Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn








télécharger 0.93 Mb.
titreDes économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn
page9/29
date de publication29.03.2017
taille0.93 Mb.
typeDocumentos
ar.21-bal.com > économie > Documentos
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   29
scientifique. La valeur éthique de l’économie politique socialiste, fondée sur la nationalisation des moyens de production, ou communiste (fondée sur la collectivisation globale de la production) peut alors être considérée comme découlant de sa valeur scientifique. En revanche, dès que la distribution n’est plus déterminée par les rapports de production, elle perd sa garantie épistémique : c’est précisément en ce sens que l’économie islamique ne peut, pour al-Sadr, être considérée comme une science.

La dimension positive de cette dé-scientifisation est, pour al-Sadr, l’abandon du relativisme moral dans le domaine économique, et par conséquent la sauvegarde de la valeur absolue du mode de distribution islamique. Fonder la valeur de la distribution sur son adéquation au développement des forces productives, c’est en effet admettre que l’esclavage était un mode de partage du travail valide — et même le seul valide — pour les sociétés antiques ; c’est admettre la légitimité du servage au sein de la société féodale ; c’est admettre le caractère optimal (et nécessaire) du salariat dans la société capitaliste.
Le marxisme étudie chaque système de distribution à travers les circonstances de production en vigueur dans la société, et le juge sain s’il suit le développement des formes de production, et malsain et méritant que l’on se soulève contre lui s’il constitue un obstacle devant leur voie montante. C’est pourquoi on voit le marxisme bénir l’esclavagisme jusqu’au bout et le plus sauvagement du monde dans une société qui vit de la production manuelle de l’homme car, dans son optique, une telle société ne peut être portée à doubler l’activité productive que par des coups de fouet que l’on administre à l’écrasante majorité de ses membres, et seulement si l’on oblige ceux-ci à travailler au rythme des coups de fouet et des piqûres de poignard.86
En revanche, briser le lien de nécessité entre production et distribution, c’est poser la possibilité théorique d’une validité absolue (intemporelle) d’un mode de distribution des sources et des fruits de la production : l’esclavage n’était pas davantage acceptable hier qu’il ne l’est aujourd’hui, et le mode de distribution islamique est tout aussi légitime aujourd’hui qu’il l’était hier.
L'Islam n'établit pas un lien nécessaire entre les évolutions de formes de production et les évolutions des systèmes sociaux. C'est pourquoi il croit qu'un seul système social peut conserver son identité et sa pertinence à la longue, quels que soient les changements que subissent les formes de production.

