Au fil de sa biographie s’inscrivent ses œuvres








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d'humour et de méchanceté, capables quand ils étaient ensemble de tenir tête à n'importe quel discoureur, fût-il parisien.», drôles, un peu cabots, élégants, parlant et riant fort, lettrés et mélomanes, ne regrettaient pas leur île («petit pays, petites gens»), mais avaient la nostalgie de ses couleurs, de ses parfums, de ses murmures. La famille, fidèle à ses origines bretonnes, habitait Montparnasse. Il y avait le grand-père, un passionné d'aviation, qui construisait dans son petit jardin la maquette d'un dirigeable à ailes, ayant conçu pour lui une hélice en bois inédite, rêvant d'atteindre le plus léger que l'air. Il y avait le grand-oncle, qui, ayant fait fortune avec la vente d'objets sulpiciens, acheta à l'Exposition coloniale de 1931, organisée au bois de Vincennes, le pavillon en bois exotique et fer boulonné de «l'Inde française» afin de le reconstruire, au coeur de Paris ; mais il mourut trop tôt, et les murs de «la maison bleue», comme il l'appelait, restèrent sous une bâche, et en lieu et place fut édifié un immeuble moderne. Il utilisa donc des bribes de son passé, des images, des odeurs, des phrases saisies au vol.

En transcrivant les réactions de tout un chacun au sein de la famille et du cercle des amis des parents d'Éthel, il fit le tableau d'une époque où le merveilleux (les souvenirs de l'océan Indien) côtoyait l'abjection (la presse antisémite). Il prouva qu'il peut être aussi, à la façon de Modiano, un romancier du Paris des années trente et quarante, qu’il peut faire revivre ce que Drieu La Rochelle appela la «rêveuse bourgeoisie», qui tenait alors le haut du pavé, se croyait la reine du monde, non sans racisme. Tandis qu'Adolf Hitler se faisait menaçant, elle s'imaginait régenter l'univers depuis ses appartements parisiens, critiquant Blum, mais pas forcément le chancelier allemand, bavardant sans discontinuer. Chez les Brun, c'était comme chez les Verdurin, mais en pire. Ces gens-là n'avaient ni foi ni morale, pas même la moindre once de lucidité qui leur aurait permis de se sauver. Au contraire, ils se laissèrent glisser, en trinquant, en magouillant, jusqu'à la catastrophe finale. Ainsi le lecteur de cette chronique d'une apocalypse annoncée découvre, mieux que dans tout livre d'Histoire, la sottise de l'avant-guerre où personne ne voulait voir le désastre qui s’annonçait, ne s’inquiétait tandis que tombaient les décrets antisémites de Pétain. Le narrateur les reproduit, le coeur serré, avant d'énumérer, comme une prière, la liste des camps de la mort où l'on envoyait tout un peuple depuis les gares de transit de Drancy, Royallieu ou Pithiviers. Au-delà du tableau impitoyabte qu’il fait de l'antisémitisme au quotidien avant la guerre et pendant l'Occupation, il rapproche Iistes de déportés et registres d'esclaves, établissant ce lien parce que, «pour Éthel qui appartient à la société esclavagiste, les listes de noms affichés dans la rue ne peuvent que Iui rappeler ceux de la traite, noms sans visage, noms jetés au vent

Surtout, à travers Éthel, il fit à sa mère un hommage émouvant, tendre et retenu dans un contexte pourtant saturé de violence, et cela même s’il se défend d'avoir fait son portrait, d'être un mémorialiste, avouant pourtant : «J’ai écrit cette histoire en mémoire d’une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans», qui était trop pure pour ne pas se retrancher de la société qui l’entourait. Grandissant pendant l'entre-deux-guerres dans une bourgeoisie désinvolte, elle assista, dans le salon familial, aux conversations qui annonçaient les ravages de l'Allemagne hitlérienne : «Ma mère m'avait longuement raconté ce qu'était la vie quotidienne de sa famille dans les années 1930, où l'incroyable légèreté d'être se mêlait sans cesse au sentiment étouffant d'une menace imminente. Elle sentait presque physiquement venir la guerre, dont elle parlait comme d'une longue maladie, souffrant de ne pouvoir l'enrayer.» Elle fut le témoin impuissant, à la fin des années trente, de la ruine de sa famille, trompée et volée par des margoulins, des prédateurs, des affairistes («Ils ont tout perdu»), tomba amoureuse d’un bel Anglais aux cheveux roux et bouclés, et, à vingt ans, lors de l’exode, après que les Allemands aient occupé la Bretagne, au volant d'une De Dion-Boutton remplie d'essence frelatée, conduisit sa famille à Nice. Mais elle fut alors brutalement précipitée dans la misère, une misère réelle, physique, tyrannique, connut cette faim, véritable monstre qui, lorsqu’il vous enserre, vous fait basculer assez vite dans l'inhumanité. La famille fit l'apprentissage de la mendicité, s’astreignit à la recherche des feuilles de courge et des légumes pourris sur les marchés. Elle dut encore fuir dans les montagnes de l'arrière-pays, pour échapper, en raison de sa nationalité britannique, aux soldats italiens et allemands.

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En juin 2008, Le Clézio reçut, pour l'ensemble de son œuvre, à l'occasion de la sortie suédoise de ‘’Raga. Approche du continent invisible’’, le prix Stig Dagerman, un prix littéraire suédois.

Le 10 décembre 2008, il reçut le prix Nobel de littérature, avec un chèque de dix millions de couronnes suédoises (1,02 million d'euros), l’académie suédoise voyant en lui «l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante», «un écrivain écologiste engagé». Il se déclara «très ému et très touché» par la récompense, dans une interview en français à la radio publique suédoise. «C'est un grand honneur pour moi», ajouta-t-il en remerciant «avec beaucoup de sincérité l'académie Nobel». Mais il indiqua aussi que la récompense «ne changerait rien» à sa manière d’écrire.

Le 1er janvier 2009, il fut promu officier de la Légion d'honneur.

En 2010, il reçut du président Felipe Calderon l’Aigle aztèque, la plus haute distinction du Mexique.

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L’homme
Chez Jean-Marie Gustave Le Clézio, qu’on découvrit à la sortie du ‘’Procès-verbal’’ en blond «play-boy», qui fut, sexagénaire, un prix Nobel en baskets, il y a encore quelque chose d’Adam Pollo. On ne l’a pas vu vieillir. Il a conservé des airs d’étudiant consciencieux, mais est devenu énigmatique, paraît, parfois, un peu froid, comme s'il était fait de ce granit qu’il aime tant. Robuste, il est resté sauvage, marche à grandes enjambées, porte sur son visage un masque de sérénité et de dignité douloureuses, et sur son dos toute la misère du monde, montre quelque chose de religieux et d'ascétique, un air de Jugement dernier, la majesté d'un prophète sur les pistes qui stigmatise la «pauvreté inguérissable de la race humaine».

