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Jules Lermina

Histoires incroyables

BeQ

Jules Lermina

Histoires incroyables

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 489 : version 1.01

Du même auteur, à la Bibliothèque :

La deux fois morte

L’elixir de vie

L’effrayante aventure

Histoires incroyables

Édition de référence :

Paris, L. Boulanger, Éditeur. Deux tomes.

Préface


J’ai toujours beaucoup aimé les histoires fantastiques. L’incroyable est une des formes de la poésie. Le réel, lorsqu’il se déforme par l’hallucination ou le rêve, devient tout aussitôt énorme et plus attirant peut-être que la vérité même. Tels ces visages que certains miroirs concaves ou convexes allongent ou dépriment de façons bizarres. Ils nous fascinent. On les regarde avec une fixité un peu hagarde, tandis qu’on laisserait peut-être passer une jolie femme sans l’admirer.

Le fantastique hypnotise. Quand j’étais enfant, j’ai souvent entendu raconter l’histoire de mon grand-oncle Gillet, mort grenadier de la garde. À Nantes, quand il rentrait chez sa mère, il avait l’habitude de prendre chaque soir un peu de sable et de le jeter, du dehors, contre la vitre pour avertir qu’il arrivait. On courait à la porte du jardin et on ouvrait. Cadet (c’était le cadet de la famille) entrait, joyeux. Un soir, on entend le bruit du gravier contre la vitre. Mon arrière-grand-mère se lève joyeuse et dit :

– C’est Cadet !

Cadet était pourtant soldat à l’armée et loin de France. Bah ! c’est qu’il revenait ! Et la mère court ouvrir la porte. Personne !

– Mon Dieu ! dit l’aïeule, il est arrivé malheur à Cadet.

Et elle regarda sa montre.

En effet, à cette heure même, à l’heure crépusculaire, entre chien et loup, le pauvre garçon recevait d’un chasseur tyrolien, caché derrière une botte de foin, une balle qui le tuait net. C’était le soir de Wagram. Il n’y avait pas deux heures que Napoléon l’avait, de sa main, décoré sur le champ de bataille d’une petite croix détachée de sa poitrine. Je l’ai là, cette petite croix. Je la regarde tandis que j’écris. Elle me rappelle cette inoubliable histoire qui a fait tant d’impression sur mon enfance.

Voilà bien pourquoi, sans doute, quand j’ai débuté, mes premiers récits ont été des contes fantastiques. On les retrouverait dans la collection du Diogène où nous fantastiquions à qui mieux mieux, le poète Ernest d’Hervilly, le romancier Jules Lermina et moi. Edgar Poë était notre dieu et Hoffmann son prophète. Nous étions fous d’histoires folles. C’était le bon temps.

Il n’est point passé, je le vois, ce bon temps-là, puisque Jules Lermina, fidèle à nos frissons d’antan, publie ce curieux et poignant recueil d’Histoires incroyables. Mânes de Nathaniel Hawthorne, et de l’auteur de l’Assassinat de la rue Morgue, voilà un Français, très français, qui vous a pourtant dérobé le secret du fantastique, ce naturel sublimé ! Voilà un Gaulois qui a le sens du cauchemar saxon et dont les inventions font se dresser sur la peau du lecteur ces petites granulations spéciales qu’on appelle la chair de poule.

Je les connaissais en partie, ces Histoires entraînantes, et elles m’avaient hanté plus d’une fois comme la Smarra de Nodier. J’avais même cru sincèrement qu’elles étaient écrites par un Yankee, lorsque Lermina les signait de son pseudonyme de William Cobb. Mais Lermina connaît l’Amérique ; il y a vécu, je crois, et il s’est imprégné de l’esprit même, subtil et puissant, de Poë. Ses magistrales études d’après le maître américain ne sont pourtant ni des copies ni des pastiches. Jamais je ne trouvai, au contraire, plus d’invention que dans ce livre. Lisez les Fous, la Chambre d’hôtel, la Peur, le Testament. Ou plutôt lisez toutes ces Histoires incroyables. Dans un temps où l’imagination semble proscrite du roman, Lermina a ce don merveilleux de l’invention. Il plaît, il amuse, il entraîne ; ici – comme l’hypernaturel même – il fascine.

