Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn








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pratique de l’offre et des besoins réels des individus, dans la mesure où une offre déterminée par le pouvoir d’achat des consommateurs ne peut que s’orienter vers la production de marchandises correspondant à des désirs superflus. Celui qui vit dans la pauvreté ne ressent généralement nul désir d’assurer l’approvisionnement en eau de sa piscine ; en revanche, celui qui jouit d’une dotation en monnaie considérable peut éprouver le désir de faire du ski à Dubaï. Dans la mesure où l’offre est déterminée par une demande identifiée à l’expression monétaire des besoins, on peut en déduire que, au sein d’une économie de marché bien (auto)régulée, il peut y avoir davantage de canons à neige que d’accès à l’eau courante.
Ainsi, les marchés capitalistes se trouvent regorger de toutes sortes d’articles de luxe et de bien-être, alors même que parfois fait défaut la quantité suffisante d’articles nécessaires.74
Une économie islamique ne peut donc « intégrer » à titre de règle scientifique une loi qui suppose pour être valide que l’on donne à la notion de « demande » une définition incompatible avec la priorité accordée à la satisfaction des besoins fondamentaux. Pour al-Sadr, une définition islamique de la demande implique la constitution d’une typologie des besoins permettant d’orienter la production en fonction de leur nécessité. S’applique ici un principe de priorité « lexicale » assez semblable à celui que font intervenir dans le domaine politique les théories de la justice anglo-saxonnes : le capital (financier et humain) ne peut être orienté vers un investissement productif que si la production des biens appartenant au domaine hiérarchiquement supérieur est déjà adéquate à la demande qui lui correspond. Pas de canons à neige tant qu’il n’y a pas suffisamment de puits, dans la mesure où les seconds répondent à un besoin nécessaire tandis que les premiers répondent à un désir superflu.
L'Islam oblige la production sociale à assurer la satisfaction des besoins nécessaires de tous les membres de la société, par la production d'une quantité d'articles capable de satisfaire ces besoins de la vie quotidienne, et à un niveau de suffisance qui permette à tout individu d'obtenir ce qui correspond à son besoin de ces articles. Tant que ce niveau de suffisance et ce minimum d'articles nécessaires ne sont pas assurés, il n'est pas permis d'orienter les énergies capables de les assurer, vers un autre domaine de la production, car le besoin lui-même a un rôle positif dans le mouvement de la production, abstraction faite du pouvoir économique de ce besoin et de son crédit monétaire.75
Cette articulation de l’offre à la typologie des besoins constituant la demande est en elle-même étrangère à la science : elle est le fruit d’une exigence de justice, et par conséquent d’un principe doctrinal. Car c’est précisément la référence à la justice qui distingue la doctrine de la science ; le propre de l’économie islamique est précisément a) de reconnaître — contrairement au capitalisme — la corrélation des mécanismes économiques et du cadre doctrinal, et b) de refuser l’idée selon laquelle le principe de justice pourrait être scientifiquement déduit de l’observation des phénomènes économiques.
L’idée de justice est donc la ligne de démarcation entre la doctrine et la science, et le signe distinctif entre les idées doctrinales et les théories scientifiques, car l’idée de justice elle-même n’est ni scientifique, ni quelque chose de tangible, de mesurable, d’observable, ni n’est susceptible d’être soumise à l’expérimentation par des moyens scientifiques.76
On voit ici comment s’articulent, chez al-Sadr, la double critique du capitalisme et du socialisme : si le refus de la loi de l’offre et de la demande repose sur la mise en lumière de l’ancrage doctrinal de ladite « loi », cette mise en lumière permet en retour de critiquer le statut « scientifique » que le socialisme prétend donner à l’économie politique qu’il promeut. En outre, en montrant comment la définition capitaliste de la demande oriente le cours de la production vers des marchandises superflues, al-Sadr dément l’hypothèse selon laquelle la séparation des domaines de la production et de la distribution recouperait celle qui distingue science et doctrine. Pour al-Sadr comme pour Marx, la dissociation des domaines de la production et de la distribution relève de l’illusion : toute idée de « division du travail » visant à faire du premier domaine un champ d’investigation scientifique, réservant au second l’application des principes doctrinaux est donc nulle et non avenue.
D'aucuns considèrent que […] toute recherche concernant la production, son amélioration, et les moyens de cette amélioration, appartient à la science économique, et possède un caractère universel qui ne varie pas selon la différence des principes et des conceptions sociales des nations […]. Et toute recherche qui explique la richesse et comment s'en servir est une recherche doctrinale et appartient au système économique, et non à la science économique, avec laquelle elle n'a pas de lien.77
Ce qui rend cette approche illégitime c’est, d’une part, le fait que l’organisation de la distribution détermine toujours celle de la production et, d’autre part, le fait que cette organisation ne porte pas seulement sur l’allocation des fruits de la production. Pour al-Sadr, limiter le problème de la distribution à l’allocation des marchandises produites revient encore une fois à adopter les définitions capitalistes de la richesse et du revenu — c'est-à-dire la conception capitaliste de la distribution.
Lorsque les économistes capitalistes étudient dans leur Economie politique les questions de la distribution dans le cadre capitaliste, […] ils étudient seulement la distribution de la richesse produite, c'est-à-dire le revenu des habitants, et non pas l'ensemble de la richesse des habitants. Et par revenu des habitants, ils entendent le total des articles et des services produits ou, en termes plus clairs, la valeur monétaire du total produit au cours d'une année, par exemple. Par conséquent, l'étude de la distribution dans l'Economie politique est l'étude de la distribution de cette valeur monétaire aux éléments qui ont participé à la production, et elle détermine pour chacun d'eux — le capital, la terre, l'organisateur, l'ouvrier, etc. — sa part sous forme d'intérêt, de revenu, de bénéfice ou de salaire.78
Restreindre le domaine des richesses distribuées aux marchandises produites, c’est évacuer la question de la distribution des sources de la production ; or c’est précisément la propriété privée de ces sources qui constitue le support privilégié d’une concentration des capitaux, et donc de la formation d’oligopoles capitalistes. En ce sens, intégrer les sources de la production au domaine d’application de la distribution, c’est refuser de « laisser toujours au plus fort le soin de contrôler ces sources sous prétexte de liberté économique », laquelle « sert ici le plus puissant et lui facilite les moyens d’accaparer la nature et ses services. »79

