Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres








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André Durand présente
Jean-Marie Gustave LE CLÉZIO
(France)
(1940-)

Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres

qui sont résumées et commentées

(surtout les romans ‘’Le procès-verbal’’, ‘’Désert’’, ‘’Onitsha’’, ‘’Ritournelle de la faim’’ et les recueils de nouvelles

‘’Mondo et autres histoires’’ et ‘’Printemps et autres saisons’’

[qui sont étudiés dans des fichiers à part]).
Bonne lecture !

Il appartient à une famille originaire de l’Île Maurice, qui y vivait dans une belle demeure, Eurêka. Son père, Raoul Le Clézio, et sa mère, Simone Le Clézio, étaient cousins germains, tous les deux ayant le même grand-père, Sir Eugène Le Clézio, et étant issus d’une famille bretonne («le clézio» signifie «l’enclos» en breton du Morbihan) émigrée au XVIIIe siècle à l’Île Maurice, qui était alors une colonie française puis fut conquise par les Britanniques en 1810. Raoul Le Clézio quitta l’île pour des raisons économiques, vint à Londres étudier la médecine, et, ayant choisi de vivre loin de I'Europe, l’exerça pour le gouvernement en Guyane anglaise, puis au Cameroun et au Nigeria, où il soignait dans la brousse les lépreux et les impaludés.

Simone Le Clézio, venue en France avec son premier fils, Yves-Marie, rejoignit la famille qui formait à Paris, pendant l'entre-deux-guerres, une petite communauté qui, fidèle à ses origines bretonnes, habitait Montparnasse. Du fait de la guerre, elle se réfugia à Nice, où naquit, le 13 avril 1940, Jean-Marie Gustave. La petite famille connut les privations, dut même, du fait de sa nationalité britannique, pour échapper aux soldats italiens et allemands, fuir dans les montagnes de l'arrière-pays, à Saint-Martin-Vésubie et à Roquebillière, où le jeune enfant entendit ces histoires effroyables, murmurées dans la crainte, de Juifs assassinés alors qu'ils tentaient de rejoindre I'ltalie. Il fut frappé aussi par «la destruction du port de Nice par I'armée allemande en déroute, avec des charges de T.N.T. dont I'onde de choc me jeta par terre. Je ressens encore au moment où je vous parle [en 2006] le sol qui bouge sous moi, j'entends le hurlement qui sort de ma bouche.». De Nice, où il avait un sentiment d'exil, se sentant tout à fait différent, tout à fait étranger, car l’origine de sa famille introduisait dans son imaginaire la dimension de l’ailleurs, et le plaçait au croisement de deux langues et de plusieurs cultures, il allait dire : «J'ai aimé et détesté cette ville plus que tout» - «Quand on vit dans une ville comme celle-là, le seul moyen d’échapper à l’univers urbain, c’est d’aller à la plage. Donc, d’écrire sur la plage, de parler de la plage et de la mer, puisqu’il y a ça à Nice.» - «Nice dans les années cinquante était d’une grande injustice sociale. Cela me faisait mal. Sous le soleil, la pauvreté. J’y ai vu mourir de faim des personnes âgées, de vieux Russes en exil, à une époque où il n’y avait pas de de retraites ni de Sécurité sociale [...] Toutes les indignations que, dans ma vie et dans tous les coins du monde, je n’ai cessé de ressentir viennent de mon adolescence à Nice

Grandissant en parlant le français et l’anglais, il passa les cinq ou six années de son enfance consciente à découvrir le monde à travers des films, grâce au projecteur ‘’Pathé Baby’’ de sa grand-mère. Avant même d’être un lecteur, ce graphomane en herbe s’empara d’un crayon dès qu’il fut en mesure de tracer une phrase, écrivit vite ses premiers textes : «Ma mère me fournissait des tickets de rationnement, restés de la guerre ; je rédigeais dessus de courtes histoires que j’expédiais à mes cousines, à l’Île Maurice. Les thèmes de ces premiers balbutiements étaient déjà ceux de mes livres d’adulte.» Les tickets de rationnement étaient le seul papier disponible en ces temps de pénurie ; sa mère les cousait pour que cela ressemble à de vrais livres, et il imagina déjà une collection ‘’Loup noir’’ dans laquelle il publierait de nombreux titres, ses oeuvres à venir. Il voulut très tôt «écrire un livre d'aventures, un livre de Jules Verne, faire un voyage et le raconter au premier degré».