Il est vrai que ce sont là des impressions de journalistes, qu’il ne les aime pas vraiment, et que, dans ses interviews, il distille ses mots avec parcimonie, il s’épargne ; que, pour lui, la littérature n’est pas faite pour le spectacle, qu’elle a perdu de son aura du fait de la télévision. Aussi des journalistes ont-ils pu le comparer aux statues de l'île de Pâques, à celle du commandeur au final de ‘’Dom Juan’’, à une montagne fière que rien, jamais, ne pourra ébranler.

Mais c’est un homme qui a une personnalité réservée, qui est volontairement discret, jusqu'au secret,

qui reste à l’écart de la notoriété. Et cela sans faire semblant, car il a quitté bien des comédies, a horreur des apparences, connaît une absence totale de vanité. Il ne cherche pas à interpréter un rôle, il ne se construit pas de personnage, il est ce qu'il a toujours été : à lui-même sa propre énigme. Qui peut douter de son immense sincérité?

Il est, dans son mode de vie, partisan de la frugalité : «Je suis, dans tous les domaines, mal à I'aise avec le profus et Ie baroque. J'ai, personnellement, peu de besoins, je ne suis pas dépensier ; je ne possède pas d'objets précieux, à I'exception de quelques livres...» Il aime le silence, la simplicité, la fuite onirique et la liberté, fait de la lecture et de l’écriture des remparts contre le monde extérieur. Cependant, indique-t-il : «Ce serait trop difficile d'être une seule personne. Je suis tenté par le travail d'écriture dans une pièce nue avec une ampoule pour seule compagne et puis, en même temps, il y a toujours une partie de moi qui veut flâner, découvrir de nouveaux horizons et partir à la chasse, dans la rue, dans le monde.» Très équilibré, il pratique l'autodérision. Et il est tout le contraire d'un misanthrope : il aime rencontrer les gens.

Mais il n’aime guère la France, disant être né à Nice «par accident», détestant cette ville, craignant Paris («C'est une belle ville, mais elle m'inquiète. Vous savez, elle peut même faire peur quand on est écrivain, par exemple, et qu'on n'a pas une occupation qui vous donne des repères.»), fuyant toujours le milieu parisien (s’y sentant «une sorte d'intrus»), se rattachant littérairement plutôt au monde anglo-saxon. S’il détient les deux nationalités, il se considère plus mauricien que français, de culture mauricienne et de langue française. Il se plaint de devoir la perte de la maison familiale d’Euréka, à l’Île Maurice, «d’être né au loin», d’avoir «grandi séparé de [ses] racines, dans un sentiment d’étrangeté, d’inappartenance» (‘’Voyage à Rodrigues’’).
Le contempteur de la civilisation occidentale
Le Clézio déclara : «Je suis né dans une ville, au bord de la mer, mais je suis né dans une ville. Comme beaucoup de gens en Europe, j'ai vécu surtout dans des villes. Lorsqu'on a depuis longtemps vécu dans une ville, qu'on y a grandi, qu'on a été en quelque sorte éduqué par elle, on ressent beaucoup plus cette... cette malédiction, en quelque sorte, de la ville. Il y a aussi une fascination de la ville, donc une séduction. Mais je pense qu'il s'agit d'une séduction tout à fait maléfique.» - «Je crois que I'attitude la plus naturelle, c'est d'être la victime des villes, la victime de la promiscuité, de I'agression urbaine.» Aussi fut-il d’abord le dénonciateur de la ville moderne, de la société urbaine et de sa brutalité : «Imbécile laideur des villes râpées étalées sur le sol ! Solitude des rues de misère, des terrains vagues de misère ! Casemates ! Prisons des murs de brique rouge, des cours lépreuses, des cabanes de tôle et de carton ! Grand tas d’ordures.» (‘’Le livre des fuites’’). Même la ville «au bord de la mer» (donc Nice) a, dans ses oeuvres, une image entièrement négative. Pour lui, c’est un lieu sans âme, un univers de parkings, un monde voué aux bruits assourdissants, où l’être humain ne peut être que malheureux, dont ses héros cherchent à s’évader. Et cette fuite se fait de deux façons : soit en montant dans les collines environnantes, pour échapper ainsi aux miasmes urbains, soit en allant vers la mer, lieu de purification.

Il vitupéra ce maléfique univers carcéral que sont les villes «géantes, enfumées, étrangères», où les gens sont enfermés dans les voitures comme des «fœtus», où les «majestueuses rivières [sont] désormais recouvertes de plaques de ciment gris» (le Paillon, à Nice? guère majestueux !). L'excès d'urbanisation et de technique a, à ses yeux, conduit non pas vers un enrichissement mais vers un appauvrissement existentiel, non pas vers une liberté accrue mais vers un enfermement géographique et psychologique. Et ces villes, au lieu d’être des refuges pour ses personnages, leur faisaient connaître une nausée qui n'était plus celle du Roquentin de Sartre, mais naissait du rejet des éléments de la modernité ; multipliaient contre eux les agressions ; leur imposaient des souffrances ; semblaient menacer de les anéantir par le mouvement désordonné et inutile qui y règne. Ils ressentaient ainsi de l’angoisse, se sentaient en danger, comprenaient que, pour exister, il leur fallait se retirer de la société, tentaient de fuir les métropoles. Leur présence, faite d'errances, traçait des itinéraires déterminant un nouveau mode d'être. Ces exclus, ces criminels sans crime passaient à I'acte pour prouver qu'ils existaient. Parfois, ils apprenaient à voir et à comprendre les éléments naturels, moyen de parvenir à un état de calme intérieur.
Dans ses livres des années 1960-1970, ‘’Terra amata’’, ‘’Le livre des fuites’’, ‘’La guerre’’, ‘’Les géants’’, Le Clézio voulut «exprimer ce constat qu’actuellement on vit dans une société en guerre permanente, guerre de la masse contre l’individu, guerre des objets contre l’être humain, guerre des êtres humains entre eux.» Tordant les mots, faisant de la rupture et de la violence des outils narratifs, il écrivit des «folie-fictions» qui rappelaient la ‘’Métropolis’’ de Fritz Lang, les visions de George Orwell ou d'Aldous Huxley, qui illustraient la conviction que I'enfer est sur la terre, que lucidité et conscience sont vouées à la damnation éternelle dans la société moderne.
Il put se justifier par son expérience personnelle : «Nous avons été, tous ceux de ma génération (nés pendant ou juste après la guerre de 39-45), orphelins de la France éternelle de 1789 ‘’and all that’’. On peut se réinventer une identité, adhérer à un parti progressiste, retremper le flambeau dans un nouveau carburant, cette rupture restera. Elle fait que je regarde la société moderne, particulièrement le nouveau libéralisme, comme une tentative d'oublier ce qui s'est réellement passé, de tirer un trait. Ne demandez pas à un écrivain, pour qui se souvenir est tout ce qu'il a, de tirer ce trait. Il ne peut s'empêcher, avec abus parfois, de voir le développement des empires, I'installation insolente des inégalités, la machination des échanges marchands, matière première ou force de travail contre objets finis. Tout notre présent, non seulement en France, mais aussi en Allemagne, en ltalie, aux États-Unis, en découle. Comme si nous avions inventé, dans ces années terribles de la guerre d'Algérie, de la guerre en Malaisie, de la difficile indépendance de I'Afrique et de I'Océanie, une sorte d'entité de la frontière, zone de réception et de mise en attente sans fin où des hommes et des femmes sont en purgatoire. Ce n'est pas être un grand prophète que de se souvenir du passé

