Le Levant, une identité oubliée ?








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Samedi 13 juin 2009

Dr Marie-Carmen Smyrnelis
Le Levant, une identité oubliée ?
Introduction

Pour un voyageur occidental des XVIIe ou XVIIIe siècles, voire de périodes plus anciennes ou plus récentes, se rendre dans le Levant signifiait se rendre dans le bassin oriental de la Méditerranée. Cette région englobait, pour reprendre les termes du voyageur français Corneille Le Bruyn : « l’Asie mineure, les îles de Chio, Rhodes, Chypre, etc, de même que l’Egypte, la Syrie et la Terre sainte ». Dans sa description, il comprend aussi les îles égéennes, la Grèce continentale et la Crète. D’autres voyageurs occidentaux confirment cette délimitation géographique mais lui préfèrent le terme « Orient ».

Une région aux différences multiples, composée de populations diverses sur les plans ethnique, confessionnel, national et linguistique  (Grecs orthodoxes ou catholiques, Arméniens apostoliques, catholiques ou protestants, juifs, musulmans, Arabes pour la partie de l’Egypte ou de la Syrie-Liban, etc) que ces voyageurs s’employaient à décrire avec minutie, tenant compte de chacune des différences de chaque région, de chaque ville, de chaque île. Mais au-delà des différences, il existe aussi des points communs, des modes de fonctionnement similaires, qui méritent d’être soulignés liés à des facteurs multiples.

Je ne souhaite pas vous présenter plus longuement ces aspects de définition, préférant vous parler de ce qui constituait l’identité levantine, une spécificité de cette région qui mérite d’être redécouverte. Pour cela, je prendrai l’exemple de la ville de Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles. Avec ses 100 000 habitants environ au XVIIIe siècle, Smyrne est alors une des villes les plus peuplées de l’Empire ottoman. Important lieu d’échange, point de contact entre les économies occidentales et l’Empire ottoman, mais aussi centre de redistribution interne à cet Empire, elle regarde vers la mer Egée et plus généralement vers la Méditerranée, mais, de l’autre côté, elle est tournée aussi vers la terre, d’abord vers son arrière-pays et par les pistes de caravane vers la Perse, et plus loin encore vers l’Inde. Au XIXe siècle, elle devient la deuxième ville de l’Empire. Elle est aussi à cette période, une ville dans laquelle les chrétiens (Grec orthodoxes ou catholiques, Arméniens apostoliques, protestants ou catholiques), encadrés par leurs instances communautaires, sont majoritaires. A cette présence chrétienne, il faut ajouter les quelques milliers de juifs qui y sont établis. Pour ses habitants musulmans, elle est la ville infidèle par excellence, Gâvur Izmir. Les Européens, encadrés par les « colonies » avec à leur tête le consul, sont français, anglais, hollandais, vénitiens, génois, au XVIIIe siècle, autrichiens ou américains au XIXe.
Histoires de vie et identités plurielles

Quand j’ai découvert l’histoire de Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles, en préparant ma thèse de doctorat en histoire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, et plus largement l’histoire du Levant, la pluralité des identités de ses habitants m’a tout de suite frappée. A travers le recours à des archives différentes, on pouvait reconstituer les parcours d’individus aux rattachements multiples. Comment définir leur identité ? Celle de cet homme né à Smyrne au milieu du XVIIIe siècle, d’une mère vénitienne et d’un père français, qui a épousé selon le rite catholique, une Grecque ottomane de confession orthodoxe et qui ne parle que le grec ? Ou encore, à la même période, celle de ce « Persan », Arménien catholique originaire du Nakhitchévan, de religion catholique, et comme tel fidèle de la paroisse française de Smyrne, mais rattaché sur le plan institutionnel, à la communauté arménienne de la ville, qui s’est marié à une femme vénitienne dont la famille est établie depuis plusieurs générations dans le Levant ? Que dire encore de celle de cet Arménien apostolique, originaire d’Angora, de nationalité russe, qui ne va pas hésiter, en fonction de la conjoncture internationale, à changer trois fois de nationalité au cours de sa vie avant de reprendre la nationalité russe à la fin de ses jours, au tout début du XXe siècle ?