Or, en 1946, il partit, avec sa mère et son frère, au Nigéria, où le père était resté comme médecin pendant la Deuxième Guerre mondiale. Durant le mois que prit la traversée en bateau, il composa deux petits livres, ‘’Un long voyage’’ et ‘’Oradi noir’’, qui contiennent même une liste des «ouvrages à paraître». Ce voyage, qui le fit rêver de devenir marin, et ce séjour dans une terre de liberté absolue, qui dura jusqu’en 1948, le marquèrent pour la vie : «J’ai I'impression que je n'aurai jamais fait qu'un seul voyage dans ma vie : celui-là», confia-t-il.

Au retour, il découvrit les livres de la bibliothèque familiale, ceux de Maupassant, Mirbeau, Zola, Loti, Verne, Louÿs, Lorrain, Defoe, Dickens, Kipling (son auteur préféré), Stevenson, London, Conrad, mais aussi Bougainville, Dumont d'Urville et l'abbé Rochon. Il continua à écrire des récits de voyages imaginaires, des romans. Sa vocation littéraire se serait précisée quand il imagina la vie, vie plus libre que la sienne, des jeunes gens que leurs amis sifflaient pour qu’ils aillent avec eux sur la plage. «Être écrivain, dans le fond, était ma ‘’vocation’’ depuis ma petite enfance. Ce passe-temps avait été soigneusement entretenu par mon entourage, ma mère, ma grand-mère, mes lointaines cousines de Maurice avec qui j'échangeais mes romans. En revanche, je crois avoir compris assez tôt, particulièrement après avoir fait la connaissance de mon père en Afrique, que cette activité ne pouvait en aucun cas être un métier, qu'elle ne pouvait pas nourrir son homme, ni même lui donner une place dans la société. Faire des études, ne pas rêvasser devant ses devoirs de maths ou ses leçons d'histoire, avoir de bonnes notes, passer des concours, réussir ses examens, envisager une carrière (dans ma famille, les hommes étaient depuis des temps immémoriaux des médecins, des juges, des avocats, jamais des hommes d'affaires et surtout pas des planteurs de canne à sucre), tel était mon devenir, auquel je ne pouvais manquer de faillir, vu ma paresse et mon manque d'attention et de concentration. Je devais être un fruit sec

En effet, faisant ses études primaires et secondaires à Nice, il aurait été, selon ses dires, «un élève médiocre». Mais un professeur le remarqua et l’incita à écrire, «mon professeur de français-latin-grec, M. Larmat, le seul qui m'ait jamais donné 20 sur 20 pour mes dissertations françaises

Jusqu'à I'adolescence, il passa ses vacances scolaires en Bretagne, à Sainte-Marine, à I'embouchure de I'Odet, «également en Angleterre, que mon père considérait comme sa véritable patrie».

Adolescent solitaire, il s'adonna à la poésie, inventa même une forme de poésie polyphonique à interpréter par un orchestre vocal, projet ambitieux, testé avec quelques camarades de classe, mais qui fit long feu. Alors il s'essaya à la bande dessinée : «J'ai raté ma carrière. J'aurais aimé être dessinateur de bandes dessinées [...]. Les bulles, malheureusement, ont avalé le dessin». Vers l’âge de quinze ans, il écrivit un texte à la Conrad qu’il allait reprendre dans ‘’Le chercheur d’or’’. N'ayant d'autre ambition que de devenir écrivain, il dit s'être employé sa jeunesse durant à faire semblant de I'être jusqu'à, enfin, le devenir.