Puis la connaissance des cultures minoritaires l’amena à se vouer à une remise en cause plus générale et radicale du monde occidental, à stigmatiser ses valeurs comme aliénantes. Il se moqua des «vanités du monde». Il dénonça l'égoïsme, l'arrogance, l'intolérance, la méchanceté, la bêtise. Il condamna la cupidité, le pouvoir dévastateur de l'argent, le matérialisme, la «guerre» cynique du monde mercantile, la folie de la consommation, le capitalisme, la goinfrerie financière, le colonialisme, l’industrialisation, l'exploitation des enfants et de la main-d'œuvre féminine, la mondialisation économique, le tourisme voyeur, la tragédie des exilés et des opprimés, la pollution, l'agonie de l'écosystème, la guerre. Il rejeta en bloc la modernité, considérant que son agressivité dégrade l'être humain, l'exile du monde, l’empêche d’être véritablement, de se régénérer.

Pour lui, spectateur accablé d'une époque dont les vices le dégoûtent et dont les enjeux le révoltent, l’Occidental se débat, prisonnier de sa propre domination et des objets qu’il a créés pour l’assurer. Il formula d'amères critiques de l'évolution des sociétés occidentales modernes. Dans un entretien, il constata que la culture occidentale «est devenue trop monolithique», qu’elle n'offre plus que des chemins déjà tracés, débouchant sur des aventures prévisibles et unidimensionnelles, que, violente et artificielle, on y rencontre «la mort […] l'envahissement […] l'asservissement des objets et l'agression de la vie». Il affirma même que «toute la partie impénétrable de l'être humain est occultée au nom du rationalisme.»

La contestation devint un caractère permanent de son œuvre. Elle fut sensible encore dans les romans plus populaires des années 1980 où il exprima sa haine de l’impérialisme colonial (‘’Désert’’) et du système qui en découle (‘’Onitsha’’), sa condamnation de la guerre destructrice (la Première Guerre mondiale dans ‘’Le chercheur d’or’’, la guerre du Biafra dans ‘’Onitsha’’), son rejet des nouvelles formes d'exploitation (prostitution, trafics humains, dans ‘’Désert’’). Il produisit encore dans les années 2000 des œuvres amères et critiques envers l’évolution occidentale moderne, en particulier ‘’Ourania’’ et ‘’Raga. Approche du continent invisible’’.
Un telle exigence véhémente ne manqua pas d’attiser les railleries. L'écologie romantique de ce défenseur de la nature, parfois qualifiée de réactionnaire, fut comparée par Jean Ricardou à celle d'«un boy-scout, qui regarde vers I'Orient». En cet écrivain de la repentance, en ce nouveau Jésus-Christ prêt à tout pour racheter l'Occident de toutes les atrocités qu'on lui doit, Angelo Rinaldi crut pouvoir déceler «la propension du prédicateur de Hyde Park à se jucher sur une chaise.»
Le voyageur
Alors que son nom signifie «l’enclos», Le Clézio ne peut rester enfermé. Ni sur un continent ni dans une époque. Breton, britannique, mauricien, africain, mexicain ou mélanésien, ce citoyen du monde a mené une vie d'errances et de rencontres, s’est lancé souvent dans l’aventure. L'auteur du ‘’Livre des fuites’’ aura passé sa vie à partir. Il fut et est toujours un grand voyageur fasciné par les mondes premiers. Et on peut penser que, jusqu'au bout, il vagabondera, avec ses pieds ou dans sa tête.

Cette bougeotte perpétuelle tiendrait d’abord à ses origines : «Je peux dire […] que j'appartiens à une famille de nomades. J'ai grandi à Nice, mais en sachant que ce serait provisoire, qu'on irait ailleurs. J'aurais pu choisir d'appartenir à un lieu, un village, une région. Ou d'être dans un non-lieu comme Paris, ville internationale. Je n'ai pas voyagé, je n'aime pas les voyages, je me suis installé avec ma famille successivement au Mexique, puis aux États-Unis. Je ne sais pas où je, où nous vivrons I'an prochain. Je travaille là où je suis. Je suis personnellement (je ne peux pas parler pour les autres) retenu par de toutes petites choses qui prennent pour moi une valeur exceptionnelle, sans doute excessive : un terrain vague où roulent les ‘’tumbleweeds’’, la couleur du ciel au crépuscule, le bruit du galop d'un cheval monté par des gosses qui chevauchent à cru, une odeur fade et forte à la fois qui vient des fruits tombés, un accent, des gens qui disent ‘’aye’’ au lieu de dire ‘’si !’’ , la couleur d'agate grise des yeux des femmes indiennes, la pluie qui tambourine à Maurice. Est-ce du luxe? Je ne sais pas. Il me semble que je pourrais vivre avec de semblables sensations partout.»

Voyageur des mers, des îles, des déserts, des cordillères, des jungles, des chemins de brousse, des ponts de cargo, infatigable marcheur, cet impénitent anthropologue sillonne la planète, inlassablement en quête de peuples qui ont dû et doivent encore surmonter leur tragique destinée pour demeurer intacts, en quête d’une relation harmonieuse, épanouie et équilibrée au monde, voulant que rien de ce qui est humain ne lui soit étranger, affirmant : «Sans doute ne devrait-il jamais y avoir d’autre raison au voyage que celle de mesurer exactement ses propres incompétences

Cet écrivain des voyages, du grand large, de la nature, qui est un merveilleux guide, privilégie les déserts parce qu’à l’horreur d’un monde constamment menacé par la décomposition, miné par une sorte de cancer généralisé multipliant follement ses cellules, il oppose la grande inaction du monde minéral. C'est comme s'il y avait deux pans dans sa perception du monde : la minéralité et l'humanité. Il précisa : «Pour moi, c'est important de parler de I'un ou de I'autre. Et de I'un et de I'autre. Je ne peux pas me satisfaire uniquement du minéral et de la mer, mais je ne peux pas non plus être satisfait seulement de la société humaine. La fascination qu'on peut ressentir pour une société humaine est d'autant plus grande qu'elle peut voisiner avec ces éléments. Je pense à la Bretagne d'où je suis issu, et qui est un monde très minéral et marin.»

