciaux à un travail, et d'empêcher le commerce d'être un simple acte juridique lucratif.256
Par ailleurs, al-Sadr remarque que les hadiths fournissent nombre de justifications permettant au Tuteur d’exclure du circuit commercial tous ceux qui chercheraient à
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