L’histoire de la famille Barrelier mérite d’être présentée de manière détaillée tant elle me semble constituer un condensé de ces identités levantines. Famille d’origine française, les Barrelier sont établis dans le Levant sans doute depuis le milieu du XVIIIe siècle (d’abord dans une île de l’archipel égéen puis à Smyrne au début du XIXe siècle). Depuis leur arrivée dans le Levant, tous les hommes de cette famille ont épousé des Grecques ottomanes, de confession grecque orthodoxe. Ils exercent des professions liées à la mer et son ainsi pêcheurs, bateliers, charpentiers ou constructeurs de petites embarcations. Les femmes nées Barrelier se marient aussi avec des Grecs ottomans. Les Barrelier se convertissent à la religion grecque orthodoxe, donnent tous des prénoms grecs à leurs enfants et très vite, ne savent plus le français, allant même jusqu’à signer en caractères grecs dans les actes officiels de la chancellerie du consulat français. Comme les autres familles françaises installées à Smyrne, les Barrelier ne résident pas dans le quartier européen mais dans le quartier grec de la ville, signe supplémentaire, s’il en était besoin, des solidarités qui sont les leurs. Par sa qualité « d’originaire française », cette famille est soumise de fait à l’autorité du consul de France ainsi qu’à toutes les règles qui régissent la présence française dans le Levant. Mais par la confession qu’elle professe, elle est devenue membre de la communauté grecque orthodoxe de Smyrne à laquelle elle acquittait droits et taxes comme n’importe lequel de ses membres ottomans. S’ils oublient le français et n’entretiennent finalement jusqu’au début du XXe siècle désormais que des liens épisodiques avec la « colonie » française, ses autorités et ses membres, les hommes Barrelier n’hésiteront pourtant pas à se battre aux côtés de la France lors de la première guerre mondiale, et à mourir en France !

Je me souviens d’une intervention faite dans un séminaire de recherche, devant un historien italien, de renommée internationale, Giovanni Levi, où je m’interrogeais justement sur l’identité des habitants de Smyrne, à partir de quelques exemples comme ceux que je viens de vous évoquer, et sur la manière de la définir. Dans le cas d’une famille, comme les Barrelier, je me posais, devant cette assistance, la question de savoir, s’ils étaient français, grecs ou ottomans, si c’était leur confession, leur origine ou le fait qu’ils étaient installés depuis des générations dans le Levant, qui primait pour définir cette identité ? Giovanni Levi intervint alors et me dit : « pourquoi voulez-vous choisir ? Ils sont tout cela à la fois ». La réponse qui semblait si simple, si évidente, je ne la comprenais pourtant pas tout à fait. Elle s’appliquait bien sûr aux Barrelier, mais aussi à tant d’autres individus de Smyrne, et finalement à tant d’autres situations levantines mais pas seulement !

Comme l’écrit Amin Maalouf, dans son essai paru en 1998, Les identités meurtrières : « L’identité ne se compartimente pas, elle ne se répartit ni par moitiés, ni par tiers, ni par plages cloisonnées. Je n’ai pas plusieurs identités, j’en ai une seule, faite de tous les éléments qui l’ont façonnée, selon « un dosage » particulier » qui n’est jamais le même d’une personne à l’autre » (A.Maalouf, p.8).
Si nous revenons à la Smyrne, et plus largement à la Méditerranée orientale des XVIIIe et XIXe siècles, ces histoires d’individus aux appartenances plurielles étaient fréquentes, elles constituaient le fonctionnement même de cette société. Ce qui ne signifiait évidemment pas que d’autres formes d’identification n’étaient pas possibles dans cette ville. Comment ne pas s’interroger aussi sur l’identité de cet artisan turc musulman, originaire d’un village anatolien, marié à une Turque musulmane de Smyrne qui réside dans le quartier musulman de la ville ou sur celle de ce limonadier grec ottoman, de confession orthodoxe, qui réside dans le quartier grec et est marié à une Grecque catholique originaire de l’île de Syros ?