En effet, il célèbre aussi la mer, qui est une autre forme de désert. En général, elle favorise la rêverie, permet de voir plus loin, bien au-delà de l’horizon réel. Le bord de mer serait paradisiasque, si n’était proche une ville avec sa poussière, son bruit, son espace envahi par les véhicules. Le bord de mer, gâché par trop de présence humaine, n’est reposant que lorsqu’une jetée, une digue, se projettent suffisamment loin dans l’eau pour que celui qui s’y assoit puisse rester à quelque distance de la masse grouillante des humains qui se vautrent au soleil.

Si on constate la présence dans son œuvre de l'air, du vent, du feu, de la lumière, de la terre et de l'eau, il indiqua : «Ce n'est pas vraiment conscient, mais il m'est absolument impossible d'écrire un roman sans penser à ces éléments. Ils ont pour moi autant d'importance que la société humaine

Il a vécu sur tous les continents, et vit actuellement entre Albuquerque (où il travaille), l'Île Maurice et la Bretagne (où il passe ses vacances). Et il corrige : «Il ne faut pas exagérer, je ne voyage pas tant que ça. J'aime juste vivre dans des endroits différents.» Il est vrai qu’il est chez lui partout.
Le chantre de cultures premières
Dans ses voyages, Le Clézio partit à la recherche de sociétés plus proches de la nature, des astres, férues d’énigmes, de fétiches, sociétés que la modemité a asservies mais qui conservent dans leur culture ancienne, dans leur mémoire, dans leur organisation familiale élargie, le souvenir de cet état originel que nous avons perdu.

De 1970 à 1974, il parcourut I'Amérique centrale, s'intéressa de très près au Mexique et au Panama, découvrit leurs lndiens, fut fasciné par les cultures préhispaniques, ce qui bouleversa sa vie, lui donna l’occasion de sortir de l’état de crise permanent dans lequel il se trouvait, de connaître un état d'immédiateté avec le monde et le langage, de passer de I'autre côté du miroir. Lui, qui refusait le mode de vie occidental urbain et trépidant, qui cherchait une échappatoire, découvrit son territoire, n’hésita pas, comme un grand explorateur, à mener une quête empathique, à vivre parmi les Embaras et les Wanaunas du Panama. Il apprit à regarder et à se taire pour être en harmonie avec un monde primitif. Il s’ouvrit à la beauté terrestre, «l'extase matérielle» se vivant désormais non plus comme folie mais comme éveil. La révolte et la solitude initiales cédèrent la place à la réconciliation avec autrui, et l'oeuvre passa ainsi du déni violent de la société à la louange du monde.

Il s'indianisa. Il reconnut dans le mode de vie des Indiens accordé au rythme naturel le modèle d’existence qu’il recherchait en vain dans la civilisation occidentale. Amoureux des civilisations précolombiennes et amérindiennes, il apprit de leurs littératures «le sens d’une retenue, un goût accru pour la forme, une certaine méfiance pour ce qui brille». Il s’exalta : «Le miracle, c'est cette harmonie avec le temps, cet art de penser et de vivre qui unissait I'homme au reste de l'univers» (‘’Les prophéties du Chilam Balam’’). Ils lui parurent les «derniers hommes libres», les dépositaires d’une harmonie perdue. Gagné à la culture et à la cause amérindiennes, il célébra ce que les conquistadors avaient anéanti ; devint un contemplatif, son cheminement méditatif étant nourri par l'onirisme et l'expérience des drogues ; entreprit un lent et obstiné cheminement vers les origines. Non pas parce qu'il aurait cru qu'il est un âge d'or, un temps où régnaient pacifiquement de bons sauvages dans un passé à ressusciter. Mais parce qu’il constata que, dans ces sociétés pauvres, attachées à leurs traditions anciennes, I'individu a sa place, pas une place centrale, ni une place marginale, mais une vraie légitimité. Il se mit alors à chanter la nature, ressuscita les textes sacrés, notamment mayas, les mythes endormis, souligna les accords mystiques passés entre les humains et les esprits des ancêtres, lança des ponts joignant les temps et les croyances. Cela lui inspira ‘’Haï’’, ‘’Mydriase’’, ‘’Trois villes saintes’’, ‘’Les prophéties du Chilam Balam’’, ‘’Relations du Michoacan’’, ‘’Le rêve mexicain ou la pensée interrompue’’.

Il fit une expérience analogue avec les Africains des forêts équatoriales, les Berbères du Maroc, les Mélanésiens ou les Coréens.

On put se demander si son modèle n'était pas le «bon sauvage» rêvé par Rousseau. Mais il s’en défendit : «Je crois avoir bien détesté Rousseau, en particulier à cause des ‘’Confessions’’. Il me semble que Montaigne et Voltaire ont dit de meilleures choses sur les peuples premiers d'Amérique, qui n'étaient ni bons ni sauvages
Cela l’amena à écrire :

- des éloges des civilisations naturelles en général, qui, pour lui, enseignent à l'être humain sa place toute relative dans l'univers ;

- des plaidoyers pour les peuples primitifs, qui «vivent dans Ia beauté vraie et qui ne la possèdent pas», sont oubliés et risquent de disparaître, qui apprennent que c'est en se dépossédant de tout qu'on s'appartient le plus ;

- des revendications de notions telles que «relativité de la culture, littérature orale, philosophie méso-américaine, conceptualité des langues canaque ou australienne, interculturalité, enseignement des langues minoritaires, syntaxe du créole, etc.» ;

- des protestations contre toutes les formes d'exclusion, de refus de I'autre parce qu'il est différent, d'ostracisme, de racisme ;

- des réquisitoires contre les méfaits de l'homme blanc sur les cinq continents, ce qui le fit bien participer à ce que Pascal Bruckner épingla dans son essai de 1983, ‘’Le sanglot de l’homme blanc. Tiers-Monde, culpabilité, haine de soi’’, consacré au sentimentalisme tiers-mondiste d’une frange de la gauche occidentale qui se complaît dans l’auto-culpabilisation à bon compte. En effet, Le Clézio entend partout le fracas des armées coloniales en marche, les feux de pelotons, les canonnades pour mater des révoltes d'esclaves. Or, en explorant le passé de sa famille à l'Île Maurice, il découvrit une civilisation esclavagiste, dut alors évoquer Ies populations noires transportées comme du bétail dans le ventre des navires, constata que la société blanche mauricienne est peu encline au mea culpa. Quand il parle de la colonisation, de la guerre d'Algérie ou des erreurs des Occidentaux, il vibre de colère. La révolte est en lui. Mais il refuse l’anticolonialisme primaire : «Il y a fort longtemps, j’étais à Lille pour une rencontre organisée par Pierre Mauroy sur la question de la responsabilité vis-à-vis du tiers-monde. J’avais adhéré à toutes les idées généreuses des socialistes à l’époque et j’avais terminé en disant que je tenais à signaler que, même si je condamnais cela, mon père (médecin au Nigéria britannique) était quelqu’un de bien. J’ai été pris à partie violemment par des Africains (très radicaux, je suppose) qui disait que c’était honteux d’entendre des choses pareilles. Je persistais [...] je tenais seulement à signaler que, chez ces administrateurs, il y avait des gens qui croyaient à la République, qui pensaient qu’ils apportaient quelque chose, que les médecins venaient vacciner et que, même s’ils participaient au système colonial, ils venaient aussi donner quelque chose d’eux-mêmes.»

