Principes de la science sociale








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§ 5. — L'école anglaise des économistes ne reconnaît pas l'homme réel de la société, mais l'homme artificiel créé par son propre système. Sa théorie, ne s'occupant que des instincts les plus bas de l'humanité, regarde ses plus nobles intérêts comme de simples interpolations dans son système.


Si de la France nous passons à l’Angleterre, nous nous trouvons dans la patrie d’Adam Smith, dont les doctrines ont été répudiées, toutefois, par ses successeurs de l’école moderne qui emprunte son origine aux leçons de Malthus et de Ricardo. « La science sociale, ainsi que nous l’enseigne un de ses professeurs les plus distingués (et contrairement aux idées de M. Comte), est une science de déduction ; non pas, sans doute, ajoute-t-il, sur le modèle de la géométrie, mais sur le modèle des sciences physiques les plus élevées. Elle déduit la loi qui régit chaque effet des lois de causalité sur lesquelles l’effet repose ; non pas, toutefois, simplement d’après la loi d’une cause unique, comme dans la méthode géométrique, mais en considérant toutes les causes qui influent simultanément sur l’effet et fondant ces lois entre elles (14) ».
Telle est la théorie. Nous pouvons maintenant examiner ce qui se passe dans la pratique, en partant de cette théorie. « L’économie politique, dit le même auteur, considère l’espèce humaine comme occupée uniquement d’acquérir et de consommer la richesse, et elle cherche à démontrer quelle est la direction des efforts actifs vers laquelle elle serait poussée, vivant dans l’état de société, si ce motif, hormis dans la mesure où il est contrarié par les deux motifs contraires que nous avons signalés plus haut (la répugnance pour le travail et le désir de la jouissance actuelle de plaisirs coûteux) était le régulateur unique de toutes ses actions. Sous l’influence de ce désir, l’économie politique montre l’espèce humaine accumulant la richesse et employant cette richesse même à en produire de nouvelles, sanctionnant par un consentement réciproque l’institution de la propriété ; établissant des lois pour empêcher les individus d’empiéter sur les propriétés d’autrui par la force ou la fraude ; adoptant divers procédés pour accroître la productivité du travail ; plaçant enfin, d’un commun accord la division des produits sous l’influence de la concurrence... et employant certains expédients pour faciliter la répartition. Toutes ces opérations, bien qu’un grand nombre d’entre elles résultent réellement de plusieurs motifs, sont considérées par l’économie politique comme découlant uniquement du désir, de la richesse... Non pas qu’aucun économiste ait été jamais assez absurde pour supposer que l’espèce humaine fût réellement ainsi constituée ; mais parce que c’est ainsi que la science doit être nécessairement étudiée (15). »

« Dans un but d’utilité pratique, cependant, le principe des populations doit être nécessairement intercalé dans l’exposition ; et cela a lieu, bien qu’agir ainsi, implique, nous dit-on, le besoin de se départir de la stricte exactitude d’un système purement scientifique (16). »
Cela fait, nous avons l’homme de l’économie politique, d’un côté influencé uniquement par la soif de la richesse, et de l’autre si complètement soumis à l’empire de l’appétit sexuel, qu’il est en tout temps disposé à s’y abandonner, à quelque degré que la satisfaction de cet appétit doive tendre à arrêter le développement de la richesse.
Qu’est-ce donc que cette chose à la recherche de laquelle il se livre si constamment ? Qu’est-ce que la richesse ? A cette question l’économie politique ne fournit pas de réponse ; car, jusqu’à ce jour, on n’a jamais établi en quoi elle consiste. Si l’on eût songé que la terre en formait une partie quelconque, on eût répondu, tout d’abord, qu’en vertu d’une loi importante de la nature, plus on faisait usage de la terre, et, en même temps, plus était considérable la quantité de travail appliquée à son amélioration, moins le fruit des efforts humains devait être considérable, plus la société humaine devait devenir pauvre et tendre à la pauvreté et à la mortalité ; et les preuves certaines d’un tel état de choses peuvent facilement se tirer de passages empruntés à des écrivains d’une grande autorité. Si l’on eût ensuite admis que la richesse pouvait se trouver dans le développement des facultés intellectuelles, on aurait pu fournir des preuves suffisantes, que non-seulement toute recherche dirigée dans ce sens serait vaine, mais encore qu’elle aurait pour résultat l’établissement de ce fait, que toute augmentation dans le nombre de ceux qui enseignent doit être accompagnée d’une diminution dans la quantité de richesse dont peut disposer la société. Ainsi déçu dans tous ses efforts, l’interrogateur, après avoir étudié attentivement tous les livres, répéterait encore sa question : qu’est-ce que la richesse ?