Au lycée, il se lia à un camarade plus mûr, Santos Balas, qui, féru de philosophie, lui fit découvrir Parménide, et était adepte avant l’heure de la «révolution universelle». Il se passionna pour ‘’L’arrache-cœur’’, le roman de J.D. Salinger qu’il allait continuer à admirer toute sa vie. Après le baccalauréat obtenu en 1957, il étudia au collège littéraire universitaire de Nice, ainsi qu’aux universités de Bristol et de Londres. En Angleterre, il épousa, en 1960, Marie-Rosalie Piquemal, de mère polonaise et de père français, dont il eut, l'année suivante, une fille, Patricia.

Il préférait l’Angleterre car il souffrait du climat qui régnait alors en France : «C'était une drôle d'époque. […] La guerre d'Algérie n'était pas finie, et planait sur les garçons la menace d'être envoyés dans le contingent [l’armée]. Un de mes camarades, un garçon très artiste, très rebelle, nommé Vincent, du fait de ses mauvaises notes, est parti à la fin de I'année 1960, et il a été aussitôt tué dans une embuscade. Un autre convoyait des fonds pour le F.L.N.. Un autre était revenu en permission, le cerveau lessivé, ne parlant que de bazookas et de ‘’bidons spéciaux’’ (comme on nommait pudiquement le napalm). Certains de mes camarades pour échapper au Moloch se tiraient une balle dans le pied, ou s'injectaient de la caféine pour feindre une tachycardie, ou construisaient une folie qui au cours des semaines de traitement à I'hôpital militaire devenait réelle. L’état d’esprit était un mélange d'agressivité et de dérision, duquel le mot ‘’absurde’’ ne rendait qu'un faible écho. En même temps régnait en France un racisme anti-arabe des plus répugnants, dont je ne peux m'empêcher de ressentir la résurgence aujourd'hui [en 2006].» Lui qui voyait des paquebots blancs partir bourrés de soldats fut étreint alors par l'angoisse d'être mobilisé lui aussi pour aller combattre en Algérie. Il n'a pas, aujourd’hui encore, pardonné aux gouvernants de l'époque d'avoir appelé «pacification» ce qui était une guerre.

En Angleterre, il pensa se faire publier en anglais. Toutefois, ce fut en français, pour s'opposer ainsi à la colonisation par les Anglais de l'Île Maurice, que, lors d’un été de canicule à Nice, dans une ville qui l'étouffait de plus en plus et dans laquelle il avait le sentiment d'être pris au piège, dans une parfaite inconscience, il écrivit alors un roman, «par bribes, dans le fond d'un café, en y mêlant des morceaux de conversation entendus, des images, des découpes de journal. Au jour le jour. Le roman a été fini après les accords d'Évian, quand j'ai compris que la menace s'arrêtait, que nous allions vivre. Il est resté un peu plus d'un an à l'état de manuscrit, puis a été présenté au prix international européen Formentor (la récompense était un séjour tous frais payés dans l’île de Formentera), mais c'est Uwe Johnson qui l’a eu !» Le manuscrit, expédié par la poste aux éditions Gallimard, avait enthousiasmé Georges Lambrichs qui y dirigeait alors la collection ‘’le Chemin’’. C’est lui qui avait gardé le manuscrit en vue du prix Formentor, et qui, finalement publia :

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Le procès-verbal

(1963)
Roman de 300 pages
Dans une lettre envoyée à l'éditeur et publiée en introduction au roman, Le Clézio définit ainsi son projet : «’’Le procès-verbal’’ raconte I'histoire d'un homme qui ne savait pas trop s'il sortait de I'armée ou de I'asile psychiatrique