Ses romans, nouvelles et essais, où il chante un hymne à l’amour des peuples, nous disent que la littérature est le lieu privilégié de la tolérance.
Le grand compatissant
À la suite de son expérience au Mexique et au Panama, l’enfant terrible des années soixante passa de l'exaltation mystique à des livres plus apaisés, à l’écriture plus sereine, où il devint un ami et défenseur des faibles, des déshérités, des vieillards, des muets, des naïfs, des infirmes, des mendiants, des exclus, des minoritaires, des nomades, des réfugiés, des blessés, des femmes, des jeunes filles pures et vierges, des enfants pour lesquels «entrer dans le monde adulte» est un exil et une souffrance.

Interrogé sur ce goût pour tout un peuple de personnages d’oubliés de la vie, de damnés de la Terre, qui sont assez rares dans le roman français, il répondit : «Je suppose que cela me vient du ‘’Lazarillo de Tormes’’, du ‘’Quichotte’’, des ‘’Souris et des hommes’’, de ‘’L'idiot’’, de ‘’Senilità’’, de ‘’Tandis que j'agonise’’. À moins que cela ne vienne de ‘’Gil Blas’’, du ‘’Père Goriot’’, de ‘’Nana’’, de ‘’Sans famille’’. C'est vrai que j'ai une certaine méfiance à l'égard des ‘’personnages de roman’’ trentenaires, hyperactifs ou très impliqués dans la vie

Devenu une conscience, une pitié, un désespoir, dans des livres portés par une très grande humanité, la littérature étant le moyen qu'il trouva et développa pour entrer en empathie avec les autres, il dévoile à la civilisation régnante qu'il y a des faibles dans les coins les plus reculés du monde comme dans les métropoles, se montre animé du désir de compréhension des humiliés, observe le mal à l'oeuvre dans les cœurs, déploie une miséricorde qui l'honore et le distingue des cyniques à la mode.
Il considère comme le mal fondamental de notre époque la solitude dans laquelle ses personnages, souffrant souvent d'une rupture qui les retranche de la société, sont jetés, vivant alors séparés des êtres humains de leur groupe social, quel qu'il soit. Paradoxalement, d’une part, ils restent seuls dans la masse de la société alors qu’ils sont fabriqués par elle ; d’autre part, il leur est impossible d'être eux-mêmes, ce qui est une situation sans issue. Ainsi, la solitude contribue à une dégradation de la personnalité, faute de ce moyen de communication très important au-delà de toute interaction linguistique qu’est le regard. Pour Le Clézio, on se crée dans le regard de l'autre, car on a conscience des autres et non de soi-même : c'est de la communauté que surgit l'humanité. En général, le regard innocent de l'enfant, et parfois d'une femme ou d'un vieillard, accompagné, peut-être, d'un sourire, est quelque chose de positif, tandis que les regards qui viennent d'une masse représentent la société anonyme usante sinon agressive.
Il chante un hymne aux femmes qui sont les héroïnes d’un bon nombre de ses nouvelles et de quelques-uns de ses romans. Elles sont celles qui portent dans leur cœur la mémoire du monde, et, dans leur corps, son devenir. Elles ont le courage de I'aventure. Elles sont les initiatrices à l'amour et à la vie. Elles sont celles par qui le malheur n'arrive pas. Il fait l’éloge de l’austère beauté des femmes arabes, indiennes, palestiniennes, noires, semblables à des idoles que Ia souffrance ne parvient pas à flétrir. Car elles souffrent plus qu'elles ne font souffrir. Si elles exercent la violence, ce n'est pas à l'égard d'autrui mais contre elles, par peur, par désespoir, par solitude.
Il fait l’éloge de l’enfance, ayant une tendance globale à choisir comme protagonistes d’histoires naïves (en particulier dans ‘’Mondo et autres histoires’’) des enfants qui n'ont pas atteint la puberté, souvent de petits garçons solitaires et sensibles qui ne sont pas dénaturés par le savoir, qui ont une vue simple du monde qu’ils découvrent en même temps qu'ils acquièrent le langage. Pour lui, l'enfant a une âme pure. Il donne la nostalgie de l'innocence car il accède encore au paradis fermé aux adultes, car il sait des choses qu'ils ont oubliées, car il réussit mieux qu’eux à apprivoiser l'univers, à se défendre contre la vie d'efficacité bruyante. Il incarne le monde mythique qui s’oppose à celui de la ville, où règnent la science et l'ordre. Il est ouvert à la beauté terrestre, ce qui lui rend possible l'extase.

Quant à l'adolescence, elle, pour Le Clézio, «extraordinaire» et «romanesque [...] par excellence». Il ne cesse de se pencher sur cet âge incertain, dont peut-être il ne serait d’ailleurs jamais vraiment lui-même sorti, continuant d’y puiser les émotions qui font mouvoir sa plume. Il avoue bien ressentir un «refus de l'insertion dans le monde [...] des adultes», monde qui ne répond pas aux besoins des adolescents auxquels il s’identifie.
Dans son mouvement de compassion, si beau qu'il en devient une dignité, cet homme de l'amour absolu, de Ia bonté, n'échappe cependant pas aux conventions ingénues de la littérature caritative, à un certain misérabilisme, à un humanitarisme parfois mâtiné d'angélisme, qui l’ont fait mettre à l'index par certaines coteries germanopratines qui l'accusent d'être trop niais ou trop émotif, c'est selon. Mais ne prouve-t-il pas qu’on peut faire de bonne littérature avec de bons sentiments?
Le philosophe
Le Clézio affirma : «Le romancier n'est pas un philosophe, ce n'est pas un technicien du langage, c'est quelqu'un qui écrit, qui se pose des questions. [...] S'il y a un message à passer, c'est qu'il faut se poser des questions.» - «J'ai une conception sans doute morale de la littérature, car je crois, en effet, que la littérature est une fiction en vue d'autre chose.» Interrogé sur ce qu'il pouvait recommander face aux bouleversements politiques et économiques d’aujourd’hui, il répondit que la littérature romanesque «est un très bon moyen d'interroger le monde actuel, sans avoir des réponses qui soient trop schématiques». Mais, en dehors de ses essais, il n’explique pas beaucoup, met en présence des faits, et se défend de théoriser : « Je fais de la métaphysique comme M. Jourdain faisait de la prose». Il se veut méfiant de tout système de pensée.