En portant ensuite ses regards sur l’être qui se livre avec tant de persévérance à la poursuite de ce je ne sais quoi d’infini qui semble embrasser tant d’objets, et qui, cependant, exclut une si large part des choses que l’on considère ordinairement comme richesses, il voudra se convaincre lui-même si le sujet de l’économie politique est réellement cet être connu sous le nom d’homme. Il pourra peut-être se demander si l’homme ne possède pas d’autres qualités que celles qui lui sont attribuées. Cet homme est-il, comme les animaux qui paissent dans les champs, uniquement occupé de chercher sa subsistance et de trouver un abri pour son corps ? Comme les animaux, engendre-t-il des enfants uniquement pour satisfaire ses passions brutales et les laisse-t-il ensuite se nourrir et s’abriter comme ils le peuvent ? N’a-t-il pas des sentiments et des affections sur lesquels réagit le soin de sa femme et de ses enfants ? Ne possède-t-il pas le jugement pour l’aider à décider ce qu’il croit devoir lui être utile ou nuisible ? Il admettra qu’il possède ces qualités ; mais l’économiste lui assurera que sa science est uniquement celle de la richesse matérielle, à l’exclusion complète de la richesse qui consiste en affection et en intelligence et qu’Adam Smith tenait en si haute estime ; et c’est ainsi que l’investigateur, au bout de toutes ses recherches, découvrirait que le sujet de l’économie politique n’était pas réellement l’homme, mais un être imaginaire, mu dans ses actions par la passion la plus aveugle et consacrant toute son énergie à la poursuite d’un objet tellement indéfinissable par sa nature que, dans tous les livres en usage, il resterait à trouver une définition qu’un jury d’économistes consentît à admettre, définition qui, à la fois, embrasserait tout ce qui doit y être compris et rejetterait tout ce qui ne doit pas l’être.
La loi de la composition des forces exige que nous étudiions toutes les causes tendant à produire un effet donné. Cet effet, c’est l’HOMME, l’homme du passé et l’homme du présent ; et le philosophe qui renonce à prendre en considération les sentiments, les affections et l’intelligence dont il a été doué, commet exactement la même erreur que celle où tomberait le physicien, si, ne considérant que la gravitation, il oubliait la chaleur ; et qu’il en conclût, qu’à une époque peu éloignée, toute la matière dont la terre se compose dût devenir une masse solide, dont auraient disparu les plantes, les animaux et les hommes. Telle est l’erreur de l’économie politique moderne, et l’on en voit les résultats dans ce fait, qu’elle nous offre à examiner un animal qui n’est qu’une simple brute, s’il faut trouver un nom pour lequel elle détourne le sens du mot HOMME, reconnu par Adam Smith comme exprimant l’idée d’un être fait à l’image de son Créateur.