On voit ici que, pour al-Sadr, la question porte davantage sur les sources que sur les moyens de production, ce qui est lié comme nous le verrons au principe de constance de la propriété. Par conséquent, le problème sous-jacent est moins celui de l’exploitation salariale, comme c’est le cas chez Marx, que celui du contrôle des ressources naturelles. Comme Marx, al-Sadr mettra en lumière le caractère illégitime du régime salarial appliqué à l’exploitation des ressources naturelles ; mais cette illégitimité repose selon lui sur la nature même de la propriété des ressources, et non sur l’appropriation d’une valeur d’échange de la marchandise produite. Pour al-Sadr, la destruction de la domination de classe repose, non sur l’abolition de la propriété privée des moyens de production en tant que condition d’extorsion d’une plus-value, mais sur la suppression des monopoles portant sur le matériau même de la production. Si la distribution islamique correspond bien « à un mode, parmi d’autres, de répartition du travail entre les gens », c’est d’abord parce qu’elle « ne peut ni conduire à la constitution de projets individuels monopolistiques, tels que ceux qui prévalent dans la société capitaliste, ni devenir un instrument de domination des sites naturels et de monopole des mines et des richesses qu’elles renferment. »80
3. L’économie islamique n’est pas une science (2) : socialisme et validité scientifique
Cette corrélation des modes de production et de distribution est en elle-même une thèse éminemment marxiste ; c’est pourtant elle qui sert de point d’appui à la critique la plus radicale qu’effectue al-Sadr de la théorie socialiste. On doit en effet remarquer que cette articulation production / distribution doit être lue, pour al-Sadr, non pas de gauche à droite, mais de droite à gauche ; c’est bien le mode de distribution qui détermine le mode de production, et non l’inverse :
Il est évident que la distribution des sources essentielles de la production précède l’opération de la production elle-même, puisque les individus effectuent leur activité productrice selon la façon dont la société répartit les sources de la production.81
Prise au sens chronologique, cette proposition n’est pas incompatible avec les thèses de Marx ; pour Marx en effet, le fait que la production s’organise conformément à un plan de gestion et d’allocation des marchandises produites est précisément ce qui justifie la dévalorisation du capital lorsque la section I de la production (celle de la production des moyens de production) s’emballe, dépassant les capacités d’absorption de la section II (celle de la production des biens de consommation). En revanche, prise au sens logique, l’affirmation selon laquelle le mode de distribution détermine les rapports de production contredit frontalement le principe du matérialisme dialectique. Et c’est bien de ce sens logique qu’il s’agit avant tout pour al-Sadr :
Le domaine de la production est donc la circonstance de l’application des règles de la distribution.82
Nous n’entrerons pas ici sur le débat portant sur le caractère « marxiste » ou non de la thèse selon laquelle les règles de la distribution, soutenues par la superstructure juridique, politique, idéologique, etc. seraient en dernière instance déterminées par les rapports de production. Il est clair que la lecture du matérialisme dialectique par al-Sadr, qui y voit le fondement d’un déterminisme strict, est ici plus proche de Engels que de Marx. Pourtant, il importe de mettre en lumière la manière dont al-Sadr s’oppose à une double lecture du matérialisme dialectique : l’une, que l’on pourrait rattacher à Engels, qui consiste à faire de la distribution une simple « émanation » nécessaire des rapports de production ; l’autre, que l’on peut sans discussion rattacher à Marx, qui consiste à penser la distribution en fonction de son adéquation à la logique propre du développement (intensif et extensif) de la production. Pour Marx, un mode de distribution peut et doit être évalué en fonction de sa capacité à accompagner le développement des forces productives, et c’est précisément sur cette adéquation que se fonde la justification par Marx du capitalisme en tant qu’étape nécessaire sur le chemin menant à l’instauration de la société sans classe. Al-Sadr rejette l’une et l’autre lectures, et c’est sur ce refus qu’il construit son opposition au socialisme dont il récuse, non plus la pseudo-neutralité doctrinale, mais bien la pseudo-validité scientifique.
Pour al-Sadr, le matérialisme historique lui-même n’a rien d’une thèse scientifique ; l’affirmation selon laquelle un contexte historique donné ferait de lui-même émerger, par le mécanisme de la lutte des classes, un mode de distribution adéquat à la nature de son mode de production est une pétition de principe, parfaitement indémontrable, et régulièrement invalidée par l’expérience. Pour al-Sadr, penser que la lutte des classe se chargera, par une dynamique dont la logique échappe aussi bien aux membres de la classes dominée qu’à ceux de la classe dominante, de produire un dépassement des contradictions existant entre l’organisation juridique et politique — fondement superstructurel du mode de distribution — et le processus de développement des forces productives relève du sophisme paresseux. Sans rentrer dans les détails de l’argumentation de al-Sadr — qui n’a rien ici de particulièrement original — on peut remarquer au passage ce qu’il y a de savoureux à entendre un théoricien de l’économie islamique formuler à l’égard du marxisme la critique que bon nombre de théoriciens marxistes avaient adressée à l’Islam. Pour al-Sadr, le matérialisme dialectique revient à court-circuiter la liberté des hommes au profit d’une dynamique aveugle garantissant l’adéquation de la distribution et de la production.
Se référant au matérialisme historique, le marxisme dit à ce propos : laissez de côté le problème lui-même, les lois de l'Histoire se chargeront de le résoudre un de ces jours.83