Cet homme s’appelle Adam Pollo. Il vit, solitaire et marginal, dans une ville côtière du Sud, à I'atmosphère irrespirable. Ses cheveux longs et sa barbe lui donnent une allure de mendiant, et il se tient loin de la société et de l’ordre incompréhensible qui y règne. Il passe son temps à errer sur la plage, à s'étendre sur des galets brûlants, à écouter son sang circuler dans son corps, à cligner des yeux, à fixer le soleil, à épier des gens qui se baignent, à traîner dans la foule de la ville, à parler tout seul, à contempler un noyé qui gît inanimé sur la chaussée, à suivre les déambulations d’un chien à travers la ville, à fumer cigarette sur cigarette, à boire de la bière, à aller au restaurant, à observer les fauves dans un parc zoologique ou les gens dans la rue, qui se croisent et se fondent progressivement dans I'unité indéfiniment répétée d'un même individu ou dans le chaos de la matière intemporelle.

Il «essayait de se souvenir de quelque chose qui le rattachait aux dix années d’avant : une phrase, un tic militaire, un nom de lieu qui lui indiquerait à coup sûr quel avait été son emploi du temps, et, enfin, enfin, plus tard, d’où il arrivait». Il évoque sa vie intérieure, rêveuse et angoissée. Il téléphone dans les «snacks» à sa «chère Michèle», une jeune fille qu’il voit irrégulièrement, avec laquelle il a d'étranges rapports, brutaux (dont presque un viol) mais complices, qui lui prête de l’argent, à qui il écrit, dans un cahier d'écolier jaune, de longues lettres où il lui confie sa vision de I'existence.

Voulant laisser croire qu’il est mort pour pouvoir vivre à sa guise, il jette sa moto dans la mer, fait disparaître toute autre trace de sa présence, se retire sur une colline, au-delà des derniers quartiers urbains. Il «écouta, et soudain, par hasard, il se rendit compte que tout l’univers respirait la paix. Il y avait ici comme ailleurs, sans doute, un merveilleux silence. Comme si chacun revenait d’une plongée sous la mer, et perçait la surface d’incidence des flots.» Il trouve une maison abandonnée par ses propriétaires pour la saison, maison où il chasse les rats à coups de queue de billard, et en tue un ; où il vit presque en ascète, se faisant bronzer nu sur deux chaises longues, regardant les vagues au loin et les mouvements de la lumière. Attentif aux moindres détails du monde qui l’entoure, voyant dans chaque détail un infini, il se nourrit de contemplation, comme s’il était à la recherche d'une illumination devant le mener vers l'absolu. Quel que soit I'objet de son observation («une éclisse d’allumette sur une table d’acajou vernie, une fraise, le son d’une horloge, la forme d’un z»), il s'efforce de sentir et, en sentant, d'avoir conscience. Il se laisse glisser, au gré des heures et de sa fantaisie, dans une extase où sa vie se trouve mise en rapport avec la Vie même, où il quitte peu à peu son humanité pour devenir le paysage.

Mais ces brèves extases ne peuvent effacer la réalité aliénante de la société qui l'entoure. Un jour, après avoir franchi un certain état d'attention obsédée, il descend vers la ville, pour parler aux êtres humains comme une sorte de prophète, clamer dans la rue sa bonne nouvelle : I'abolition des dimensions du temps et de I'espace, la fusion des individus dans I'unité de l'espèce humaine. Il provoque un scandale, est arrêté par la police, conduit dans un asile psychiatrique, où il est coupé des autres et retranché en lui-même («Il est dans l’huître, et l’huître au fond de la mer»). Soumis à la curiosité d’un psychiatre et de ses étudiants, il tente de s'expliquer, mais on se contente de le laisser s’embourber dans son monologue, son excès de lucidité et de mysticisme l’enfermant dans le labyrinthe hallucinant de la folie. Paranoïaque, hypocondriaque, mégalomane, maniaque sexuel, schizophrène, sont les diagnostics qu’on pose sur lui. En dépit de la confusion imposée de l’extérieur, pour une fois, il se sent bien dans cette pièce blanche au lit étroit et aux barreaux de prison : enfin on s'occupera de lui.