C’est avec raison que Goëthe a posé cette question ? « Que sont tous nos rapports avec la nature, si en employant la méthode analytique, nous ne nous occupons que des parties matérielles, prises individuellement et que nous ne sentions pas le souffle de l’esprit qui imprime à chaque partie sa direction, et régit ou sanctionne toute déviation, à l’aide d’une loi inhérente ? » Et à notre tour, demanderons-nous, quelle est la valeur d’un procédé analytique qui choisit uniquement les parties matérielles de l’homme, celles qui lui sont communes avec la bête, et rejette celles qu’il partage avec les anges. Telle est la marche adoptée par l’économie politique moderne, qui non-seulement ne sent pas le souffle de l’esprit, mais qui ignore l’existence de l’esprit même et que l’on voit par conséquent définir, ce qu’il lui plaît d’appeler le taux naturel du salaire « le prix nécessaire pour permettre aux travailleurs, l’un dans l’autre, de subsister et de perpétuer leur espèce, sans augmentation ou diminution (17), » en d’autres termes le prix qui permettra à quelques-uns de s’enrichir et de voir leur espèce s’accroître, tandis que d’autres, exposés à tous les dangers, meurent de faim ou de soif. Tels sont les enseignements d’un système qui a conquis légitimement le nom de science SINISTRE, science dont l’étude a conduit Sismondi à poser cette question: « La richesse est-elle donc tout, et l’homme n’est-il donc absolument rien ? » Aux yeux de l’économie politique moderne, il n’est rien et ne peut être rien, puisqu’elle ne tient pas compte des qualités par lesquelles il se distingue de la brute, et qu’elle est amenée, conséquemment, à le regarder simplement comme un instrument à employer par le capital, afin de permettre au possesseur de ce capital d’obtenir une compensation pour l’usage qu’il en fait !
« Plusieurs économistes, a dit un économiste français distingué, choqué du caractère matérialiste donné à ce qu’on a appelé la science économique, s’expriment en des termes qui feraient croire que les hommes ont été faits pour les produits, et non les produits pour les hommes (18). » Et c’est à une semblable conclusion que doivent arriver tous ceux qui commencent par la méthode de l’analyse, et finissent par l’exclusion de toutes les qualités élevées et distinctives de l’homme.

§ 6. — Toutes les sciences et toutes leurs méthodes se trouvent comprises dans la Sociologie. L'analyse conduit à la synthèse. La science est une et indivisible. Les relations économiques des hommes exigent des formules mathématiques pour les convertir en vérités systématiques. Les lois de la société ne sont pas établies d'une manière fixe. Les termes employés par les théoriciens ne sont pas suffisamment définis et sont équivoques.


Avec le progrès des connaissances, nous arrivons à passer graduellement du composé au simple, de ce qui est abstrait et épineux, à ce qui est clair et ce qui s’apprend facilement. Grâce à Descartes, nous sommes assurés que « toutes les idées simples sont vraies » et nous pouvons retrouver partout l’évidence de ce fait dans la magnifique simplicité et l’étendue merveilleuse des propositions de la science, propositions qui sont elles-mêmes le résultat d’une longue induction, conduisant à la connaissance de grandes vérités ; lesquelles ne sont pas perceptibles tout d’abord, mais qui, une fois proclamées, sont assez concluantes pour clore presque immédiatement et à jamais toute discussion à leur égard. La chute d’une pomme conduisit Newton à la loi de la gravitation, et c’est à la découverte de cette loi que nous devons l’étonnante perfection de l’astronomie moderne. L’identité bien établie de la foudre et de l’électricité a servi de base à la science, grâce au secours de laquelle nous avons pu disposer en maîtres des services d’une grande puissance naturelle, qui a remplacé tous les moyens imaginés par l’homme. Kepler, Galilée, Newton, Franklin, eussent échoué dans tous leurs efforts pour étendre le domaine de la science, s’ils avaient suivi la méthode adoptée par M. Comte, « dans sa tentative pour établir un système de science sociale. »