C’est ainsi la multiplicité des appartenances individuelles et familiales qui nous est révélée. Leur identité peut être définie comme un « jeu » possible entre toutes leurs appartenances, sachant que dans chaque circonstance de leur vie quotidienne, ils privilégient tour à tour l’une ou l’autre de leurs appartenances, ou plusieurs d’entre elles, sans qu’aucune ne soit exclusive. Elle est faite précisément de l’appartenance à des systèmes de relations divers qui impliquent tous des obligations et des contraintes qui ne sont pas perçus comme des absolus. Les exemples évoqués l’ont montré. Ce n’est donc ni leur appartenance confessionnelle, ni leur appartenance ethnique, ni leur appartenance nationale, qui prime pour définir leur identité, pour reprendre encore une fois Amin Maalouf. On pourrait aussi affirmer que leur identité est constituée par le fait d’être un habitant de Smyrne, par l’existence d’un minimum partagé par tous, par la conscience de leur appartenance locale et d’intérêts communs à partager, par une « communauté d’intérêts », une « conscience smyrniote ». Et par la même, ils peuvent être considérés comme cosmopolites, au sens de « citoyens de l’univers » ou de « personnes qui vivent indifféremment dans tous les pays » pour reprendre l’un des éléments les plus anciens de la définition de ce terme dans les dictionnaires. Ces deux aspects de leur identité ne sont pas antagonistes. C’est cette juxtaposition, cette articulation, qui constitue l’identité dans le Levant.
Coexistences

Par ailleurs, par delà les différences d’appartenances (ethnique, confessionnelle ou nationale) des habitants de ces villes, la cohabitation était bien possible et se passait relativement bien depuis le XVIIe jusqu’à la fin du XIXe, voire les premières années du XXe siècle. Il ne s’agissait bien évidemment pas d’idéaliser cette coexistence mais de montrer ce qui était possible et ce qui ne l’était pas. Les habitants de Smyrne, ou ceux d’autres villes ou lieux de la Méditerranée, orientale mais pas seulement, parvenaient bien à nouer des liens entre eux, par delà leurs différentes appartenances, par delà leur rattachement à des groupes institutionnels divers, par delà l’existence de règles qui régissent leurs relations, par delà les frontières qui existaient dans la société ottomane (division de l’espace en quartiers réservés aux membres d’une même communauté, existence de groupes institutionnels qui encadrent les individus et familles dans tous les gestes de leur vie quotidienne, etc). Certes l’établissement de ces liens obéissait, en réalité, à des règles implicites qui n’étaient pas toujours formulées de manière précise : les barrières liées aux différentes confessions (ou même aux différents rites au sein d’une même confession) étaient difficiles, voire impossibles à franchir, lors de la conclusion d’un mariage, et ce au XVIIIe comme au XIXe siècle ; alors qu’en revanche, les sociabilités et les activités professionnelles permettaient à des Ottomans (musulmans, juifs, Grecs catholiques ou orthodoxes, Arméniens apostoliques ou catholiques) et des Européens de nouer des liens entre eux pendant toute cette période.

Mais loin d’être fixés, ces règles et interdits ont évolué entre XVIIIe et XIXe siècles : ainsi, au cours du XIXe siècle, les frontières liées aux différences de rite au sein de la religion chrétienne disparaissent progressivement. De toute façon, chaque individu, chaque famille, en fonction de son histoire, vit autrement la coexistence avec les autres.

Ce sont l’ensemble des réseaux de liens, individuels, familiaux, collectifs, noués entre les habitants de Smyrne mais plus largement des sociétés levantines, qui permettent de lier entre elles toutes ces communautés au quotidien : ces réseaux existaient bel et bien et leur réalité ne doit pas être sous-estimée. Bien au contraire ! Ils délimitent par ailleurs des espaces relationnels qui structurent la société ottomane, qui recomposent les appartenances ethniques, confessionnelles ou nationales des individus ainsi que leurs différences sociales. Il en est ainsi d’un espace social comme celui des notables, défini par son hétérogénéité ethnique, confessionnelle et nationale, et évidemment son homogénéité sociale : entre notables, on se fréquentait dans des cercles de sociabilité, éventuellement dans des loges maçonniques ; on participait aux mêmes bals ou réceptions, aux mêmes conseils d’administration de sociétés ou de banques, voire à la partie du dernier tiers du XIXe siècle, des liens de voisinage se superposaient aux autres types de liens noués lorsque la plupart des notables de la ville, qu’ils soient ottomans ou européens, musulmans, chrétiens ou juifs, acquièrent des résidences dans le quartier européen, signe de leur prestige. Un autre espace relationnel, difficile, à saisir, révèle l’existence de formes de solidarités intercommunautaires qui concernent les milieux les plus modestes de la ville, par delà leurs différentes appartenances : ce sont, cette fois, aussi des liens de sociabilité qui sont noués, des liens de voisinage et d’amitié contractés, des relations professionnelles inévitables qui perdurent voire des bandes de voleurs qui sont organisées composées de membres issus de communautés différentes sur les plans ethnique, confessionnel et national. Il ne faut pas oublier l’espace relationnel proprement communautaire constitué par des liens de nature diverse (amitié ou parenté, horizontaux ou verticaux, etc) qu’entretiennent entre eux les membres d’un des groupes institutionnels présents dans ces grandes villes du Levant. Ou encore cet espace relationnel confessionnel qui ne se confond avec l’espace relationnel communautaire que dans le cas des juifs et des musulmans.