Commentaire

(la pagination indiquée est celle de l’édition dans le Livre de poche)
Le Clézio le reconnaît : «À l'époque, je m'identifiais beaucoup à Salinger. J'ai eu beaucoup de mal à me démarquer de mon modèle. J'ai dû reprendre trois fois le début du livre, parce qu'il ressemblait trop à "L'attrape-coeurs"». - «Oui, ‘’Le procès-verbaI" devait beaucoup à SaIinger, comme tout ce que j'ai écrit par la suite. Salinger à mes yeux, c'est quelqu'un qui, en quelques livres, a atteint un absolu de la littérature. ll y a chez lui une dimension zen, un bouddhisme spontané qui m’éblouissent. C'est quelqu’un qui a tout dit avec désinvolture. D'un côté, voyez-vous, on a Hemingway, Ie braillard, qui profite du monde, et dont Ia joie est suspecte, et, de l'autre, on a Salinger, avec son tact, la délicatesse...»

Mais, s’il reconnut par ailleurs avoir aussi tiré une rigueur d'écriture de la lecture des auteurs du XIXe siècle (Verne, Flaubert, Baudelaire), le bouillonnement baroque, la précision des descriptions et des topographies, l'explosion verbale font davantage penser à William Blake, à Lautréamont, à Michaux.

En fait, le roman présente de nombreux indices qui font croire à une source autobiographique : cette ville au bord de la mer et proche de la montagne fait évidemment penser à Nice, la ville natale de l’auteur, qui se refuse à la nommer mais confie qu’il s’y livrait à des allées et venues au hasard semblables aux errances de son personnage. On comprit, à la lecture de ‘’Révolutions’’ en 2003, que la mort en Algérie de son ami, Santos Balas, la découverte du cauchemar qu’était la guerre d’Algérie, ont sans doute transformé Le Clézio en Adam Pollo, auquel il ressemble comme un frère.
À la façon des oeuvres produites par le Nouveau Roman, ‘’Le procès-verbal’’ est quelque peu un anti-roman. Le fait que le personnage soit en proie à la question angoissante de son passé (est-il un déserteur ou un ancien pensionnaire d’asile psychiatrique?) pourrait faire naître un début d’intrigue, un noeud qui se dénouerait à la fin du livre. Lorsqu’avec Michèle, il se souvient du presque viol dont il l’avait agressée, et qu’il lui dit : «Tu me demandes ce que ça peut foutre, hein, quand en plus on est déserteur?», on a l’impression qu’il retrouve le chaînon manquant de son passé, qu’il est bien un déserteur. Mais, à la fin, lorsqu’il est à l’asile, il semble que c’est pour lui un retour après une absence prolongée. Donc rien n’est résolu : Le Clézio se moque du roman traditionnel qui vise au dénouement d’une intrigue.

Le livre porte d’ailleurs le titre de «procès-verbal», c’est-à-dire de simple constat, de compte rendu, de relation objective d’une tranche de vie (vraisemblablement deux journées) observée avec une grande attention pour les détails. Déroutant et fascinant, il laisse le lecteur dans l’expectative : a-t-on affaire à un conte philosophique, à un roman sur la folie, à la chronique d’une révolte contre le monde? On peut d’ailleurs hésiter à le qualifier de «roman» tant il bouscule les règles du genre.