La méthode dont nous parlons remplace-t-elle entièrement la méthode à priori ? Parce que nous procédons d’après l’analyse, nous interdisons-nous nécessairement la synthèse ? En aucune façon. L’une est la préparation indispensable de l’autre. C’est par l’observation attentive de faits particuliers que M. Le Verrier fut conduit à cette grande généralisation scientifique : qu’une planète nouvelle et non observée jusqu’alors devait exister, dans une certaine région des cieux ; et cette planète y fut presque aussitôt découverte. C’est par suite de l’analyse attentive des diverses terres que Davy put annoncer ce fait si important, que toutes les terres ont une base métallique ; et c’est là un des plus grands exemples de généralisation que l’on puisse citer, l’un de ceux dont la vérité se confirme plus solidement de jour en jour. Goëthe a parfaitement défini les deux méthodes, lorsqu’il a dit « que la synthèse et l’analyse étaient la systole et la diastole de la pensée humaine et qu’elles étaient pour lui, comme une seconde manière de respirer, jamais isolée, soumise à un mouvement continuel de pulsation. Le vice de la méthode à priori, dit l’auteur auquel nous empruntons ce passage, lorsqu’elle s’écarte du droit chemin, ne consiste pas en ce qu’elle devance les faits et anticipe sur les conclusions tardives de l’expérience, mais en ce qu’elle se déclare satisfaite de ses propres sentences, ou ne recherche qu’une confrontation partielle et hâtive avec les faits : c’est ce que Bacon appelle notions temerè è rebus abstractas, (les idées isolées inconsidérément des faits) (19). »
Si la science est une et indivisible, la méthode pour étudier doit être, conséquemment, une. Qu’il en soit ainsi, en ce qui concerne toutes les branches de connaissances sur lesquelles repose la science sociale, c’est-à-dire la physique, la chimie et la physiologie, c’est ce qu’on ne peut guère mettre en doute aujourd’hui ; mais ce n’est que tout récemment qu’on a eu raison de croire que cette relation réciproque existait. A chaque nouvelle découverte, le rapprochement devient plus étroit, et en même temps que chacune d’elles a lieu, nous apercevons combien les faits acquis à toutes les branches les plus anciennes et les plus abstraites de nos connaissances se relient intimement à la marche progressive de l’homme vers cet état de développement auquel il semble avoir été destiné. De moment en moment, à mesure qu’il acquiert un empire plus étendu sur les diverses forces qui existent dans la nature, il devient capable de vivre en rapport plus immédiat avec son semblable, d’obtenir des quantités plus considérables de subsistances et de vêtements, d’améliorer ses modes de pensée et d’action, et de fournir une instruction plus profitable à la génération destinée à lui succéder. La connaissance qui conduit à de pareils résultats n’est que la base sur laquelle nous devons édifier nécessairement, lorsque nous entreprenons de fonder cette division plus élevée appelée science sociale ; et l’instrument qui a été employé avec tant de succès, pour jeter les fondations, ne peut qu’être reconnu également utile pour construire l’édifice lui-même.
Les mathématiques doivent être appliquées, dans la science sociale, ainsi qu’elles le sont maintenant, dans toutes les autres branches de recherches, et plus on se sert des mathématiques, plus la science sociale prend la forme d’une science réelle, et plus on démontre combien sont intimes les relations de celle-ci avec d’autres branches de nos connaissances. La loi de Malthus a été le premier exemple de l’application des mathématiques, et si elle s’était trouvée vraie, elle eût donné à l’économie politique une précision qui, jusqu’à ce jour, lui avait complètement fait défaut, en faisant dépendre directement le progrès de l’homme de la présence ou de l’absence de certaines forces sur le sol où il vivait. Il en a été de même de la célèbre théorie de la rente de M. Ricardo, en vertu de laquelle fut établi ce qu’il pensait être la division naturelle des produits du travail entre les travailleurs et les chefs d’industrie, ou les propriétaires du sol qui donnait ces produits. La méthode régulatrice de ces deux grandes lois était exacte, le fait seul de l’avoir adoptée a placé justement leurs auteurs au premier rang des économistes, et a donné à leurs ouvrages une influence que n’a jamais exercée aucun des auteurs qui ont écrit sur la science économique. Bien qu’ils soient tombés dans cette erreur dont nous avons parlé plus haut, qui consiste « à ne rechercher qu’une confrontation partielle et hâtive avec les faits » et que, conséquemment, ils aient fourni au monde des théories positivement contraires à la vérité, nous ne pouvons méconnaître quel avantage infini fût résulté pour le progrès de la science d’avoir les faits subordonnés à ces rapports, s’ils eussent été réels, ni de quelle importance il doit être d’avoir les faits réels, soumis à des rapports de cette nature, toutes les fois que cela est possible.