Or c’est précisément la justification d’une telle attitude que Boukharine reprochait à l’Islam, à travers la distinction conceptuelle qu’il proposait d’effectuer entre « déterminisme » et « fatalisme ».

 

« Le socialisme se réalisera inévitablement, parce que les hommes, les classes déterminées de la société humaine agiront infailliblement de façon à le réaliser et dans les conditions qui seront déterminées par leur victoire. Le marxisme ne nie pas la volonté ; il l'explique. Lorsque les marxistes organisent et conduisent à la bataille le parti communiste, ce n'est encore qu'une expression de la nécessité historique, qui est déterminée par la volonté et par les actes des hommes.

Le déterminisme social, c'est-à-dire la doctrine d'après laquelle tous les phénomènes sociaux sont déterminés, ont leurs causes, dont ils sont l'effet nécessaire, ne doit pas être confondu avec le fatalisme. Le fatalisme, c'est la croyance en un « destin » aveugle et inévitable, le destin qui pèse sur tout et auquel tout est soumis. […] Cette doctrine, à l'encontre du déterminisme, nie la volonté humaine, en tant que facteur de l'évolution. L'expression la plus éclatante du fatalisme, nous la trouvons dans l'Islam. »84
En forçant le trait, on pourrait dire que, pour Boukharine, un Musulman conséquent pourrait tout aussi bien s’abstenir de prendre des rendez-vous, puisque en dernière instance Dieu décidera du fait qu’il rencontre ou non ses partenaires. Cette interprétation n’a évidemment aucun rapport avec la façon dont al-Sadr considère la liberté ; pour poursuivre l’exemple, on pourrait dire que pour al-Sadr, le Musulman qui prend rendez-vous peut et doit faire tout son possible pour tenir son engagement ; mais il ne doit jamais oublier qu’il n’est jamais seul maître du cours des événements, et qu’il ne peut prétendre contraindre le cours des choses à s’opposer à la volonté divine. Si la liberté de l’homme perd ainsi l’idée d’un contrôle absolu des événements à venir, elle n’en échappe pas moins à son propre contrôle par le contexte social. La volonté n’est pas davantage entièrement déterminante pour l’ordre des phénomènes qu’elle n’est entièrement déterminée par lui, et c’est la socialisation de ce principe qui fonde la critique par al-Sadr du déterminisme à la Boukharine : jamais la gestion humaine des ressources ne sera entièrement déterminée par la forme des rapports de production. Contre le capitalisme, al-Sadr affirmait la corrélation interne des ordres distributifs et productifs ; contre le socialisme, al-Sadr affirme le caractère non déterministe de cette corrélation.

Les réfutations empiriques du déterminisme historique promu par le matérialisme dialectique ont pris, dans l’histoire de la pensée économique, de multiples formes. La singularité de la réfutation proposée par al-Sadr tient dans son contenu : car c’est l’émergence même de l’islam qui, selon lui, constitue le démenti par excellence de toute tentative visant à réduire le domaine idéologique (au sens large) au statut de simple émanation des rapports de production : « lorsque l’islam nie ce lien, il ne le fait pas seulement théoriquement, mais il en fournit la preuve pratique qu’il tire de sa propre existence historique. 85

C’est cette déconnexion — ou plutôt « désannexion » — de la sphère de la distribution par celle de la production qui fonde le refus de considérer l’économie politique comme un domaine scientifique. Tant que l’on admet l’idée selon laquelle les rapports de production déterminent un mode de distribution qui leur est adéquat, c'est-à-dire conforme à la logique de développement des forces productives, on peut considérer la question de la distribution comme une question
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