Par ailleurs, la vie quotidienne même au sein de cette ville dessinait une ville pour tous, en particulier à l’occasion des fêtes, religieuses ou non, musulmanes, chrétiennes ou juives, européennes ou ottomanes, où tous les habitants de la ville, quelles que soient leurs appartenances, assistaient (l’article de Sibel Zandi-Sayek dans l’ouvrage collectif sur Smyrne, est très intéressant en ce sens) ou des compétitions sportives. La participation de toutes les composantes de la population de Smyrne (musulmans, chrétiens ou juifs, grecs ou arméniens) à la municipalité de la ville à partir de la seconde moitié du XIXe siècle contribue aussi à délimiter cette ville pour tous. La vie quotidienne à Smyrne rend aussi compte de ces coexistences entre populations différentes, par les nombreuses langues qui y sont parlées, qui peuvent y être lues sur les pancartes des magasins, par les noms de rues.

Mais parce qu’il s’agissait de sociétés plurielles, les historiens, architectes, politologues, journalistes de l’époque mais aussi certains plus récemment, etc, ont longtemps préféré porter un regard sur les conflits (conflits de voisinage, familiaux, pour la défense d’intérêts divers, etc) qui ne manquaient pas d’éclater entre individus rattachés à des communautés différentes, leur accordant une attention parfois exagérée, alors que des conflits rythment inévitablement la vie des habitants de toutes les villes. Ainsi, ils insistaient particulièrement sur les conflits entre Grecs et Juifs qui se produisaient au moment de la Pâque juive, sur ceux entre chrétiens et musulmans ou encore sur ceux entre Arméniens catholiques et apostoliques, en raison de leurs différences de rite au sein de la religion chrétienne.

Pourquoi ne pas porter, au contraire, le regard sur les espaces où les habitants de ces villes, de ces lieux, se rencontrent et vivent côte à côte, par delà leurs différences ? Pourquoi ne pas tenir compte des principes unificateurs de la société ottomane plutôt que de ceux qui divisent les habitants de l’Empire comme par exemple la division en quartiers séparés réservés aux membres d’une même communauté ou le rattachement de chacun à un groupe institutionnel (communauté ou « colonie ») en fonction de ses appartenances confessionnelles et/ou ethniques. Tout se passe comme si, pendant longtemps, pour certains chercheurs, la coexistence dans une ville plurielle, devait nécessairement être limitée ou conflictuelle. En définitive, de la reconstitution fine des parcours individuels et familiaux et des réseaux de relations, il apparaît bien que la société ottomane, la société levantine, n’était pas « cet immeuble où chacun vit retiré chez soi avec pour seuls contacts les rencontres de couloirs » suivant la formule de Malcom Yapp1.
La fin d’un modèle de vie

Cette société de Smyrne, ces sociétés méditerranéennes, meurent avec la fin de l’Empire ottoman et du modèle d’organisation sociale et de développement qu’il proposait, chacune à une date qui lui est propre : pour Smyrne, ce sera en 1922, pour Salonique, ce sera en 1912, pour Alexandrie plus tard. L’affirmation des valeurs nationales par la jeune république de Turquie implique d’autres modes de fonctionnement que ceux en vigueur dans l’Empire ottoman. N’attribuons pourtant pas toute la responsabilité de la disparition d’un tel modèle à la seule Turquie. Les identités multiples, déjà mises à mal par les mesures en vigueur côté européen ou ottoman, depuis la seconde moitié du XIXe siècle (loi sur la nationalité ottomane, loi sur la protection européenne, service militaire imposé aux Français établis dans l’Empire ottoman), qui obligent les individus à faire des choix, disparaissent. Cosmopolitisme et « sentiment national fort » semblent antinomiques2.