Le Clézio annonça bien cette nouveauté dans la lettre qu’il envoya à son éditeur, qui figure en ‘’Avant-propos’’, où il se montra à la fois humble et tranchant : «Je le sais, le ‘’Procès-verbal’’ n’est pas tout à fait réussi. Il se peut qu’il pêche par excès de sérieux, par maniérisme et verbosité ; la langue dans laquelle il est écrit évolue du dialogue para-réaliste à l’ampoulage de type pédantiquement almanach. […] À mon sens, écrire et communiquer, c'est être capable de faire croire n'importe quoi à n'importe qui. […] J’ai posé dès le départ un sujet de dissertation volontairement mince et abstrait. Je me suis très peu soucié de réalisme (j’ai de plus en plus l’impression que la réalité n’existe pas) ; j’aimerais que mon récit fût pris dans le sens d’une fiction totale, dont le seul intérêt serait une certaine répercussion (même éphémère) dans l’esprit de celui qui le lit. Genre de phénomène familier aux amateurs de littérature policière, etc. C’est ce qu’on pourrait appeler à la rigueur le Roman-Jeu, ou le Roman-Puzzle. Bien entendu, tout ceci n’aurait pas l’air d’être sérieux, s’il n’y avait d’autres avantages, dont le moindre n’est pas de soulager le style, de rendre un peu plus de vivacité au dialogue, d’éviter descriptions poussiéreuses et psychologie rancie. / Je m’excuse d’avoir accumulé ainsi quelques théories ; c’est une prétention un peu trop à la mode de nos jours

Si le texte est organisé en chapitres désignés chacun par une lettre dans l’ordre alphabétique, jusqu’à R (ce dernier chapitre étant très long), ils ne sont pas du tout dans un ordre chronologique. Et il n’y a pas de nécessité logique à un chapitre, c’est une marée qui monte et qui redescend. Ce roman-puzzle est composé de scènes juxtaposées. Dans ce labyrinthe complexe, l’auteur recourut aux registres et aux techniques les plus divers (jeu de voix, multiplication des points de vue, des références, lettres, poèmes, coupures de journaux, colonnes d'injures, néologismes, collages, ratures, formules mathématiques, photographies…). Dans cet ensemble disparate, ce jeu des voix et des genres qui crée des distorsions stylistiques et grammaticales tendant à repousser toute logique explicative et chronologique, certains éléments sont marqués par des effets typographiques : liste en disposition verticale, majuscules, caractères gras (page 137), petits caractères pour des extraits de livres (pages 141, 183) ou des coupures de presse (page 163), passages barrés (pages 208-209, 212, 224, 225), formulaire à remplir (page 241), insertions de reproductions de pages de journaux (pages 254-256), calligramme (page 259), italiques (page 304), blancs qui séparent des mots. Le Clézio s’en est expliqué : «Comment pourrait-il y avoir des règles étant donné que le monde lui-même n’en a pas? Les seules règles qu’il pourrait y avoir seraient des règles de société, mais l’écriture ne s’occupe pas tellement de l’organisation des lois. Elle va de son côté, elle fait ce qu’elle veut». À la fin, il fait une incursion en remarquant qu’il n’a pas employé le mot «je» trop souvent.

Se fait jour un lyrisme retenu, mais on trouve aussi cette image exaltée : «Le soleil était une immense araignée d’or, dont les rayons couvraient le ciel comme des tentacules, en torsions et en W, accrochés aux escarpements de la terre à chaque éminence du paysage, sur points fixes.» (page 20).
L’évocation des personnages manque de précision. De Michèle, nous savons seulement qu’elle est l’amie d’Adam Pollo. De celui-ci, qui porte ce nom insolite parce qu’il est à la fois le prototype du premier homme encore près des origines indifférenciées de l'être, et I’aventurier à la conquête du monde à l'image de Marco Polo, qui montre la stupeur et I'innocence des héros de Salinger, qui est un jeune homme de vingt-neuf ans, on peut reconstituer, au fil des allusions, un certain parcours. Habitué à réfléchir par une vie consacrée à la lecture et à des études universitaires en géographie régionale, se destinant à être archéologue, il est devenu un sauvage, qui, en proie à une sorte de paranoïa, conscient du «fait qu’il ne se passe pas un moment sans qu’on attende, consciemment ou non, sa mort» (page 68), est un «désespéré ontologique» poussé à une errance constante, qui passe par toute une suite d´états de crise. Adoptant un comportement d’adolescent, il semble à tout moment exprimer un désir de régression à la fois à travers sa posture (une posture qui «provoquait, grâce au ploiement du corps vers l’avant, la concentration d’esprit nécessaire pour vivre, oui de vivre tout seul dans son coin, détaché de la mort du monde») et à travers ses actes (il suit et imite un chien avec une telle assiduité que les rôles du maître et du chien s’inversent). La conscience de son moi lui étant pénible («Je suis écrasé sous le poids de ma conscience, dit-il à Michèle, j'en meurs [...], ça me tue.»), il cherche à se confondre avec l’univers, dont il se fait un contemplateur qui «regarde avidement, de tous ses yeux, un monde présent dans chacun de ses phénomènes, de l'infiniment grand à l'infiniment petit» ; il souhaite vivre au sein de la splendeur solaire, et se perdre dans l’écoute des sensations premières. Et il en vient à promouvoir une vision globale, universelle, et non spécialisée comme l’est celle de la science.