J’interromps, pour écrire cette préface, un court roman où j’étudie, à un point de vue spécial, les phénomènes de la suggestion. L’hystérie et la névrose m’attirent, et pourtant ce ne sont là que des mots. Ce qui est vrai, c’est la surexcitation ou la dépression cérébrale. Que se passe-t-il ? Que se pense-t-il dans cet appareil déséquilibré ? Est-il impossible que nous en ayons une notion quelconque ? Non. Depuis que Maury a prouvé que le rêve pouvait être mâté, dirigé par la volonté, depuis que Quincey, le mangeur d’opium, que Poë ont analysé les sensations du narcotisé et de l’alcoolique, il a été prouvé que pour l’observateur, assez maître de soi pour se regarder penser, il y a une mine profonde et toujours féconde à explorer. Dans la pensée, comme dans la musique, on découvre des tons, des demi-tons, des quarts de ton, des commas pour employer le terme technique. Ce sont ces infiniment petits de la conception cérébrale qu’il est intéressant de noter. C’est là le vrai fantastique, parce que c’est l’inexploré ; parce que, sur ce terrain, les surprises, les antithèses, les absurdités sont multiples et renaissantes.

C’est cette étude de la pensée malade que Jules Lermina a essayée, dans une singulière abstraction de son propre moi, qui est une force. Le temps de la synthèse, mère du romantisme, est passé. Le temps de l’analyse est venu. Corpuscules, microbes, monères d’Haeckel, inconscient d’Hartmann, tout aujourd’hui est regardé de près. C’est l’âge du microscope. On étudie les matériaux du grand monument humain pour en reconstruire l’architecture première. Dans le fou, dans l’alcoolique, il y a disjonction des pensées : d’où une certaine facilité pour les soumettre à l’action du microscope.

Quelle différence entre ces expériences sur le vivant, sur le pensant, et les imaginations purement physiques d’Hoffmann, ne comprenant d’autre antithèse que celle de la vie et de la mort, de la matière et de son reflet, du crime et du remords ; d’Achim d’Arnim, se perdant à travers les grisailles du rêve effacé, presque invisible, – illisible, pourrait-on dire ; voire même d’un Hawthorne, s’attachant aux contrastes de neige et de soleil, de poison et d’antidote, de métal et de papier. Edgar Poë, le premier, a étudié, non plus les dehors, mais le dedans de l’homme. Son « Démon de la perversité » est une trouvaille cérébrale, adéquate à un rapport de médecin légiste. C’est le psychopathe avant la psychopathie.

Jules Lermina est de cette école. Il trépane le crâne et regarde agir le cerveau ; et il y voit des spectacles mille fois plus étranges que les fantômes ridicules, blancs dans le noir, mille fois plus effrayants que les goules pâles ou les vampires verdâtres du bon Nodier.

Les livres sans mérite ont seuls besoin de préface. Je croirais manquer de respect au public, qui connaît ceux qu’il aime, et de justice envers un vieux camarade en présentant un littérateur qui s’est, depuis tant d’années, si brillamment présenté lui-même. Mais peut-être Jules Lermina veut-il que je dise qu’en ce volume particulier il a mis plus de lui-même encore, des recherches plus profondes, une acuité plus affinée. Je conçois cela. On a toujours un livre qu’on préfère, un favori dans une œuvre multiple. Les Histoires incroyables sont peut-être ce « préféré » pour leur remarquable auteur.

Le conteur a trouvé, pour l’illustrer, un artiste aux visions originales, puissamment saisissantes, pleines, elles aussi, de ce fantastique réel qui fait le prix des récits de ce très original et troublant volume. On prendrait plus d’une composition de M. Denisse pour une des étranges vignettes, pleines d’humour tragique, intercalées par Cruikshank dans la traduction de Hugo, Han of Island.

Quoi qu’il en soit, on placera certainement ces pages au meilleur rang de la bibliothèque des conteurs, entre les visions romantiques d’Hoffmann et les conceptions poétiquement scientifiques d’Edgar Allan Poë ; et l’auteur, qu’on va fort applaudir, a découvert un joli coin d’Amérique, plein de fleurs rares et étranges, inquiétantes comme ces fleurs empoisonnées du conte d’Hawthorne, le jour où il a soufflé, tout bas, à William Cobb les histoires troublantes et remarquables que ce William Cobb contait si bien et que recueille aujourd’hui, pour nous, Jules Lermina.

Jules Claretie.

15 mars 1885.
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