Il déclara : «Si je me hasardais à philosopher, on dirait que je suis un pauvre rousseauiste qui n'a rien compris.», et il est vrai qu’on peut voir dans ses oeuvres une seule et même histoire, qui, a-t-il dit, est en fait celle de «la bonne nature de l’homme, qui comporte une certaine nostalgie de l’avant». En fait, il est éclectique, présente une mosaïque de pensées où on peut tenter de définir un système en identifiant d’abord ceux qui l'influencèrent.
Au cours de ses études, il fut attiré par la mythologie et la philosophie grecques, par Parménide pour qui, avant de rechercher un principe d'explication du monde dans des éléments fondamentaux comme l'eau, l'air, la terre ou le feu, il est primordial de reconnaître qu'il y a l'Être, le fait d'être n'ayant ni commencement ni fin, étant présent absolument, indivisible et homogène.

Ayant consacré un mémoire à Henri Michaux, il retint certaines de ses idées : hostilité envers la société, usage de la drogue comme expansion de la conscience.

Il fut influencé aussi par les Védas et les Upanishades, et, plus tard, incorpora dans ses pensées le bouddhisme zen et le chamanisme des Indiens embera.

Ainsi, on peut entrevoir dans ses textes une lutte entre une explication rationnelle, scientifique du monde, et sa correspondance mystique, basée sur l'expérience de la vie et les conteurs anciens, ce qui le fit aboutir à un syncrétisme mythique.

Quand il se voua à la quête d'un monde vierge et d'un temps perdu, à la contemplation de la beauté de la nature dont il reconnut l’éternité, qu’il adopta la conception d’un temps cyclique, il exprima, d’une façon assez simpliste, sa propre idée du bonheur : ce sont «les crapauds qui chantent dans les caniveaux», «l'appel du muezzin dans la lumière dorée du soir», «de vieilles Indiennes qui portent des avocats, des mangues et des poires minuscules», et surtout les temps lointains où il n'y avait «ni fichier central de police, ni livrets de famille, ni actes notariés». Il affirma : «Je ne cherche pas un paradis, mais une terre».

Il fit l’éloge du silence, en déclarant : «Par le langage, l’homme s’est exclu du silence», ce qui pourrait passer pour une imbécillité, une négation de ce qui fait l’être humain, si on ne comprenait que, pour lui, il s’agirait de ne plus parler pour vraiment s’exprimer, de se taire pour retrouver la communication, d’accéder à un silence actif «qui n’est pas mutisme, qui n’est pas contemplation inactive», mais tout au contraire «interprétation possible de plusieurs langages, écoute de plusieurs voix», ce silence représentant la connaissance d’autres langues, celles qui permettent d’entrer en communication avec la nature, avec les oiseaux, les plantes, les arbres, les rivières, la terre et le soleil. 

La magie, pour ce grand lyrique impassible, réside dans ce dialogue vivant et foisonnant avec la nature, dans la conviction d’une unité universelle entre les êtres humains et les choses, qui sont aussi importantes que des personnes, entre l'existence humaine et les règnes végétal, animal, cosmique. Il nous invite à prendre parti pour les choses en portant sur chacune un œil innocent, étonné ; à vivre comme lui en communion avec la terre, l'eau, le vent et les étoiles dont nous sommes tous issus.

Depuis qu’enfant il passait des heures à observer les fourmis, il est convaincu que notre société survalorise l’être humain. Il s’extasie devant un brin d'herbe, se passionne pour les monarques, ces fascinants papillons migrateurs qui voIent à la hauteur des avions, en suivant les vents. Il put dire sa fascination pour l’infiniment petit (le grain de sable) et pour l’immensité, évoquer sur un mode parfois halluciné son rêve de dissolution dans l’éternité élémentaire, car il répète souvent qu’il se sent une petite chose sur cette Terre, tout en s'exclamant : «La vie terrestre est plus surprenante que n'importe quel rêve» - «La seule vérité est d’être vivant, le seul bonheur est de savoir qu’on est vivant.».
Si, pour lui, la matière est la seule base de la réalité, s’il put statuer : «Le secret absolu de la pensée est sans doute ce désir jamais oublié de se replonger dans la plus extatique fusion avec la matière, dans le concret tellement concret qu’il devient abstrait.», on ne peut toutefois l'emprisonner dans le matérialisme parce que, pour lui, même les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, sont animé d’une force vitale, que «le monde est vivant», qu’il faut se resituer au milieu des milliards d’autres formes de vie pour redécouvrir les potentialités magiques de sa propre existence, que notre propre vie se fond dans «la vie étrange, longue, la vie sans fin» de l’univers. Ainsi il mêlerait matérialisme et animisme. Mais Dieu n’est pas évincé : il est, pour lui, l'infini, une ouverture que tout être a en soi, et qui le fait agir. Voyons donc en lui un panthéiste à la Whitman.

Quoi qu’il en soit, derrière ses thèmes simples, sans discours d’autorité ni référence universitaire, son oeuvre de romancier presque naïf est sous-tendue et trouve sa cohérence significative profonde dans le dynamisme d'une quête philosophique, la quête d'un savoir-sagesse qui fait signe au lecteur d'aujourd'hui.
L’écrivain
Si Le Clézio a fait de l'écriture une question de vie, conditionnée par un besoin intérieur («De deux choses l'une : on risque de se faire avaler par la littérature ou par soi-même. Si on se fait avaler par soi-même, on devient fou. Si on se fait avaler par la littérature, on devient écrivain.») ; s’il a affirmé : «J'écris parce que j'aime écrire.», il a aussi déclaré : «Je pense qu'écrire, c'est un moment seulement dans l'existence. L’un des caractères enivrants de I'exercice de cet art, c'est qu'on n'y est pas consacré entièrement. Le reste du temps, on peut simplement suivre Ie fil de son existence sans bien savoir où il va. […] On écrit une partie seulement de sa vie. Je crois qu'il est important pour un écrivain de ne pas être seulement un écrivain

Il reste qu’il écrivit dès son enfance, et qu’il se donna une grande culture littéraire. Il cite parmi les lectures qu’il fit dans sa jeunesse les romanciers Jules Verne, Rudyard Kipling, Joseph Conrad, les poètes John Keats et W. H. Auden. Il admet surtout l'influence, à l’adolescence, de J. D. Salinger, qu'il relit le plus souvent et dont il retient l’affrontement entre l'individu et la société ; de William Faulkner, dont il aime le lyrisme et l'influence du monologue intérieur, du «flux de conscience» ; d'Ernest Hemingway où il retrouve la démarche de l'écrivain voyageur. Il étudia Lautréamont et Michaux. Toujours un insatiable lecteur, il est passionné par la découverte de nouveaux horizons, comme il le montre en rédigeant des préfaces pour des auteurs d'origines variées : Margaret Mitchell, Lao She, Thomas Mofolo, V.S. Naipaul, etc..
Ce nomade, cet apatride affirma : «La langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite.» - «Ce que j'aime par dessus tout, c'est écrire en me servant de la langue française.» qui est son seul territoire sur Terre, son seul lieu d'ancrage, sa patrie sans frontière. C’est donc dans cette langue qu’après avoir pensé choisir l’anglais, il écrit son œuvre.