Son expérience de voyant schizophrène culmine dans cette sorte d'«extase matérielle» (titre d’un essai de Le Clézio) qu'il connaît à plusieurs reprises : «Dans un instant d'une jouissance infinie, il sentait vaciller sa connaissance, un doute monumental s'emparait de son esprit ; tandis qu'une certaine expérience, logique, mémorable, prétendait à lui faire reconnaître la peau de Michèle (le bras nu étendu à ses côtés), les doigts, aveugles, tâtonnaient à gauche et à droite et ne retrouvaient que le toucher granuleux, la dureté qui s'éboule de la terre. Adam semblait le seul à pouvoir mourir ainsi quand il le voulait d'une mort propre, cachée.» Cette expérience. parce qu'elle excède les capacités de la sensibilité le conduit à la «folie».

On peut considérer que cette folie est une sorte d'apprentissage de I'ignorance. Pour lui, il faudrait renoncer à la volonté de comprendre, de classer, de recouvrir la réalité par un système de signes correspondant, pour entrer en osmose avec la matière, et admettre l'évidence de l'être. C'est ainsi qu’à l'hôpital psychiatrique, il est capable de maintenir une vue réduite du monde, qu'il essaie de se soustraire au désir de connaissance (qui est aussi volonté de puissance) des étudiants réunis autour de lui, et qui appliquent à son «cas» les grilles d'interprétation de la psychologie clinique. «Je veux vous amener à penser un système énorme, leur dit-il [...] Quel est le comble de tout? C'est d'être d'être.» La découverte qu'Adam fait dans la folie, c'est qu'il faut rechercher la réalité brute pour échapper au délire, quand la parole tourne à vide, emportée par le mouvement tourbillonnaire de la logique pure. ll y a, au-delà du langage et des systèmes, une façon de vivre pleinement dans le contact nu et immédiat avec l'être. C'est cela qui est conscience. C'est cela «être d'être», conviction héritée de Parménide pour qui, avant de rechercher un principe d'explication du monde dans des éléments fondamentaux comme l'eau, l'air, la terre ou le feu, il est primordial de reconnaître qu'il y a l'Être, le fait d'être n'ayant ni commencement ni fin, étant présent absolument, indivisible et homogène.