Prenons pour exemple la proposition suivante :
Dans la première période de la société, lorsque la terre est abondante et que la population est relativement peu considérable, le travail est improductif et sur le faible produit qui en résulte, le propriétaire du sol ou un autre capitaliste prélève une large proportion, n’en laissant qu’une très-mince au travailleur. Cette proportion plus large ne donne pourtant qu’une faible quantité, et le travailleur et le capitaliste sont pauvres tous deux ; et le premier à ce point qu’on l’a vu partout être l’esclave du second. Cependant la population et la richesse augmentant, et le travail devenant plus productif, la part du propriétaire du sol diminue en proportion, mais s’accroît en quantité. La part du travailleur augmente, non-seulement en quantité, mais aussi en proportion ; et plus a lieu rapidement l’augmentation de productivité de son travail, plus est considérable la proportion de la quantité augmentée qui lui reste en définitive ; et de cette façon, en même temps que les intérêts de tous deux sont dans une parfaite harmonie réciproque, il y a une tendance constante à l’établissement d’une égalité de condition ; l’esclave de la première période devient l’homme libre de la seconde.
Si l’on admet la vérité de notre assertion (et s’il en est ainsi, elle établit directement le contraire de ce qui a été avancé par Malthus et Ricardo), nous avons ici l’expression distincte d’un rapport mathématique entre les variations concomitantes de la puissance de l’homme et de la matière ; de l’homme représentant seulement ses propres facultés, et de l’homme représentant les résultats accumulés des facultés humaines s’exerçant sur la matière et les forces qui lui sont inhérentes. Le problème de la science sociale et celui qu’ont tenté de résoudre ces auteurs consiste à savoir quels sont les rapports de l’homme et du monde matériel extérieur. Ces rapports changent, ainsi que nous le voyons, les hommes, dans certains pays, devenant d’année en année et de plus en plus les maîtres, et dans d’autres pays, les esclaves de la nature.
De quelle manière arrive-t-il que ces changements s’accomplissent ? Il nous faut une réponse mathématique à cette question, et jusqu’à ce qu’elle soit donnée, ainsi qu’on croit qu’elle se trouve dans la très-simple proposition énoncée ci-dessus, l’économie politique ne peut avoir, avec la science sociale, d’autres rapports que ceux qui existent entre les observations des pâtres chaldéens et l’astronomie moderne.
On peut dire à peine que la science sociale ait une existence. Pour qu’elle pût exister, il serait nécessaire de posséder d’abord les connaissances physiques, chimiques et physiologiques qui nous permettraient d’observer comment il se fait que l’homme est capable d’acquérir la puissance sur les diverses forces destinées à son usage, et de passer de l’état d’esclave à celui de maître de la nature. « L’homme, dit Goëthe, ne se connaît qu’autant qu’il connaît la nature extérieure, » et il a fallu que les parties les plus abstraites et les plus générales de nos connaissances acquissent un haut degré de développement avant de pouvoir aborder avec fruit l’étude des parties éminemment concrètes et spéciales, et la science infiniment variable des lois qui régissent l’homme dans ses rapports avec le monde extérieur et avec ses semblables. La chimie et la physiologie sont toutes deux de date récente. Il y a cent ans, les hommes n’avaient aucune connaissance sur la nature de l’air qu’ils respiraient, et c’est dans cette période qu’Haller a jeté les fondements de la science physiologique de nos jours. En physique même, la doctrine d’Aristote, la doctrine des quatre éléments, régnait encore dans un grand nombre d’écoles, et probablement subsiste encore dans quelques régions placées aux confins extérieurs de la civilisation. Dans un tel état de choses, il ne pouvait guère se faire de progrès qui amenât à acquérir la connaissance de ce fait : combien il était au pouvoir de l’homme de forcer la terre à lui fournir les subsistances nécessaires pour une population constamment croissante ; et sans cette connaissance, il ne pouvait rien exister qui ressemblât à la science sociale.