C'est sur la base de ce principe (le principe de séparation entre le système social et les formes de production) que l'Islam présente son système social, sa Doctrine économique comprise, comme un système social convenable pour la Ummah dans les différentes phases de la production, et capable d'assurer le bonheur de la Ummah lorsqu'elle disposera du secret de l'atome, tout comme il assurait son bonheur lorsqu'elle labourait la terre manuellement.
La dimension « négative » de la dé-scientifisation de l’économie politique est que la validité éthique du mode de distribution ne peut plus s’appuyer sur la mesure du développement économique qui lui est associé. Al-Sadr, qui critique sévèrement le « mythe » capitaliste d’une harmonie spontanée entre la croissance de la valeur monétaire des marchandises et le progrès social, ne valide pas le principe khaldûnien d’une coïncidence nécessaire entre légitimité morale et efficacité économique (à long terme) des pratiques économiques.
Le problème qui se pose n’est pas, dans l’optique de l’islam, le problème de la distribution adaptée à son cheminement et à sa croissance.87
Si la distribution islamique peut être interprétée en termes de distribution adéquate, cette adéquation doit s’effectuer entre l’allocation des ressources et une donnée elle-même intemporelle. Pour al-Sadr, cette donnée est encore une fois — le besoin :
La vie sociale est donc le produit des besoins humains, et le système social est la forme qui organise la vie sociale conformément à ces besoins humains.88
Critique du capitalisme et critique du socialisme se rejoignent dans l’affirmation selon laquelle l’économie politique promue par la doctrine islamique se fonde sur une distribution des ressources permettant de satisfaire les besoins des êtres humains en respectant, non l’ordre quantitatif des richesses individuelles, mais la hiérarchie qualitative des besoins eux-mêmes.
4. Par-delà science et doctrine : la permanence dans le changement
Il faut cependant souligner que, pour al-Sadr, la validité intemporelle du mode de distribution fondé sur la satisfaction des besoins n’implique en aucun cas le caractère intemporel des besoins eux-mêmes. Certes, certains besoins fondamentaux découlent directement de la nature de l’homme, et échappent par conséquent à l’évolution historique des sociétés : tels sont notamment les besoins relatifs à la survie, à la génération et à la sécurité. Mais ce caractère anhistorique n’a rien d’une propriété générale, et al-Sadr ne cesse d’insister sur la dimension évolutive des besoins humains.
Nous remarquons qu’un grand nombre de besoins entrent progressivement dans la vie humaine, et se développent à travers les expériences de la vie et l’augmentation de l’expérimentation avec ses équivoques et ses caractéristiques. Donc, les besoins fondamentaux sont constants alors que les besoins secondaires se renouvellent et évoluent conformément à l’accroissement de l’expérience de la vie et de ses complications.89
La permanence du système de distribution ne doit donc pas être traduite en termes de rigidité législative : aucun système d’organisation sociale ne peut prétendre à une validité intemporelle sans intégrer la possibilité d’une adaptation continue à la diversité et à l’évolution des sociétés humaines. Rien n’est plus étranger à la pensée de al-Sadr que l’idée d’une distribution figée, transposable à l’identique dans la totalité des contextes historiques : respecter la permanence du principe, c’est refuser l’approche mimétique au profit d’une démarche analogique.

Ce principe n’a rien d’accidentel dans la démarche d’al-Sadr ; au contraire, il constitue pour lui le nœud architectonique de toute l’économie islamique. Le renouveau musulman n’a rien d’une répétition : chercher à reproduire fidèlement l’économie médinoise, c’est contredire à la fois l’essence de l’économie et l’essence de l’islam. Comme nous l’avons vu, pour al-Sadr Islam et économie se rejoignent en ce qu’ils ne se laissent jamais dissocier de la sphère globale de la vie humaine ; toute tentative visant à copier l’économie médinoise, dans la mesure où elle suppose de faire abstraction des changements historiques intervenus dans tous les domaines de la vie sociale, consiste à l’isoler l’économie islamique de son terrain d’application. Ce qui contredit à la fois les réquisits d’une approche rationnelle de l’économie — et le principe du tawhid.

Ce principe, dont nous verrons qu’il dirige entièrement la manière dont al-Sadr (re)construit l’économie islamique à la lumière du Coran et des hadiths, implique que toute législation islamique concernant l’économie intègre l’espace de « jeu » permettant l’application du principe immuable à une réalité évolutive.
Si nous savons […] que la vie sociale découle des besoins humains, et que le système social est a forme qui organise la vie sociale conformément à ces besoins […] il n’est pas rationnel qu’il mette les généralités et les détails de la vie dans des formules fixes. Le régime social doit comporter un aspect principal constant, et des aspects ouverts à l’évolution et au changement, tant que la base de la vie sociale (les besoins humains) comporte des aspects immuables et des aspects changeants qui, tous deux, se reflètent sur le système social pertinent. […] Le côté constant du système est doté de règles législatives constantes dans leur formule juridique, mais dont l’application est adaptable aux circonstances et aux époques, ce qui leur permet de déterminer le moyen adéquat de satisfaire les besoins constants dont les modes de satisfaction se diversifient malgré leur permanence.90
Pour al-Sadr, l’erreur serait ici d’interpréter le caractère évolutif de la législation économique en termes de laxisme. Il ne s’agit pas de traduire l’adaptation des règles au contexte comme une soumission : encore une fois, la règle islamique doit être prescriptive, et non descriptive. Elle n’a pas pour fonction de dire comment fonctionne le système économique, mais comme il doit fonctionner. Dire que la législation islamique doit être adaptée à son contexte d’application n’a donc rien à avoir avec le fait de « corriger » cette législation pour la conformer à une réalité qu’elle devrait régir. Encore une fois, le projet de l’économie islamique n’est pas d’interpréter le monde, mais de le transformer.