Le personnage devient la figure emblématique d'une résistance. L'acte de transgression (le viol, la mort du rat, le délire public) est plus un signe d'autonomie envers l'ordre établi qu'une révolte face à l'absurde de la vie humaine. Il débouche sur I'internement qui, ironiquement, représente le dernier espace de liberté. Prisonnier de sa conscience dans le non-temps de la folie, il ressemble à un prophète aphasique, exclu du langage : désormais seuls le pouvoir et le discours rationnel, scientifique, médical, ont droit de parole.
Par ce premier roman d’une grande puissance novatrice, ce livre d'une révolte et d'un échec, au ton destructeur, donnant une vision tragique de l'existence, véritable coup de pied dans la fourmilière du roman psychologique, qui arrivait dans la littérature française à un moment où le roman battait de l’aile, où on voulait en découdre avec la suffisance romanesque, assimilée à l’optimisme occidental, Le Clézio se révéla d'emblée comme un écrivain extraordinaire. Lors de sa parution, le 23 octobre 1963, ce texte saisissant, véritable ovni atterrisant sur la planète littéraire, ne laissa pas indifférent. Certains virent en son auteur un héritier du Giraudoux des “Aventures de Jérôme Bardini” et de “Suzanne et le Pacifique” ; mais, si les phrases cheminent, sensuelles, descriptives, stupéfiantes de musicalité, entre extase sensuelle et panique, le lyrisme est retenu. D’autres le placèrent dans le sillage de l’existentialisme ; Adam Pollo n’est-il pas une sorte d’indifférent à la façon du personnage de Moravia, un autre Roquentin de “La nausée” de Sartre, un étranger à la façon du Meursault de Camus (surtout quand il dit : «J’espère qu’on me condamnera à quelque chose, afin que je paye de tout mon corps la faute de vivre.»)?. On y vit aussi un Nouveau Roman. On le rapprocha aussi de ‘’Nexus’’ de Henry Miller. Lle philosophe Michel Foucault, dans ‘’Critique’’, en 1964, reconnut la modernité d’un livre qui, à ses yeux, ouvrait le roman sur ce «langage de I'espace», capable d'enfanter une autre langue.

Le livre fut présenté aux grands prix liitéraires de la rentrée. Il rata le Goncourt d’une voix, et reçut finalement, pour un coup d'essai qui fut, et qui demeure, un coup de maître, le Renaudot, à la grande déception de l’auteur qui aurait préféré, de très loin, le voyage à Formentor ! Ce timide rattrapé par la gloire fit une brillante et fracassante entrée en littérature, devint célèbre. Son physique de jeune premier de cinéma, de Scandinave blond, aux yeux clairs, habillé d’un blazer, d’une chemise américaine et d’un jean, et sa discrétion contribuèrent aussi à la chaleur de cet accueil.

Mais le livre eut aussi un énorme succès parce que les lecteurs s’identifièrent aisément au protagoniste. Et nombreux sont ceux qui considèrent ce premier roman comme le chef-d'oeuvre de l'écrivain.

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Le succès du ‘’Procès-verbal’’ surprit Le Clézio : «Si je me souviens bien, il me semble que cela m’a rendu méfiant. J'avais, et j'ai toujours eu un sentiment de malentendu. […] La distinction d'un prix littéraire m'a mis devant un diktat auquel je n'étais pas préparé. J'étais un écrivain, je devenais un ‘’homme de lettres’’ (c'était indiqué sur mes papiers d'identité). C'est cela qui a été sans doute le plus difficile à admettre.» Cependant, cela lui permit de «survivre de [s]a plume», non sans subir les contrecoups, qui furent accentués par son physique de «playboy». Il en vint à refuser d’être photographié. «Oui, c'est vrai, je me suis senti objectivisé.», a-t-il avoué.

Et ce succès ne l’empêcha pas de fréquenter l’Institut d’études littéraires de Nice, où il obtint en 1963 sa licence ès-lettres, puis l’université d’Aix-en-Provence, en 1964, où il obtint son diplôme d’études supérieures avec un mémoire sur "Le thème de la solitude dans l’oeuvre d’Henri Michaux". Il prépara une thèse de doctorat, jamais soutenue ni publiée, sur Lautréamont.

La tension de l'écriture du ‘’Procès-verbal’’, qui tangue au-dessus du vide absolu et de la folie, se retrouva dans les livres qui suivirent :

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«ardeur juvénile» revenues, IL poursuivit et termina ses études de droit à Strasbourg (1770-1771) où, devant la cathédrale, IL eut...

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«les principaux personnages d’un poème, ce sont toujours la douceur et la vigueur des vers»








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