La science exige des lois, et les lois ne sont que des vérités universelles, des vérités auxquelles on ne peut trouver d’exceptions. Celles-ci obtenues, l’harmonie et l’ordre remplacent le chaos, et nous arrivons, dans toute branche de la science, à reconnaître aussi bien les effets comme résultats naturels de certaines causes définies, et à prévoir la réapparition d’effets analogues lorsque des causes semblables se rencontreront, à les reconnaître aussi bien, disons-nous, que le premier homme lorsqu’il eut définitivement lié dans sa pensée la présence et l’absence de la lumière au lever et au coucher du soleil.
Y a-t-il, cependant, dans la science sociale une proposition dont la vérité soit admise universellement ? Il n’en existe pas une seule. Il y a cent ans on estimait que la force d’une nation tendait à s’accroître avec l’augmentation de sa population ; mais on nous enseigne aujourd’hui que cette augmentation entraîne avec elle la faiblesse au lieu de la force. Chaque année nous avons de nouvelles théories sur les lois de la population et de nouvelles modifications à celles qui ont vieilli ; et la question relative aux lois qui régissent la distribution des produits, entre le propriétaire du sol et celui qui l’occupe, se discute aujourd’hui avec autant de vigueur qu’il y a cinquante ans. Parmi les disciples de MM. Malthus et Ricardo, à peine en trouverait-on deux qui s’entendissent sur ce que leurs maîtres ont eu réellement l’intention d’enseigner. Un jour, on nous dit que la doctrine Ricardo-Malthusienne est morte, et le lendemain nous apprenons que douter de sa vérité est une preuve d’ignorance ; et cependant les personnes auxquelles nous devons toutes ces connaissances appartiennent à la même école d’économistes (20). Les avocats les plus décidés de la suppression de toute entrave lorsqu’il s’agit du commerce des draps, se retrouvent parmi les adversaires les plus intraitables de la liberté, s’il s’agit du commerce de l’argent ; et c’est parmi les partisans les plus enthousiastes de la concurrence pour la vente des marchandises qu’on trouve les adversaires les plus décidés de la rémunération vénale du temps et des talents du travailleur. Les maîtres de la science qui se réjouissent de toute circonstance, tendant à augmenter le prix du drap et du fer, comme amenant l’amélioration de la condition humaine, se trouvent aux premiers rangs parmi ceux qui repoussent l’augmentation dans le prix attribué aux services du travailleur, comme tendant à diminuer le pouvoir de MAINTENIR le commerce. D’autres qui professent le principe de la non-intervention du gouvernement, lorsqu’elle s’adresse à la diffusion des connaissances parmi le peuple, sont les défenseurs les plus résolus de la convenance de cette intervention, si elle s’adresse à des mesures qui amènent la guerre et la destruction. Tout n’est donc que confusion et rien n’est établi solidement. Il suit de là nécessairement que le monde regarde tranquillement ce spectacle, attendant le moment où les professeurs arriveront à s’entendre quelque peu, réciproquement, sur ce qu’il faut croire.
Pour obtenir ce résultat, il est indispensable qu’ils arrivent à comprendre le sens des diverses expressions d’un usage courant, et l’on n’a fait encore aucun pas vers ce but. « Le grand défaut d’Adam Smith, et de nos économistes en général, dit l’archevêque de Dublin, Whateley, c’est le manque de définitions. Et, pour preuve de ce qu’il avance, il présente à ses lecteurs les définitions nombreuses et profondément différentes données par les professeurs les plus distingués, et relatives aux termes si importants de valeur, richesse, travail, capital, rentes, salaires et profit ; et Whateley démontre que, faute de conceptions claires, le même mot est employé par le même auteur, en certain cas, dans un sens complètement contradictoire avec celui qu’il lui donne dans un antre cas. Il pourrait, ainsi qu’il le dit avec beaucoup de vérité, ajouter à cette nomenclature une foule d’autres termes « que l’on emploie souvent sans plus d’explication, ou sans avoir l’air de se douter qu’ils en méritent plus que s’il s’agissait du mot triangle ou du chiffre vingt (21). » Et, par suite, il arrive, ainsi que nous le démontrerons plus tard, que des mots qui ont la plus grande importance sont employés par des auteurs distingués comme étant complètement synonymes, lorsque, en réalité, ils expriment des idées non-seulement différentes, mais positivement contraires.

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