Adapter la règle, c’est donc en ressaisir le sens, trouver ce qu’elle signifie (et donc implique) pour un contexte historique donné ; l’adaptation n’a donc rien d’une compromission et c’est précisément cette démarche qui, pour al-Sadr, contredit toute approche « laxiste » de l’économie islamique.91 Considérer que les connaissances nécessaires à l’exercice de la médecine aujourd’hui seraient identiques à celles du VIII° siècle est évidemment insatisfaisant : l’évolution technique implique ici une hausse du niveau d’exigence.
La législation a jugé que l’apprentissage de la médecine est une « obligation jusqu’à suffisance » pour les Musulmans. Or cette obligation est un jugement immuable lié à un concept spécial, la « médecine ». Mais quel est le concept de médecine ? Et que signifie la médecine ? L’apprentissage de la médecine est l’étude des informations particulières disponibles dans une conjoncture donnée, concernant les maladies et la méthode de leur traitement. Ces informations spécifiques se développent à la longue, suivant l’évolution de la science et le perfectionnement de l’expérience. Or les informations particulières à hier ne sont pas des informations particulières à aujourd’hui ; et il ne suffit pas, pour le médecin contemporain, de bien assimiler les connaissances des médecins compétents d l’époque du Prophète (Ç), pour qu’il soit considéré comme ayant observé l’ordre d’Allah d’apprendre la médecine. La souplesse dans le concept est donc autre chose que le changement dans le jugement légal.92
Admettre la corrélation du sens de la règle avec l’évolution du contexte historique n’a ici rien d’un compromis : c’est au contraire l’attitude strictement mimétique qui pourrait ici être taxée de « laxiste ». Or ce qui vaut pour le domaine médical, lié au développement des conditions techniques et scientifiques, vaut également pour le domaine économique, lié à l’évolution de la vie sociale. Si l’Islam doit combattre la pauvreté, si nulle société n’a le droit de se prétendre réellement juste, au sens islamique de ce terme, s’il subsiste en elle des individus qui ne peuvent être considérés autrement que comme « pauvres », il serait tout à fait illégitime de vouloir envisager la notion de pauvreté de façon mimétique (absolue). Encore une fois, c’est le refus de mettre la signification du concept en rapport avec l’évolution de la vie sociale qui vide la règle de sa dimension contraignante. Il ne suffit pas de satisfaire les exigences de survie de tous les individus pour considérer que la pauvreté a été éradiquée, et donner accès aux conditions d’une vie décente n’implique pas les mêmes exigences aujourd’hui qu’au VII ° siècle.93
Le pauvre est celui qui n’a pas un niveau de vie qui lui permette de satisfaire ses besoins de première et de seconde nécessité, jusqu’aux limites qu’autorise l’état de la fortune dans le pays ou, en d’autres termes, celui qui vit dans un niveau séparé par un profond fossé du niveau de vie des fortunés de la société islamique. […] De là, nous comprenons que l’Islam ne donne pas à la pauvreté un concept absolu ni un contenu fixe dans toutes les circonstances et conditions. Il ne dit pas, par exemple, que la pauvreté est l’impossibilité de la simple satisfaction des besoins fondamentaux. Il a conçu la pauvreté comme le fait d’être au-dessous du niveau de vie de tout le monde, […] et autant le niveau de vie s’élève, autant la signification réelle de la pauvreté s’élargit, car même le fait de ne pas suivre cette élévation du niveau de vie devient dans ce cas pauvreté. […] Cette souplesse dans le concept de pauvreté est liée à l’équilibre social car si l’Islam, au lieu de cela, avait donné à la pauvreté un concept fixe, à savoir l’impossibilité de la simple satisfaction des besoins fondamentaux, et s’il avait confié à la Zakât et ses semblables la charge de remédier à la pauvreté prise dans ce concept fixe, il n’aurait pas été possible d’œuvrer en vue de trouver l’équilibre social dans le niveau de vie au moyen de la Zakat.94
Encore une fois, séparer le sens des concepts de l’évolution de leur contexte d’application, c’est séparer tout à la fois l’économie de la vie sociale et abandonner le principe du tawhid. Quel que soit le nom qu’on lui donne, l’attitude mimétique, littéraliste, de l’économie islamique, visant à promouvoir l’idée d’un renouveau fondé sur la répétition à l’identique de l’économie médinoise, sur la base d’une élucidation non réitérée de ses concepts fondamentaux n’a rien d’une saine intransigeance : elle correspond à rendre intemporel ce qui est historique (l’application de la règle) et donc, en dernière instance, à rendre historique ce qui doit rester intemporel (la règle elle-même).