Elle est d'abord l'enregistrement sismographique des moindres secousses d’une sensibilité ouverte, offerte au tumulte du monde, la trace de son existence, le journal de son errance, peut-être aussi un peu d'exorcisme psychanalytique. Il note les pulsions de sa conscience et ses indignations morales. Bref, l'écriture est un instrument de connaissance : «L'homme qui écrit maintient le réel au bout de son regard [...] il arrache les mots à l'incompréhensible, un à un, il propose des grilles. Lentement, il voit apparaître les dessins des rites, il recompose syllabe après syllabe la longue phrase dite par le monde.» - «J'atteindrai la vieillesse sans être passé par la maturité puisque je vais continuer d'écrire en continuant de me demander quand je vais enfin atteindre ce moment où je n'aurai plus besoin de mots.» Sa vraie aventure, c’est «l’écriture, l’écriture seule, qui tâtonne avec ses mots, qui cherche et décrit avec minutie, avec profondeur, qui s’agrippe, qui travaille la réalité sans complaisance», une écriture naturelle et non plus «textuelle».

Il n’empêche qu’il ne cesse de se méfier du langage, devant toutefois concéder : «Même lorsque je condamne le langage je me sers des mots et je suis obligé de passer par cette voie que sont les mots.», disant ne les accumuler que pour mieux constater leur relative impuissance :  «Dans les mots il y a tout de même la condamnation du langage. Les mots portent en eux leur propre destruction.» Et, non sans affectation, il dit se méfier de la littérature comme d'un possible beau mensonge.
Comme on l’a vu, son évolution est nette. Il passa par différentes «manières» :

- Les recherches formalistes des premières années : Avec ‘’Le procès-verbal’’ (1963), ’La fièvre’’ (1965), ‘’Le déluge’’ (1966), il adhéra à la réflexion commune des écrivains dans les années soixante, sur la relation entre le langage et la réalité, fut proche des expérimentations du Nouveau Roman, en particulier de Georges Perec, Michel Butor et Nathalie Sarraute, quoiqu’il se défia de la théorie. Les thèmes abordés, la douleur, l’angoisse, l’abolition de la conscience dans la plénitude de l’instant, la douleur dans le milieu urbain, faisaient aussi de lui l’héritier des questionnements et dénonciations existentialistes, et plus spécialement d'Albert Camus. Poursuivi par l’inquiétude, il chercha au milieu de ses mots une issue, sans pouvoir la trouver. D’où un rêve de fuite dans le silence et la folie. D’où une écriture fébrile, inventive, multipliant les audaces formelles pour frayer un chemin à l’être humain dans un monde qui l’aliène. Il y avait, au fond de sa démarche, ce secret dessein de se fondre dans la matière infinie qui étend son domaine en-deçà des formes, mais il lui manquait encore la découverte que c’est à travers l’expérience du particulier qu’on peut parvenir au contact avec l’infini.

- La révolte contre le monde occidental : Assez vite, son écriture devint une mécanique de défense, ses oeuvres disant, sous des formes littéraires diverses mais volontiers brisées, violentes, le désarroi de I'être humain dans I'univers concentrationnaire des sociétés modernes et des villes qui en sont à la fois la vitrine et le miroir. Dans ‘’L'extase matérielle’’ (1967), ‘’Terra amata’’ (1967), ‘’Le livre des fuites’’ (1969), ‘’La guerre’’ (1970), ‘’Les géants’’ (1973), il dit la beauté mais surtout l'effroi que causent les villes modernes, donna une vision apocalyptique de la France. Dans cette révolte, on trouve toujours un individu solitaire qui marche, enregistre avec une précision hallucinée les routes, la lumière, les bruits de moteurs, les gens qui parlent, qui se livre à une contemplation horrifiée du monde technologique, exalte l’errance et la marginalité. Le Clézio fascina alors la critique littéraire, mais vendit peu.

- La découverte du monde amérindien : S’échappant lui aussi hors des sociétés industrielles pour se plonger dans la culture indienne, il put s'ancrer dans l'existence. Les œuvres écrites de 1975 à 1980, ‘’Haï’’ (1971), ‘’Mydriase’’ (1973), ‘’Désert’’ (1980), ‘’Trois villes saintes’’ (1980), virent l'émergence d'une nouvelle éthique et d’une nouvelle esthétique. D’une part, finis le dénigrement systématique, la révolte, Ie mal-être. D’autre part, il trouva le moyen de sortir de la logique romanesque circulaire où il était enfermé, et son écriture s’apaisa, acquit une ampleur lyrique, une beauté lumineuse et poétique, s'abandonna au bonheur de sa musicalité. D’autre part, a-t-il dit, «C'est le moment où s'est opéré pour moi le passage très lent d'un roman où I'on peut écrire "je" et où on parle de soi, à un autre type de roman où I'on parle moins de soi, mais où I'on essaie de faire de la musique avec les mots, de construire quelque chose.» L'espoir était là, certes menacé, mais réel, l'espoir en une certaine forme de pureté qui était incarnée par les enfants.

- L’attention portée aux enfants et aux adolescents : Elle se manifesta plutôt dans des recueils de nouvelles, ‘’Mondo et autres histoires’’ (1978), ‘’La ronde et autres faits divers’’ (1982), ‘’Printemps et autres saisons’’ 1989), dont certaines furent publiées dans des collections pour enfants ou adolescents ; dans d’autres nouvelles aussi comme ‘’Voyage au pays des arbres’’ (1978), le seul ouvrage que Le Clézio, qui avait dit : «Je veux écrire […] pour être du côté des enfants.» ait écrit spécifiquement pour eux, et ’’Balaabilou’’ (1985) ; dans ‘’Sirandanes’’ (1990) aussi. Cela permet de faire figurer Le Clézio, aujourd’hui, parmi les auteurs contemporains pour la jeunesse. Jacqueline Piatier put affirmer qu’il crée ses ouvrages «sur le mode des récits d’enfant», et que les enfants «seraient ses meilleurs auditeurs».