Ce n’est alors pas étonnant de découvrir que c’est à cette même période, durant la seconde moitié du XIXe siècle, que l’identité levantine est très critiquée par les Occidentaux ; que sans identité nationale précise, le Levantin (l’habitant du Levant, ou plus précisément cet espace relationnel caractérisé par son hétérogénéité nationale, ethnique, confessionnelle et sociale défini comme levantin dans les documents de l’époque3) est mal vu par les voyageurs et chroniqueurs occidentaux de passage dans l’Empire ottoman. Certains n’ont pas de mots assez durs pour le définir. Les témoignages mêlent alors, de manière confuse, apparence physique désavantageuse et défaut comportementaux.

Les raisons qui poussent ces Occidentaux, de passage dans l’Empire ottoman, à utiliser des mots si durs pour qualifier les Levantins et l’identité levantine, peuvent s’expliquer par le fait qu’originaires d’une Europe des nationalités et des patriotismes qui s’imposent, de plus en plus, depuis le début du XIXe, et encore plus en cette seconde moitié de siècle, ils ont, en effet, bien du mal à comprendre cette situation où les individus ont des appartenances, à la fois plurielles et fluides qui peuvent se redéfinir en fonction des situations auxquelles ils se trouvent confrontées. C’est cela qui les choque d’emblée et qui peut expliquer les réactions violentes à l’égard de certains des habitants de l’Empire ottoman, ceux dont l’identité était constituée de plusieurs appartenances. Lorsqu’ils ne font qu’un court séjour dans l’Empire, ils n’arrivent pas à comprendre une telle situation qui n’existe pas en Occident. Quand ils connaissent mieux l’Empire, ils éprouvent de la difficulté à situer chaque individu dans la société, à partir du critère habituellement utilisé dans le monde ottoman à cette fin, qui est son appartenance ethnique, confessionnelle et nationale et le rattachement à un groupe institutionnel que celle-ci implique. Dans ce dernier cas, leur irritation à l’égard des « Levantins » peut s’expliquer également par leur difficulté à percevoir les logiques d’agrégation et d’identification sociales de ces individus et de ces groupes.
Nostalgie et redécouverte des sociétés levantines

Actuellement, on assiste à une redécouverte des Levantins, et de ses sociétés plurielles de la Méditerranée orientale, mais plus largement du cosmopolitisme, avec à la fois de la nostalgie et de la curiosité pour ces sociétés disparues.

En témoigne la multiplication des sites, en français, en anglais, consacrés aux Levantins, à leur généalogie, à la redécouverte de leur histoire, créés par des descendants de Levantins, d’origine européenne ou non, chrétiens, musulmans ou juifs, ou celles d’associations avec des objectifs similaires ; le temps n’est plus du tout à la dévalorisation de l’héritage levantin, aux préjugés qui entouraient ces individus aux appartenances multiples, mais bien à une certaine fierté devant la richesse d’une telle histoire. En témoigne aussi la possibilité de publier des livres sur des villes et les sociétés de la Méditerranée orientale, comme Alexandrie, Istanbul, Salonique, Smyrne, et les études qui foisonnent sur les phénomènes de cosmopolitisme, de métissage, de syncrétisme. Des ouvrages et des thèses sont consacrés à ces sujets, des colloques et des expositions sont organisés, comme par exemple celle récemment consacrée au musée du quai Branly à Paris sur les objets métisses. Des romans sont consacrés aux sociétés levantines (je pense à tous ceux d’Amin Maalouf comme Les échelles du Levant, Robert Solé comme Le tarbouche ou Alexandre Najjar comme Le roman de Beyrouth) ou redécouverts avec un nouveau regard comme Le quatuor d’Alexandrie de Lawrence Durell publié à la fin des années 1950) et connaissent tous un très vif succès, du moins en France. Le fait qu’un numéro spécial de la revue du département d’histoire de l’université de Clermont Ferrand en France soit consacré aux modalités de vie avec « l’ennemi » (ennemi entre guillemets) dans les Empires (ottoman et espagnol) me semble aussi symptomatique de cet intérêt récent des chercheurs mais aussi des lecteurs pour ces phénomènes en portant un nouveau regard sur les situations de cohabitation entre populations différentes sur les plans ethnique, confessionnel et national, sur le fait que celui qui a longtemps été considéré comme « l’ennemi », « l’autre » était celui avec qui au quotidien, l’on échangeait des paroles, des conseils, des cadeaux, etc, celui qui était le voisin, le collègue, voire l’ami ou même le parent.