Ce principe prend toute son importance dès qu’on le corrèle à la question du rapport entre production et distribution. Si le principe de la distribution doit rester intemporel, tandis que le domaine de la production évolue, c’est cette évolution qui conduit à mettre en lumière de nouvelles applications des règles de distribution. Tel est l’ultime renversement que al-Sadr fait subir au principe marxiste de détermination de la distribution par les rapports de production, rapports dont l’évolution conduit cette fois à un élargissement du champ d’application des règles de distribution.
L’évolution de la capacité de l’homme à exploiter la nature et le développement de sa maîtrise sur les richesses de cette nature, font évoluer et développent continuellement le danger de l’homme sur le groupe et mettent sans cesse à sa disposition de nouvelles possibilités d’expansion et de menace contre l’image adoptée de la justice sociale. […] Ainsi, nous savons maintenant que le développement et l’accroissement de la production pourraient imposer au Tuteur d’intervenir en vue d’orienter la production et de limiter les domaines d’application des règles générales de la distribution, sans toucher à l’essence des règles elles-mêmes.95
Comme nous le verrons, ce renforcement de la régulation législative du fait de l’évolution des capacités techniques est primordial dès que l’on aborde la question — centrale — de l’appropriation privée des ressources naturelles.
Résumons : contrairement à l’optique capitaliste, qui sépare la distribution de la production et prétend faire l’économie d’un principe doctrinal — tout en activant néanmoins un principe matérialiste —, et contrairement à l’optique socialiste qui prétend déterminer le mode de distribution par le mode de production, donnant ainsi à l’économie politique un caractère scientifique, l’économie islamique repose sur la différenciation d’un principe, doctrinal et absolu, de distribution et d’un domaine de production soumis à une évolution historique, tout en affirmant la nécessaire prise en compte de cette évolution pour déterminer le système des applications conformes à ce principe. En ce sens, l’énoncé « ni capitalisme, ni socialisme » apparaît comme bien autre chose que la simple tentative d’élaborer — une « troisième voie »…


  1. La construction de l’économie islamique : de l’herméneutique à l’exégèse


La double opposition de l’économie islamique à la science se fonde donc sur le fait que a) la théorie économique islamique ne peut s’établir sur la base d’une
1   ...   5   6   7   8   9   10   11   12   ...   29

similaire:

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconCroissance et transformations sectorielles : d’une économie post-industrielle...
«sociologique», rôle accru de l’Etat, rôle moteur des services collectifs. Ce thème sera repris au tournant du xxème siècle à travers...

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconAvec ses 26 000 visiteurs et 280 exposants, l’unique Foire forestière...
«L’économie forestière suisse est une branche moderne exposée au rude climat de l’économie mondialisée, c’est pourquoi IL est si...

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconLa question est peut-être plus de l’incompatibilité du capitalisme...
«l’esprit du capitalisme» avec certaines doctrines religieuses que l’économie proprement dite qui est comme l’échange accepté de...

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconAu cours des dix dernieres annees, I'economie tunisienne est devenueplus

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn icon1. Qu’est-ce que l’économie ?

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconÉconomie : le modèle de Montpellier

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconEconomie et sciences sociales

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconL’économie est l’étude de la distribution des ressources rares (monnaie...

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconLittérature économique. Le mot «économie»

Des économistes musulmans à l’économie islamique Introduction (4) I. Un penseur musulman de l’économie : Ibn Khaldûn iconLa Nouvelle Economie et les métiers de l'Internet








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
ar.21-bal.com