- La quête de soi, des origines : L’attrait qu’il témoignait désormais pour le passé qui affleure dans les creux protégés de la modernité le conduisit tout naturellement à fouiller son propre passé et le passé de la famille à l'Île Maurice, dans ‘’Le chercheur d'or’’ (1985), ‘’Voyage à Rodrigues’’ (1986), ‘’Onitsha’’ (1991), ‘’La quarantaine’’ (1995), ’Poisson d'or’’ (1996), ‘’Révolutions’’ (2003), ‘’L'Africain’’ (2004), ‘’Ritournelle de la faim’’ (2008). Dans une interview, il déclara : «J'écris pour que la mémoire ne m'assassine pas. Car ce qu'on a enfoui n'est pas oublié et cela vous tourmente.» Et ce désir de mettre au jour, d'éclairer les zones d'ombre personnelles, familiales, s'exprima chez lui par la volupté de récits qui toujours privilégient la nature, la splendeur des paysages mauriciens, I'enfance, I'innocence d'une terre que ne parvient pas à égratigner la brutalité des humains. Lui, qui avait déclaré s’y refuser, se rapprocha donc de narrations traditionnelles, même s’il ergota : «Je ne suis pas sûr d'être en contradiction. Est-ce que mes histoires sont des histoires? Est-ce qu'elles ont un début, une fin? Est-ce que j'écris sur des sujets? Est-ce que le lyrisme ou la confession sont des modes objectifs? Est-ce qu'il y a quelque chose qui soit personnage? Est-ce que la narration décrit un temps linéaire? Est-ce que la mémoire s'organise selon une trame établie?» En effet, même si les cadres spatio-temporels furent, par rapport à la puérile irréalité d’auparavant, plus nettement situés ; même si l’histoire et la psychologie de ses personnages se précisèrent ; même s’il ne se contenta pas de dénoncer une réalité sociale ou politique, mais dépassa le stade premier de la dénonciation désespérée, du cri viscéral de révolte, pour aller chercher plus loin, ailleurs, une lueur d'espoir, une porte de sortie, de survie, la beauté (celle de la nature, de la mer, du désert, ou celle des femmes) étant I'un des vecteurs privilégiés de cet espoir, il n’est jamais complètement romancier, car le roman exige une construction, une architecture, un ordre chronologique, même s’il n’est pas linéaire.

Ses personnages sont encore souvent perpétuellement en mouvement. Parfois, ils marchent, animés d'une impatience existentielle, d'une fièvre métaphysique, d’une nostalgie de l'innocence, d’un énervement qui se révèle jusque dans l'écriture. Ils donnent l'impression d'être hantés par le désir sous-jacent d'un ailleurs, de quitter la civilisation, la ville, pour s'unir aux éléments. S'ils cèdent, la réconciliation avec le monde est possible. En aspirant à se rapprocher de l'existence à l'état pur, ils rompent les liens humains et se dépouillent de tout. S’ils possèdent toujours un fond purement humain qui fait que n’importe qui peut se sentir concerné, ils n’ont guère de psychologie : ce sont d’admirables silhouettes dans un paysage si vaste, si palpitant, qu’il les absorbe.

On constate qu’il y a peu de grandes histoires d'amour dans l’œuvre de Le Clézio, qui acquiesce («Je reconnais cette rareté et la déplore, mais que voulez-vous? On se sert du peu qu'on a.») et qui avoue sa méfiance à l'égard de la psychologie traditionnelle : «J'ai dû acquérir ce travers en lisant la littérature anglo-saxonne, particulièrement Chandler et Salinger
Lui qui confia : «Pas besoin d’envisager le cours entier d’une vie, les ensembles ne parlent pas ; ce qui compte, c’est le détail, une seconde d’une vie, mais une seconde très riche de passé et d’avenir qui en dit suffisamment sur l’être», est plutôt un écrivain du fragment, que celui-ci prenne la forme de nouvelles, d’essais ou qu’il se rassemble en gerbes lâches dans un texte nommé, faute de mieux, roman. Or le fragment est ce qui, dans la fiction en prose, approche le plus près de la poésie. Et, peut-être, faudrait-il voir en lui un grand poète déguisé en romancier. Il fit d’ailleurs cette prévision : «Nous allons vers une littérature totale qui ne sera ni tout à fait roman, ni tout à fait poème ou essai. […] On s’apercevra alors que ce qui compte, c’est l’ensemble de la forme et du personnage, c’est l’homme qui se traduit, qui s’exprime

Il se caractérise par son souffle lyrique, ses phrases lentes, longues, souples, calmes, qui balaient large et panoramique et qui flottent longtemps dans la page vers une fin mélodieuse. Il sait décrire comme personne, de sa voix limpide, la douceur du soir, les étendues d’eau, les nuages, la scintillation des villes, le vent, l’ensauvagement intérieur, l’énigme que représente le simple fait d’être vivant. Parfois, il cisèle quelques images qui nous mettent face à une immensité, à une coulée de nuages, à un silence de rivière large.

Pourtant, il a horreur des afféteries et de la dictature du style. «L'écrivain, a-t-il dit, ne doit pas se laisser posséder par le style. Quand on s'arrête au milieu d'un roman et qu'on se dit : "Ah, bon sang, que c'est bien écrit !", il y a quelque chose qui cloche.» Son écriture, simple mais raffinée, classique mais colorée, austère mais enchantée, est accessible à tous.
En quarante-cinq ans d'écriture, reconnu par la critique dès son premier livre, par le grand public avec ‘’Désert’’, il a publié à ce jour une cinquantaine d’œuvres (romans, essais, nouvelles, albums, deux traductions de mythologies indiennes, livres de photos ainsi que d'innombrables préfaces et articles et quelques contributions à des ouvrages collectifs), ayant donc exploré à peu près tous les genres, ayant fait preuve de talents variés.

Si cet écrivain singulier fut controversé, Raymond Jean estimant qu’il s’était «fourvoyé» dans le roman, Angelo Rinaldi se moquant : «Ses hymnes à l’innocence des paradis perdus aboutissent surtout à un exotisme d’exposition coloniale, dans le meilleur des cas à du Saint-John Perse délavé.» - «Le poseur tacitume des îles Sous-le-Vent a écrit de jolies nouvelles. Elles ne font pas oublier sa philosophie pour ‘’Signe de Piste’’ et son lyrisme appliqué. Dans l'ensemble, les ouvrages de M. Le Clézio font songer au bulletin de la météo quand le présentateur annonce une persistance du temps couvert avec passage de très belles éclaircies. Car l'écrivain, volontiers enclin à des poses de prophète, s'attarde dans les brumes de ses "messages", mais, de-ci, de-là, pour notre plaisir, un souffle lyique l'en arrache, écartant les nuées où il s'enveloppe.», la critique est le plus souvent élogieuse ; il jouit d'une immense notoriété, entretenue par un public fervent. Ce grand monument, qui surplombe la littérature française, est même, dans les écoles françaises, enseigné comme un classique. Depuis 1999, de très nombreuses thèses universitaires lui sont consacrées.

Il est aussi l’un des écrivains de langue française les plus traduits dans le monde (allemand, anglais, catalan, chinois, coréen, danois, espagnol, grec, italien, japonais, portugais, russe, suédois, turc).


André Durand
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