Un livre collectif sur Smyrne entre 1830 et 1930 n’aurait, sans doute, pas été possible il y a 30 ans. En France, il a beaucoup intéressé et se vend bien et sa traduction à la fois en grec et en turc, est bien le signe d’un intérêt récent pour les sociétés plurielles de la Méditerranée orientale aussi bien en Grèce qu’en Turquie et d’une ouverture aussi par rapport à l’histoire de Smyrne. La période de long silence des historiens et spécialistes de sciences humaines sur Smyrne, ou d’ailleurs sur d’autres villes plurielles de la Méditerranée orientale mais pas seulement, est passée. Tout se passe comme si, en dépit de la richesse de son passé, Smyrne avait longtemps fait peur en raison des bouleversements que son histoire a connus à partir de 1914 (blocus naval à partir de 1914, administration de la ville par la Grèce de 1919 à 1922 et plus encore en septembre 1922 avec l’arrivée des troupes de Mustafa Kemal, le terrible incendie qui la détruisit partiellement, suivi du départ de la plupart de ses habitants chrétiens). Smyrne aurait fait peur, surtout en raison de la manière dont ces bouleversements ont été vécus tant du côté grec que turc, rendant dès lors difficile l’écriture de son histoire, même pour des périodes antérieures à 1914. De part et d’autre, il a sans doute fallu que les blessures cicatrisent pour qu’une telle écriture soit, à nouveau, possible.

Le phénomène des cosmopolitismes et des métissages intéresse, questionne à une époque de forte mobilité et circulation des hommes, des marchandises, des idées ; à une époque aussi où les nationalismes sont réinterrogés, après tous ces affrontements qui ont encore récemment secoué l’Europe, mais pas seulement, qui ont fait tant de dégâts et provoqué tant de blessures.

D’où la redécouverte, que l’on voit très clairement depuis 15 ans environ, des sociétés levantines, de leurs modalités de fonctionnement, de leurs formes de cohabitation, des identités plurielles qu’elles véhiculaient, des formes de métissage et des cosmopolitismes en Méditerranée mais pas seulement, qu’elles impliquaient. Les formes de cohabitation au sein de ces sociétés plurielles méditerranéennes apparaissent comme un sujet de réflexion, voire comme un exemple pour réinventer les modalités de coexistence, dans des villes méditerranéennes mais pas seulement. Ce sont toujours ces questions que des auditoires très différents me posent, lorsque je présente la société de Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles. Les formes de cohabitation qui fonctionnaient dans le Levant ou les identités plurielles de ses habitants sont récemment redécouvertes, sortent de l’oubli ; c’est pour cette raison aussi que le titre du livre collectif que j’ai dirigé sur l’histoire de Smyrne, s’intitulait : Smyrne, la ville oubliée ?, avec un point d’interrogation, car si Smyrne a longtemps été oubliée, elle ne l’est plus, mais au contraire, elle est en passe d’être redécouverte depuis une dizaine d’années.

Plus que jamais, ces sociétés et leurs modèles de coexistence et d’identification, apparaissent comme une force pour combattre les nationalismes les plus fermés ou les intolérances et extrémismes de nature diverse.


1 M.Yapp, The Making of the Modern East, London-New York, 1987.

2 I.Yannakakis, « Epilogue : La mort du cosmopolitisme » in R.Ilbert et I.Yannakakis (dir.), Alexandrie. 1860-1960, Un modèle éphémère de convivialité : Communautés et identité cosmopolite, Paris, Ed. Autrement, Série Mémoires 20, 1992, p.225.

3 M.-C.Smyrnelis, Une société hors de soi. Identités et relations sociales à Smyrne aux XVIIIe et XIXe siècles, Paris-Louvain, Peeters, 2005, deuxième partie.

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